2013 - trimestre 1

samedi 2 mars 2013 

La publication des Souvenirs et Aventures de ma vie, texte généreusement attribué à Louise Michel par Mme Josiane Garnotel, a fait l’objet d’un compte rendu dans le bulletin du 3e trimestre 2012 (bul.51), lequel suscite de ma part les plus expresses réserves. J’avais fait paraître, en 2006, La déportation de Louise Michel, ouvrage dans lequel je m’attachais à restituer le récit le plus fidèle et le plus complet possible du long séjour de la déportée Louise en Nouvelle-Calédonie, prenant bien soin de séparer les faits avérés des inventions forgées par quelques-uns de ses thuriféraires, trop zélés pour être honnêtes. J’y affirmais — sans être à ce jour contredit, que Louise Michel n’avait pas écrit le premier mot de ses soi-disant Souvenirs…parus en feuilleton dans La Vie Populaire, après sa mort. Je persiste. Les Souvenirs… sont un faux grossier dont l’artisan est un auteur prolixe et inventif, Arnould Galopin, que les scrupules n’étouffent pas.
Cette oeuvre posthume de Louise, contrairement à ses précédents ouvrages, n’est qu’un fatras d’approximations, d’erreurs, d’invraisemblances, d’énormités même. La chronologie des événements y est systématiquement maltraitée.
La géographie des lieux, superbement ignorée. La toponymie est globalement inventée, les noms des personnages sont hautement fantaisistes. Souvent ridicules, la plupart des scènes décrites n’ont pas existé.

Louise Michel a subi sa déportation en enceinte fortifiée sur la presqu’île Ducos, elle n’était pas au bagne de l’île Nou. Elle n’a jamais été menacée, encore moins molestée. Elle n’a pas tâté du quartier des incorrigibles, lequel n’existe pas sur la presqu’île. Et quand l’inventeur des Souvenirs… aborde les Kanaks, il se surpasse.
En réalité, Louise Michel n’a jamais tenu d’école clandestine pour les enfants Kanaks, ni dans une grotte, ni ailleurs. Et pour cause : réservée aux seuls déportés, la presqu’île était strictement interdite aux tribus Kanak. Tordons encore le cou à une allégation mensongère qui, à force d’être répétée, est tenue pour parole d’évangile. Si, quasiment seule parmi les déportés, Louise Michel l’a regardé avec sympathie, elle n’a en rien préparé ou encouragé le soulèvement Kanak de 1878, enfermée qu’elle était dans une enceinte fortifiée à plusieurs dizaines de kilomètres du théâtre de la Révolte.

La mémoire de Louise Michel n’a rien eu à gagner à la publication des Souvenirs… car si l’on prête crédit à ce récit, on doit convenir que la Grande citoyenne était une affabulatrice à l’imagination débridée, une mythomane gagnée par la sénilité. Ce qui est faire injure à la vérité et à sa réputation. Femme d’honneur et de conviction, éprise de justice, Louise Michel ne se serait certainement pas reconnue dans la caricature d’elle-même présentée aux lecteurs de La Vie Populaire.

Morte d’épuisement en janvier 1905 à Marseille, Louise Michel a été, sur la fin de sa vie, la victime d’un entourage peu scrupuleux qui lui a fait multiplier déplacements et conférences harassants au mépris de sa santé. Ce même entourage dans lequel figurait Arnould Galopin qui a construit une légende dorée totalement fabriquée. Un siècle après, le meilleur hommage que l’on pourrait porter à la «  Bonne Louise  » serait de lui rendre sa vérité, quitte à renoncer à la mythifier.

JOËL DAUPHINÉ

Agrégé d’histoire, docteur ès lettres, Joël Dauphiné, qui a séjourné près de vingt ans en Nouvelle-Calédonie, est un des spécialistes de l’histoire calédonienne. Il a publié un certain nombre d’ouvrages, dont Les spoliations foncières en Nouvelle-Calédonie à Paris en 1931, Canaques de La Nouvelle-Calédonie à Paris 1931, L’évasion de Rochefort et… La Déportation de Louise Michel (Les Indes savantes, 2006).

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AUGUSTE BLANQUI QUI FAIT LA SOUPE DOIT LA MANGER

La même maison d’éditions propose deux textes de Blanqui que trente-quatre ans séparent et dont la lecture reste, par la vigueur du style et la fermeté de la pensée, fort stimulante encore pour un lecteur d’aujourd’hui.
Le premier, daté de 1834, donne son titre au recueil ; c’est une violente dénonciation de la propriété de la terre et des moyens de production qui réduit le peuple à l’esclavage et la misère, et le rend aussi incapable de reconnaître ses véritables intérêts qu’impuissant à les défendre.
Dans le second, Instructions pour une prise d’armes, écrit en 1868, soit trois ans avant la Commune, Blanqui, fort d’une vie de combats, analyse les journées de juin 1848. Il fustige, avec une ironie désolée, l’impréparation des ouvriers, leur absence de toute organisation et de toute solidarité entre les différentes barricades. Il raille les intellectuels, plus prompts à écrire qu’à agir et à encadrer l’insurrection. D’un échec que la faiblesse du gouvernement d’alors ne rendait pas prévisible, il déduit la nécessité d’un entraînement du peuple aux armes, une sorte de service militaire obligatoire qui seul peut lui assurer la liberté.

Il envisage un commandement militaire dès le début de l’insurrection et réfléchit au bon usage du terrain, des armes, de la psychologie des soldats de métier, pour assurer la victoire d’une révolution prochaine.

Au moment de la Commune cependant, Blanqui était, une fois de plus, emprisonné, et Thiers refusa son échange contre soixante-quatorze otages. Marx, son vieil ennemi au sein du mouvement révolutionnaire, considéra que « Blanqui était le chef qui avait manqué à la Commune. »

Éditions d’ores et déjà

NICOLE TORDJMAN

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LOUISE MICHEL PRISE DE POSSESSION


Ce petit livre fait partie d’une nouvelle collection de courts volumes à couverture noire d’une maison d’édition, fondée en 2009, sortant de l’oubli des classiques révolutionnaires du XIXe siècle aujourd’hui introuvables ou tombés dans l’oubli : Saint-Simon, Elisée Reclus, Victor Hugo, Auguste Blanqui, Paul Lafargue, Louise Michel.

Dans ce texte, qui reprend les conférences que Louise Michel a faites dans ses tournées à travers toute la France jusqu’à la fin de sa vie à la manière de Flora Tristan, une autre militante révolutionnaire [1], s’exprime une certaine lassitude devant la résignation du peuple à accepter sa servitude.

Elle veut lui ouvrir les yeux sur ses illusions électorales : « les urnes ont vomi assez de misères et de honte. Au vent les urnes, place à la sociale ! Le monde à l’humanité.  »

Dans un style flamboyant, lyrique, fait d’images, de questions posées à son auditoire et d’appels à l’indignation et à la révolte, elle prophétise la fin prochaine de l’exploitation et son secret espoir de voir de son vivant l’avènement d’un monde plus juste.

Éditions d’ores et déjà

PAUL LIDSKY

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LES OUVRIERS DU LIVRE ET LA COMMUNE

Dans le bulletin d’octobre dernier de l’Institut CGT d’histoire sociale du Livre parisien est paru un intéressant article de Roger Dedame consacré aux ouvriers du Livre pendant la Commune.
Alors que le gouvernement ouvrier s’active à promulguer des mesures radicales et urgentes qui feront date, les chambres syndicales des corporations du Livre ne s’impliquent pas. La Chambre typographique sous la présidence d’Achille Baraguet adhère «  à la Commission de conciliation du Commerce, de l’Industrie et du Travail créée par l’Assemblée de la République de Thiers sur une base paritaire et chargée de veiller aux bons rapports entre patrons et ouvriers. Durant le siège...une délégation dont faisait partie Baraguet se rendit à Versailles pour proposer à Thiers — qui l’avait démagogiquement reçue — de faire de la capitale un département à statut spécifique, d’en confier exclusivement le maintien de l’ordre à la Garde Nationale, de rouvrir les forts à l’armée...et de dissoudre la Commune avant d’organiser de nouvelles élections ». Malgré cela, Baraguet fut arrêté après la Semaine sanglante avant de bénéficier d’un non-lieu.
819 ouvriers du Livre ont été enrôlés dans la Garde nationale, 1354 professionnels des métiers graphiques furent poursuivis. Il reste à étudier leur rôle dans les groupes de lutte, dans les journaux révolutionnaires et jusque sur les barricades. Outre Varlin dont l’action est bien connue, quatre d’entre eux exercèrent des responsabilités politiques au Comité central de la Commune. Louis Debock fut directeur et André Alavoine directeur-adjoint de l’Imprimerie Nationale et surent protéger les Archives du saccage des troupes versaillaises.

Maison du Livre
94 boulevard Blanqui Paris 75013
tel. 01 43 31 53 51

Article de Marcel Cerf sur les ouvriers du livre pendant la Commune : http://commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/lien_out.gif") right center no-repeat transparent;">http://www.commune1871.org/?Les-ouvriers-du-livre-pendant-la

Eugénie Dubreuil


[1Flora Tristan, (1803-1844), le Tour de France, la Découverte, 1980

2012 - trimestre 3

dimanche 9 septembre 2012 

Jean Allemane, typographe et communard

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Jean Allemane en 1906

Depuis le 24 mai 2011, un square parisien porte le nom de Jean Allemane, avec cette plaque : «  1843-1935. Ouvrier typographe. Syndicaliste. Acteur de la Commune de Paris. Député socialiste du XIe entre 1901 et 1910  ». Voici retracées à grands traits les étapes d’un parcours de celui qui reste un des grands noms du socialisme français, un peu oublié aujourd’hui sauf des historiens du mouvement ouvrier, et sur lequel revient une conférence de l’historien R.-P. Parize, heureusement éditée en brochure.

L’auteur mentionne rapidement les premières années du jeune ouvrier, syndiqué dès 1861, emprisonné l’année suivante pour fait de grève. Il ne s’attarde pas sur sa participation aux journées de la Commune, mais consacre un chapitre à la déportation en Nouvelle-Calédonie, sur laquelle Allemane reviendra dans ses mémoires en 1906 : évocation des conditions de vie au bagne, des tentatives d’évasion ratées, de la grève des bagnards communards, et de l’épisode de la révolte canaque qui voit de nombreux communards — dont Allemane — prendre fait et cause pour la République coloniale, Louise Michel étant l’une des très rares à comprendre le sens et la convergence des combats, et à prendre parti sans ambiguïté pour les kanaks. En 1880, il bénéficie de l’amnistie générale.

Son engagement va se poursuivre dès son retour essentiellement au sein d’un mouvement syndical. Allemane privilégie la lutte sur le terrain social, partageant à l’instar de nombre de militants de l’époque une certaine défiance à l’égard de l’action politique. Il devient un des principaux organisateurs de la chambre syndicale de sa profession. Cela ne l’empêche pas de participer à la fondation en 1891 du parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR). C’est le courant allemaniste qui, au congrès de Limoges en 1895, fournit la dénomination de la Confédération générale du travail. Il est, durant deux mandatures, député du XIe arrondissement de Paris, de 1901 à 1902, puis de 1906 à 1910. En 1911, il quitte la SFIO (fondée en 1905) et redevient simple militant.

La brochure donne à voir les grandes grèves qui, depuis les années 1880, agitent le pays, ainsi que le rôle du courant allemaniste dans ces mobilisations et dans les combats politiques consécutifs. Les débats parlementaires et les évolutions législatives relatives au droit des travailleurs, l’action parlementaire spécifique d’Allemane nous sont restitués de manière très précise (fragments des débats, propositions d’articles de loi…).
Une dernière partie, non des moins intéressantes, évoque quelques militants ouvriers « de formation allemaniste  », qui seront élus de la nation : A. Groussier, J. Coutant, V. Dejeante, J.-B. Lavaud, M. Roldes, tous trop jeunes pour avoir participé aux jours de la Commune.
C’est donc tout un pan de l’histoire ouvrière et socialiste de notre pays qui, dans un texte fortement documenté, est ainsi remis sur la scène. Une contribution précieuse donc.

BERNARD BIER

René-Pierre Parize, conférence-débat, Institut CGT d’histoire sociale du livre parisien, 2012

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Mémoires : Louise Michel matricule 2182

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Des massacres de la Semaine sanglante aux bagnes de la Nouvelle Calédonie, l’indomptable communarde a publié en 1905 les Souvenirs et aventures de ma vie. L’historienne creusoise Josiane Garnotel et l’éditrice corrézienne Marie-France Houdart rééditent ce « feuilleton retrouvé ».

C’est à titre posthume que l’hebdomadaire littéraire La vie populaire publie, en 1904-1905, les Souvenirs et aventures de ma vie. Louise Michel est morte quelques semaines plus tôt, le 9 janvier 1905, d’une pneumonie, mais surtout d’épuisement. Elle avait quelque temps plus tôt confié la mise en forme de ses écrits, carnets et notes à un feuilletonniste, Armould Galopin, et c’est ce travail à deux voix — « rewrité  », dirions-nous aujourd’hui, que publient pour la première fois en livre l’historienne Josiane Garnotel, associée au Cnrs (Centre national de la recherche scientifique), et Marie-France Houdart, animatrice à Lamazière-Basse (Corrèze) des éditions Maïade.

Sans doute la plume du feuilletonniste a-t-elle donné une vigueur au style de la combattante, mais c’est bien la stature de Louise Michel qui fait la force de ces souvenirs. Ils commencent par les combats de la Commune de Paris, les massacres de la Semaine sanglante à Montmartre « déjà rempli de soldats ivres qui fusillaient à bout portant tous les hommes qui avaient les mains noires… et aussi ceux qui avaient les mains blanches. La rue était transformée en abattoir ».

Moins violente, la déportation en Nouvelle Calédonie n’en est pas moins impitoyable et sadique. Comme plus tard les kapos dans les camps nazis, l’encadrement des prisonniers politiques est volontiers confié aux bagnards de droit commun, qui s’entendent fort bien avec des garde-chiourmes pour tenter d’avilir et de briser les communards prisonniers. Et qui finissent parfois par y parvenir.

Et puis il y a les Canaques. « Ayant pu juger des procédés des garde-chiourmes qui
étaient des hommes civilisés, je finis par me prendre d’affection pour les Canaques, qui étaient des sauvages
 ». Elle se fait ethnologue, les étudie, apprend d’eux aussi, et, en bonne institutrice, décide de créer une école. Clandestine, car c’est interdit. « Nous nous réunissions dans une grotte, tantôt dans la brousse, quelquefois dans des cases abandonnées ou dans des ravins ».

Louise Michel a laissé l’image d’une femme douce et sensible : ces souvenirs montrent qu’elle pouvait être aussi, lorsque la violence du temps l’exigeait, une combattante résolue. De la Semaine sanglante, elle dit : « Je tirais et je suis sûre que mes balles portaient ». D’un gardien qui fouettait un enfant pour lui faire avouer où était caché son père : « J’ai toujours regretté de ne pas avoir tué cet homme  ».

Louise Michel, matricule 2182, militante anarchiste, reste pour l’histoire une figure indomptée.

Georges CHÂTAIN

Souvenirs et aventures de ma vie, illustrations d’époque, éditions Maïade, 352 pages

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Portrait-robot d’un républicain-révolutionnaire, Frédéric Fesneau. Cette au temps de la Commune (1868-1880)

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Cet ouvrage participe de ces travaux d’érudition, qui, investiguant les archives oubliées, font revivre une histoire locale et sont une incontournable contribution à l’Histoire.

Une première partie, mobilisant rapports de police et correspondances diverses, textes de tracts ou d’affiches et résultats des scrutins, restitue le climat social et politique dans la ville de Cette (orthographe à laquelle se substituera définitivement celle de Sète en 1927), « des années 1868 à la proclamation de la République ». C’est un temps d’effervescence sociale dont témoignent grèves et mobilisations, réunions politiques et publications subversives, dans un contexte politique agité : élections législatives en 1869, où républicains et socialistes vont s’opposer à l’Empire, puis plébiscite de 1870. Cette s’y révèle nettement plus à gauche que le département de l’Hérault.

Une seconde partie « du 4 septembre 1870 à l’éclosion de la Commune le 18 mars 1871  » raconte, en sollicitant communiqués municipaux, lettres d’acteurs locaux et résultats électoraux, l’enthousiasme qui accueille la fin de l’Empire, la mise en place d’une commission municipale (en lieu et place du conseil municipal) suite à la proclamation de la République, et très vite une mobilisation patriotique autour de la Ligue du midi pour la= défense de la République, dont l’ambition est de fédérer les gardes nationaux face à l’envahisseur prussien et aux risques d’abandon de la défense nationale par le pouvoir en place.

A l’instar de Béziers, et au rebours de Narbonne, Sète n’eut pas sa Commune, c’est l’objet de la troisième partie. Mais nombre de citoyens suivent avec intérêt ce qui se passe à Paris, sans arriver à faire sortir la ville d’une position de « défaillance », selon les termes de l’auteur. La Commune de Narbonne est vaincue le 31 mars 1871. Et après la Semaine sanglante à Paris, la répression touchera, outre les communards, l’ensemble des forces progressistes, à Sète comme ailleurs. C’est là que nous voyons apparaître la figure de Frédéric Fesneau, à peine évoquée jusque là, et qui fait l’objet de la quatrième partie. Négociant en vin, venu du Loir-et-Cher, il est membre de la commission municipale de Sète et part en exil en Suisse pour fuir la répression. Pourquoi « portrait- robot  » ? Ce terme policier a du sens : nous ne saurons en effet pas grand chose de cet homme, hormis par les nombreuses notes de police qui, tout au long de son exil, prétendent rendre compte de ses faits et gestes. Ces informations — de manière toute policière, c’est-à-dire fort approximative —, laissent à deviner l’activité qui est celle des exilés politiques : mise en place de caisses de solidarité, les « marmites  » ; poursuite des activités militantes au travers de la fédération jurassienne…

On perd sa trace en 1883, date vraisemblable de son retour en France, pour le retrouver via un ultime rapport de police en 1903, au cimetière du Père-Lachaise où il est incinéré. Les pages de conclusion reviennent de manière succincte sur le fédéralisme, y compris dans les débats entre Marx et le courant libertaire (Proudhon-Bakounine), et dans le mouvement communiste. Est-il en partie source de l’échec d’un mouvement ? A-t-il encore une actualité ?
Voilà qui appelle incontestablement à aller plus loin, entre autres sur ce qu’il en fut réellement du monde des exilés en Suisse et de leurs activités, en dépassant les seules sources policières, et sur le fédéralisme, d’un point de vue historique et politique.

Bernard BIER

Jacques Blin, 2011, éd. Flam (Sète)

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CD : Sébastien Ducret quel est le fou ? Le monde ou moi ?

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Dans un style folk (harmonica, guitare et voix), Sébastien Ducret revisite avec talent le répertoire d’Eugène Pottier (1816-1887), l’un des chantres de la Commune.
La chanson-titre de l’album (Quel est le fou ?) reprend le nom du premier recueil que publia, en 1883, Gustave Nadaud pour diffuser plus largement l’oeuvre de Pottier à la fin de sa vie.

La plupart des textes qu’a mis en musique le jeune interprète sont toujours d’actualité. Ils évoquent aussi bien le chômage (Le Chômage), la misère sociale (Le Fils de la Fange), le règne de l’argent (L’Auge) que l’absurdité du monde… Dans Ne dérangeons pas le monde, Pottier dénonce déjà l’individualisme de la société.
«  Utopistes que nous sommes, 
— Comme on doit nous trouver fous ! 
— Vouloir le bonheur des hommes, 
— Mais de quoi nous mêlons-nous ? 
— Mieux vaut chanter à la ronde 
— Et boire à plein gobelet ; 
— Ne dérangeons
pas le monde, 
— Laissons chacun comme il est ! 
 »

La Commune n’est pas à proprement parler évoquée dans l’album. Par contre, les massacres des journées insurrectionnelles de juin 1848 sont l’objet d’une chanson pleine d’amertume (Juin 1848).
«  Il faut mourir ! 
— Frères ! il faut mourir ! 
— Allons, misère, à tes rangs, bas les armes ! 
— Qu’à pleine rue on nous achève enfin. 
 »
Le livret signale qu’Eugène Pottier l’a écrite le 30 juin 1848, c’est-à-dire au cœur même des événements.

Naturellement du côté des insurgés, il venait d’échapper à une fusillade. Précisons enfin que l’interprétation permet pleinement d’apprécier les textes de l’auteur de L’Internationale qui mêlent avec brio verve contestataire et langage poétique.

Eric LEBOUTEILLER

Nib production, 2011

2012 - trimestre 2

samedi 19 mai 2012 

L’émancipation des travailleurs. Une histoire de la Première Internationale.

Il faut saluer la parution de ce livre qui, sous une forme concise claire et bien documentée retrace l’histoire de l’AIT cette tentative inédite, « celle de l’organisation fraternelle de militants ouvriers décidés à inventer leur avenir eux – mêmes, en dépit des concurrences nationales, des guerres impérialistes et d’un capitalisme déjà mondialisé  ».

Partant du projet de Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen du 24 avril 1793 de Robespierre, dans son article 35 qui déclare que «  tous les hommes sont frères  », il retrace le cheminement de l’idée de solidarité prolétarienne. Si le bureau parisien de l’Internationale n’a pu jouer un rôle décisif pendant la Commune, complètement décimé par trois procès, les internationalistes en ont été des acteurs importants.
En 1853, on compte en Grande Bretagne 4 380 réfugiés politiques venant de toute l’Europe. Ils représentent deux courants de lutte dirigés soit vers des changements révolutionnaires, soit vers la mise en place de réseaux de solidarité internationaux capable d’opposer une force organisée aux capitalistes. C’est le croisement de ces deux courants qui va engendrer la création de l’Internationale en 1864.

Les péripéties amenant la création de l’Internationale sont étudiées dans le détail, en particulier le rôle de Marx dans la rédaction de l’Adresse inaugurale. L’histoire de l’A.I.T comporte quatre périodes : 1864 -1866, une période coopérative dominée par la pensée de Proudhon ; 1866 – 1869, une période collectiviste ; 1869 – 1870, une période de lutte de classes avec de grandes grèves dans lesquelles les internationalistes sont à la pointe du combat ; de la Conférence de Londres de 1871 au Congrès de La Haye de 1872 où l’AIT entre dans une période conflictuelle.
La Conférence de Londres a été convoquée par Marx et elle se tient dans son domicile fin septembre 1871 afin de tirer les conséquences de la Commune de Paris. Va se poser le problème de l’organisation de l’AIT, de la prise du pouvoir et du
rôle de l’Etat. L’échec de la Commune a été analysé par Marx, dès le 28 mai, dans l’Adresse du Conseil général de l’AIT connue sous le nom de La guerre civile en France.

A partir de la Conférence de Londres de septembre 1871, Marx et Bakounine s’affrontent dans un conflit qui n’est pas seulement un conflit de personnes, mais surtout une différence d’analyse sur le rôle de l’Etat, de la prise du pouvoir et de la révolution. Cet affrontement va, après le Congrès de La Haye, aboutir à l’éclatement de l’AIT et à la formation de deux Internationales, l’une dite autoritaire, l’autre anti - autoritaire qui vont disparaître toutes les deux paradoxalement à un moment où l’internationalisme se développe dans de nouveaux pays. Un ultime congrès va se tenir à Bruxelles en 1877 pour tenter de trouver une plateforme commune. C’est un échec. Les luttes politiques vont alors s’exprimer au travers des partis politiques naissants, le socialisme utopique n’est plus d’actualité. Le livre analyse les luttes depuis le congrès de Marseille de 1879 et le rôle des communards jusqu’à la formation de la IIe Internationale, fondée à Paris en 1889. On parle alors pour l’AIT de la 1ère Internationale.

Signalons également une abondante et très intéressante bibliographie. Ce livre est une excellente introduction à une analyse plus approfondie de l’Association internationale des travailleurs.

Daniel SPASSKY

L’émancipation des travailleurs. Une histoire de la Première Internationale. Mathieu Léonard, éd. La fabrique 2011

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Victor Hugo l’élu du peuple

Pour célébrer le 210e anniversaire de la naissance de Victor Hugo, Le Monde lui consacre un numéro hors-série. Dans la première partie, le journaliste Jean- François Kahn, auteur de deux essais sur Victor Hugo, retrace la métamorphose politique de l’écrivain : soutien de la monarchie, pair de France, devenu un farouche partisan de la République. « Après Sedan et la chute de l’Empire, il pourrait se laisser confire dans son apothéose, il choisit de nouveau la lame contre le manche, démissionne, par solidarité avec Garibaldi, du parlement où il avait été porté par un vote plébiscite et, hué dans la rue, assailli par des nervis, contraint à un nouvel exil, il s’isole totalement de son milieu, de sa classe, de l’opinion publique même, fût-ce très provisoirement, en se mettant au service des communards qu’il a blâmés vainqueurs, mais embrasse vaincus », rappelle le fondateur de Marianne.

Dans ce numéro hors-série paru avant les élections présidentielles, Le Monde a demandé aux candidats ce que représente Victor Hugo pour eux. Pas de surprise : tous sont de fervents admirateurs, même si certains d’entre eux sont bien loin d’incarner l’idéal de liberté et de justice qu’il a défendu.

John SUTTON

Numéro hors-série du journal Le Monde

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La revanche des communeux

On connaît l’auteur de chansons, on sait son engagement dans les « journées sublimes  » et en particulier lors de la « Semaine sanglante », on connaît moins l’écrivain. D’autant que cet essai, publié en 1886, n’avait jamais été réédité. Il ne s’agit pas ici d’un livre d’histoire, pas d’un pamphlet, mais d’un livre de souvenirs, adressé à tous ceux qui se veulent les héritiers des « communeux » (c’est le terme usité à l’époque, des deux côtés de la barricade).

Deux éléments de contexte : l’amnistie de 1880 (« eh ! quoi, ce sont ceux qui ont mérité la corde qui ont la prétention de pardonner ceux qui auraient dû les pendre ») et une commission d’enquête parlementaire mise en place par le pouvoir sitôt après les événements («  Plus une enquête est officielle et moins elle aboutit »). Une large part de cet ouvrage est une réfutation des conclusions de ce rapport à charge. Clément commence par une présentation des trente membres de la dite commission (présidée par le comte Daru), dont le statut et la position sociale disent assez où sont leurs intérêts. Il réfute point par point certaines des allégations, « répond aux calomnies  », n’hésitant pas à convoquer l’histoire à l’appui de sa démonstration (Etienne Marcel et les Etats généraux de 1356, la Révolution française dans ses péripéties, 1848). La démarche est significative d’une exigence, et de la volonté de préparer l’avenir, c’est-à-dire « la revanche du droit et de la justice sur l’oppression et les iniquités, la Revanche [majuscule et italique de l’auteur] des exploités contre les exploiteurs ».

L’aspect peut-être le plus intéressant du volume, novateur si l’on se réfère à la date de publication initiale, c’est de donner à voir de l’intérieur les débats à l’Hôtel-de-Ville, en particulier autour des trois premiers décrets du 29 mars 1871 (moratoire de trois mois de loyer, abolition de la conscription, interdiction de mise à la vente des
objets déposés au Mont de piété). L’auteur y montre l’impatience des uns — c’est son cas —, les scrupules des autres qui expliquent aussi le caractère dilatoire des décisions, les basses manœuvres aussi de ceux qui n’adhèrent pas au projet du mouvement prolétaire, voire font insidieusement tout pour le saper, préparant leur revanche, ces « républicains endormeurs  » qui furent déjà les fossoyeurs en 1848. Le style est enlevé, le trait acerbe, la passion et la gravité s’y font entendre. Cet ouvrage se veut aussi une contribution à une analyse plus rigoureuse, revendiquant aussi la nécessaire recherche des erreurs, qui doit servir de leçon pour le futur, Clément restant animé de la certitude que « la Commune n’est pas morte ». Un second volume devait suivre qui n’a jamais été retrouvé, qui ne fut vraisemblablement jamais écrit. On pourra regretter que cette publication manque de quelques notes à caractère historique pour les lecteurs moins familiers de cette époque que Les Amis de la Commune, mais telle quelle, voilà une réédition bienvenue !

Bernard BIER

Jean-Baptiste Clément, La revanche des communeux (préface de François Perche) éd. Le bruit des autres, 2012

2012 - trimestre 4

lundi 3 décembre 2012 

LES LIMOUSINS DE LA COMMUNE DE PARIS (1871)

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Cette étude spécifique sur les Limousins de la Commune de Paris a le très grand mérite de mettre en lumière les Parisiens natifs de province qui ont participé à ce grand rêve révolutionnaire que fut la Commune de Paris 1871. C’est ainsi un hommage rendu à celles et ceux, nombreux, venus de toutes les contrées de France dans la grande cité et qui formèrent petit à petit le futur prolétariat ; mais c’est aussi le rappel important que la Province eut aussi ses journées ou ses périodes de mouvement social et ses propres Communes, même si le contexte général en fit des événements aux fondements naturellement différents.

Dans cet ouvrage de 430 pages, l’auteur, Stéphane Trayaud, au cursus de juriste, s’est intéressé à la période de la Commune en retrouvant Jacques Trayaud, un de ses ancêtres, dans le dictionnaire du mouvement ouvrier Maitron.

Si la présentation du contexte historique et politique se trouve trop schématisée, le grand intérêt de l’ouvrage repose sur de nombreux aspects passionnants qui contribuent à enrichir les connaissances sur le sujet.
Ainsi l’importante analyse explique-t-elle les conditions dans lesquelles les maçons limousins (Corrèze, Creuse, Haute-Vienne) se sont trouvés engagés dans les 72 jours de la Commune. Les migrants étaient des gens à l’esprit ouvert et très voyageurs.
S’appuyant sur ses nombreuses recherches, l’auteur a ainsi pu dérouler le fil du temps, recensant mille cinq cent trente-et-un Limousins ayant participé à la Commune tout en y ajoutant des parcours individuels de ces anonymes jusqu’au bout de leur
vie. Les pages sur la journée communaliste de Limoges sont aussi très utiles reprécisant les circonstances de l’événement.
Au-delà de son caractère régional, l’ouvrage offre surtout des éléments précieux d’informations sur la répression subie par les communards : sa formation de juriste permet en effet à Stéphane Trayaud d’apporter un éclairage extrêmement détaillé sur l’ensemble de l’arsenal juridique utilisé par les versaillais pour les condamnations ; de même la différenciation pertinente entre transportation et déportation permet de mieux comprendre l’évolution des lois dont celles des 7 août 1871 et 23 mars 1872 faisant
suite à la loi de déportation politique du 8 juin 1850 ; enfin, toutes les précisions données sur les lieux de détention avant la déportation (prisons pontons) rappellent des lieux de souffrance qui, depuis les travaux de Roger Pérennes, n’ont pas été revisités.
Quatre cent soixante-quatre Limousins ont fait l’objet d’une sanction pénale dont onze femmes. L’auteur démontre également l’hypocrisie de la commission des grâces dont la composition même était déjà la preuve de l’ignominie : après la boucherie de la Semaine sanglante et des semaines suivantes, seul 13 % des condamné(e)s bénéficièrent d’une atténuation de la peine. La conclusion qui porte sur le terme à employer pour définir le sens des massacres perpétrés est source de débat : si l’auteur penche pour le crime de guerre, établissant des parallèles argumentés avec la période noire de 1939-1945, le terme de génocide ne peut être écarté quand on sait que c’est le prolétariat ouvrier — donc un groupe ciblé — qui a été frappé.

Les 212 pages contenant les biographies des 1 531 limousins dont l’auteur a retrouvé la trace sont bien évidemment un fonds d’archives d’une très grande richesse. Une bibliographie détaillée et spécifique à chaque moment de l’histoire accompagne cet ouvrage.
Nous ne pouvons que souhaiter la parution d’autres études sur les provinciaux de Paris redonnant nom et vie à toutes celles et tous ceux qui se sont battus pour l’idée de grande révolution sociale portée par la Commune.

JEAN ANNEQUIN

Stéphane Trayaud, Oubliés de l’histoire-Les Limousins de la Commune de Paris (1871), Mon Petit Editeur, 2012

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LE BANQUET DES AFFAMÉS

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Cet ouvrage «  autobiographique » (l’auteur se substitue à Maxime Lisbonne) est passionnant de bout en bout. Il se présente comme le récit chronologique d’une vie, celle de Maxime Lisbonne... et l’on sait que cette vie fut extraordinairement riche.
Même pendant les événements les plus tragiques, le souci du détail, la fantaisie, le plaisir de la découverte de situations burlesques ou comiques, la rencontre de témoins inconnus ou oubliés, les anecdotes de la vie courante, tout contribue à rendre cet ouvrage vivant et à tenir le lecteur en haleine.
Qu’on en juge rapidement. Maxime Lisbonne, issu d’une famille de militaires (père officier de la garde Républicaine en 1830, grand-père « grognard  ») s’engage à 16 ans. Durant dix ans, il va participer aux campagnes de Crimée, Italie, Syrie,
Algérie en soldat valeureux.
L’affirmation de ses origines juives contribue à mettre un terme à sa carrière militaire. Le retour à la vie civile fut bref, les événements politiques (déclaration de la guerre à la Prusse) lui font reprendre les armes. Il combat courageusement, puis joue un rôle non négligeable dans l’avènement de la Commune. Il comprend en professionnel que le sort de la Commune se jouera très rapidement sur le plan militaire.
Il s’impatiente avec Louise Michel et Théophile Ferré de l’inertie du comité central, inertie qu’il qualifie de « crime  ».
Son idéal communard le fait cependant s’engager totalement et sans réserve. Nommé Colonel il participe à tous les combats, blessé grièvement à la barricade du Château d’Eau, il est fait prisonnier, jugé, condamné trois fois à mort... peine commuée en travaux forcés à perpétuité. Il est déporté en Nouvelle-Calédonie.
La vie au bagne : une foule de détails peu connus, l’attitude très ambiguë de certains communards, mais aussi les oubliés des communes de Lyon et de Marseille, les Kabyles.
Après l’amnistie de 1880, c’est l’homme de théâtre (réelle passion de Lisbonne) qui donne la mesure. Directeur de divers théâtres : «  Les Bouffes du Nord  », «  Les Folies St Antoine  », «  Le Théâtre Beaumarchais  », il fait jouer entre autres Hernani, Les Burgraves, avec des succès divers.
Cet éternel fauché, toujours inventif pour survivre tout en faisant revivre l’épopée de la Commune, crée d’éphémères cabarets excentriques et artistiques : « La Taverne du Bagne  », «  Le Casino des Concierges », «  La Frite révolutionnaire »...
Sensible à la misère du peuple due à la spéculation des banques (Panama) et de la bourgeoisie, il organise une collecte de dons alimentaires pour un banquet des pauvres du XVIIIe arrondissement de Paris qui réunit 3 000 personnes. On songe bien sûr à Coluche, autre saltimbanque au grand cœur.
Parmi ses cabarets excentriques, notons le bien innocent « Théâtre déshabillé », strip-tease avant la lettre du «  coucher d’Yvette ». Autre excentricité : ses velléités de se présenter à l’Académie française, donnant lieu à de désopilantes tournées académicides.
Maxime Lisbonne, communard, « saltimbanque » retiré à la Ferté- Allais, meurt pauvre le 26 mai 1905. L’Humanité du 27 mai conclut un article élogieux par ces mots : «  Fantaisiste... mais un vaillant et aussi un brave homme.  »

CLAUDE CHRETIEN

Didier Daeninckx - Éditions Gallimard

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LES DAMNÉS DE LA RÉPUBLIQUE

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Si cet ouvrage ne parle pas des communards que nous connaissons et qui eurent à subir les affres et les tortures lors de leur exil en Nouvelle-Calédonie, il aborde, à travers ce roman et ses personnages qui auraient très bien pu exister, les terribles conditions de vie au bagne.
Nous sommes saisis par la réalité des faits, les excès des geôliers, les punitions injustes et très dures infligées aux déportés. Il nous fait vivre l’enfer, les tortures que les communards subirent pendant leurs dix années d’exil. L’auteur est bien documenté.
De plus, avec l’histoire d’amour qui s’intègre dans le récit et l’utilisation de personnages réels ou fictifs, il nous remet en mémoire ce que fut la réalité quotidienne, chaque jour plus difficile, de la vie des communards au bagne.

ANNETTE HUET

Roman historique de Gildard Guillaume — Éditions L’Harmattan

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COUPONS LE CABLE

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Si André Léo [1] a écrit de nombreux ouvrages sur la Commune de Paris, ce livre là nous montre un autre aspect de sa personnalité.
Très frappée par le scandale de l’affaire Dreyfus, elle décide de «  partir en guerre » contre la religion, toutes les religions.
Dans Coupons le câble, titre significatif, André Léo aborde le problème de l’émancipation de tous et se révolte contre la société de son temps encore liée à des millénaires d’obscurantisme et de violence, dominés par la religion. Dans son pamphlet, elle écrit : « Comment osez-vous célébrer la Révolution française, alors que vous imitez et protégez les nouveaux seigneurs que sont les riches ? ».
André Léo accuse la religion d’être un outil du gouvernement et apporte des arguments indiscutables à son raisonnement. On y retrouve les excès des grands et l’écrasement des faibles.
En avance sur son temps, elle propose l’utilisation des églises pour l’enseignement de la morale humaine en alternance avec l’enseignement religieux, pour des conférences destinées à l’instruction du peuple. Elle constate que pendant des siècles on a abusé de la crédulité humaine et termine : « Quand les deux fléaux que sont la guerre et la superstition auront disparu de notre terre... les humains concevront l’amour et le respect de l’humanité ».

ANNETTE HUET

André Léo - Éditions Dittmar


[1André Léo est le pseudonyme que prit Victoire Léodile Béra, épouse Champseix, pour son activité littéraire, à partir de 1862 ; il est composé des prénoms de ses fils jumeaux.

2012 - trimestre 1

samedi 14 avril 2012 

LES JOURNAUX DE DEUX PROTESTANTS PARISIENS

- Agnès de Lingua de Saint Blanquat, Roger Parmentier, Napoléon Peyrat, Journal du siège de Paris par les Allemands (1870), Paris, L’Harmattan, 2009

- Elie Reclus, La Commune de Paris au jour le jour (19 mars - 28 mai 1871) Théolib, 2011

La commémoration du 140e anniversaire de la Commune a été l’occasion de publier des documents peu connus du grand public. En l’occurrence, il s’agit des témoignages de deux personnalités protestantes. L’un porte plus spécialement sur le conflit franco-allemand de 1870 tandis que l’autre évoque la Commune proprement dite.

D’un côté, le journal du pasteur Napoléon Peyrat (1809-1881) relate les évènements de la guerre, et en particulier l’occupation prussienne dans sa paroisse de Saint-Germain-en-Laye. Outre une description attentive de l’armée allemande, l’auteur, historien des camisards et écrivain attaché à ses Pyrénées natales, narre l’état d’esprit de ses compatriotes en face des occupants. Il met ainsi en évidence les relations courtoises qu’entretiennent certains notables de la ville avec les officiers ennemis. Il rappelle également le rôle que joue la propagande pour soutenir le moral des populations. Au final, le texte est bref mais il est complété par quelques documents d’explication bien utiles (une préface de l’historien André Encrevé, des notes rédigées par les fondateurs de l’association Napoléon Peyrat, basée en Ariège).

De l’autre, il s’agit du journal d’Elie Reclus (1827-1904), à la fois théologien protestant et ethnologue. Militant politique, il a adhéré très tôt à l’AIT, avec son frère le célèbre géographe Elisée Reclus. Mais, lors de la Commune, en raison d’une infirmité à la main, il ne peut, contrairement à ce dernier, s’engager dans la Garde nationale. Il sert alors comme brancardier avant d’être nommé sur le tard directeur de la Bibliothèque nationale. Cette position en retrait lui donne par conséquent le recul nécessaire pour livrer au quotidien un témoignage attentif et honnête. La lecture de son journal est loin d’être facile.

Théolib, petite maison d’édition protestante, publie ici le document brut, sans notes explicatives. Aussi, le souci exhaustif de l’auteur, son approche parfois juridique ou l’absence de repères autres que chronologiques peuvent désorienter le lecteur. En cela, l’ouvrage s’adresse davantage à un public de connaisseurs.

Cependant, Elie Reclus a un réel talent d’écrivain. Son témoignage est d’autant plus précieux qu’il aborde de front les principaux débats qui ont traversé la Commune, comme la question des otages, les divisions politiques entre les élus, les erreurs de stratégie militaire. Son propos est certes réfléchi, mais il a des convictions profondes. Il est ainsi très critique vis-à-vis des politiques dont il se méfie. Par son propos nuancé, sa clairvoyance et sa dénonciation des atrocités de la guerre, Elie Reclus est indéniablement un humaniste.

ERIC LEBOUTEILLER

LA COMMUNE EN PHOTOGRAPHIES

1848 fut très peu photographié, seul un daguerréotype d’une barricade rue Saint-Maur nous est parvenu. Mais en 1871, la technique a progressé grâce au négatif au collodion sur plaque de verre, qui a permis d’immortaliser un Paris empli de badauds puis de combattants. « Rien pourtant n’émane de ces photographies que les parenthèses des événements tragiques. De ce « film », nous n’avons que le début et la fin, il y manque la bobine centrale, les combats, les massacres, l’action, ce que sont aujourd’hui les conditions d’un reportage », explique Xavier Canonne dans l’avant-propos du catalogue de l’exposition La Commune de Paris en photographies, présentée au Musée de la photographie de Charleroi (Belgique) jusqu’au 15 janvier dernier. Parmi les 308 photographes exerçant en studio dans la capitale en 1870, Bruno Braquehais fut un des rares à saisir l’actualité, comme le montrent ses portraits de Fédérés et de leurs familles dans sa série sur la destruction de la colonne Vendôme. Le célèbre portraitiste Nadar, pourtant sympathisant de la Commune, n’a pas quitté son studio du boulevard des Capucines. A l’opposé, Hippolyte Blancard, pharmacien et photographe amateur, muni de son appareil stéréoscopique léger, n’hésite pas à aller sur le terrain comme le montre sa photo légendée « Le champ de bataille de Champigny-sur-Marne, le 2 décembre 1870 », conservée au musée Carnavalet. On lui doit également un des rares clichés pris pendant la Semaine sanglante : « Incendie de la préfecture de police, le 24 mai 1871 à cinq heures de l’après-midi ». Il fait partie de la collection de 500 photos de Blancard conservées à la Bibliothèque historique de la ville de Paris (BHVP), en partie exposées en 2006. « Les photos de Braquehais ou d’anonymes, comme celles de Saint-Cloud ou de Champigny, sont bien les premières d’un genre qui nous est familier aujourd’hui ; mais à cette époque, la représentation précise de l’actualité dans la presse était défaillante pour une raison simple : l’impression des photos était impossible  », rappelle dans ce livre, Jean Baronnet, réalisateur du film Une journée au Luxembourg (Arte, 1994). Dans le journal L’Illustration des années 1870-1871, il n’y a que des dessins, dont certains sont parfois accompagnés de la mention : « d’après une photographie de … ». Il faudra encore attendre dix ans pour voir une photo imprimée dans un journal.

JOHN SUTTON

Jean Baronnet, Le Temps des cerises, La Commune de Paris en photographies, édition de l’amateur Musée de la photographie de Charleroi (2011).