Eugène Pottier, au panthéon des inconnus.

lundi 12 mars 2012 

Au Panthéon des inconnus, Eugène Pottier devrait figurer en bonne place. Une tombe modeste érigée en 1905 grâce à une souscription nationale rappelle les mérites de l’auteur de « L’insurgé », « Jean Misère », « La toile d’araignée », « Ce que dit le pain », « La mort d’un globe », « L’Internationale », avec trois dates : 1816, 1870, 1887.

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Eugène Pottier 
(photo Étienne Carjat)

D’abord ouvrier emballeur, il taquine la muse et fréquente les goguettes « où, le soir en quittant l’établi, j’allais roucouler mes essais », il place ses premières bluettes sous le patronage de Béranger, célèbre chansonnier, on dirait de nos jours, « auteur-compositeur interprète » de l’époque. Il versifie en dilettante, portant un regard critique sur ses pièces : il dit d’une de ses premières chansons qu’elle « est assez correcte, poncive, au demeurant mauvaise (...) suivie ,d’une ribambelle d’autres, aussi mauvaises ».

Sa vie professionnelle est une réussite : il devient dessinateur sur tissus, s’installe à son propre compte avec un succès certain, éliminant la concurrence d’une manière peu banale : « Je m’étais attiré la malédiction de tous mes confrères en poussant leurs employés, exploités, à former une chambre syndicale ».

Conviction politique ou opportunisme commercial ? A la veille de la Commune, on le retrouve installé, marié avec deux enfants, bedonnant, notable fièrement portraituré par Nadar, affichant, selon le mot d’un contemporain des idées sociales, « d’un rouge de plus en plus pâle ». 1871. A cinquante-cinq ans, il abandonne tout, métier, famille, tranquillité de bon aloi, et devient maire du IIe arrondissement : « Le peuple sent qu’il est trahi/C’est trop aboyer à la lune/L’Hôtel-de- Ville est envahi/Paris, proclame ta Commune !

Partition de l'Internationale 

Il échappe à la Semaine Sanglante, pendant laquelle il aurait écrit « L’Internationale », caché à Paris, fuit en Belgique, puis en Angleterre, enfin aux États-Unis, où il entre en Franc-Maçonnerie. Il revient en France, après l’amnistie de 1880, malade, ruiné. Il se consacre uniquement à la poésie ; il publie avec l’aide de ses amis communards les « Chants révolutionnaires » en 1887, quelques mois avant sa disparition. Ses obsèques, suivies par des milliers de personnes furent l’occasion d’échauffourées, la police ayant maladroitement tenté de saisir les drapeaux rouges portés par les participants. Pour Pottier, et c’est là sa grande originalité, le discours politique s’exprime en poésie : il écrit presque uniquement en période de crise politique, 1842, 1852 (il garde une dent acérée contre le coup d’État de Louis-Napoléon), et bien sûr 1870. A son retour d’exil, il écrit abondamment pour dénoncer la misère du prolétariat : « On ne connaît bien la misère/Qu’en la combattant corps-à-corps/Ceux qui n’ont pas le nécessaire/Souffrent mille morts ».

Il critique, toujours en vers, les scrupules de la Commune qui, trop vertueuse, se refusa à prendre dans les coffres de la Banque de France : « Ton erreur fut grande/Tu ne pris pas la Banque ». Son arme favorite est l’ironie, elle est féroce comme en témoigne cette « Pétition des épiciers à la Constituante de 1848 » : « Complotant de grands entrepôts/Les masses égarées/ Se cotisent pour faire en gros/Achat de leurs denrées/Si l’on doit nous ruiner/Autant nous guillotiner (refrain) Protéger la boutique/Comme l’ont fait tous vos devanciers/Et que la République/Profite aux épiciers ».

Pottier et DegeyterEt ce petit bijou : « Crois-tu, quand la Commune a troué la masure,/Reboucher la crevasse avec un septennat ? ». « L’Internationale » sera mise en musique par Pierre Degeyter en 1888. Pottier n’entendra donc jamais chanter cet hymne du prolétariat. Son nom s’effacera même de la mémoire collective, sa chanson sera souvent attribuée à Degeyter ou Jean-Baptiste Clément. C’est peut-être en cela que Pottier est un authentique écrivain populaire : on se souvient d’une oeuvre dont l’auteur est oublié.

« ...Tout ça n’empêche pas, Nicolas/Qu’la Commune n’est pas morte... ».

Claude Chaix

Napoléon et Marie la Cécilia

lundi 12 mars 2012 

Si la première partie de l’existence de Napoléon La Cécilia est riche en prouesses guerrières, à partir de son mariage avec Marie David, il est impossible de traiter séparément la vie de ces deux êtres puisqu’ils ont participé aux mêmes événements tragiques et partagé le même idéal.

Napoléon La Cécilia est un homme de la trempe de ces héros chevaleresques qui, au cours du XIXe siècle, ne craignirent pas d’affronter tous les périls pour défendre la liberté partout où elle était menacée. Parmi ces combattants pour la bonne cause, on peut citer Flourens, Garibaldi, Dombrovski, Wroblewski, Cipriani, La Calle, etc.

La Cécilia Napoléon, François, Paul, Thomas est né à Tours, le 13 septembre 1835. Il est de nationalité française. Le père, Giovanni, historien, est d’origine italienne, sa mère est Corse.

Il fait ses études au collège d’Ajaccio puis à Paris. Mathématicien et philologue, ses connaissances en langues anciennes et modernes sont remarquables. Franc-maçon il aurait appartenu à l’Internationale d’après Lepelletier. Il refuse de servir le Second Empire, et participe en 1860 à l’expédition des « mille » sous les ordres de Garibaldi. Il se distingue à Marsala et à Palerme. Ardent républicain, il n’accepte pas d’être maintenu dans son grade de colonel de l’armée royale italienne. Il enseignera pendant quelque temps, les mathématiques à Ulm, en Allemagne.

Il décie de se rendre à Paris à la fin du Second Empire. Il collabore au journal républicain « Le Rappel ». Il y fait la connaissance du journaliste Edgar Monteil qui deviendra son ami et qu’il retrouvera à l’époque de la Commune. Après le 4 septembre 1870, il s’engage dans le premier bataillon des Francs-tireurs de Paris. Il est nommé sous-lieutenant puis lieutenant et capitaine après le combat de Milly-sur-Oise (Milly-sur-Thérain). Son bataillon s’illustre à Barneville, Châteaudin, Varize et Alençon. La Cécilia est nommé commandant après la bataille de Nogent-le-Rotrou et lieutenant-colonel pour son héroïque contribution à la victoire de Coulmiers (Loiret). En Janvier 1871, il accède au grade de colonel.

LaceciliaMalgré cette activité débordante, Napoléon La Cécilia a dû prendre le temps de se marier avec Marie David. Cette jeune institutrice avait été remarquée par Louise Michel qui avait noté sa présence à l’école professionnelle du bon M. Francolin, rue Thevenot, à la fin du règne de Napoléon III. Louise Michel explique les raisons de la participation de la jeune fille : « Les cours avaient lieu le soir. Celles d’entre nous qui en faisaient partie pouvaient ainsi se rendre rue Thevenot après la classe, nous étions presque toutes institutrices » Marie David assistait aux réunions du cercle de la rue Nollet, présidé par André Léo où l’on discutait de la libération de la femme et du soutien à l’école laïque. André Léo voulait créer une école laïque de filles qui devait ouvrir à Paris le 1er octobre 1870. Marie David figurait parmi les enseignants sélectionnés pour cette école. La déclaration de la guerre à la Prusse mit fin à ce projet.

Marie David fut aussi secrétaire de la « Société pour la revendication du droit des femmes », dont Elie Reclus rédigea une partie du programme. Cette association avait été créée par Léon Richer et Maria Deraisme. Simultanément fut fondé le 18 avril 1869 le journal « Le Droit des Femmes » avec la même direction.

Le 15 mars 1871, La Cécilia adhère au Comité central de la Garde nationale fédérée, et la Commune élue, il devient colonel, chef d’état-major du général Eudes.

Le 24 avril 1871, il est nommé général commandant la place de Paris. Son état-major est situé place Vendôme, puis à l’Ecole militaire. Il prend pour officier d’ordonnance son ami du « Rappel », Edgar Monteil. Ce dernier, dans son livre de souvenirs, nous fait le portrait du général : « C’était un homme de petite taille, maigre, à la marche rapide, nerveux, son visage était creux, marqué de petite vérole, la lèvre fine et serrée, pas de barbe, une petite moustache, très myope, portant des lunettes aux verres épais ».

Edgar Monteil, sans raisons valables, attribue à la femme de La Cécilia les changements de caractère de son mari qui autrefois énergique serait devenu indécis et mou. Ce ne sont que pures divagations, Rossel, qui sait apprécier les officiers compétents, confie à La Cécilia le commandement de l’armée du centre de la Commune (entre la Seine et la rive gauche de la Bièvre). Dès le 1er mai 1871, il dirige fermement les opérations destinées à dégager les abords du fort d’Issy. Il lutte jusqu’à la dernière heure avec un courage remarquable comme le constate même un rapport de police.

Pendant la Semaine Sanglante, Marie La Cécilia accouche prématurément d’une petite fille qui meurt deux jours après sa naissance. Cette perte cruelle s’ajoute à l’horreur de la situation. Après la défaite, le général La Cécilia est en fuite. Comme il l’a conté à Victor Hugo, il a été sauvé par une femme qui le connaissait à peine. Une femme qui l’a caché chez elle ; lors d’une perquisition vers quatre heures du matin, elle l’a couvert d’édredons et de vêtements ; les hommes de la patrouille fouillent la pièce et négligent le lit où La Cécilia est dissimulé sous les couvertures [1].

Marie La Cécilia peut gagner la Belgique. Son mari l’y rejoint et ils parviennent à se diriger vers le Luxembourg. Le 20 juillet 1871, ils arrivent à Vianden où séjournent Victor Hugo et sa famille expulsés de Belgique. Le grand poète relate son entretien avec le couple : « Le bourgmestre (de Vianden) entre dans le jardin où est notre table et me dit : « Je vous présente deux compatriotes ». Il me les nomme. Ils arrivent de Paris. Ils y étaient il y a cinq jours. L’un s’appelle Monsieur Lacombe. Monsieur et Madame Meurice semblent le connaître. Je les ai fait asseoir. Le bourgmestre s’en va. Alors, M. Lacombe me dit : »Je suis le général La Cécilia ».

Victor HugoLa Cécilia est venu exprès à Vianden pour justifier sa conduite lors de l’exécution d’un espion versaillais qui n’était pas un enfant comme la presse réactionnaire le soutenait. Victor Hugo, dans « L’année terrible », avait écrit « Johannard est cruel et Sérizier infâme ».

Il faut rétablir les faits dans leur stricte réalité. Le 18 mai 1871, aux Hautes Bruyères, un jeune homme, parfaitement conscient de ses actes, fut arrêté par les Fédérés pour avoir fourni aux Versaillais le plan des positions des Communards et avoir reçu 20 francs en récompense de sa trahison. Il fut condamné à mort par un Conseil de guerre constitué du général La Cécilia, commandant de corps d’armée, de Johannard, délégué de la Commune et de tous les chefs de bataillon du secteur.

Lissagaray commente ainsi l’événement : « Ce fait odieusement travesti a fourni à Victor Hugo, très mal renseigné sur toute cette guerre civile, un vers de « L’année terrible » aussi injuste pour La Cécilia et Johannard que pour l’un des fusillés de Satory, Sérizier ». Victor Hugo, convaincu par l’argumentation de La Cécilia donne son appréciation sur son visiteur : « C’est un homme distingué, de figure très douce. Il est brave ».

La Cécilia et sa femme réussirent à passer en Allemagne ou l’ex-général sera un des fondateurs de l’école française destinée aux enfants de réfugiés. Il sera chargé de cours et membre du Conseil d’administration. Il enseigne également à la « Royal Navy School » de New Cross. Son érudition et sa connaissance de nombreuses langues anciennes et modernes justifient sa qualité de membre de la « Philosogical Society of England ». Il n’appartient à aucune formation politique mais a des affinités avec les Blanquistes.

Il collabore aux journaux de Vermesch et quand il apprend l’exécution de Rossel et de Ferré, il écrit dans le « Qui vive » - Londres, 29 novembre 1871, un article élégiaque intitulé « Les Martyrs » : (...) Ils ont osé ! Rossel et Ferré ne sont plus. Rossel, l’ardent patriote, le fier soldat, le plus intelligent, le plus capable. Ferré, l’homme à la volonté indomptable, l’incarnation des idées révolutionnaires de la Commune ! (...) ».

Les soucis occasionnés par l’administration de l’école des enfants de réfugiés, les conflits personnels et les horaires épuisants de sa vie professionnelle ruinent sa santé. Il doit, en effet, quitter son foyer à six heures du matin pour enseigner au collège naval, et il rentre à six heures du soir pour donner encore des cours aux enfants de réfugiés. Ses forces s’épuisent, ses poumons sont fragiles et le climat de l’Angleterre ne lui convient pas. Le 23 octobre 1872, Napoléon La Cécilia a été condamné par contumace par le 17e Conseil de guerre à la déportation en enceinte fortifiée.

Un garçon naît en 1876 (selon le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier). On retiendra plutôt la date du 7 juillet 1872 (d’après l’historien anglais Stanley Hutchins). L’enfant a pour prénoms, Vindex, Châteaudin, en hommage à son père qui fut un héros de la résistance aux Prussiens à Châteaudin.

Au début de 1877, Napoléon La Cécilia, très malade, a dû abandonner l’administration de l’école des enfants de proscrits et il décide de quitter l’Angleterre pour l’Égypte où il espère trouver un climat plus favorable à sa santé. Mais il est déjà trop tard et le poste d’enseignement prévu est très mal rétribué, ne lui permettant pas de se soigner convenablement. Il meurt de phtisie pulmonaire à Ramleh près d’Alexandrie, le 25 novembre 1878. Il avait seulement 43 ans. Son père, l’historien, s’éteindra à Naples en Janvier 1880.

Sa femme accablée par sa disparition est dans une profonde misère. Elle a les plus grandes difficultés pour payer son retour en France et celui de son fils. Arrivée à Paris, Marie se souvient du bon accueil reçu à Vianden et elle fait part de sa triste situation à Victor Hugo. Juliette Drouet, qui classe le courrier du poète, écrit à son « Totor » une note de rappel : « Paris, 10 décembre 78, mardi matin (...). Je te fais souvenir aussi que tu as cent francs destinés à venir en aide à Madame La Cécilia. Ce mémento se rencontre aujourd’hui même avec une lettre de Madame La Cécilia très circonstanciée et très touchante à toi adressée. Tu feras bien d’aviser le plus tôt possible du meilleur parti à prendre dans l’intérêt de cette pauvre femme et donner un accusé de réception ». (...). Juliette insiste sur l’urgence de l’intervention de son poète vénéré. Elle s’adresse à « l’homme généreux qui, a l’intention d’envoyer à cette malheureuse veuve, en même temps qu’un secours, une marque de sympathie politique. Vacquerie et Meurice pourront s’entendre demain avec toi sur ce sujet (...). ». (...).

Marie La Cécilia fera l’objet d’une constante surveillance policière. Un rapport énumère ses différentes adresses ; elle en change souvent pour brouiller les pistes. Elle est présentée comme une femme très convenable, effacée, ne portant pas d’insigne, même pendant la Commune. Marie la discrète accomplit son travail de propagande sans tapage, mais avec efficacité.

Le 5 mars 1879, Lockroy organise une souscription en sa faveur sous la présidence de Clemenceau. Dans le dossier de police la concernant, il existe une curieuse copie d’une lettre datée du 18 novembre 1879 envoyée par Marie à une certaine Louise (est-ce Louise Michel ?) : elle s’indigne d’une humiliation qu’elle vient de subir. Elle refuse un poste d’enseignante auquel elle a droit mais octroyé à condition de renier son passé. Des amis socialistes, scandalisés par une telle proposition rédigent une lettre de protestation qui sera publiée dans le « Prolétaire », journal de Paul Brousse. Dans la même lettre, elle donne des nouvelles de son fils. Il a grandi et c’est le portait de son père dont il a l’intelligence, la droiture et le courage. Cet enfant est toute sa raison de vivre. Sans lui, elle souhaiterait rejoindre ceux qui sont morts pour la liberté. La presse réactionnaire ne peut admettre qu’une Communarde puisse retrouver son emploi d’institutrice ; dans le « Gaulois » du 25 août 1880, l’échotier estime qu’elle n’est pas à plaindre : « Elle va prendre la direction d’une école de filles rue du Perche (IIIe arrondissement). Mais pourra-t-elle s’y maintenir ? ». Elle poursuit son activité militante. En Août 1880, une réunion des anciens proscrits de Londres se tient à son domicile, 37, rue des Noyers dans le cinquième arrondissement de Paris.

Le 19 mars 1881, dans la salle de « La Fraternité », 156, rue Saint-Denis, au cours d’un banquet de l’anniversaire de la Commune, Marie La Cécilia prend la parole pour rappeler l’œuvre de la Révolution du 18 mars en faveur de l’émancipation des femmes. En 1882, elle obtient un poste d’enseignante grâce aux bons offices de Lefèvre Ronner, ancien sous-chef d’état-major au Ministère de la Guerre et juge suppléant à la Cour martiale de la Commune. Pendant des années, Marie La Cécilia vivra modestement de son traitement d’institutrice tout en assurant l’éducation de son fils. Elle conserve, aussi ardente, sa foi en la défense de l’école laïque et à la revendication des droits de la femme.

Marcel Cerf


[1Hugo Victor. Choses vues, tome III, p. 297. Edit. Rencontre. 1968.

Amouroux, un communard tricolore

lundi 12 mars 2012 

Le 26 mai 1885, lors des obsèques d’Amouroux, secrétaire de la Commune de 1871, le 117e de ligne, avec son drapeau tricolore, lui rend les honneurs militaires à la maison mortuaire, 37 cours de Vincennes. Dans le cortège qui va jusqu’au Père-Lachaise, on remarque une trentaine de députés ceints de leur écharpe tricolore.

Au cimetière, quinze discours plutôt modérés sont prononcés dans le calme. Cérémonie étonnante car l’avant-veille, à l’enterrement du Communard Cournet, de très graves incidents ont opposé la police et les manifestants anarchistes. Violences qui font l’objet d’une interpellation à la Chambre. L’explication de cette sérénité d’un jour réside à coup sûr dans la personnalité d’Amouroux, républicain, patriote et Communard.

RÉPUBLICAIN ET COMMUNARD

Charles Amouroux, né dans l’Aude en 1843, ouvrier chapelier monté à Paris en 1863, est élu membre de la Commune en 1871. Ce militant de « l’Internationale », syndicaliste et franc-maçon, est très connu du milieu populaire parisien pour son engagement contre l’Empire : 10 condamnations pour ses interventions musclées dans les réunions publiques. Il écrit alors dans« Le Réveil » et « La Marseillaise ». La police le signale comme « Ardent républicain. Orateur assidu des réunions publiques […] libre-penseur », et note surtout ceci : « Excitait les ouvriers contre les patrons ». Ce grand exalté se serait alors fait « une position dans le parti révolutionnaire extrême ». On le dit même « en communauté d’idée avec le parti Blanqui-Tridon ».

Revenu à Paris en Septembre 1870 après un exil en Belgique, il prend part au mouvement d’opposition au Gouvernement de la Défense nationale, participe à l’insurrection patriotique du 31 octobre et à la très républicaine « Ligue de défense à outrance ». Il est aussi un des membres fondateurs de l’« Association des Défenseurs de la République, pour le IVe arrondissement.

Par ailleurs, Amouroux fait partie de la loge maçonnique « Les amis de la tolérance ». Candidat aux élections législatives du 8 février 1871, il obtient 26.777 voix.

AmourouxSes convictions d’ordre national expliquent le fait qu’il cherche comme délégué du « Comité central de la Garde nationale, à soulever les villes de province après l’insurrection » parisienne du 18 mars. Il dira sans faiblir au Président du deuxième Conseil de guerre que « Dans l’esprit des membres du Comité central, la conséquence de ce mouvement (le soulèvement de la province, NDR) était le remplacement de Versailles par une Constituante qui […] décrèterait la continuation de la guerre ».

Le 26 mars 1871, Amouroux est élu par le IVe arrondissement par 7.950 voix sur 13 910 votants. Désigné secrétaire de la Commune, il rédige les comptes-rendus pour le Journal officiel de la Commune. Comme membre de la Commune, il vote, selon Le Figaro, « les mesures les plus violentes ». On l’accusera d’avoir poussé à l’exécution des otages et aux incendies. Il est l’un de ceux qui favorisent en avril le ralliement à la Commune des francs-maçons et qui se prononcent en mai pour le « Comité de Salut public ». Ajoutons qu’il fait partie dès avril de la Commission des relations extérieures. Fait prisonnier dans le XVIe arrondissement sous un faux nom lors de l’entrée des troupes de Versailles dans la capitale le 21 mai. Il est identifié lors d’une tentative d’évasion et condamné en 1872 par le troisième conseil de guerre aux travaux forcés à perpétuité.

Il faut souligner que devant ses juges, Amouroux a défini la guerre civile de 1871 comme une regrettable « catastrophe » provoquée par la politique impériale. Il pense alors à la « revanche » qui, « à l’ombre des institutions républicaines », permettrait de récupérer « nos deux chères provinces », à savoir l’Alsace et une partie de la Lorraine qui sont tombées dans le giron prussien.

UN DÉPORTÉ COOPÉRANT

Déporté en Nouvelle-Calédonie, Amouroux va connaître trois années de souffrance à l’Ile Nou avant de revenir sur la Grand-Terre. A Canala, sous les ordres du lieutenant Servan, il est employé aux Ponts et Chaussées, un poste où il est apprécié, bien noté, laissant « la réputation d’un des plus infatigables travailleurs qui aient jamais paru sur les chantiers de la transportation », mais il va plus loin et l’on dénoncera « la conduite plus que soumise » de ce dernier : « Pendant les heures de repos - a écrit Maxime Lisbonne - il s’employait à couvrir de paille les gourbis des surveillants ». Il « faisait le jardin des surveillants militaires à Nouméa » et « les servait à table », a dit un autre.

Lorsque l’insurrection canaque éclate en 1878, Amouroux se range du côté de la « civilisation française » contre les tribus révoltées. Avec une « compagnie franche » formée de trente Communards de Paris et de Narbonne, sous les ordres du commandant Rivière, il marche « en avant-garde pour la protection de la race blanche » contre « l’ennemi ».

Cet engagement va être diversement apprécié, à gauche notamment. Il est vrai que le Gouvernement, pour témoigner sa reconnaissance, va commuer sa peine en dix ans de bannissement en juin 1879 avant de le gracier en 1880. Selon diverses sources, Amouroux et ses hommes auraient contribué grandement à la pacification de l’Île par leur comportement humanitaire vis-à-vis des insurgés. On commentera souvent l’action de ce « détachement » de communards qui, pendant toute la campagne, en faisant un maximum de prisonniers, a rendu « plus de services qu’aucune troupe régulière ».

Cette défense des « colons menacés » et cette « politique de conciliation » d’Amouroux lui vaudront la reconnaissance, non seulement de son chef, le lieutenant Servan, qui restera son ami, mais aussi des milieux conservateurs, admiratifs, malgré les « divergences politiques » qui l’en séparaient. Ils estimaient qu’Amouroux était d’abord « un bon Français ». Il va sans dire que du côté de certains socialistes révolutionnaires, qui pensaient que la révolte des canaques spoliés était juste, et qu’il était aberrant que des insurgés de 1871 aient participé à une répression dont ils avaient été eux-mêmes victimes, les dénonciations allaient se faire jour avec vigueur.

RADICAL ET SOCIAL

De retour en France par La Creuse début 1880, Amouroux rejoint Paris pour reprendre du service à Belleville. Mais on le remarque dès Avril dans les couloirs du Palais Bourbon et nous le voyons bientôt candidat aux élections sur une base archi-républicaine et toujours patriotique. Il s’en prend aux « manœuvres du socialisme césarien » et on le dit « adversaire de l’anarchie et de la collectivité ». En effet, s’il se veut toujours révolutionnaire et partisan de l’ « affranchissement du travailleur », il s’élève contre ceux qui préconisent « la révolution violente », ceux qui « à tout moment parlent de prendre un fusil ». Infatigable militant ouvrier, il veut opposer à droite comme à gauche « l’esprit de solidarité », désirant par ailleurs le « triomphe de la République par le bulletin de vote ». Amouroux est alors l’un des animateurs principaux de « L’Alliance socialiste-républicaine », qui milite pour un programme minimum réalisable « tant sur le terrain politique que sur le terrain économique ». Il repousse ainsi « toute tentative violente, toute guerre civile », estimant que « l’anarchie est la source du despotisme, la doctrine la plus antisociale et la plus antirépublicaine », mais aussi que le « socialisme autoritaire » n’est pas la solution. Ajoutons toutefois que celui- ci, et notamment en tant que franc-maçon – on le signale comme membre de la loge « La Ruche libre » – appelle à l’union de tous les « républicains socialistes » pour combattre l’opportunisme de Gambetta et des siens. Sa candidature aux municipales ayant été adoptée dans les réunions publiques, il doit faire face à une série d’attaques de la part des socialistes révolutionnaires, en particulier Rouillon, concernant son comportement en Nouvelle-Calédonie vis-à-vis de l’insurrection des Canaques, des « gens qui défendaient leurs droits et leur liberté ». Amouroux est accusé d’avoir fait « force courbettes » pour obtenir sa grâce, mais il faut bien reconnaître qu’il assume avec virilité ses convictions - « Je veux toutes les réformes et la prospérité de la République » - et qu’il n’hésite pas à faire appel à l’officier de marine Servan pour laver son honneur. Ce dernier lui délivre « un certificat de courage ». Face à ses détracteurs, il se montre déterminé et déclare « haine à tous ceux qui fouillent dans les serviettes et font parler les cadavre ». Amouroux, qui se veut toujours, comme son ami Malon, un défenseur « naturel » du prolétariat, déclare ici et là qu’il n’est pas « partisan de la révolution violente, ce qui ne l’empêche pas de se présenter aux législatives « sous le drapeau du socialisme ouvrier » avec, il est vrai, « le programme minimum pour devise ». Amouroux, qui affirme encore et encore « soutenir la classe du travailleur », se définit « communaliste » et « partisan de l’autonomie de la Commune », persuadé que « c’est le seul moyen de mettre la République à l’abri des coups d’État et des dictatures ».

Battu à Saint-Etienne en août 1881, Amouroux fait ensuite campagne aux municipales dans le quartier de Charonne à Paris, où il est élu fin Octobre. Au cours de sa mandature, il se fait remarquer par certaines prises de bec – citons celle qui l’oppose au blanquiste Levraud en 1882 – mais aussi par ses prises de position dans Le Radical contre le Parti Ouvrier. Il estime que « l’union si nécessaire à l’affranchissement des salariés » est préférable « aux rivalités d’école ou de personnes ». Il ira jusqu’à estimer que les théories sur « la question des classes ne débouchent que sur la division ». Ses votes au conseil municipal seront mis en cause car il s’est élevé en 1883 contre une proposition de Joffrin visant à mettre sur pied une milice chargée de la garde de la cité, et contre une proposition de Chabert en 1884 pour qu’une indemnité soit accordée aux survivants de la Commune.

Amouroux, qui critique le programme du « Parti Ouvrier », car il est, d’après lui « rempli de mots ronflants », affirme que le sien « n’a pas changé depuis 1863, et j’ai fait neuf ans de bagne pour l’avoir soutenu en 1871 » : « Vous vous dites communistes - poursuit-il - moi je ne le suis pas ; vous voulez former une classe à part et supprimer la bourgeoisie ; moi je veux l’union ; vous voulez supprimer le bourgeois, moi je veux, par mes efforts, arriver à élever le prolétaire au rang de la bourgeoisie au lieu de faire descendre le bourgeois au rang des prolétaires, et je trouve que c’est préférable. Vous voulez créer un quatrième État, c’est-à-dire un État dans l’État, mais ce serait la décadence de la France et la destruction de la République. C’est pour toutes ces raisons que je vous ai toujours combattu et que je vous combattrai toujours ».

Sa priorité est donc la défense de la République. Lorsqu’on lui demande sous quel drapeau il se rangerait si elle était menacée, il répond : « Si la République était menacée par les monarchistes et que le drapeau tricolore soit là pour la défendre, je me rangerais sous ses plis, mais si, comme en 1871, elle était menacée par ce même drapeau, je me rangerais sous le drapeau rouge ». En mai 1884, celui que l’on désigne avec méchanceté comme un « ouvrier chapelier pour la forme » en réalité « politicien de profession », un « socialiste indéfini », un « publiciste », est réélu au premier tour à Charonne. S’il est à ce moment question de lui pour la présidence du Conseil municipal de Paris, Amouroux reste surtout l’un des animateurs du « groupe autonomiste » qui réclame en décembre 1884, au nom de la « souveraineté absolue du suffrage universel », la mise en oeuvre d’un vaste programme de réformes républicaines où figurent la suppression du Sénat, la réforme de l’impôt, la séparation de l’Église et de l’État, l’élection de la magistrature.

Néanmoins, il reste soucieux de la crise qui atteint la classe ouvrière et se montre toujours attaché au souvenir de la Commune. « La Bataille » du 16 décembre 1884 signale qu’il était présent à la réunion préparatoire pour élever un monument à Delescluze et aux Fédérés. Quelque temps après, dans Le « Cri du Peuple », il signera l’appel aux Anciens combattants de 1871 pour les obsèques de Vallès.

En Mars 1885, Amouroux, qui souffre déjà d’une « terrible maladie », est de nouveau sollicité pour se présenter comme candidat aux élections législatives : « J’irai à Saint-Etienne – écrit-il – pour continuer la lutte que nous avons menée ensemble en 1881 pour l’affirmation de la République démocratique et social ». C’est à ce moment que rebondit l’affaire de la répression contre les Canaques, sur fond de lutte politique entre les « révolutionnaires » et les « réformistes ». Déjà Maxime Lisbonne, dans L’Ami du Peuple du 27 novembre 1884, avait réveillé le souvenir de cet épisode problématique : « L’insurrection canaque éclata et le lieutenant Servan confia au citoyen-forçat Amouroux le commandement de vingt forçats pour aller la combattre. Amouroux ne se souvenait pas qu’il avait été membre de la Commune et qu’il combattait des hommes qui voulaient conquérir leur liberté, leurs droits, absolument comme lui en 1871 »

En cette année 1885, Allemane y revient sans pitié et « se propose d’envoyer aux électeurs de cette circonscription la biographie d’Amouroux dans laquelle il fera ressortir la conduite plus que soumise de ce dernier en Nouvelle-Calédonie » ; « Le Prolétariat » du 21 mars 1885 signale qu’Amouroux « laisse, Joseph politique, son pardessus dans sa circonscription, et va en caleçon à Saint-Etienne tenter de décrocher sa timbale électorale. Nous devions à nos amis toute la vérité sur cet ancien terrible chapelier de la Commune, devenu simple Tolain au conseil municipal de Paris, où il votait contre les propositions de Joffrin et de Chabert, maintenant en marche pour un Nadaud opportuniste. Sa conduite est claire maintenant comme de l’eau de roche. Il n’en est pas moins utile de publier sa biographie ».

Ces opinions socialistes peuvent paraître sévères, dans la mesure où Amouroux se présente avec succès le 5 avril contre un candidat opportuniste à Saint-Etienne. Selon l’Intransigeant, la foule l’« acclame […] avec enthousiasme et chante la marseillaise ». Certes, il siégera au Palais Bourbon « aux sommets de l’extrême gauche », il n’en reste pas moins qu’il a été élu avec l’étiquette « radical social ».

Dans son texte de remerciements aux électeurs dans 
« Le Radical » du 13 avril 1885, il n’est pas question de la Commune de 1871 mais de la « Révolution française » antimonarchiste et antiopportuniste. Une perle de presse, sous forme d’un fâcheux point d’interrogation conclut son article : « Vive la République démocratique et sociale ? ». On sait qu’Amouroux n’est jamais devenu patron, mais certains révolutionnaires – voir « Le Prolétariat » du 9 mai 1885 – le rappellent à l’ordre sur le chapitre social car pour eux « il s’agit non d’aider l’élection des bourgeois, mais de préconiser des candidatures ouvrières ». Signalons ici qu’à l’époque, ce genre de combinaisons électorales, y compris entre « Chefs blanquistes » et « Chefs du Parti Radical » existe aussi. Bien entendu, Amouroux le savait d’où cette remarque dans ses remerciements aux électeurs : « Je ne suis pas de ceux qui se laissent aveugler par l’esprit de parti ».

Obsèques en tricolore

Fin Mai 1885, la maladie d’Amouroux – on parle de phtisie à laquelle s’ajouterait une fièvre typhoïde – s’aggrave d’un coup et il meurt le 23. Une disparition saluée ainsi par un journal conservateur : « Quoique de profondes divergences politiques nous séparassent de lui, nous avions conçu une telle estime pour son caractère, et nous avions exprimé avec tant de sincérité l’admiration que nous avait inspiré son rôle en Nouvelle-Calédonie pendant la révolte des canaques, que des relations cordiales existaient entre lui et plus d’un rédacteur de ce journal. […] Le député intransigeant qui meurt aujourd’hui, laissant une jeune veuve inconsolable, était en même temps un bon Français ; nous ne saurions l’oublier, et nous tenons à exprimer aux siens tous nos regrets ». L’enterrement de « Monsieur Amouroux député de la Loire » (dixit le commissaire Clément) se déroule du début à la fin « dans le plus grand ordre ». On ne signale aucun incident lorsque la troupe rend les honneurs militaires au « député défunt », malgré la présence de 6 à 7.000 personnes. Lorsque le convoi quitte la maison mortuaire suivi par une trentaine de députés « avec leurs insignes », un grand nombre de conseillers municipaux, cinq corporations avec leurs bannières, plusieurs loges maçonniques dont celle des « Droits de l’homme », des représentants des comités radicaux, de « L’Alliance socialiste républicaine », de « La Libre pensée », et une foule de manifestants évaluée à 3.500 ou 4.000 personnes, une brigade de gardiens de la paix l’accompagne sur le côté droit sans que cela pose problème. On remarque aussi de nombreux représentants de la presse dans ces obsèques médiatiques qui attirent jusqu’à 10 000 curieux.

Si l’on note le déploiement de trois drapeaux rouges dans le cimetière, il n’en reste pas moins que la cérémonie avec les élus et son caractère corporatif est « respectable ». Un rapport de police précise que « peu de socialistes ont suivi le convoi » ; contrairement aux journées précédentes « les anarchistes ne se sont pas montrés » affirme un autre, bien qu’un indicateur en repère une vingtaine. Ceux-ci se font discrets. Il est cependant probable que ce sont eux qui ont crié « Vive la Commune ! » au moment de l’apparition des drapeaux rouges, la foule restant indifférente. Pour sa part le commissaire Clément n’a rien entendu puisqu’il rapporte qu’« aucun cri séditieux n’a été poussé » ni à l’entrée ni à la sortie de la nécropole.

Une seule exception remarquée : ce cri anonyme de « Vive la Commune ! » pendant le discours d’Eudes qui parle au nom des Anciens combattants de 1871 devant le caveau provisoire. Un informateur conclut ainsi ses observations : « Il n’y avait pas de groupes révolutionnaires proprement dit mais seulement quelques socialistes isolés ! ». A la fin de la cérémonie, ils ne sont qu’une dizaine « d’individus », des anarchistes, à se rendre sur « la tombe des fédérés » tandis que la foule se disperse rapidement et très calmement.

Alain Dalotel

Victor Pilhes, le Bayard de la démocratie

lundi 12 mars 2012 

Un de nos adhérents de l’Ariège nous a communiqué un article du « Pays Cathare Magazine » intitulé « Victor Pilhes le rouge ». Cet article a vivement retenu notre attention sur cet Ariégeois, ennemi implacable du despotisme et défenseur résolu de la République démocratique et sociale.

Pilhes Victor, Apollinaire, Ferdinand est né le 11 septembre 1817 à Tarascon-sur-Ariège. Après des études secondaires à Mireperse, il entre à la faculté de médecine de Toulouse.

Déjà ardent républicain, il est arrêté le 14 avril 1835 lors d’une manifestation contre la monarchie de Juillet ; puis il poursuit ses études à Paris où l’ambiance révolutionnaire lui semble plus favorable. Il abandonne bientôt la médecine pour se faire commis-voyageur pour une maison de tissus en 1842.

Victor PilhesIl fréquente les sociétés secrètes, fait la connaissance de Barbès et de Proudhon dont il deviendra l’ami. Il est membre de « la société républicaine centrale » fondée par Blanqui. Le 25 février 1848, le régime de Louis- Philippe doit céder la place à un gouvernement provisoire qui proclame la République. Victor Pilhes soutient la politique des hommes du journal « La Réforme », porte-parole de l’aile radicale du Parti républicain. Il est nommé commissaire du gouvernement provisoire dans l’Ariège. Il exercera ses fonctions du 22 mars au 7 juin. Il se présente, sans succès, aux élections à l’Assemblée Constituante du 23 avril 1848.

Les élections du 10 décembre 1848 amènent au pouvoir le prince Louis-Napoléon Bonaparte. Victor Pilhes est élu représentant de l’Ariège aux élections législatives du 13 mai 1849. Les troupes françaises attaquent la République romaine et rétablissent le pouvoir temporel du pape. Cette intervention soulève de violentes réactions au sein de « la Montagne » (l’extrême gauche de l’assemblée). Le 11 juin 1849, Ledru-Rollin interpelle le gouvernement qui a violé l’article 5 de la Constitution déclarant que la République française n’emploie jamais la force contre la liberté d’un peuple. Un défilé pacifique de protestation est prévu pour le 13 juin 1849. Victor Pilhes est un des organisateurs de cette manifestation. Les ouvriers parisiens, durement marqués par l’effondrement dans le sang de la révolution en juin 1848, ne répondent pas à l’appel de Ledru-Rollin et la manifestation est un véritable fiasco.

Pilhes est arrêté et condamné par la Haute Cour de Versailles à la déportation. Sa peine sera commuée en détention. Il est enfermé à Doullens près de Belle-Ile.

En 1853, grâce à l’intervention de Proudhon, il est transféré à la prison de Sainte-Pélagie et il bénéficie d’une mesure de grâce le 25 février 1854.

Son opposition au Second Empire est toujours aussi vivace ; en Janvier 1856, la police signale qu’il fait du recrutement pour « La Marianne » [1], et puis s’écoule une longue période où l’on ignore son action dans la clandestinité.

En 1868, il collabore au journal républicain « La Démocratie » où Félix Pyat envoie souvent des articles.

Le 23 janvier 1869, dans ce journal, il recommande l’abstention au plébiscite qui aura lieu le 8 mai 1870 et qui est destiné à faire approuver par le peuple les réformes apportées dans la Constitution par l’Empereur depuis 1860. On retrouve la même volonté de s’opposer aux manœuvres démagogiques de Napoléon III dans le Manifeste antiplébiscitaire des sections parisiennes fédérées de l’Internationale de la chambre fédérale des sociétés ouvrières. En janvier 1870, Pilhes appartient avec Lefrançais, Rosselli-Mollet père, Brunereau, Briosme et quelques autres démocrates à la commission d’enquête sur les prétendues accointances de Vermorel avec le gouvernement. Ils refusent de juger cet écrivain dévoué à la République. Le 14 août 1870, il participe avec les Blanquistes à l’attaque de la caserne des pompiers de la Villette – opération hasardeuse et déconseillée par Blanqui. Elle ne pouvait se solder que par un échec. Le 3 septembre 1870, Victor Pilhes se trouve parmi les manifestants qui, à l’annonce du désastre de Sedan, se pressent aux grilles de l’Assemblée en clamant leur colère.

C’est le prélude à la proclamation de la République le 4 septembre 1870. Blanqui va créer un journal, « La Patrie en danger ». Pilhes sera un de ses collaborateurs.

BlanquiPatriote, il s’engage dans la Garde Nationale et sera élu commandant du XIIe bataillon. La cinquantaine passée, il a encore une belle prestance et fière allure quand il entraîne ses hommes à la bataille. Surnommé « le Bayard de la démocratie », il combat avec un grand courage les Prussiens à Champigny et à Choisy-le-Roi.

Le 18 mars 1871 va-t-il marquer l’avènement de la République démocratique et sociale qu’il a tant attendue ? Il manque un guide chevronné pour éclairer la route semée d’obstacles : Blanqui… Dans les premiers jours de Mars 1871, Blanqui malade et déprimé par la défaite de la France est allé se reposer chez son ami le docteur Lacambre à Loulié, près de Bretenoux, dans le Lot. Le 19 mars, Victor Pilhes et Granger, un fidèle de Blanqui, décident d’aller chercher « le vieux » dans sa retraite et de le ramener à Paris où sa présence est indispensable pour maîtriser la situation. Quand ils arrivent à Loulié, ils apprennent que Blanqui a été arrêté le 17 mars pour sa participation à la journée révolutionnaire du 31 octobre 1870. Il est emprisonné à Cahors et aucune visite n’est autorisée. La déception est cruelle. Pilhes rentre chez lui désemparé. Il est recherché par la police et se cache dans la montagne ariégeoise. Il se réfugie un temps en Espagne. Après le règne de l’ordre moral de Mac-Mahon et sous la présidence de Jules Grévy, il obtient un poste de régisseur au palais de l’Elysée, une fonction relativement tranquille après une vie si mouvementée. A la suite d’une hémorragie cérébrale, il est hospitalisé et ce vaillant combattant de la liberté meurt le 2 novembre 1880 (le 2 novembre 1879 selon le dictionnaire de Jean Maitron).

Marcel Cerf


[1La Marianne : société secrète républicaine des départements de l’Ouest. Son but était de renverser le gouvernement issu du coup d’Etat du 2 décembre 1851 et de proclamer la République.D’après « le Constitutionnel » du 17 décembre 1851, Marianne serait le mot de passe des sociétés secrètes républicaines qui devait être utilisé pour une insurrection générale prévue en 1852 (mais qui n’a pas eu lieu). En réalité, il y eut des « Marianne » avant 1851 puisque des paysans de l’Allier groupés dans la société secrète La Marianne des champs, manifestèrent le 14 juin 1849 après l’échauffourée parisienne du 13 juin.

Paschal Grousset le Communard et... Jules Verne

lundi 12 mars 2012 

Trois romans de Jules Verne ont pour origine le texte d’un autre écrivain, Paschal Grousset, ancien délégué aux Affaires étrangères de la Commune de Paris.

Paschal GroussetCondamné à la déportation dans une enceinte fortifiée en Nouvelle-Calédonie en septembre 1871, il s’évade de la presqu’île Ducos en 1874 avec cinq de ses camarades (Rochefort, Jourde, Pain, Ballière et Grantille), pour s’établir ensuite à Londres où il cherche à vivre de sa plume. Il prend alors contact avec l’éditeur Pierre-Jules Hetzel, qu’il avait déjà rencontré en 1869, grâce à son cousin Adrien Hébrard le directeur du journal « Le Temps ». Hébrard est originaire d’un petit village de Grisolles, dans le Tarn-et-Garonne, où Grousset a passé son enfance. Exilé à Londres, il propose à Hetzel, en 1875, un manuscrit intitulé « L’héritage de Langevol ».

Hetzel n’apprécie guère ce texte, mais lui achète néanmoins le manuscrit pour qu’il soit réécrit par un autre écrivain. Ainsi « L’héritage de Langevol » deviendra, par la plume de Jules Verne, « Les 500 millions de la Bégum » et sera édité en 1879.

Dans leur correspondance, Hetzel et Jules Verne en parlent à mots couverts sous le « nom de code » de « roman de l’abbé », l’abbé Gaston de Manas, vicaire à Notre-Dame-de-Lorette et lui aussi originaire du Tarn-et-Garonne, servant d’intermédiaire entre l’exilé et l’éditeur.

Un deuxième manuscrit subira le même sort. « Le diamant bleu », entrepris en 1880, deviendra « L’étoile du Sud » publié en 1884. Le troisième roman d’aventures réécrit par Jules Verne a un statut différent. Il se traduit par la double signature de Jules Verne et de André Laurie (pseudonyme de Paschal Grousset). Ce roman est publié hors du cycle des « Voyages extraordinaires ». Le manuscrit d’origine est peu retouché, et Hetzel finit par reconnaître la qualité de la plume de Grousset. Il publiera de nombreux romans d’aventure, d’imagination scientifique, et une série intitulée « La vie de collège dans tous les temps et tous les pays ». Paschal Grousset est aussi l’auteur de la première traduction en français du célèbre roman de Stevenson, « L’île au trésor ».

Sous le pseudonyme de Philippe Daryl, il publie chez le même éditeur une série intitulée « La vie partout ».

Aujourd’hui, les manuscrits originels des deux premiers textes « revisités » par Jules Verne à la demande de son éditeur ayant disparu, on ne peut que faire de prudentes approches sur son apport, grâce notamment à la correspondance qu’ils ont échangée. Cela pose encore aujourd’hui des difficultés quant à la prise en compte de ces textes pour l’étude des « Voyages extraordinaires ». L’intérêt de cette histoire éditoriale réside aussi dans le caractère croisé de l’inspiration des deux auteurs, dont les romans pré publiés dans le « Magasin d’éducation et de récréation ». Au fil de la correspondance qu’ils entretiennent chacun avec leur éditeur, ils évoquent d’ailleurs parfois la proximité de leurs travaux.

Leurs romans font l’objet de comptes rendus communs au moment des étrennes. André Laurie est parfois présenté comme le « disciple », le « cadet » ou le « rival » de Jules Verne. Grousset confie d’ailleurs à son éditeur, le 31 décembre 1879, avoir beaucoup appris de Verne. Qui sait si le travail de réécriture de Jules Verne n’a pas contribué à la naissance de l’écrivain André Laurie ?

Xavier Noël

Auteur d’un mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes à l’Université de Nantes (1981-1982