Un communard à Colombes

mardi 6 mai 2014 

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François Ostyn (1823-1912)


François Ostyn (1823-1912), élu du XIXe arrondissement au Conseil de la Commune de Paris en 1871, délégué de la Commission des Services publics, avait été condamné à mort par le Tribunal militaire de Versailles, après la Semaine sanglante.

Auparavant, il quitta Paris, pour l’exil en Suisse. Il reviendra en France lors de la loi d’amnistie de 1880, et s’installera à Colombes, alors dans le département de la Seine, aujourd’hui dans les Hauts-de-Seine. Ce qui n’empêchera pas Ostyn, l’ancien communard, d’être constamment surveillé par le dénommé Ludovic de la Préfecture de Police.

N’ayant rien renié de ses convictions, il continuera de célébrer la Commune, par des prises de paroles au Père-Lachaise, et dans certaines salles parisiennes, en exaltant la révolution sociale.

À Colombes, il ne manqua pas de participer à la vie sociale, créa la Caisse des écoles et en fut le gestionnaire avec d’autres militants républicains et laïques.

Les premières cantines scolaires ont fonctionné à Colombes grâce à sa ténacité et à ses compétences.

C’est en 1912 qu’il décède, et son nom, François Ostyn, fut donné à l’ancienne rue Thiers, en mars 1971.

IRÈNE GUÉRINEAU

Quelques illustres communards

Vous trouverez dans cette rubrique quelques un des illustres communards qui ont animé la première prise de pouvoir par le peuple pour le peuple.
Vous trouverez également ci-dessous le guide des sources, publié par l’association pour...

AUGUSTIN AVRIAL 1840-1904 
SYNDICALISTE, COMMUNARD ET INVENTEUR

samedi 7 avril 2018 

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Augustin Avrial (1840-1904)

Il n’est pas le plus connu des acteurs de la Commune. Son nom n’a pas la notoriété d’un Varlin, d’un Delescluze ou d’un Vaillant. Pourtant, il est assez représentatif de ces militants ouvriers qui se sont soulevés au printemps 1871. Et il eut, après la Commune, une trajectoire originale.

Fils de forgeron, né à Revel (Haute-Garonne) le 20 novembre 1840, Augustin Avrial travaille d’abord comme apprenti forgeron avec son père.
En 1857, à l’âge de 17 ans, il « monte  » à Paris, trajectoire assez semblable à celle de nombreux Parisiens de l’époque, tel son compatriote Jean Allemane, originaire lui aussi de Haute-Garonne.
En 1859, il s’engage dans l’armée, au 54e régiment de ligne, et sert en Algérie jusqu’en 1865.
De retour à Paris, il travaille à l’usine de moteurs à gaz d’Étienne Lenoir [1], située rue de la Roquette, et se lie avec des «  internationaux » (membres de l’Association Internationale des Travailleurs ou Première internationale), plutôt d’obédience proudhonienne.
Le 5 mai 1866, il épouse à la mairie du XIe arrondissement Louise Talbot, ouvrière comme lui, avec laquelle il formera un couple militant.
Dans les années 1860, ils habitent dans le XIe, successivement au 74 rue du Chemin Vert, au 182 rue de la Roquette, au 37 rue Bréguet, puis au 51 rue Sedaine.

LE SYNDICALISTE

Dans le Paris de la fin du Second Empire, marqué par une effervescence sociale grandissante, Avrial s’implique activement dans les premières tentatives d’organisation de la classe ouvrière. En avril 1867, il participe à la réunion des délégués ouvriers à l’Exposition universelle de Paris (1867), qui se tient à l’école de filles du passage Raoul (aujourd’hui rue Bréguet), et qui donne naissance à la Fédération parisienne des sociétés ouvrières.

Mécanicien, il est l’un des fondateurs, en 1868, de la Chambre syndicale des ouvriers mécaniciens — le plus important syndicat à l’époque —, et adhère en 1869 à l’Internationale, dont il est l’une des « chevilles ouvrières  » à Paris. En 1868-1869, il est de toutes les actions de solidarité avec les mouvements sociaux : soutien aux ouvriers marbriers et aux ouvriers mégissiers en grève, soutien à la grève du Creusot, protestation contre le massacre d’Aubin (près de Decazeville). Cela lui vaut d’être arrêté quelques jours avant le plébiscite du 30 avril 1870 et condamné, le 8 juillet, lors du troisième procès de l’Internationale, à deux mois de prison. Il est l’un des premiers signataires, ainsi que sa femme, du manifeste Aux travailleurs de tous les pays (12 juillet 1870), qui proteste contre la déclaration de guerre à la Prusse.

Libéré après la révolution du 4 septembre et la proclamation de la Troisième République, il est nommé à la commission municipale du XIe arrondissement.
Pendant le siège, il crée, avec le soutien du maire du XIe, Jules Mottu, une entreprise de transformation des fusils aux 75 et 185 de la rue Saint-Maur.

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Le Conseil de la Commune. Avrial est le dernier à droite, debout, à côté de Delescluze. Montage photographique

LE COMMUNARD

Battu aux élections législatives de février 1871, il est élu le 12 mars à la tête du 66e bataillon de la Garde nationale, dans le XIe arrondissement. Le 18 mars, il est l’un des meneurs du mouvement qui donne naissance à la Commune de Paris. Il est de ceux qui organisent à Montmartre la résistance au coup de force de Thiers, fait marcher ses hommes vers la place de la Bastille et organise la défense du XIe en construisant des barricades. Il est aussi au fort d’Issy le 30 mars, face aux versaillais, à la tête du 66e bataillon, puis le 3 avril à la bataille de Meudon, aux côtés d’Eudes et de Ranvier.

Le 26 mars, il est l’un des sept élus du XIe arrondissement au Conseil de la Commune et est désigné le 29 mars à la Commission du Travail et de l’Échange. À ce titre, il est à l’initiative de la réquisition des entreprises abandonnées par leur patron et de leur transformation en sociétés coopératives ouvrières. La gestion du Mont-de-Piété est également l’une de ses préoccupations essentielles : il présente un décret prévoyant la restitution gratuite à leurs propriétaires des objets déposés au Mont-de-Piété d’une valeur inférieure à 50 francs, montant limité à 20 francs après une intervention de Jourde.

Le 10 avril, il est nommé à la Commission exécutive, et le 20 avril, lors de la réorganisation de la Commune, il entre à la Commission de la guerre, avec Delescluze. Le 2 mai, il devient directeur général du matériel d’artillerie et, à ce titre, a la responsabilité de veiller aux approvisionnements en armes, notamment en obus, fabriqués par une coopérative ouvrière située au 60 rue Saint-Maur.

Pendant la Semaine sanglante, il est sur les barricades et organise la défense du quartier du Château-d’Eau. Le 25 mai, il est aux côtés de Delescluze lorsque celui-ci est abattu sur la barricade de la place du Château-d’Eau [2].

Recherché après la Semaine sanglante, condamné à mort par contumace en 1873, il se réfugie d’abord à Londres, puis s’établit en Alsace, à Schiltigheim, où il fonde une entreprise de construction mécanique qui fabrique des machines destinées aux brasseries. Il y emploie une trentaine d’ouvriers, militants de l’Internationale pour beaucoup, vus par les autorités allemandes comme une « petite Commune ». Chassé d’Alsace en raison de ses « activités subversives  », il réside ensuite en Suisse de 1876 à 1880.

Amnistié le 11 juillet 1880, il est de retour à Paris, où sa femme et ses enfants l’avaient précédé dès 1878. Adhérent de l’Alliance socialiste républicaine, qui regroupe nombre d’anciens communards, il est nommé, grâce à Gambetta, contrôleur du matériel ferroviaire à Montluçon. Toujours engagé, on le retrouve dans toutes les manifestations d’anciens communards, notamment aux obsèques de Blanqui (1881), de Vallès (1885). Il milite au Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR) de Jean Allemane, mais contrairement à d’autres anciens communards, il ne fait pas de carrière politique. Revenant à sa vocation initiale, il entame une carrière d’inventeur et de chef d’entreprise.

L’INVENTEUR ET L’ENTREPRENEUR

Il s’implique dans l’Exposition universelle de 1889, dont la thématique — « La

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La machine à coudre Avrial

Révolution française  » — l’enthousiasmait. Fort de ses relais dans le monde ouvrier, il fonde le « Syndicat industriel et commercial Avrial et Cie », prestataire de services pour les installations de l’exposition. Cette société propose aux exposants toute la gamme de services nécessaires à leur installation (devis, plans, assurances, transport, achat de matériaux) et publie un bulletin bimensuel, Les Chantiers de Paris et de l’Exposition universelle de 1889, qui informe de l’actualité des travaux. Avrial crée aussi en 1887 la «  Ligue parisienne du Métropolitain aérien  », pour promouvoir ce mode de transport et « créer un mouvement d’opinion en faveur de la solution aérienne au moyen de conférences, réunions, brochures, etc.  ». Des réunions ont lieu dans les arrondissements afin de « permettre à l’opinion de se manifester par l’organisation d’un vaste pétitionnement ». Mais le projet avorte dès 1889.

En 1891, il dépose un brevet pour une « couseuse pneumatique  » — c’est-à-dire une machine à coudre — qu’il avait conçue pendant ses années d’exil. Il s’associe avec Lucien Deslinières (un socialiste lui aussi) pour fonder la Compagnie française des Machines à Coudre, qui produit et commercialise la «  machine Avrial ». En 1893, il fait don à la ville de Revel, sa commune natale, de quatre machines à coudre destinées aux meilleures élèves des écoles de la ville. Mais la compagnie fait faillite en 1896.

À la même époque, Avrial dépose un brevet pour un « motocycle à pétrole  ». Il motorise un tricycle, que l’on va appeler le Triporteur Avrial, présenté au Salon de l’Automobile de 1901.

Au total, malgré une activité foisonnante, Avrial a connu beaucoup d’échecs et, s’il a traversé des périodes d’aisance, il n’a pas amassé e fortune. En 1901, il sollicite une recette buraliste dans le département de la Seine. Il en obtient une… mais à Fécamp (Seine-Maritime).

C’est là qu’il décède d’une congestion pulmonaire le 9 décembre 1904. Sa mort réduit à six le nombre de survivants de la Commune. Une foule nombreuse accompagne sa dépouille de la gare Montparnasse au Père Lachaise, où il est incinéré et où le Conseil municipal de Paris lui attribue en 1905 une concession perpétuelle. Sa femme Louise Talbot l’y rejoindra en 1923.

MICHEL PUZELAT

Sources : 
Les informations utilisées pour cet article proviennent pour l’essentiel de : 
Jean-Paul Calvet (dir.), Augustin Avrial, un communard inventif (1840-1904), Société d’Histoire de Revel-Saint-Ferréol, collection Lauragais-Patrimoine, 2015.
Voir la note de lecture de notre ami John Sutton dans La Commune, n° 66, 2e trimestre 2016 ; Alain Dalotel et John Sutton, « Un communard oublié : le mécanicien Avrial », Gavroche, n° 110, mars-avril 2000, p. 8-12. 
John Sutton a incarné Augustin Avrial dans le film de Peter Watkins, La Commune de Paris, 2000.


[1Étienne Lenoir (1822-1900) est l’inventeur, en 1860, du premier moteur à explosion à deux temps, fonctionnant au gaz, qu’il produit dans son usine de la rue de la Roquette. Il n’a rien à voir avec Joseph Lenoir qui, associé à François Richard, a donné son nom au boulevard Richard-Lenoir.

[2Ancien nom de la place de la République.

MABILLE L’INSOUMIS

mardi 8 mai 2018 

Dans L’Intransigeant du 5 février 1882 fut insérée une « touchante lettre de faire-part  » : « Citoyens, vous êtes priés d’assister à l’enterrement civil du citoyen Charles Mabille, ancien combattant de 1830, détenu politique sous Louis-Philippe, sous la République, sous l’Empire, déporté de 1871 à la Nouvelle-Calédonie, décédé à l’âge de 74 ans, à l’hospice de Bicêtre. »

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Charles Mabille
1812-1882

Il n’avait pas atteint cet âge, puisque Jean-Charles Mabile, qui signait « Mabille », était né à Bazailles, en Meurthe-et-Moselle, le 20 décembre 1812. Contrairement à ce qu’a pu écrire Louise Michel, il ne fut pas le « plus vieux des déportés de 1871  ». En Nouvelle-Calédonie, ses aînés étaient au moins au nombre de 25, et le titre de doyen revient probablement à Charles Contal, né en 1806, jugé « indigne d’indulgence, malgré son âge  ». Dans la seule presqu’île Ducos, les vétérans étaient Maurice Taillefer et Jean-Marie Dargent, qui avaient vu le jour, respectivement, le 15 juillet et le 12 septembre 1812. Toutefois, le « père Mabille » était connu, parmi les exilés des antipodes, comme « un vétéran de la démocratie militante », selon le témoignage de son ami Louis Redon.

Dans L’Insurgé, Vallès contribua à forger sa légende : « Le père Mabille est un ancien ciseleur qui a perdu le tour de main de son état dans l’oisiveté cruelle de la détention, et qui s’est fait marchand de rues. Mais, pendant les années de prison, il a étudié dans des bouquins empruntés à ses voisins de travée ; il a réfléchi, discuté, conclu. Son grand front ridé et dégarni raconte ses méditations ; ce vendeur d’éventails ou d’abat-jour – suivant la saison – a la face d’un philosophe de combat, haut vieillard et l’on saluerait sa tête grave : 
- Qu’enseigne-t-il ? demandaient les gens de la Sorbonne ou de la Normale.
Ce qu’il enseigne ? Sa chaire est ambulante comme sa vie ; elle est faite de la table sur laquelle il s’accoude, dans un cabaret pauvre, pour prêcher la révolte aux jeunes, ou d’un tonneau enlevé à la barricade et mis debout, pour qu’il y monte et harangue de là les insurgés. 
 »

Ce sont les sommiers judiciaires [1] qui nous permettent de retracer l’itinéraire d’« un vieux blanquiste qui fit de la politique ses moyens d’existence  », selon le rapport du commissaire du gouvernement en 1878. Arrêté « au moment où il travaillait à la construction d’une barricade », durant l’insurrection de juin 1848, il fut condamné à dix ans de détention à Belle-Île. Après sa libération, il se retira au Havre, où il fit 15 jours de prison pour vol ou recel, en avril 1863, et subit une amende de 25 francs pour outrage envers des agents de la force publique, en avril 1864. En avril 1870, il fut incarcéré pendant un mois à Mazas pour affiliation à des sociétés secrètes, et, lors de la perquisition faite à son domicile, « on découvrit un portrait de Blanqui, des brouillons de lettres à Raspail et autres personnages politiques ».

Selon le témoignage de Louis Redon, qui fut son confident entre février et juillet 1875, au dépôt de Saint-Brieuc, puis à bord du Var, il aurait été arrêté, en fait, à treize reprises, « chaque fois qu’une apparence de mouvement se dessinait ». Au fil de leurs entretiens, son compagnon nous apprend qu’«  il n’avait reçu aucune instruction », et que c’est Blanqui, dont il partagea la captivité à Belle-Île, qui en avait « fait un homme supérieur. Il connaît d’une façon remarquable l’histoire, aussi bien l’histoire ancienne que notre grande histoire révolutionnaire. Il est doué d’une grande puissance d’assimilation. Blanqui a pétri cet homme comme il faudrait que notre génération soit pétrie. On ne peut nier le génie de celui que nous appelions tous ”le Vieux“ lorsqu’on a vu cette manifestation de la puissance de son esprit. […] Entier comme le maître, il est d’une dignité parfaite. »

Ses agissements durant la Commune restent obscurs. On a peine à croire que, « sachant à peine lire et écrire », il se soit montré « incapable d’exercer les fonctions de commissaire [de police du quartier de la Chaussée d’Antin] qui lui furent retirées au bout de fort peu de temps  ». En fait, Redon devinait que ce « vieux lutteur savait se transporter en temps utile aux endroits où le besoin d’hommes intelligents et dévoués se faisait sentir. Qu’a-t-il fait ? Le conseil de guerre n’en a pas eu le premier mot.  » On sait que nombreux furent les blanquistes qui investirent l’appareil policier de la Commune.

Curieusement, après avoir été le bénéficiaire d’un non-lieu pour vol, en septembre 1872, il quitta la France pour se réfugier en Angleterre, avant de revenir en région parisienne, un mois plus tard ! Se sachant recherché, cet «  homme dangereux » avait quitté furtivement, en novembre 1873, le « taudis », qu’il louait sous le nom de Rousseaux, et il aurait vendu des articles de ménage pour le compte d’un quincailler. Après une enquête infructueuse menée au Havre, en septembre 1874, «  chez tous les logeurs en garni, dans tous les hôtels, chez tous les aubergistes et dans tous les quartiers », il fut arrêté, le 10 novembre 1874, à son nouveau domicile parisien, rue Asselin n° 7, où il « vivait dans la plus profonde misère, en concubinage avec une femme de mauvaises mœurs ».

Selon l’enquête de police, « on ignore ce qu’il a fait pendant les derniers jours de la lutte  », mais, « avec ses antécédents politiques, il est à présumer qu’il a combattu.  » Aussi fut-il condamné, le 7 décembre 1874, par le 3e conseil de guerre, à la déportation en enceinte fortifiée, moins en sa qualité d’ex-commissaire de police qu’en tant que révolutionnaire professionnel. Louis Redon, qui mourut à l’hôpital de l’île des Pins le 6 avril 1876, et lui furent séparés en rade de Nouméa, « le 6 thermidor an 83  ». Mabille rejoignit la presqu’île Ducos, où séjournait Louise Michel, qui l’évoque dans un volume de ses mémoires : « Sa haute taille s’était courbée [il mesurait 1,75 m] ; parfois, quand on le voyait passer par les sentiers des montagnes tremblant sur ses grandes jambes maigres dont le pantalon de toile blanche dessinait les os, on eût dit que le moindre vent le jetterait comme une feuille sèche. Il […] avait travaillé dans sa rude vie comme homme d’action et comme propagandiste. Nul ne vécut plus froidement et ne subit plus fièrement les condamnations de tous les gouvernements sous lesquels il vécut. Avec quel entrain, quelle verve révolutionnaire, il racontait les vieilles et nouvelles histoires du despotisme éternel. »

Toutefois, Mabille jugeait avec sévérité les « blindés » qu’il devait côtoyer : « La situation morale est des plus mauvaises, non pas par le fait de l’administration qui nous laisse libre de faire ce que nous voulons, mais je n’ai jamais vu une réunion d’hommes si pauvres ; beaucoup ne savent pas lire ; ils parlent argot ; ils ne rêvent que de vin ; ils se saoulent, ils se battent, ils se tuent  », écrivait-il en février 1876 dans une lettre retenue par l’administration. Il ne se montrait pas plus indulgent à l’égard de ceux qui purgeaient leur peine à l’île des Pins, ne s’alarmant pas qu’un conseil de guerre y « fonctionne avec sévérité ; ce n’est pas un malheur pour maintenir cette série d’hommes qui font la honte et le malheur de la déportation.  »

Des Internationalistes (Nathalie Le Mel, Charbonneau, Danière, Delacour, Malzieux…) s’émurent que nombre de blanquistes eussent sollicité la grâce du maréchal-président, mais Mabille, lui, s’y refusa. Il dut attendre mai 1879 pour bénéficier d’une remise de peine et fut rapatrié par La Loire, qui débarqua 295 déportés à Brest, en mars 1880. L’attitude à leur égard du commandant Ducrest de Villeneuve, beau-frère de Jules Verne, fit l’objet de plaintes après qu’il eut infligé une punition à Mabille « pour inconvenance envers un aide-médecin  ».

Selon le Radical, il se serait suicidé, «  faute de pouvoir trouver du travail  » ; en fait, il serait devenu peintre en bâtiment à son retour, et un rapport de police de février 1881 le désigne comme « un ardent propagateur auprès des jeunes ouvriers  » des théories révolutionnaires. C’est « après une longue et douloureuse maladie  », qu’il mourut, le 30 janvier 1882, âgé de 69 ans, à l’« hospice de vieillesse  » de Gentilly, qui fut aussi le dernier refuge du colonel Chabert. «  Empêchée par une grave indisposition d’assister à la funèbre cérémonie », la citoyenne Louise Michel chargea Champy, qui fut membre de la Commune, de « saluer pour la dernière fois le brave combattant sur la brèche depuis 1830 », et l’« on se sépara aux cris de : Vive la Commune ! Vive la Révolution sociale ! »

YANNICK LAGEAT

Sources 
• (A.N., BB/24/848 ; A.P.P.P., BA 1086 (Frankel) ; S.H.D., Justice, 3e conseil, n° 1940 ; SHD, Marine, CC3 carton 2180. 
• Louise Michel, À travers la mort. Mémoires inédits, 1886-1890, La Découverte, Paris, 2015, 353 p. 
• Redon L., Les Galères de la République, Presses du CNRS, Paris, 1990, 273 p.
• Vallès J., L’Insurgé (préface, commentaires, notes de R. Bellet). Les Classiques de poche, Paris, 1972, 384 p.


[1Sommier judiciaire : casier judiciaire.

VAILLANT EN GARIBALDIEN, HISTOIRE D’UN TABLEAU

samedi 10 décembre 2016 

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Portait d’Édouard Vaillant 
peint par Ernest-Victor Hareux, 1874

Un jeune révolutionnaire à la barbe et aux cheveux châtains, en chemise rouge de garibaldien, voici une représentation d’Édouard Vaillant à laquelle nous sommes moins habitués que celles offertes par les photographies de la fin de sa vie, au Père-Lachaise lors de la montée au mur des Fédérés ou dans telle ou telle occasion de sa vie parlementaire.

Et pourtant c’est bien ainsi que le peintre Ernest-Victor Hareux a peint l’ancien membre de la Commune, lui dédicaçant son tableau par une inscription sans ambiguïté : «  à mon cher ami Vaillant 1874 » située en haut et à droite du tableau. Ernest-Victor Hareux (1847-1909) est un peintre notable, connu surtout pour ses paysages de montagne, notamment présent dans les collections des musées de Grenoble, Strasbourg et Castres. Une rue de la préfecture du département de l’Isère porte son nom. Il fut promu chevalier dans l’Ordre de la Légion d’honneur en octobre 1906, Aristide Briand étant ministre de l’Instruction publique et son confrère Dujardin-Beaumetz sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts au sein du gouvernement Sarrien. Son engagement civique ne semble pas autrement connu que par ce tableau et la participation à l’illustration du livre de Rochefort, Retour de la Nouvelle-Calédonie. De Nouméa en Europe (1877).

En 1874, Vaillant a 34 ans et vit en exil à Londres. Il anime la Commune révolutionnaire qui revendique tout le programme et l’action révolutionnaire du mouvement fédéraliste parisien, dans la fidélité à Blanqui, toujours détenu en France, indépendant, mais en relations toujours suivies avec les animateurs de la défunte Association Internationale des Travailleurs, et notamment la famille Marx et Friedrich Engels. Nous ignorons quel fut le destin du tableau dans les décennies suivantes.

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Ernest Hareux dans son atelier à Grenoble 
Collection privee - Hotel Lepinat

Il appartint à Joseph Paul-Boncour (1873-1972), avocat et homme politique bien connu, socialiste et républicain, secrétaire de Waldeck-Rousseau et directeur du cabinet de Viviani au ministère du Travail, lui-même ensuite fréquemment parlementaire et parfois ministre, membre de la SFIO de 1916 à 1932 et à partir de la Libération. Si Paul-Boncour dirigea un éphémère gouvernement de la IIIe République, il demeure peut-être aujourd’hui dans les mémoires militantes davantage pour avoir été un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948 et longtemps le président de la Fédération internationale des droits de l’homme. Auteur d’Art et démocratie (Ollendorf, 1912), disposant d’assez larges moyens, il disposait d’une belle collection d’œuvres d’art. Il possédait ce tableau qu’il choisit d’offrir à ses camarades.

À qui et à quelle date précisément ? Une plaque en bas du tableau indique qu’il fut « offert par Joseph Paul-Boncour à l’occasion du 40e anniversaire de la mort d’Édouard Vaillant », ce qui donne la date de 1955, mais une étiquette au verso de la toile signale de son côté « tableau offert au Secrétaire Général du Parti par Paul-Boncour le 3 février 1950  ». Les deux informations sont conciliables. On peut supposer que le tableau a d’abord été offert en 1950 au Secrétaire Général, Guy Mollet en l’occurrence, puis remis cinq ans plus tard aux socialistes de Vierzon en maintenant la référence légitime au donateur initial. Vierzon a alors un maire socialiste SFIO, Maurice Caron (1896-1972), ancien résistant et déporté, qui détient ce mandat de 1947 à 1959. Maurice Caron s’appuie sur une coalition comprenant le MRP et le RPF pour faire pièce au PCF, puissant localement et qui reprend d’ailleurs la municipalité en 1959 avec le docteur Léo Mérigot (1902-1982), puis à partir de 1977 Fernand Micouraud (1924-2012). Les archives du Musée de l’histoire vivante indiquent que le PCF espérait d’ailleurs récupérer le tableau pour l’exposer à Montreuil-sous-Bois. En 1972, Albert Fournier auteur d’un article sur Vaillant dans le 500e numéro de la revue Europe consacré à la Commune de Paris, rencontre Jacques Duclos, président de l’association du Musée de l’histoire vivante lors d’une vente du livre marxiste et lui parle de ce portrait. Une correspondance conservée au musée (trois lettres manuscrites) nous apprend qu’Albert Fournier a tenté de convaincre en 1970 le propriétaire de la peinture d’en faire don au musée à Montreuil (lettre de Caron à Fournier du 9 septembre 1970 et lettre du 6 mars 1972 d’Albert Fournier à Jacques Duclos, archives MHV).

Dans sa lettre du 11 mars 1972, Albert Fournier insiste auprès de Jacques Duclos pour que le tableau soit récupéré par la mairie de Vierzon « en attendant, le cas échéant, d’entrer par la suite au musée de l’histoire ». Il n’y eut pas de suite et on peut supposer que l’ancien maire socialiste devenu patron du Berry républicain prit les dispositions nécessaires pour que le tableau échut à la fédération socialiste du Cher qui le possède toujours actuellement.

GILLES CANDAR
Société d’Études Jaurésiennes

ÉRIC LAFON
Musée de l’Histoire Vivante