2015 - trimestre 3

samedi 19 septembre 2015 

DANS LE REGARD DE LOUISE


Écrite par Georges Dupuis, un auteur dramatique féru d’histoire, cette pièce de théâtre se compose de sept tableaux et met en scène Louise Michel et un médecin de quartier, personnage fictif, avec qui elle va sympathiser au fil des visites à domicile. Le récit particulièrement bien construit repose sur la confrontation entre deux personnalités fortes que tout oppose, la situation sociale, les positions politiques et qui finissent par se rapprocher au fur et à mesure des conversations.

La rencontre entre les deux protagonistes se situe après l’attentat commis au Havre en 1888 contre « la vierge rouge  ». Souffrant de violents maux de tête, elle a recours au docteur Pelletier qui ne la connaît pas, mais devient peu à peu un confident. La pièce est riche d’enseignement sur Louise Michel, sur ses conditions de vie précaires, sa solitude, son amour des chats et surtout sa passion intacte pour la Nouvelle-Calédonie. A côté, le récit des amours du médecin est nettement moins intéressant.

La pièce est incontestablement agréable à lire. La véracité des situations nous permet de croire rapidement à cette histoire de rencontre entre ces personnages auxquels on s’attache. De surcroît, elle nous informe sur une période de la vie méconnue de Louise Michel et permet de nous l’imaginer au quotidien. La pièce a été jouée en 2014 à Paris, au théâtre du Ranelagh.

ERIC LEBOUTEILLER

Georges Dupuis, Dans le regard de Louise. D’après la vie de Louise Michel, Paris, Les Cygnes (2013)


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JE SUIS… LOUISE MICHEL

Dans la collection « Je suis… », consacrée à faire connaître des personnages qui ont donné leur nom notamment à des établissements scolaires et universitaires, voici un nouveau livre pour la jeunesse dédié à Louise Michel [1].

Il se présente comme une autobiographie faisant donc fréquemment appel à des citations et à des propos de Louise Michel. Cela donne un ton personnel, intime et très vivant à cet ouvrage bien documenté, agrémenté de nombreuses photos et gravures, écrit par une enseignante d’histoire.

Passant successivement en revue l’enfance, l’entrée dans la vie active comme enseignante – trop indépendante, elle ouvre une école «  libre  » pratiquant une pédagogie très moderne et expérimentale - l’auteur passe plus rapidement sur son rôle durant la Commune. Par contre, sa relation originale avec les Kanaks, par rapport à la plupart des déportés en Nouvelle-Calédonie, est mise en valeur. Avec son retour en France, Louise Michel reprend jusqu’à sa mort son combat au service des femmes, de la «  Sociale  » et de l’anarchie. Un livre court (97 pages), écrit dans une langue accessible, qui peut intéresser les enfants et les adolescents.

Paul Lidsky

Laure Chevalier-Persod, Je suis… Louise Michel, Jacques André éditeur (2015)


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LA RÉVOLUTION EN CHANTANT

Ce livre regroupe les paroles de 70 chants révolutionnaires de 1789 jusqu’aux années cinquante ; il y a quelques chansons d’autres pays comme l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, les États-Unis (avec une traduction). On trouve les chansons les plus célèbres, mais aussi d’autres bien moins connues, comme Paris pour un beefsteak (1870), Filles d’ouvriers (1887), La femme libre (1896), Le front des travailleurs (1935)... Le livre se termine par une petite biographie des nombreux auteurs de ces chants.

La révolution en chantant, Patricia Latour, Le temps des cerises


2015 - trimestre 2

vendredi 8 mai 2015 

COURBET OU LA PEINTURE A L’ŒIL

COURBET EN SA LIBRE PAROLE


On n’en finit pas de sonder Courbet difficile à caractériser par ses seules positions publiques, esthétiques et politiques, d’ailleurs à découvrir dans leur entier en relation avec son œuvre peinte. Jean-Luc Marion, savant universitaire et académicien, s’appuie justement sur les paroles et les écrits de l’artiste pour tenter de dégager son image de la gangue tissée par les commentaires malveillants du XIXe siècle.

Un des exemples pourrait être la question de son égo qu’un siècle d’histoire de l’art a trouvé ridicule, s’attardant sur une auto-admiration que l’on croyait percevoir dans ses tableaux, surtout dans la première période de sa vie. Or, Jean-LucMarion réfute cette thèse d’un égo dominant pour mettre en avant la recherche de la place du peintre dans l’image qu’il est en train de construire. C’est ainsi que l’on peut constater au fil de son œuvre des autoportraits de face (« Le Désespéré  », «  Les Amants ») sortes d’interrogations sur lui-même, peu à peu remplacés par des représentations de profil ou de dos où l’artiste est pourvu des attributs de sa profession («  Bonjour M. Courbet  ») ou montré peignant (« L’Atelier  ») comme s’il était capable de dédoublement, d’être en quelque sorte le spectateur de lui-même.

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Gustave Courbet, L’après-dînée à Ornans, 1849

Pourquoi ce titre Courbet ou la peinture à l’œil ? Jean-Luc Marion propose de le prendre d’abord au pied de la lettre, c’est-à-dire que Courbet a peint principalement sans commandes et donc dans une certaine « gratuité » de la vision, ce qui a conservé en lui une indépendance que le plus grand des peintres de son époque, Eugène Delacroix, a remarquée à l’exposition de 1848 à propos du tableau « Une après-dînée à Ornans » : « Avez-vous jamais rien vu de pareil ni d’aussi fort sans relever de personne ? Voilà un novateur, un révolutionnaire  »...

Tandis que Jean-Dominique Ingres disait en même temps y voir « un exemple dangereux  ».
La peinture à l’œil est à comprendre aussi et principalement comme une peinture qui ne fait pas «  à l’idée » ce qu’elle aurait déjà prévu mais qui peint à vue, en voyant, et qui se constitue au fur et à mesure. C’est ce que Courbet appelle l’art vivant. C’est pourquoi, après l’entrevue orageuse avec le directeur des Beaux-Arts, le comte de Nieuwerkerke en 1853 qui lui proposait une commande et de soumettre une esquisse à l’Académie et à l’administration des Beaux-Arts, il écrit : «  J’ai brûlé mes vaisseaux. J’ai rompu en visière avec la société... il faut vaincre ou mourir  ». Jean-Luc Marion convoque de grands noms de la pensée comme Galilée, Descartes, Proudhon ou Nietzsche faisant du peintre un précurseur de l’art contemporain par l’intermédiaire de Cézanne. On peut juste regretter que la vision politique de Courbet soit escamotée alors qu’elle a fait entièrement partie de sa vie lui donnant la force d’aller jusqu’au bout de son combat.

EUGÉNIE DUBREUIL

Jean-Luc Marion, Courbet ou la peinture à l’œil, Flammarion, Documents et Essais, 2014.


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L’IMAGINAIRE DE LA COMMUNE

Kristin Ross, professeure de littérature comparée à la New-York University, porte un regard iconoclaste et original sur la Commune en s’intéressant aux répercussions culturelles de cet événement. À l’occasion de la sortie de son livre L’Imaginaire de la Commune, elle a participé à plusieurs débats à Paris, dont un le 5 mars, auquel nous avons assisté à la librairie Le Comptoir des mots, près du cimetière du Père-Lachaise.

Pourquoi écrire sur la Commune aujourd’hui ? « Une des raisons qui m’ont fait m’intéresser à nouveau [1] à la Commune de Paris, c’est l’existence précaire des jeunes d’aujourd’hui. La vie des artisans et des ouvriers communards est relativement proche de celle des jeunes d’aujourd’hui. Comme eux, ils passaient beaucoup de temps à chercher du travail et vivaient dans la précarité  », affirme Kristin Ross. « C’est le bon moment pour aborder la Commune sous un angle nouveau parce que l’événement s’est “ libéré ” des deux historiographies qui l’ont instrumentalisé jusqu’à aujourd’hui : d’une part l’histoire communiste officielle et d’autre part, celle de la fiction républicaine française, assure-t-elle. Les communards étaient hostiles à l’Etat et indifférents à la Nation  ». « Pendant la Commune, “ Paris a renoncé à être la capitale de la France ”, comme l’a écrit Gustave Courbet, mais une collectivité autonome au sein d’une fédération universelle des peuples. Elle ne souhaitait pas être un Etat, mais un des éléments, une des entités, d’une fédération de communes qui devait se développer à l’échelle internationale  », soutient l’écrivaine. Quelle est cette notion d’imaginaire de la Commune ? « La Commune fut un laboratoire d’inventions politiques, improvisées sur place ou bricolées à partir de scénarios ou d’expressions du passé, repensés selon les besoins du moment, et nourris des désirs nés au cours des réunions populaires de la fin du Second Empire », écrit Kristin Ross.

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Orateur dans un club

L’ÉCHO DE LA COMMUNE DANS LES MONTAGNES SUISSES.

Pour son livre, elle a étudié la vie ordinaire des insurgés, leur vocabulaire, le rôle de l’éducation, de l’art et des artistes. « J’ai essayé d’établir la pensée communarde et de voir l’émancipation comme une espèce d’œuvre quotidienne, qui n’a rien à voir avec la pensée doctrinaire de la Commune », explique Kristin Ross, pour qui l’événement déborde largement des limites géographiques et chronologiques (72 jours) qui lui sont imparties.

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Willam Morris
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Élisée Reclus

L’auteure explique qu’elle a commencé par lire les travaux des historiens sur les réunions publiques parisiennes de la fin du Second Empire, «  notamment le livre d’Alain Dalotel [2], qui nous montre que la dimension sociale de la Commune prend ses racines dans la fièvre des réunions ouvrières et des clubs d’arrondissements, à partir de 1868, précise-t-elle. La lecture des comptes rendus de ces réunions est passionnante.  » Elle s’est particulièrement intéressée à la vie des communards exilés en Suisse et en Angleterre, mais curieusement ne mentionne pas les réfugiés à Bruxelles. « En Angleterre et dans les montagnes du Jura suisse, Elisée Reclus, André Léo, Paul Lafargue et Gustave Lefrançais ont rencontré des intellectuels et des artistes qui les ont soutenus, comme Marx, Kropotkine et William Morris [3], peintre et écrivain anglais qui fut l’un des principaux soutiens britannique de la Commune, mais reste méconnu en France. Ils ont commencé à débattre des événements parisiens et à les mettre en perspective avec la question paysanne et écologique ».

LE LUXE COMMUNAL.

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Elisabeth Dmitrieff
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Eugène Pottier 
(photo Étienne Carjat)

Kristin Ross souligne également dans son livre le rôle crucial joué par Elisabeth Dmitrieff, fondatrice, avec Nathalie Le Mel, de l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, qui «  s’efforça de jeter un pont important entre les deux penseurs politiques les plus importants de l’époque : Marx et Tchernychevski [4] et fut l’envoyée de Marx pendant la Commune ». Elle évoque aussi longuement la figure d’Eugène Pottier, qui lui a inspiré le titre anglais du livre : Luxe communal, l’imaginaire politique de la Commune de Paris. Kristin Ross rappelle que l’expression «  luxe communal » figure dans le manifeste de la Fédération des artistes [5], rédigé par l’auteur des paroles de L’Internationale. « Dans l’esprit des communards, le “ luxe communal ” signifiait le droit pour tous de vivre dans un monde où chacun aurait sa part du meilleur, pour riposter à la propagande versaillaise qui véhiculait auprès des paysans l’idée que la Commune, si elle n’était pas vaincue, saisirait leurs terres pour se la partager. Il s’agissait de faire croire que partager, c’est nécessairement partager la misère », explique-t-elle.

JOHN SUTTON

Kristin Ross, L’imaginaire de la Commune, La fabrique édition


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ANDRÉ COMBES 
COMMUNE DE PARIS (MARS - MAI 1871)
LA FRANC-MAÇONNERIE DÉCHIRÉE


L’historien reconnu de la franc-maçonnerie, André Combes, aborde, dans une synthèse brillante, les relations complexes entre l’Ordre et la Commune de Paris. Très bon connaisseur de la période, il dresse au préalable, en bon pédagogue, le tableau d’une franc-maçonnerie divisée sous le Second Empire. Puis, de la déclaration de guerre à la Prusse au retour en loge des anciens communards dans les années 1880, il retrace avec clarté l’enchaînement des différents événements qui ponctuent cette relation. Les maçons se partagent alors entre les partisans de la conciliation et ceux qui optent pour l’insurrection. D’ailleurs, dans l’assemblée communaliste élue en mars 1871, on ne compte pas moins de 18 révolutionnaires maçons, soit près du quart (Eudes, Flourens, Longuet, Malon…).

Il revient surtout sur certains épisodes marquants. Ainsi, la réunion tumultueuse du 26 avril au Châtelet qui pose la question du ralliement à l’insurrection parisienne débouche, trois jours plus tard, sur la grande manifestation maçonnique à laquelle les Compagnons du Devoir s’associent. Restée dans les mémoires grâce au déploiement des bannières sur les remparts, elle échoue cependant dans sa mission, la délégation menée par Thirifocq se heurtant au mépris de Thiers. Du reste, la répression versaillaise est l’occasion pour la franc-maçonnerie d’apporter un large soutien aux victimes. Le Grand Orient met à disposition une ambulance pour soigner les blessés, des souscriptions sont ouvertes en faveur des proscrits et de leurs familles. Enfin, le combat pour l’amnistie est principalement mené par des francs maçons au sein du comité Greppo.

En somme, à la lecture de cet ouvrage qui revisite un épisode fondateur du mouvement ouvrier, il résulte que l’engagement en faveur de la Commune a été conséquent, mais il apparaît plus individuel que collectif. Précisons encore qu’aujourd’hui, le Grand
Orient, depuis la reconnaissance tardive en 1971, commémore la Commune de Paris, chaque année, le 1er mai, au Père-Lachaise.

ÉRIC LEBOUTEILLER

Ed. Dervy, 2014


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MARCEL CERF
MAXIME LISBONNE, LE D’ARTAGNAN DE LA COMMUNE

C’est une réédition du livre de notre ami Marcel Cerf qui a joué un rôle majeur dans notre association pendant près de 60 ans. Il était un historien reconnu de la Commune.
Vice-président de l’association, il a participé activement aux travaux des commissions et à la rédaction de nombreux articles dans notre bulletin. Il a analysé les événements et l’œuvre de la Commune, décrit les femmes et les hommes qui y ont participé. C’est lui qui a sorti Maxime Lisbonne de l’oubli.

Militaire indiscipliné et fantasque, saltimbanque et profondément républicain, Maxime est élu capitaine de la garde nationale. Muni d’un chapeau noir à plume rouge, il se bat avec courage et même témérité ; il fait l’admiration de tous. Son insouciance du danger, son panache lui valent son surnom de D’Artagnan ; blessé, torturé, il est condamné à mort, puis au bagne à perpétuité. En Nouvelle Calédonie, il écrit ses mémoires et défend la cause Kanak. A son retour, il devient journaliste, directeur de cabarets, de théâtres ou de tavernes où il raconte le bagne et présente le programme de la Commune. Il reste fidèle aux idéaux de la Commune jusqu’à sa mort en 1905. Ce livre, qui se lit comme un roman, est un fidèle portrait de Maxime Lisbonne.

MARIE-CLAUDE WILLARD

Editions Dittmar, 2014, 12€


[1Kristin Ross a publié en 1976 Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale, traduit en français en 2013 par les éditions Les Prairies ordinaires.

[2Alain Dalotel, Alain Faure, Jean-Claude Freiermuth, Aux origines de la Commune, éditions Maspero (1980).

[3William Morris (1834-1896) publia en 1890 Nouvelles de nulle part (éditions Les Forges de Vulcain), roman dans lequel il imagine la destruction de la colonne Nelson à Trafalgar square, à Londres, symbole impérialiste comme la colonne Vendôme à Paris.

[4Nicolas Tchernychevski (1828-1889) : philosophe russe, organisateur de la lutte contre le servage et créateur des communes agricoles.

[5« Le comité concourra à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et à la République universelle », extrait du manifeste de la Fédération des artistes, avril 1871.

2014 - trimestre 4

vendredi 5 décembre 2014 

ROBERT TOMBS
PARIS, BIVOUAC DES RÉVOLUTIONS, 
LA COMMUNE DE PARIS DE 1871


Ce livre est écrit par Robert Tombs, professeur au Saint John’s Collège de Cambridge, un des grands spécialistes en Grande Bretagne de la Commune [1]. Cette version française d’un livre publié à Londres en 1999 a été mise à jour et tient compte de tous les ouvrages historiographiques écrits depuis dans une synthèse très éclairante.

Dans le droit fil des travaux de Jacques Rougerie [2], auquel le livre est dédié, l’auteur s’efforce d’étudier la Commune à hauteur d’hommes, dans une recherche apaisée ne s’embarrassant pas des mythes et des idéologies. Tombs montre d’abord comment l’événement du 18 mars a été spontané et inattendu. Quelques mois plus tôt, en août 1870, les blanquistes, croyant à une situation révolutionnaire, tentèrent de déclencher une insurrection : ils mobilisèrent soixante militants et ce fut un échec complet. De même en octobre, mais les circonstances vont modifier le contexte.

Rien n’aurait été possible sans la guerre franco-prussienne et les conditions épouvantables du siège qui ne cessèrent de se détériorer : le taux de mortalité fut multiplié par quatre (42 000 morts durant le siège) ; il y eut une paupérisation massive des couches populaires et moyennes, ce qui accentua l’inégalité sociale dans Paris. Deux autres éléments furent déterminants pour expliquer ce qui allait suivre : un patriotisme d’autant plus exacerbé que les Parisiens prenaient conscience que leurs dirigeants étaient capitulards et un républicanisme d’autant plus ardent qu’ils voyaient que la république démocratique et sociale dont ils rêvaient était gravement menacée par l’Assemblée nationale qui venait d’être élue (plus de 400 royalistes).

Les provocations de Thiers et sa désertion de Paris allaient faire le reste.

Pour l’auteur, la Garde nationale de Paris a eu aussi un rôle essentiel : 340 000 hommes avec 280 000 fusils, c’était le peuple en armes. En effet, à l’occasion du siège de Paris, pour combattre les Prussiens, tous les hommes valides furent mobilisés par quartiers et apprirent au fil des mois à se connaître et les solidarités de voisinage furent décisives dans leur engagement dans la Commune : cela permet de comprendre pourquoi certains insurgés, sans expérience militante, ont cependant combattu jusqu’à la mort.

Tombs, au plus près des communards, redonne ainsi à l’événement sa complexité, ses contradictions, sa richesse et sa fraîcheur. Il montre aussi que certains visages de la Commune (libertaire ou autoritaire) ne furent pas contradictoires, mais successifs au fil des événements.

Dans le même état d’esprit, dialoguant avec les diverses thèses développées dans des ouvrages récents, il aborde de nombreux sujets : la place et le rôle des femmes, prolétariat ou peuple, aurore ou crépuscule, le chiffrage des victimes de la Semaine sanglante, l’éducation et la culture, etc.

Documenté, d’une lecture didactique, mais aisée et claire (le livre a été écrit au départ pour des étudiants), posant des questions nouvelles et apportant parfois aussi des réponses nouvelles, ce livre est une synthèse ouverte et stimulante qui montre que la Commune continue à passionner les historiens de tous les pays et à nous poser beaucoup de questions.

PAUL LIDSKY

Libertalia, 2014, 472 p.


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LE NOMBRE DE MORTS PENDANT LA SEMAINE SANGLANTE 
UN ASPECT CONTESTABLE DE L’ÉTUDE DE ROBERT TOMBS



Dans une interview à Libération, du 9 avril 2014, le professeur Tombs déclare : «  Il ne s’agit nullement de nier la violence de la répression. Les Versaillais, qui décrivaient les communards comme des ivrognes et des criminels, se sont conduits avec une extrême férocité, dans les combats d’abord, puis en fusillant sur place beaucoup de ceux qu’on trouvait les armes à la main. De 1 000 à 2 000 personnes ont probablement été fusillées après un jugement sommaire, et le nombre total de tués s’élève sans doute à 7 000. C’est beaucoup, mais on est loin des 17 000 fusillés et des 30 000 victimes rapportées par la tradition. Cette idée d’une apocalypse sanglante a été formulée par les communards exilés à Londres, qui n’avaient pas la moindre idée du nombre réel de morts. »

Cette réduction à 1000 à 2000 personnes fusillées après un jugement sommaire lors de la Semaine sanglante n’est pas si clairement précisée dans le livre de l’auteur, Paris, bivouac des révolutions, La Commune de 1871 dont la parution avait entraîné cette interview. Robert Tombs y est plus prudent déclarant que « les données fragmentaires découvertes jusqu’à présent suggèrent qu’il y eut entre 5700 et 7400 personnes tuées durant les combats, blessées mortellement ou victimes des exécutions sommaires  ».

Robert Tombs ne précise pas dans ce livre sa méthode pour établir ces chiffres, renvoyant à des publications antérieures [3] et estimant que « les preuves supposées de leur exactitude (des estimations à 20 000 morts ou plus) trouvées plus tard s’avèrent faibles, invérifiables ou inexistantes  ».

Revenons donc au fond du débat. Les analyses de Robert Tombs s’appuient centralement sur deux séries, celle des inhumations à la suite des journées du 21 au 28 mai 1871 dans les arrondissements périphériques et celle (reprise par Maxime Du Camp, la Préfecture de police et une enquête de 1872) donnant les chiffres des inhumations dans les cimetières dépendant de la Ville de Paris. Ces enquêtes donnent entre 5500 et 7000 victimes inhumées. Robert Tombs « accepte  » ces documents.

Il existe cependant une autre enquête, largement citée par Robert Tombs dans son livre, La guerre contre Paris 1871 (Aubier, 2009), celle que Camille Pelletan effectua auprès des personnels des cimetières et paru dans La semaine de mai chez Flammarion en 1880. Un livre qui mériterait d’ailleurs une réédition critique. L’enquête de Pelletan aboutissait à un chiffre de 18 000 inhumations dans les cimetières. Cette enquête est balayée d’un revers des mains par Robert Tombs, au prétexte que le but politique de Pelletan était de maximiser le nombre de victimes lors de la campagne pour l’amnistie. On peut pourtant penser que Pelletan n’a pas inventé les chiffres qu’il donne, cimetière par cimetière, chiffres qui mériteraient une analyse critique plus approfondie. Ainsi les chiffres de Pelletan, pour le cimetière de Montparnasse, sont-ils proches de ceux fournis par la conservation du cimetière, seul cimetière à avoir gardé, semble-t-il, une liste sérieuse des morts. Ce qui donne une certaine crédibilité aux chiffres de Pelletan.

Et la critique de crédibilité vaut autant pour les autorités policières ou de la Ville, ou pour Maxime Du Camp ! Sacraliser des séries étatiques de 1871 et 1872 paraît très discutable.

Par ailleurs, Robert Tombs ne fait guère entrer dans sa statistique les morts inhumés hors des cimetières parisiens : morts enfouis dans différents lieux de Paris, morts brûlés et dispersés, morts inhumés, sous différentes formes, en banlieue. Son estimation tourne entre 1000 et 2000, au plus. Camille Pelletan, lui, les estimait à beaucoup plus de 10 000.

Certains aspects de la critique de Tombs sur Pelletan paraissent fondés. En effet, on peut penser que les services de la voirie ont apporté l’essentiel des corps dans les cimetières parisiens et non en banlieue. Cependant, il est assuré qu’un nombre considérable de corps ne furent pas transférés dans les cimetières, mais furent brûlés ou enfouis sur place. Les 800 cadavres retrouvés en 1897 lors du percement du nouveau réservoir de Charonne en sont un des plus forts exemples. Mais il y eut aussi des cadavres brûlés en grand nombre dans les fortifications, au parc Monceau, dans des carrières, etc. Le décompte en demeure encore fort incertain. Quant aux morts inhumés en banlieue, leur nombre reste impossible, en l’état actuel, à donner et estimer sérieusement.

Au bilan, 7 000 morts selon Tombs (ce qui compte tenu des morts versaillais et des communards tués au combat donnerait moins de 3 000 exécutés), 30 000 au moins selon Pelletan.

Soyons clair, à mes yeux, même si les sources de Pelletan sont peu vérifiables (ce qui ne signifie pas qu’elles sont fausses), celles de Robert Tombs ne peuvent aussi entraîner l’adhésion. La «  révision  » de Robert Tombs est très loin d’être convaincante et le chiffre de 17 000 à 20 000 morts sur lequel les historiens français se sont généralement accordés n’en paraît pas sérieusement affecté.

L’armée n’a voulu constituer ou garder aucune source et maintenu une opacité délibérée sur les crimes de la Semaine sanglante : nuls procès-verbaux des délibérations des cours martiales, nulle, ou presque, liste de noms des condamnés sommaires ou des exécutés dans la ville. Ce silence des sources, qui vise à interdire un mémorial et une statistique des assassinés, accompagne classiquement les crimes de masse. Et la Semaine sanglante fut bien un des pires crimes de masse de notre histoire.

JEAN-LOUIS ROBERT


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GÉRARD DHÔTEL
LOUISE MICHEL : « NON, À L’EXPLOITATION »


Ce petit livre de 71 pages qu’accompagne une brève histoire illustrée des luttes ouvrières revient sur quelques épisodes importants de la vie de Louise Michel. L’auteur chevronné, Gérard Dhôtel, met en scène les rencontres fictives entre un jeune journaliste et la célèbre communarde, à différents moments de sa vie.

Il évoque tour à tour son procès retentissant de 1883 suite à une manifestation de chômeurs, son retour de Londres en 1895 après un bref exil, l’attentat perpétré contre elle lors d’une conférence au Havre. Cette restitution est l’occasion pour l’auteur de revisiter avec brio l’ensemble de son parcours. Le style est précis, et le récit écrit à la première personne est ponctué de dialogues vifs, propres à plaire à la jeunesse.

E.L

Actes Sud Junior, 2010


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HENRI GOUGAUD
LE ROMAN DE LOUISE


La biographie romancée d’Henri Gougaud, Le Roman de Louise, est un réel plaisir de lecture. L’auteur, à la fois écrivain, poète et conteur anarchiste nous restitue avec justesse et passion la vie intense de Louise Michel.

Cependant, le genre de la biographie romancée qui s’adresse au grand public a ses limites : l’absence de critique historique (l’auteur s’appuie d’abord sur les Mémoires de la « Vierge rouge »), la part laissée aux anecdotes…

Il n’y a guère de doute par contre sur la véracité des faits. Certains épisodes sont particulièrement bien rendus, son enfance champêtre et heureuse malgré tout, la Semaine sanglante et la lutte acharnée et sans issue des Communards ou la déportation en Nouvelle-Calédonie et sa découverte d’un monde nouveau.

Du reste, une correction s’impose : André Léo est un pseudonyme masculin, choisi par la célèbre romancière en hommage à ses jumeaux, André et Léo, et en référence à George Sand. Au final, les amateurs d’histoire et les fins connaisseurs de la vie de Louise Michel n’apprendront rien. Par contre, les amoureux de la langue française seront ravis.

EL

Albin Michel, 2014


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LOUISE MICHEL
L’ERE NOUVELLE


La passion ! C’est sans doute le mot qui convient le mieux pour aborder cet ouvrage.

Passion rageuse dans la description d’une société se décomposant, mais aussi passion, partagée avec Victor Hugo, dans la certitude que l’humanité, grâce aux progrès techniques, va vers une ère nouvelle, des jours meilleurs… « La science ayant régénéré le monde, nul ne pourra plus être bétail humain ni prolétaire. »

Passionnée et visionnaire parfois, L’Ère nouvelle datant de 1887, en ce qui concerne la situation des États face à la dette : « Épée de Damoclès suspendue sur leur tête : la dette les ronge et l’emprunt qui les fait vivre s’use comme le reste.  »

Passion et certitude que les souffrances endurées par l’humanité vont provoquer et accélérer l’accouchement de jours meilleurs… et puis, bien sûr, la foi de Louise Michel en l’anarchie. Bref, à lire et à méditer.

CLAUDE CHRÉTIEN

D’ores et déjà, 2014


[1Il a fait sa thèse en 1981 sur la répression miltaire de la Commune (La guerre contre Paris, Aubier, 1988)

[2Jacques Rougerie, Procès des Communards, coll. Archives n°11, Julliard, 1964 ; Paris Libre, Seuil, 1971

[3« How bloody was La Semaine sanglante of 1871 ? A Revision », Paper Presented at 57th Annual Meeting of the Society for French Historical Studies, Charleston, South Carolina 12 February 2011, H-France Salon, Volume 3, Issue 1. On peut consulter ce texte sur Internet.

2015 - trimestre 1

jeudi 5 mars 2015 

CLAUDINE REY
NATHALIE LE MEL,
RELIEUSE ET COMMUNARDE


Préfacé par Roger Martelli, historien, ce petit opus illustré de Claudine Rey est issu d’une conférence-débat à l’Institut CGT d’histoire sociale du Livre parisien. Il revient sur le long parcours de vie révolutionnaire de Nathalie Le Mel (1827-1921) et succède aux conférences déjà éditées sur Jean Allemane et Eugène Varlin.

D’origine bretonne, elle monte à Paris où elle devient relieuse. Adhérente de l’AIT, elle dirige avec Varlin un mouvement de grève, avant de fonder ensemble une coopérative alimentaire «  La Marmite  ». Le succès aidant, plusieurs succursales seront ouvertes. Pendant la Commune, elle est à l’origine de l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés et elle se bat sur les barricades. Jugée par les versaillais, elle est déportée avec Louise Michel en Nouvelle-Calédonie. De retour en France, elle poursuivra son combat féministe. À propos de la controverse sur le travail de nuit des femmes (p. 26), précisons que le contradicteur Gustave Rouanet est une figure du socialisme français. Disciple de Benoît Malon, il sera par la suite un député de Paris proche de Jaurès.

Claudine Rey reconnaît que des zones d’ombres sur sa vie existent encore. Cependant, elle réussit à réhabiliter cette femme au parcours admirable, encore trop souvent méconnue.

Cette brève et instructive biographie est suivie par un débat entre plusieurs acteurs du mouvement ouvrier actuel. Parmi les thèmes abordés, les intervenants s’interrogent d’abord sur l’héritage du mouvement communaliste dans le mouvement syndical qui se développe à partir des années 1880. L’autre sujet traité est le rôle des femmes durant la Commune, qui est réévalué depuis plusieurs années maintenant. Le débat revient aussi sur l’inévitable question de la réhabilitation des communards qui est toujours aujourd’hui une revendication majeure.

Eric Lebouteiller

Conférence-débat, Institut CGT d’histoire sociale du Livre parisien, 2014


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JEAN-BAPTISTE DUMAY
SOUVENIRS D’UN MILITANT OUVRIER


Jean-Baptiste Dumay, ouvrier tourneur (1841-1926), a rédigé ses souvenirs sur des cahiers d’écolier à partir de 1902. Ces écrits portent témoignage de la vie politique et syndicale des ouvriers pendant le dernier tiers du XIXe siècle.

Né au Creusot, en Saône-et-Loire, Jean-Baptiste Dumay est le fils posthume d’un mineur de charbon tué lors d’un coup de grisou. A treize ans, il entre aux usines Schneider comme apprenti mécanicien tourneur.

En 1868, il anime un groupe de jeunes ouvriers et de petits commerçants intitulé «  Cercle d’études sociales » qui fait une active campagne républicaine contre le Second Empire de Napoléon III. En 1869 et 1870, il participe à l’organisation des grèves des sidérurgistes et mineurs du Creusot et fonde une section de l’Internationale. Il est licencié par Eugène Schneider, propriétaire des usines, maire du Creusot et président du Corps législatif. Après la déclaration de la guerre à la Prusse, la section du Creusot de l’Internationale appelle à une manifestation pour la paix qui rassemble 4 000 personnes. Le 4 septembre 1870, la République est proclamée et Schneider s’exile en Angleterre. Les Prussiens approchant du Creusot, un Comité de défense nationale se met en place, présidé par Dumay qui, le 24 septembre, est nommé maire provisoire du Creusot. Il se consacre à la défense de la ville contre les Prussiens et de la République contre les agissements réactionnaires.

Après le 18 mars 1871, Dumay et les républicains creusotins apportent leur soutien à la Commune de Paris. Le 26 mars, ils proclament la Commune du Creusot. Mais, dès le lendemain, des troupes envoyées par le gouvernement versaillais quadrillent la ville. Dumay doit se cacher pour échapper à l’arrestation. Le 29 juin, il est condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité. Il se réfugie en Suisse jusqu’à l’amnistie de 1879.

Il rentre alors en France où il milite au sein de la Fédération des travailleurs socialistes, puis du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire. Il est élu conseiller municipal de Belleville en 1887 et député du XXe arrondissement de Paris en 1889. De 1896 à 1905, il est régisseur de la Bourse du Travail de Paris.

Durant toute sa vie militante, Jean-Baptiste Dumay s’est défini comme républicain anticapitaliste, anticlérical et antimilitariste. Il est toujours resté fidèle à ces principes. Ses souvenirs sont un document historique de grande valeur sur les conditions de vie des ouvriers à fin du Second Empire et au début de la IIIe République.

Yves Lenoir

Les Souvenirs d’un militant ouvrier de Jean-Baptiste Dumay, parus en 1976 (Editions Cénomane), ont été récemment mis à jour et réédités par l’Ecomusée du Creusot-Montceau. Ils sont en vente au prix de 30 € à l’Ecomusée, Château de la Verrerie, 71206 Le Creusot. Une riche documentation sur la vie de Jean-Baptiste Dumay peut être consultée sur place.


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FRANÇOIS CHEVALDONNÉ
ROSA, LA ROUGE DU MIDI


« C’est la canaille, eh bien j’en suis !  » Le refrain de la célèbre chanson, repris tout au long de sa vie par Rosa Bordas (1840-1901) a fait sa célébrité autant que son malheur. Le livre de François Chevaldonné en retrace les épisodes avec une précision universitaire et chaleureuse.

Née Marie-Rosalie Martin à Monteux, un village du Ventoux près d’Avignon, elle chante, encore enfant, lors des fêtes votives dans «  Le café des Rouges  » familial, La Marseillaise aussi bien que les cantiques. Elle est remarquée par Frédéric Mistral et se marie avec Eugène Bordas, un musicien ambulant qui l’accompagne à la guitare à travers toutes les grandes villes du midi jusqu’à Bordeaux. Elle chante les chansons jusque là interdites dont La Canaille écrite en 1865 et reprise en chœur aux funérailles de Victor Noir par 10 000 personnes. Elle a une voix puissante et chaude, et surtout, elle se met en scène, n’hésitant pas à se costumer ou à prendre la pose avec le drapeau tricolore comme une Marianne. Elle déchaîne l’enthousiasme et le jeune couple se fait engager à Paris en janvier 1870, au Grand concert parisien (GCP), puis très vite, celle que l’on n’appellera plus que « La Bordas » se produit dans les plus grandes salles parisiennes.

Jacques Tardi, dans sa bande dessinée de 2001, Le Cri du peuple, la met en scène, montrant ses seins nus aux soldats, le 18 mars 1871, et chantant La Canaille. Avec la Commune et le printemps, la censure étant abolie, tout le monde chante. Les théâtres ne sont plus exploités par un directeur ou une société, mais par la Fédération artistique présidée par Paul Burani, l’auteur du Sire de Fisch-Ton-Kan. Fin avril, la Commune ouvre les portes du palais des Tuileries et décide d’y organiser des concerts au profit des blessés et des orphelins. Les 4,11 et 18 mai, Burani accueille Agar et Rosa avec une délégation des membres de la Commune et l’état-major des Fédérés encadrés par une double haie de gardes nationaux présentant les armes. A la fin du répertoire de Rosa, la salle reprend en chœur le refrain de La Canaille cependant qu’un garde fédéré lui apporte un drapeau dont elle s’enveloppe lentement. Le 21 mai, il faut faire un concert supplémentaire, cette fois-ci dans les jardins, tandis que commence l’avancée des versaillais dans les beaux quartiers.

Après la répression, Rosa Bordas, héroïque, ose revenir chanter à Paris et se produit le 9 juillet avec un répertoire patriotique amputé des chansons révolutionnaires, cependant que siègent les conseils de guerre ! Mais en septembre, c’est fini et elle disparaît pour trois ans. Elle crée des chansons qu’elle offrira au public quand une majorité républicaine sera élue à la chambre des députés et La Marseillaise adoptée. En 1882, elle quitte étrangement Paris pour Alger où elle se fait construire une petite maison qu’elle occupera une quinzaine d’années dans le quartier de Saint-Eugène. Pourquoi Alger ? Peut-être parce qu’Agar, dont la carrière a aussi été brisée, s’y trouve depuis deux ans mariée à un notable. Elle y donnera un concert avant de revenir mourir dans son village natal auprès des « rouges » de sa famille.

EUGÉNIE DUBREUIL

L’Harmattan, 2012

2014 - trimestre 3

lundi 15 septembre 2014 

JEAN-LOUIS ROBERT
PLAISANCE PRÈS MONTPARNASSE.
QUARTIER PARISIEN 1840-1985


Voici l’histoire d’un bourg populaire, d’artisans et de déclassés, qui est devenu un faubourg puis un quartier de Paris. Il est moins connu que Belleville ou Montmartre, il est comme éclipsé par la présence plus brillante du Montparnasse voisin.

Il fut longtemps, il est vrai, un quartier misérable, inquiétant par ses «  classes dangereuses », ses bandes et ses «  julots ». En bref, Plaisance est le prototype d’un quartier ouvrier, donc délaissé. Ce n’en est pas moins, dès le XIXe siècle, un quartier vivant, avec sa sociabilité populaire, ses coopératives, sa vie politique aussi, très à gauche, républicaine, radicale, puis franchement socialiste à la « Belle Époque  ».
En 1871, en tous cas, ce fut un bastion communard, qui a fourni bien des cadres à la Commune du XIVe arrondissement, avec en particulier ses artistes, musiciens et ouvriers d’art, aux côtés des cordonniers, des ouvriers du bâtiment et du livre, des métallos… et des cochers et concierges.

Après 1918 encore, Plaisance est le village ouvrier par excellence, périphérique, où la nature n’a pas disparu, mais qui s’efforce de suivre les méandres de la modernité, sans pour autant perdre son âme.

C’est alors le temps du bastion communiste, qui a donné au parti des figures exceptionnelles, Raymond Losserand, Henri Rol-Tanguy, Ambroise Croizat, Marcel Paul, Léon Mauvais, Jean Jérôme.

Or, nous conte Jean-Louis Robert, tout bute sur la grande modernisation amorcée dans les années 1960.

« Plaisance assassinée ? », interroge le dernier chapitre (1958-1985). La formule, cruelle, dit le grand chambardement, l’empire du bulldozer, la mort des sociabilités populaires d’hier, le déclin du PCF local. Une page se tourne. L’histoire populaire ne s’arrête jamais, celle des grands centres urbains pas davantage que celle des autres territoires. Mais elle ne sera plus comme avant.

L’historien érudit du mouvement ouvrier nous a donné là un « roman savant d’un siècle et demi du peuple de Plaisance ». Il nous donne à voir, avec talent, un peuple vivant, bouillonnant, résistant à tout, au cléricalisme avant 1914, à la bonne conscience bourgeoise, à la modernisation imposée.

La modestie du territoire étudié (une fraction d’arrondissement) ne doit pas cacher l’heureuse ambition du projet. On ne croule pas sous les histoires de Paris vu « d’en bas ». Jean-Louis Robert fixe l’attention sur du micro-local ; il nous parle en fait de Paris et, au-delà, de la grande ville en général. Ce livre est en ce sens un modèle d’une histoire locale sans localisme, ouverte sur l’histoire globale, attentive à la quotidienneté et qui n’ignore pas pour autant la « grande  » politique.

En bref, c’est ce qu’on appelle un beau livre.

Roger Martelli

Publications de la Sorbonne, 2012