LE FORT D’ISSY-LES-MOULINEAUX

vendredi 8 mai 2015 

Le Fort d’Issy-les-Moulineaux a joué un rôle crucial lors de la Commune, il couvrait en effet les défenses du Point-du-jour, porte par laquelle les versaillais commencèrent la conquête de Paris. Aujourd’hui réhabilité en quartier d’habitation, il a conservé la mémoire des communards qu’il commémore au travers d’une mystérieuse plaque.


LA CONSTRUCTION.

C’est sous l’impulsion d’Adolphe Thiers que la décision fut prise de construire 16 forts détachés destinés à protéger Paris. Dès la construction (1841-1848) un vif débat apparaît à la Chambre : ne s’agirait-il pas d’un dispositif de surveillance de Paris camouflé en ouvrage de défense ? Lamartine parle de projet insensé : « Les fortifications, telles qu’on les développe, sont la plus flagrante réaction contre la révolution française qui ait jamais été risquée et qui ait jamais été réussie contre elle ».
Ce à quoi Thiers répond « C’est calomnier un gouvernement, quel qu’il soit, de supposer qu’il puisse un jour chercher à se maintenir en bombardant la capitale ». On sait ce qu’il en fut.
Contrairement aux forts du nord de Paris, le Fort d’Issy-les-Moulineaux ne fut jamais pris par les prussiens, bien qu’il fût l’un des sites les plus bombardés du siège. Il reçut ainsi 18 000 obus de 100 kg entre le 5 et le 28 janvier 1871. Il est dès ce moment très endommagé.


LA COMMUNE.


Les fédérés s’emparent du Fort d’Issy les 19 et 20 mars, mais négligent d’occuper le Mont Valérien que Thiers avait pourtant fait évacuer. Cette grave erreur se paya au prix fort : ce furent les obus du Mont Valérien qui semèrent la panique chez les Fédérés lors de l’offensive du 3 avril. Lors de cette offensive, le général Eudes passe par Issy-les-Moulineaux, il y établit son quartier général au séminaire Saint Sulpice.

Dès les 11 et 12 avril, le 2e corps d’armée de Versailles prend position à proximité du Fort. Ce dernier est soumis à un bombardement incessant venant du Mont Valérien, de la gigantesque batterie installée à Montretout et des 293 grosses pièces de marine que Thiers fit installer à Bellevue, Meudon et Chatillon.

Dans la nuit du 26 au 27 avril, les versaillais s’emparent du village d’Issy-les-Moulineaux et poussent leurs tranchées d’approche jusqu’à 300 m du fort. Le fort est cerné et criblé de balles.

Subissant un bombardement terrible et après avoir repoussé durant trois jours toutes les attaques, les Fédérés décident brusquement dans la nuit du 29 au 30 avril de se replier parce qu’ils ne recevaient ni ordre ni relève.

La nouvelle du repli fait scandale et la désorganisation de la défense apparaît en pleine lumière : en réponse, un «  Comité de salut public » sera créé dès le 1er mai.


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Jean Jules Andrieu (1816-1872) Désastres de la guerre. Intérieur du Fort d’Issy, 1871. Épreuve sur papier albuminé

LA RÉSISTANCE HÉROÏQUE.

Dès la matinée du 30 avril, La Cecilia et Cluseret réoccupent les lieux avec quelques compagnies, les versaillais ne s’étant même pas aperçus de la fuite des défenseurs !

Mais le Fort est en piteux état. Lissagaray : «  Ce n’était plus un fort, à peine une position forte, un fouillis de terre et de moellons fouetté par les obus… Les poudrières se découvraient ; la moitié du bastion 3 était dans le fossé… Une dizaine de pièces au plus répondaient à l’averse des soixante bouches à feu versaillaises… Le 3, les versaillais renouvelèrent leur sommation, ils reçurent le mot de Cambronne. »

Le Fort résiste héroïquement jusqu’au 8 mai, sous l’autorité du commandant Julien, chef du 141e bataillon de la Garde nationale et de l’ingénieur Rist.
Voici quelques extraits de leur journal :
4 mai : « … Les fourgons n’arrivent plus ; les vivres sont rares et les obus de 7, nos meilleures pièces, vont manquer. Les renforts promis tous les jours ne se montrent pas… Nos ambulances sont combles ; la prison et le corridor qui y conduit sont bourrés de cadavres ; il y en a plus de trois cents…  »
5 mai : « … Le feu de l’ennemi ne cesse pas une minute… ; Les Enfants perdus qui servent les pièces du bastion 5 perdent beaucoup de monde ; ils restent solides à leur poste. Il y a maintenant, dans les cachots, des cadavres jusqu’à deux mètres de hauteur… »
6 mai : « … La batterie de Fleury nous envoie régulièrement ses six coups toutes les cinq minutes. On vient d’apporter à l’ambulance une canonnière qui a reçu une balle dans le côté gauche de l’aine. Depuis quatre jours, il y a trois femmes qui vont au plus fort du feu relever les blessés. Celle-ci se meurt et nous recommande ses deux petits enfants. Plus de vivres. Nous ne mangeons que du cheval. Le soir le rempart est intenable… »
7 mai : «  … Nous recevons jusqu’à dix obus par minute. Les remparts sont totalement à découvert. Toutes les pièces, sauf deux ou trois, sont démontées… Il y a trente cadavres de plus… »


L’ÉVACUATION.

L’évacuation définitive aura lieu le 8 mai sous l’autorité de Lisbonne. 
Lissagaray : « [Le Fort] râlait depuis le matin.
Tout homme qui apparaissait aux pièces était mort.
Sur le soir, les officiers se réunirent et reconnurent qu’on ne pouvait tenir ; leurs hommes chassés de tous côtés par les obus se massaient sous la voute d’entrée ; un obus du Moulin-de-Pierre tomba au milieu et en tua seize. Rist, Julien et plusieurs qui voulaient, malgré tout, s’obstiner dans ces débris, furent forcés de céder. Vers sept heures, l’évacuation commença. Le commandant Lisbonne, d’une grande bravoure, protégea la retraite qui se fit au milieu des balles.
 »

Maxime Lisbonne va se battre héroïquement rue par rue au travers d’Issy-les-Moulineaux, jusqu’à la barricade de la Porte de Versailles. La moitié des maisons isséennes ont été touchées. Les versaillais ont 300 soldats tués et 2000 blessés.


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Plaque apposée à l’entrée principale du Fort 
et dont l’origine est inconnue.

UN PARCOURS COMMUNARD AU FORT D’ISSY-LES-MOULINEAUX.

Le Fort d’Issy-les-Moulineaux vient d’être transformé en Eco-quartier moderne, abritant 1620 logements. Pourtant la mémoire et l’histoire n’en ont pas été effacées. Bien au contraire, puisqu’une école porte le nom de Louise Michel et que le centre culturel s’intitule « Le Temps des Cerises  ».

Le Temps des Cerises abrite un «  mur de la Mémoire » qui offre une découverte interactive de l’histoire du Fort dans laquelle la Commune occupe une place importante.
Il est également possible de visiter les fortifications de façon individuelle à l’aide d’une tablette numérique interactive remise au « Temps des Cerises  ». Elle sert de guide tout au long du circuit, en présentant de nombreux documents, photos et vidéos.


LA PLAQUE MYSTÉRIEUSE.

En fin de circuit, à l’entrée principale du Fort, la mairie a réinstallé en juin 2014 une ancienne plaque en hommage aux Gardes nationaux fédérés de la commune.
L’origine de cette plaque est inconnue. Elle ne peut être que postérieure à l’amnistie de 1880 et pourrait avoir été gravée avant la réunion du village d’Issy et de celui des Moulineaux, comme son libellé l’indique, soit avant 1893.

Comme un œil exercé peut également le voir, la dernière ligne de la plaque «  en luttant pour les libertés du peuple  » a été ajoutée car les caractères ne sont pas exactement identiques à ceux du dessus. On n’en connaît ni l’auteur ni la date. L’historien de la ville émet l’hypothèse que des « Amis de la Commune » aient pu ajouter cette ligne. Mais aucune trace n’en existe dans nos archives. Le mystère reste entier.

LOUISE MICHEL LA COMBATTANTE DU FORT D’ISSY-LES-MOULINEAUX

Louise Michel combattit au Fort d’Issy-les-Moulineaux au sein du 61e bataillon de marche de Montmartre. Elle parle de son passage au Fort d’Issy : « …J’y passe une bonne partie du temps avec les artilleurs… Voici les femmes avec leur drapeau rouge percé de balles qui saluent les fédérés ; elles établissent une ambulance au fort, d’où les blessés sont dirigés sur celles de Paris, mieux agencées… Moi, je m’en vais à la gare de Clamart, battue en brèche toutes les nuits par l’artillerie versaillaise. On va au fort par une petite montée entre les haies, le chemin est tout fleuri de violettes qu’écrasent les obus…  ».

Dans ses mémoires, Louise Michel cite une vingtaine de femmes qui l’accompagnèrent, mi cantinières, mi soldates : « …elles pansèrent les blessés sur les champs de bataille et souvent ramassèrent le fusil d’un mort. » « Je crois que je n’étais pas un mauvais soldat.  »

On sait qu’elle a tenu, seule avec un africain, ancien zouave pontifical, une tranchée devant la gare de Clamart, pendant une nuit entière.

Le Journal officiel du 10 avril parle d’elle : « Dans les rangs du 61e bataillon, combattait une femme énergique, elle a tué plusieurs gendarmes et gardiens de la paix.  » Et Clemenceau, après être allé au Fort d’Issy, dit son admiration : « Jamais je ne la vis plus calme. Comment elle ne fut pas tuée cent fois sous mes yeux, c’est ce que je ne puis comprendre. Et je ne la vis que pendant une heure.  »

JEAN-PIERRE THEURIER

Aspects pratiques :
Le Temps des cerises est ouvert du mardi au vendredi de 14h à 20h. Samedi et dimanche de 10h à 20h. Fermé le lundi et en août. Accès : 90-98, Promenade du Verger au Fort d’Issy.
Tél. : 01 41 23 84 00

MUSÉE DE LA GUERRE 
DE 1870 ET DE L’ANNEXION

vendredi 5 décembre 2014 

La guerre franco-prussienne et l’annexion de l’Alsace- Moselle ont désormais leur musée, à Gravelotte, village situé à 15 km de Metz [1]. Ici se déroulèrent les batailles les plus importantes, d’où l’expression : «  ça tombe comme à Gravelotte ».

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© Florent Doncourt - Conseil Général de la Moselle

La première salle est plongée dans une obscurité trouée de puits de lumière et d’une grande baie vitrée donnant sur la campagne lorraine. Le début du parcours est consacré aux causes de la guerre de 1870, aux batailles d’août autour de Metz et au traité de Francfort.

La deuxième partie évoque la période de l’annexion allemande (1871-1918). L’hostilité à l’occupation a dominé pendant les quinze premières années. 120 000 Alsaciens et Mosellans quittèrent la région en 1871 et 1872, grâce au « droit d’option  ». « Mais l’Empire [allemand] veut faire de l’Alsace une vitrine, avec une idée derrière la tête : germaniser les esprits », explique l’historien Gabriel Braeuneur, ancien archiviste de la ville de Colmar. Cette politique d’assimilation fut menée de manière assez habile grâce à la prospérité économique, à une protection sociale en avance sur la France et à la diffusion de l’éducation musicale. L’exposition se conclut par le retour à la France des territoires occupés en 1918.

JOHN SUTTON


[111, rue de Metz, 57130 Gravelotte. Tél : 03 87 33 69 40 moselle-tourisme.com

Charleville-Mézières rend hommage au poète

lundi 15 septembre 2014 

La ville des Ardennes commémore cet automne le 160e anniversaire de la naissance de son fils le plus célèbre : Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854

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Le Vieux Moulin sur la Meuse - Musée Rimbaud

A Charleville, plusieurs lieux rappellent le souvenir du jeune poète : sa maison natale, qui ne se visite pas (rue Pierre Bérégovoy), son ancien collège (place Jacques Félix), la maison du quai ou Maison des ailleurs, le Vieux moulin sur la Meuse, transformé en musée Rimbaud, le square de la gare (buste) et le cimetière.

Malheureusement, le moulin est fermé pour travaux de rénovation jusqu’à l’été 2015. En attendant, un espace lui est dédié dans le musée d’Ardenne (31 place Ducale). Au collège, Arthur collectionnait les prix de latin, de grec et de français. On imagine son éducation scolaire à l’image de celle de Jules Vallès évoquée dans L’Enfant. Lecteur insatiable, il dévore les ouvrages prêtés par son professeur de rhétorique, Georges Izambard, qui l’initie à la poésie. En juillet 1870, Rimbaud découvre la guerre et son cortège de destructions à Mézières.

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Buste de Rimbaud Square de la Gare

Au printemps 1871, il apprend avec enthousiasme la proclamation de la Commune à Paris. « L’Ordre est vaincu !  », lance-t-il sans guère recevoir d’écho dans sa «  ville natale supérieurement idiote ». Il envoie ses poèmes aux Parnassiens jusqu’à ce qu’un certain Paul Verlaine, enthousiasmé par Le Bateau ivre, le fasse entrer dans les cercles littéraires parisiens.


Rimbaud d’Ardenne à Aden

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Rimbaud par Ernest Pignon-Ernest

L’errance des deux poètes, à Charleroi, Bruxelles et Londres, dure de 1872 à 1875, années où Rimbaud écritUne Saison en enfer et les Illuminations. Ses voyages le mèneront ensuite vers des horizons plus lointains : le golfe d’Aden et les hauts plateaux d’Abyssinie. Ils sont évoqués grâce à des vidéos et des hologrammes projetés sur les murs de la Maison des ailleurs (7, quai Rimbaud).

Au premier étage de cet immeuble, Rimbaud vécut de l’âge de 15 à 21 ans, en compagnie de sa mère, de son frère et ses deux sœurs. À vingt ans, il tourne définitivement la page de la poésie et entame son odyssée africaine. Ces onze années (1880 à 1891) de commerce et d’aventures sont ponctuées par une abondante correspondance avec sa famille restée à Charleville et à la ferme de Roche.

Le 10 novembre 1891, Rimbaud meurt à Marseille, à l’âge de trente-sept ans. Il est enterré au cimetière de Charleville (avenue Boutet), dans une modeste tombe où affluent aujourd’hui des milliers de lecteurs, venus du monde entier pour lui rendre hommage.

JOHN SUTTON

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l’Origine du monde à Ornans

lundi 15 septembre 2014 

Cet été, le musée Courbet d’Ornans (Doubs) a créé l’événement avec l’exposition «  Cet obscur objet de désirs », autour de L’Origine du monde.

Outre le tableau de Courbet, le musée d’Orsay a prêté une dizaine d’œuvres, dont La Coquille, d’Odilon Redon. En tout, plus de soixante-dix peintures, dessins et sculptures de Degas, Ingres, Dürer, Rodin, Louise Bourgeois… étaient réunis autour du regard porté sur le sexe féminin de la Renaissance à nos jours, qu’il soit de nature érotique, scientifique, poétique ou symbolique.

John Sutton

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Belgique, terre d’asile

mardi 6 mai 2014 

Bruxelles n’a pas toujours été une ville d’accueil pour les exilés fiscaux.
Au XIXe siècle, Karl Marx, Victor Hugo et plus d’un millier de communards y trouvèrent refuge.

La constitution belge du 7 février 1831 garantit la liberté de conscience, de presse, de réunion et d’association. Après le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, de nombreux proscrits, dont un certain Victor Hugo, prirent le chemin de Bruxelles pour y chercher refuge. Le 12 décembre 1851, le poète débarque du train de Paris, suivi quelques jours plus tard par sa maîtresse Juliette Drouet, dont la valise contient le précieux manuscrit des Misères, publié dix ans plus tard sous le titre Les Misérables [1]. Il s’installe au Moulin à vent, ancienne maison de la corporation des meuniers, située sur la Grand-Place (n°16). « J’ai un lit grand comme la main, deux chaises de paille, une chambre sans feu… », se plaint-il. Une jolie planque tout de même pour un réfugié politique ! Un mois plus tard, Hugo déménage et s’installe avec son fils Charles dans la maison voisine du Pigeon (n° 26). Une plaque fixée entre une boutique de chocolats et une autre de dentelles, spécialités belges s’il en est, rappelle que « Victor Hugo a habité cette maison en 1852  ».

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La place des Barricades à Bruxelles, au second plan, la maison de Victor Hugo


C’est ici qu’il rédigea son célèbre pamphlet : Napoléon le Petit. Juliette Drouet logeait quant à elle dans une modeste chambre de la Galerie des Princes, immeuble occupé actuellement par la librairie Tropismes. Dès l’annonce du coup d’État à Paris, le très réactionnaire chef de la Sûreté belge, Alexis Hody, voulut « protéger  » son pays par un « cordon sanitaire », qui fut renouvelé après la Commune [2]. Il rétablit le système des permis de séjour provisoires, enjoint aux réfugiés de ne pas s’occuper de politique sous peine d’expulsion (116 pour la seule année 1871) et isole les plus « inquiétants » en province.

VICTOR HUGO, HÔTE DE TOUS LES PEUPLES

Pour prévenir tout incident diplomatique, la police belge et ses mouches surveillent les moindres faits et gestes des membres de la communauté française. Seul, le bourgmestre libéral Charles de Brouckère, qui a laissé son nom à une place de la capitale, se pose en défenseur du droit d’asile. «  La police veille, mais elle respecte toutes les libertés constitutionnelles  », assure-t-il. L’historien Saint Ferréol lui rendit hommage pour avoir allégé la surveillance des proscrits français et autorisé leurs conférences [3]. Mais, dès le 15 avril 1871, le prévoyant baron d’Anethan, ministre des Affaires étrangères, écrit à son ambassadeur en France que « le gouvernement du roi se préoccupe sérieusement des mesures à prendre pour que les insurgés contraints de fuir Paris, ne viennent se réfugier en Belgique, où ils apporteraient des éléments de troubles ». En rétablissant les passeports et les visas pour les Français, le baron d’Anethan veut « empêcher l’invasion du sol de la Belgique  ». Victor Hugo lui répond avec panache, le 27 mai, dans une lettre ouverte publiée dans L’Indépendance belge : « Je proteste contre la déclaration du gouvernement belge relative aux vaincus de Paris. (…) Cet asile, que le gouvernement belge refuse aux vaincus, je l’offre. Où ? A Bruxelles, place des Barricades, n° 4.  »

La nuit suivante, le domicile de l’écrivain est attaqué par de jeunes monarchistes aux cris de « À mort Victor Hugo ! À la lanterne ! À la potence ! » [1]. Aujourd’hui, on peut lire cette citation sur la façade de sa maison : « Je me sens le frère de tous les hommes et l’hôte de tous les peuples. »

LE BON ACCUEIL DES MILITANTS BELGES

Le roi Léopold II soutient les agresseurs et signe un arrêté d’expulsion le 30 mai enjoignant au «  sieur Hugo de quitter immédiatement le royaume, avec défense d’y rentrer à l’avenir…  ». Le poète est contraint de s’exiler au Luxembourg. L’expulsion de Victor Hugo n’empêchera pas, quelques mois plus tard, 1252 communards de trouver refuge à Bruxelles et dans ses faubourgs (1500 pour tout le pays) [4]. « Des trois principales proscriptions, celle de Belgique ne fut pas la moins marquante, bien que très surveillée. Les réfugiés furent bien accueillis par les militants belges  », estime Prosper Lissagaray [5], lui-même exilé quelque temps à Bruxelles. Quant aux grands architectes et entrepreneurs, ils surent tirer partie des talents français dans la transformation de la capitale. Lissagaray cite les contremaîtres Guillaume, chef des travaux au nouveau et monumental Palais de justice, et Perret qui construisit les serres royales de Laeken, les sculpteurs sur pierre et sur bois comme Leroux, Martel, Mairet, qui «  contribuèrent en grande partie à l’originalité des boulevards et des magnifiques avenues du Bruxelles moderne  ». « Comme à Londres, à Genève, les femmes couturières, modistes, apportèrent le goût parisien. L’article de Paris (…) commença de se fabriquer en Belgique  », constate
Lissagaray. «  Les Bruxellois n’ont eu qu’à se louer du séjour parmi nous des réfugiés de la Commune. Ce sont également d’excellents ouvriers, gagnant bien leur vie et qui ont installé à Bruxelles une foule de petites industries pour les produits desquels nous étions tributaires de Paris  », peut-on lire dans le journal La Chronique.

LA SOLIDARITÉ S’ORGANISE

La première forme d’organisation des communards en exil concerne l’entraide matérielle. Ainsi, la Société de prêt mutuel et de solidarité comptera jusqu’à 250 membres en 1875. À cette époque, les blanquistes tenteront en vain d’en faire une arme de lutte révolutionnaire en Belgique. Finalement, la caisse prendra le nom de Prévoyance et se limitera à aider financièrement tout communard expulsé. À partir de l’amnistie de 1880, elle servira à l’aide au retour des exilés.

Maison du Cygne, sur la Grand-Place (Bruxelles), fréquentée par Marx, les communards exilés et les militants du Parti ouvrier belge


Certains continuent le combat et font entendre leur voix dans des journaux politiques ou satiriques tels que La Trique ou La Bombe, qui «  éclate tous les samedis » [6]. Ces feuilles « subversives  » sont observées à la loupe par les agents de la Sûreté belge, comme ils l’avaient fait avec le Deutsche Brusseler Zeitung de Marx.


Deux plaques scellées à gauche d’une des fenêtres du rez-de-chaussée de la Maison du Cygne, sur la Grand-Place, rappellent, en allemand et en anglais, que le philosophe a vécu à Bruxelles de février 1845 à mars 1848. Il y a rédigé une partie du Manifeste du parti communiste. Marx et Friedrich Engels ont participé à des réunions du Parti ouvrier allemand dans la Maison du Cygne, où aurait été fondé le Parti ouvrier belge, en 1885 [7]. Les communards se retrouvent dans la multitude d’estaminets de la capitale. Ils fréquentent surtout la taverne Saint-Jean, dans la rue du même nom, la Grande brasserie de Bohême, rue de l’Écuyer, Le Jeune renard, rue de la Collégiale, ou la Maison des Brasseurs, sur la Grand-Place, construite en 1695, qui abrite aujourd’hui le Musée de la bière [6].

UN PIONNIER DE LA GÉOPOLITIQUE

Mais beaucoup d’entre eux n’ont pas la vie facile. Ils se cachent sous une fausse identité et subsistent grâce à de petits boulots. Tel Georges Cavalier, surnommé Pipe-en-bois par Vallès, qui survit en donnant des leçons de mathématiques ou comme régisseur d’un théâtre d’Anvers.
L’ancien directeur de la Voie publique sous la Commune, sera même expulsé en 1876 pour s’être moqué du comte de Flandre, frère du roi des Belges. D’autres communards s’en sortent un peu mieux comme Élisée Reclus, qui s’installe dans le quartier d’Ixelles, devenu aujourd’hui le petit paradis des exilés fiscaux français… Agrégé de l’Université libre de Bruxelles (ULB), Élisée enseigne la géographie à L’Université nouvelle, fondée en 1894 avec d’autres intellectuels libertaires [8]. Ses livres, dont La Nouvelle géographie universelle (1894), font de lui le père de la géopolitique française et un pionnier de l’écologie.
Au même moment, le célèbre architecte Victor Horta (1861-1947) couvre Bruxelles d’hôtels particuliers de style Art nouveau, qui font l’admiration du géographe [8]. À partir de 1895, Horta entame la construction de la Maison du peuple pour le Parti ouvrier belge. Jusqu’à sa mort, survenue en 1905, Élisée Reclus sera fiché comme un « individu dangereux pour ses opinions anarchistes ». Il repose dans la fosse commune du cimetière d’Ixelles, auprès de son frère Elie, qui fut le directeur de la Bibliothèque nationale pendant la Commune.

FRANÇOIS PERIN]]

Plaque apposée sur la Maison du Moulin à vent, sur la Grand-Place, premier domicile du poète à Bruxelles

[1Kriss Clerckx, Sur les pas de Victor Hugo, éditions Racine (Bruxelles, 2012).

[2Luc Keunings, Polices secrètes et secrets de police au XIXe siècle, éditions Historia Bruxellae (2006).

[3A. Saint Ferréol, Les Proscrits français en Belgique ou la Belgique contemporaine vue à travers l’exil (Paris, 1871, 2 vol.).

[4Quentin Dupuis, Génétique de l’exil des communards à Bruxelles (1871-1880), dans La Commune et les étrangers, revue Migrance n° 35 (2010).

[5Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, éditions La Découverte (1996).

[6Jean –Baptiste Baronian, Rimbaud avec les communards, http://commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/lien_out.gif") right center no-repeat transparent;">www.bon-atirer.com.

[7La Grand-Place de Bruxelles, éditions de Rouck (Bruxelles).

[8Jean-Didier Vincent, Elisée Reclus : géographe, anarchiste, écologiste, éditions Robert Laffont (2010).