Joseph Charlemont, champion de boxe et hardi combattant de la Commune de Paris

mercredi 14 mars 2012 

Joseph CharlemontAu n°139 de la rue de Charonne, subsiste une pauvre masure inhabitée, vestige d’un autre siècle, épargnée (pour combien de temps encore ?) par les bulldozers des démolisseurs. Au second et dernier étage mansardé de cette humble construction, le futur champion de boxe Joseph Charlemont vécut seize années d’une dure jeunesse. [1]

En 1840, ses parents, pauvres paysans, chassés de leur maigre lopin de terre par la misère étaient partis pour la capitale dans l’espoir d’y trouver de meilleures conditions d’existence pour élever leurs nombreux enfants.

Joseph Pierre Charlemont est né à Lesdain (Nord) le 12 avril 1839. Il y restera peu de temps et c’est avant tout un gamin de Paris, qui a grandi dans le quartier de Charonne « comme ses parents n’étaient pas heureux, il fut élevé avec des pommes de terre et des torgnioles, c’est peut-être ce qui lui a donné un avant goût de la boxe » [2]. Il abandonne rapidement l’école pour exercer un métier et ne pas être une charge pour sa famille. Il raffole des spectacles du « Boulevard du crime » et quand il lui reste trois sous, il grimpe au paradis du « Petit Lazari » pour assister à quelque mélodrame émouvant. Mais l’atmosphère lugubre et confiné de l’atelier ne lui convient guère.

Il rêve de grands espaces, et en 1856, à 17 ans, il s’engage dans le 2ème régiment de zouaves caserné à Oran. Il devient un homme et ses qualités physiques se développent. Il commence à boxer. Après son retour à la vie civile, il ne trouve pas de situation qui lui convient, et en 1861, il rengage au 19ème bataillon de chasseurs à pied, caserne du Prince Eugène, place du Château d’eau. Il s’inscrit comme élève à la salle de boxe du célèbre Louis Vigneron, cité du Waux-hall. Charlemont fait de rapides progrès dans la boxe, la canne, le sabre et le bâton. Il participe à de nombreux combats. Il passe au 99ème régiment de ligne qui arrive du Mexique et tient garnison à Paris. Il est maintenant professeur et sa réputation s’affermit par ses brillantes victoires. Le 1er octobre 1869, après quatorze années de service, il rentre dans la vie civile et ouvre une salle d’armes, gymnase, boxe, dans le 5ème arrondissement : 41bis rue Gay Lussac. Il s’est marié et il a un fils. Il est acquis aux idées républicaines.

Le 19 juillet 1870, le gouvernement impérial déclare la guerre à la Prusse, le 2 septembre, défaite de Sedan, reddition de Napoléon III, le 4 septembre, la République est proclamée. Charlemont est élu lieutenant de la 6ème Compagnie du 119ème Bataillon de la Garde nationale (5ème légion). Après le 18 mars 1871, Charlemont est élu capitaine dans sa compagnie. Paul Pia, Commandant du 119ème Bataillon ayant été nommé, par la Commune, à la direction des chemins de fers, Charlemont va le remplacer à la tête du bataillon. Le 3 avril 1871, le 119ème Bataillon est envoyé à Châtillon, il arrive sur le plateau vers cinq heures du matin, les fédérés sont accueillis par une pluie d’obus. Charlemont fait abriter ses hommes dans les tranchées laissées par les Prussiens. Aidé par plusieurs courageuses cantinières qui donnent l’exemple avec le plus grand dévouement, notre vaillant champion rétablit l’ordre dans les rangs des combattants. Le 16 avril, Charlemont reçoit l’ordre de se porter sur Asnières avec son bataillon pour se mettre à la disposition du Général Dombrowski. Le 119ème doit surveiller la rive droite de la Seine, depuis le pont d’Asnières jusqu’au pont Bineau et protéger les wagons blindés. Le 30 avril, le bataillon est envoyé à Issy, le fort venant d’être momentanément évacué. Il occupe le lycée pendant deux jours et ensuite le couvent des oiseaux, puis le séminaire où il subit une fusillade intense. Le 8 mai, le fort d’Issy n’est plus tenable et doit être abandonné, le couvent est investi. Des éléments du 110ème de ligne font semblant de se rendre, Charlemont déjoue la manœuvre.

Le 9 mai, au petit jour, c’est le retour sur Paris. Après le fort d’Issy, les forts de Vanves et de Montrouge doivent être évacués. Les Versaillais s’avancent de plus en plus près des remparts de la capitale. Charlemont estime que la situation eût pu changer si la Commune avait eu plus de généraux tels que Dombrowski et Wroblewski. Dimanche 21 mai, les Versaillais pénètrent dans Paris. Le Commandant Charlemont est chargé de défendre une ligne s’étendant depuis la rue Monsieur le Prince jusqu’à l’Observatoire, couvrant ainsi le Luxembourg et le boulevard Montparnasse.

Sa défense se combine avec celle du colonel Lisbonne qui commande le quartier de la gare Montparnasse, les rue Notre Dame des champs, de Rennes et Saint-Sulpice. Maxime Lisbonne dirige en personne les barricades des rues Notre Dame des Champs, Bréa et Vavin. Charlemont et son bataillon renforcent cette position stratégique importante. « Là, nous avons pu constater le courage et le sang-froid imperturbable de Lisbonne, donnant des ordres avec le plus grand calme, quoiqu’à découvert sous le feu de l’ennemi, communiquant aux siens l’exemple de la plus grande bravoure et le plus grand dévouement ». id.

Le 24 mai, Charlemont qui depuis le 21 ne s’est pas couché, va prendre un peu de repos chez lui, rue Gay-Lussac. L’explosion de la poudrière du Luxembourg ébranle sa maison. Il veut rejoindre les barricades tenues par son bataillon mais au coin de la rue Gay-Lussac et de la rue St. Jacques, il aperçoit les chasseurs à pied versaillais qui viennent de fusiller Rigault. Il rebrousse chemin, le quartier est cerné. Sur la place du Panthéon, on exécute en bloc plus de 200 gardes nationaux. Il ne lui reste qu’une seule issue : le retour à son domicile ; mais c’est beaucoup trop risqué, les versaillais commencent à perquisitionner dans sa rue.

Il va cependant trouver un refuge dans le voisinage chez un bon républicain, Monsieur Barlet, président des instituteurs du département de la Seine. Madame Charlemont et son fils sont interrogés, ils ne savent rien. Ils seront pourtant arrêtés mais, heureusement, bientôt relâchés grâce à l’intervention de Monsieur Barlet.

Le 30 mai, Charlemont quitte son refuge du 17 de la rue des Ursulines. Il est hébergé par d’autres amis. Muni du passeport d’un camarade, Lionel Rabu, il réussit à passer en Belgique, le 2 juin 1871, il est à Bruxelles. Il est engagé comme boxeur pour la kermesse. Celle-ci terminée, il ne trouve plus d’autres engagements, il est encore très peu connu à Bruxelles. Il souffre de la faim, de la misère. Malgré tous les dangers, il décide de revenir à Paris.

Son ami Rabu veut installer une fabrique d’huile et de savon à la Havane, il pourra employer Charlemont. Ils vont passer par l’Espagne, mais arrivés à Santander, ils apprennent que la révolution a éclaté à Cuba.

Après un arrêt d’un mois à Bordeaux, les deux voyageurs rentrent à Paris. Caché dans une petite chambre à Ménilmontant, Charlemont aide sa femme à fabriquer des fouets nattés qui leur rapportent une vingtaine de francs par semaine. Un jour, place du Château d’eau, il s’aperçoit qu’il est suivi par des policiers en civil. Il réussit, très habilement, à semer ses poursuivants. Le 24 septembre 1872, le 20ème conseil de guerre condamne Joseph Charlemont, par contumace, à la déportation en enceinte fortifiée. La situation devient dangereuse.

Pour la seconde fois, Charlemont reprend le chemin de Bruxelles. Avec sa femme et son fils, ils arrivent en Belgique le 5 mai 1872. Il ouvre une salle d’armes où il enseigne l’escrime, la boxe et la gymnastique. Une bonne partie de sa clientèle est constituée par les étudiants de l’Université de Bruxelles et l’affaire marche bien. Cependant, il reçoit un ordre d’expulsion de la sûreté publique belge. Il est accusé d’avoir fait sauter la poudrière du Luxembourg et d’avoir commandé en chef au fort d’Issy. Une intervention de l’Ambassadeur de France apporte un démenti aux accusations et l’ordre d’expulsion est annulé. Sa renommée de professeur de boxe s’étend dans toute la Belgique. Il prend part à de nombreux combats et épreuves sportives. Avec son fils, il a fondé la société des boxeurs français.

Il est amnistié en 1879 et souhaite alors revenir en France. Le 10 mai 1879, il donne une grande séance d’adieu à Bruxelles. Toute la presse belge salue son départ et retrace sa carrière de boxeur avec enthousiasme.

A Paris et en province, il participera encore à plusieurs combats de boxe française et anglaise. La perfection de sa technique et la qualité de son enseignement lui assurent un grand succès. Son livre historique et biographique, publié en 1899, démontre qu’il est aussi resté fidèle à l’idéal des Communards.

Marcel Cerf


[1« Phénix de la boxe française et héros de la Commune » tel était Joseph Charlemont pour le journaliste Claude Dubois. Il y a quelques années, il souhaitait que soit apposée une plaque sur la maison habitée par Charlemont de 1840 à 1856, 139 rue de Charonne.

[2J. Charlemont – La boxe française – Académie de boxe – Paris 1899

Léo Fränkel, toujours d’actualité

mardi 13 mars 2012 

Léo FränkelLa biographie de Léo Fränkel ayant fait l’objet d’une brochure [1], notre regard portera sur les fondements de son action au sein de la Commune : l’application des doctrines de l’économie politique qu’il possède étonnamment, ses convictions politiques.

Rosa LuxembourgRosa Luxemburg, appelée par Camélinat "la petite fille de la Commune", définit l’économie politique comme "la science qui nous explique l’essence de l’économie d’un peuple, c’est-à-dire les lois selon lesquelles un peuple, par son travail, crée sa richesse, l’augmente, la répartit, la consomme et la crée à nouveau" [2] ; cette science évolue dans le temps [3] [4]. Le mercantilisme de Colbert où les métaux précieux constituent la richesse des Etats ; la physiocratie de Quesnay considère l’agriculture comme la seule source de richesse. La liberté du travail et des échanges, dogme fondateur du libéralisme, prônée par Turgot, prétend que les maux créés par la liberté sont guéris par les bienfaits qu’elle amène ; Smith et Ricardo placent la source des richesses dans le travail. Cabet, Saint-Simon, Owen, Fourier s’insurgent contre la dissymétrie sociale créée par le capital, unique propriétaire des moyens de production ; le mutuellisme de Proudhon, le socialisme scientifique de Marx donnent naissance à une économie politique nouvelle et révolutionnaire énonçant les règles de la production et de la distribution des biens à travers les différents éléments du corps social.

Fränkel est internationaliste. En militant dans la section française de l’Internationale, il a le souci de conférer à cette organisation un rôle moteur dans l’élaboration des réformes. Il déclare : "L’union des prolétaires de tous les pays est accomplie, aucune force ne peut les diviser". Fränkel est socialiste : de ses relations avec Marx, il déduit "Si nous pouvions amener un changement radical des rapports sociaux, la Révolution du 18 mars serait la plus féconde des révolutions". Il proclame : "Nous ne devons pas oublier que la Révolution du 18 mars a été faite exclusivement par la classe ouvrière. Si nous ne faisons rien pour cette classe, nous qui avons pour principe l’égalité sociale, je ne vois pas la raison d’être de la Commune". Ce postulat guide Léo Fränkel tout le long de son action.

Le 26 mars 1871, il est élu membre de la Commune et le 29 mars, membre de la commission du Travail, Industrie et Echange. En faisant d’un hongrois, son ministre du Travail, la Commune de Paris demeure en avance sur notre époque où l’on assiste au réveil des nationalismes exacerbés et des conflits ethniques et religieux.

Le programme de la commission du Travail, Industrie, Echange, porte sur : les réformes des services publics, les rapports des travailleurs avec les patrons, la révision du Code du commerce, l’éducation professionnelle avec une pédagogie nouvelle basée sur la méthode expérimentale et scientifique [5], les voies conduisant à la révolution sociale. Pour cela, la commission est confiée à des socialistes, fédéralistes, pour la plupart ouvriers et membres de l’Internationale, et dirigée par Fränkel. Le substantif, Industrie, dans l’intitulé de la commission montre que celle-ci prend en compte l’importance de l’industrie en tant que moteur de l’économie. La Commune donne aux questions économiques et sociales une place importante.

Affiche de la CommuneLa commission s’appuie sur des principes démocratiques exigeant que les citoyens soient appelés à régler eux-mêmes leurs intérêts, pour que les décrets soient l’expression des intérêts professionnels. Varlin précise : "c’est par l’organisation démocratique de la production et du travail que l’on parviendra à la réforme sociale". Une telle organisation implique : les producteurs choisissent les modes de fonctionnement ; ils se forment en corporations, l’effet d’échelle réduit les coûts et ouvre plus de débouchés ; les corporations se transforment en coopératives ou associations ouvrières de production, qui se fédèrent et mettent en œuvre la nouvelle organisation du travail.

C’est dans cette perspective révolutionnaire que se situe le décret du 16 avril 1871 concernant les ateliers abandonnés et devant être exploités par les coopératives des ouvriers qui y sont employés. Ce décret est l’œuvre maîtresse de la commission du Travail, Industrie et Echange, décret, à caractère socialiste, qui jette les prémices d’une transformation sociale, d’une réflexion politique touchant aux fondements de la société et à la refonte de l’appropriation des moyens de production. L’expérience reste à son stade initial, faute de temps, quelques dizaines d’ateliers sont confisquées. Avec des démarches voisines, sous la direction d’Elisabeth Dmitrieff, les Chambres syndicales et fédérales des travailleuses unies des branches : vêtement, blanchisserie... munitions organisent la production.

Elisabeth DmitrieffDepuis le début du XIXe siècle, apparaissent des déséquilibres économiques traduisant un écart entre le niveau de production et celui de la demande solvable. Leur multiplication, la persistance du chômage de masse posent problème. Les uns donnent aux crises des causes d’ordre naturel, les mauvaises récoltes sont la source du déséquilibre. J.-B. Say, maître de la doctrine libre-échangiste énonce que la demande des uns correspondra à l’offre des autres, les faits ne lui donnent pas raison. Les socialistes rendent le capitalisme responsable : les dissymétries sociales, dues à la propriété privée, empêchent une répartition équitable des biens et détruisent l’équilibre entre la consommation et la production, les pauvres n’ayant pas le pouvoir d’acheter ce qu’ils produisent, c’est là qu’apparaît la nature contradictoire du capitalisme. Devant l’enrayage des mécanismes économiques, l’homme se demande ce qu’il doit faire. N’y a-t-il pas d’autres voies que l’automatisme économique (libéralisme) opposée à celle de l’économie dirigée (dirigisme) ?

De longue date et depuis la reconnaissance des syndicats en 1884 et 1920, les ouvriers se groupent : soit en syndicats pour défendre leurs revendications, soit en coopératives de production en vue de se gérer eux-mêmes ; ils n’ont pas réussi dans cette voie. Les syndicats font naître une législation à caractère collectif, comme la convention collective du travail rendue obligatoire en 1936. Plus tard, les avancées syndicales permettent d’être informé des restructurations, des licenciements. En 1968, quelques velléités de participation aux choix de gestion voient le jour, mais sont découragées par les dirigeants. Aujourd’hui, les stratégies de gestion avec leurs retombées sur l’emploi restent sous la férule du capital. Le droit boursier l’emporte sur les droits des travailleurs. Le politique, face aux bouleversements de l’économie, ne propose plus de solutions innovantes. Le Medef (6) avance son projet de "rénovation sociale" néo-libéral, les travailleurs doivent accepter les réformes des retraites, des impôts, du service public, de l’assurance-chômage, de la réglementation du travail, de la Sécurité sociale.... le gouvernement met en œuvre.

Les bouleversements de l’économie impliquent des réformes différentes de celles obéissant à la dictature des marchés financiers. Les nouvelles technologies font surgir des besoins considérables d’emplois. La révolution informationnelle conduit à de nouvelles règles de maîtrise du marché du travail (rapports des hommes avec les moyens de travail). Le partage de la valeur ajoutée demeure une question fondamentale dans une perspective de transformation sociale. Aux critères de rentabilité financière proposons ceux concernant l’efficacité des capitaux. Il faut créer des systèmes démocratiques de pouvoir faisant émerger une nouvelle citoyenneté. N’y a-t-il pas lieu d’intervenir sur la stratégie des entreprises ? Et dans l’esprit de la Commune, bâtissons la démocratie sociale. [6]

Bientôt, nous commémorerons le 18 mars, nous appelons ceux qui veulent transformer la société en tenant compte des enseignements de la Commune à réfléchir aux actions à mener au moment : où la loi des 35 heures, qui a limité les licenciements et créé des emplois, est mise à mal ; où 600 000 allocataires vont être exclus du régime d’assurance-chômage… Certes, nous ne sommes plus en 1871 : usines, écoles, villes ont évolué, mais les idées, les principes, la dialectique restent d’actualité. Ce serait rendre un bel hommage à Léo Fränkel, décédé le 29 mars 1896, qui mentionne dans son testament : "La seule distinction que je demande c’est d’envelopper mon corps dans un drapeau rouge ; le drapeau du prolétariat international, pour l’émancipation duquel j’ai donné la meilleure part de ma vie, et pour laquelle j’ai toujours été prêt à la sacrifier".

B.Eslinger


[1Amis de la Commune : Léo Frankel "Le premier ministre du Travail du premier gouvernement ouvrier".

[2Rosa Luxemburg : Introduction à l’économie politique, Editions Anthropos 1970.

[3Ibarrola et Pasquarelli : Nouveau dictionnaire économique et social, Editions sociales.

[4Larousse : Grand Mémento Larousse Tome I, pages : 630 à 637.

[5Charles Rihs : La Commune de Paris, sa structure et ses doctrines, pages 133 et 134, Edition Seuil.

[6Amis de la Commune : Bulletin N° 19.

Louise Michel dessinatrice...

mardi 13 mars 2012 

Louise MichelJusqu’à maintenant n’étaient parus de Louise Michel que quelques paysages dans « Légendes et chants de geste canaques », réalisés en déportation entre le 10 décembre 1873 et le 14 juillet 1880. Avant d’arriver en Nouvelle-Calédonie, elle avait pris la précaution de dessiner la frégate Virginie qui les transportait et sans doute bien d’autres choses encore qui sont probablement perdues. Dans ce dessin la Virginie est un beau voilier trois mâts vu depuis le port, de profil, bien sagement posé sur les flots. Cette mise en page est loin du lyrisme et probablement des émotions contenues dans les poèmes qu’elle échangea avec Henri Rochefort enfermé pendant le voyage dans une autre partie du bateau :

« Que l’éclair brille sur nos têtes,

Navire, en avant ! En avant !

…Traversons l’abîme béant. »

Les paysages accompagnant les chants de geste parus en 1900 et réédités en 1988 sont très précis avec un souci documentaire renforcé par les légendes : « Nouméa, du côté du cimetière », « La ville de Numbo et l’île Nou », « Un coin de la grande terre en face de la baie de Tendu », « Menhirs volcaniques sous la forêt ouest, en face l’île Nou »…

Dans plusieurs de ces paysages maritimes, elle a dessiné un ou plusieurs bateaux à trois mâts, à deux mâts, sans oublier un voilier indigène. La déportée, numéro d’écrou 2182, rêvait sans doute de retour. Ses écrits accompagnent les dessins « l’horizon se frangeait de noir et des nuages rouges y voguaient sur le noir »… « l’eau des nuages et l’eau de mer se confondent, plus haut que les plus grands arbres dont les blancs font leurs mâts, les voilà comme des montagnes de nuit » (dans « Takata Bohendiou » et « La Légende des cyclones »). On pourrait supposer qu’en exil Louise Michel avait particulièrement le temps de dessiner mais un beau fusain venant de la collection Christian Bernadec prouve qu’elle a eu une pratique régulière en dehors du temps de la déportation. Légendé avec précision « La famille Pouffart : son Altesse le prince Polonais avec les vêtements de l’interne de la Maison de la Santé », il met en scène un personnage cheveux au vent marchant à grands pas, de profil, dans une sombre forêt. Tout comme les paysages illustrant les légendes canaques, ce dessin se rapporte à un texte, une nouvelle inédite, « La famille Pouffart » dont le manuscrit se trouve avec bien d’autres d’ailleurs, non datés, non encore étudiés, à l’Institut d’Histoire Sociale d’Amsterdam. Il s’y trouve aussi sans doute d’autres dessins.

Malgré la différence des sujets et même des intentions de Louise Michel, un style personnel se dégage. Dans les paysages de Nouvelle-Calédonie, le souci de vérité allié au souci d’information l’entraîne à choisir des points de vue élevés donnant des vues plongeantes voire même des sortes de cartes géographiques comme vues à vol d’oiseau (la ville de Numbo depuis les hauteurs de Tendu). Elle aboutit même à une perspective à la chinoise superposant les plans comme dans « Nouméa du côté du cimetière ». Cette liberté de représentation s’accompagne d’une dramatisation due à une utilisation contrastée du noir et du blanc avec un ciel souvent très dense comme celui qu’elle décrit dans ses textes. Dans le paysage des « menhirs » volcaniques, le dessin des pierres naturelles aux formes déchiquetées touche au fantastique, d’autant plus que le ciel nocturne et la lune ajoutent leur part de mystère. En ce sens Louise Michel est bien une romantique qui a dû lire « le dernier des Abencérages » de Chateaubriand et toute l’œuvre de Victor Hugo avec qui elle échangeait du courrier et dont elle connaissait les dessins. On peut voir dans le personnage en marche du prince Polonais un symbole de l’émancipation humaine. Quand Louise Michel s’exprime, elle ne s’embarrasse pas des canons académiques, elle garde intacte son émotion et se donne les moyens plastiques de la communiquer. Un peu plus tard, Gauguin, dans d’autres îles portera cette audace au niveau du manifeste artistique.

On le sait, Louise Michel condamnée aux travaux forcés saura aménager sa peine et n’a pas hésité avec son amie Nathalie Le Mel, relieuse de son métier et grande figure elle aussi de la Commune de Paris, à tenir tête au gouverneur Gauthier de la Richerie. Elle avait réussi à vivre relativement libre dans une case avec de nombreux animaux qui la suivaient lorsqu’elle sortait. Elle y vivait « ensauvagée », l’adjectif est d’elle, adoptée par les Canaques et apprenant leurs langues en même temps qu’elle leur apprenait la sienne. Sa révolte devant la colonisation était telle qu’elle dit « nous » en parlant d’eux et s’adresse à ses compatriotes français en disant « votre pays ». Lorsqu’elle ouvre une école pour les Canaques dans une cabane, l’administration la lui fait fermer. Elle continuera en brousse dans les grottes. Le 10 juillet 1878 quand éclate la révolte canaque, Louise Michel leur enseigne la guérilla et comment isoler les postes en coupant les lignes télégraphiques. L’année d’après, le 16 juin 1880 elle est enfin nommée institutrice à Nouméa. Elle enseigne auprès des déportés puis comme professeur de dessin et de musique dans des écoles de filles. Elle n’y restera pas longtemps puisque le 14 juillet les déportés sont graciés. Dans « Aptitudes des Canaques », elle décrit ce que devait être la technique utilisée dans ses cours : « Après avoir bien regardé le modèle du tableau (estompé avec le doigt, de manière à ce que le dessin à la craie blanche forme relief sur la planche noire) ils sculptent fort bien une copie assez juste en relief sur une planche de bois aussi facilement qu’ils ont tracé le trait sur une ardoise ». Il s’agit donc bien de gravure sur bois préparée à la craie ce qui expliquerait certains mystères techniques sur les « dessins » comme par exemple la signature en blanc sur fond noir. Par ailleurs un dessin bien contrasté est facilement transposable en gravure. Gauguin aussi pratiquait cette technique en Polynésie et faisait beaucoup de monotypes. L’examen des œuvres originales devrait apporter des éclaircissements. Institutrice, nouvelliste, femme politique, dessinatrice, Louise Michel avait quelque chose du prince Polonais de son dessin de fusain. Novatrice et rebelle dans l’âme, elle était contre tout enfermement y compris psychiatrique. Ne pouvant la dompter malgré les séjours à répétition en prison, l’administrateur de la Troisième République a tenté de la faire passer pour folle, et comme son personnage elle n’a trouvé que la fuite à Londres de 1890 à1895 pour ne pas être internée. C’est peut-être pour ses élèves de l’école française qu’elle écrivit « La famille Pouffart » et en fit cette illustration bien sentie.

Une étude détaillée du fonds d’Amsterdam permettrait de mettre en lumière cette face inconnue de celle que Verlaine trouvait « très bien ».

Eugénie Dubreuil

La mort de Rossel

mardi 13 mars 2012 

RosselNotre ami Léopold Cabanau qui est un chercheur chevronné nous a fait parvenir un curieux article de « L’Intermédiaire des chercheurs et curieux », du 20 novembre 1901, concernant la mort de Rossel.

C’est un récit abracadabrant d’un nommé Eymard qui serait un camarade de régiment de Rossel. Quel était le but poursuivi par l’auteur de cet écrit diffamatoire ? :

- persuader le lecteur que le souvenir laissé par Rossel pouvait être réductible à une défaillance devant la mort (justifiée hypocritement par des disculpations doucereuses).

Il faut reconnaître que « le lieutenant Eymard » a fait preuve d’une certaine habileté littéraire à échafauder une intrigue macabre embrumée dans l’atmosphère maléfique des romans gothiques de Mary Shelley ou de Monk Lewis.

Pourquoi ce mythomane pervers a-t-il attendu trente ans avant de nous révéler cette rocambolesque affabulation ? Quelles qu’en soient les raisons, voici donc le texte paru dans « L’Intermédiaire des chercheurs et curieux » qui nous est rapporté par un intermédiaire signant Y (toujours cette manie du mystère) :

« L’officier qui se trouvait au poteau chargé des lugubres apprêts était le lieutenant Eymard.

Cet officier a fait en 1895, le récit suivant :

"J’ai été seul à posséder un secret, que je n’ai plus de raison pour garder,

J’avais connu Rossel à Metz. J’étais de ceux qui protestèrent avec lui contre la conduite de Bazaine. Après la capitulation, je fus enfermé à Coblentz, d’où je m’évadai. Je n’eus de ses nouvelles que beaucoup plus tard, dans le courant du mois d’août, après la Commune.

J’étais attaché au service central de la justice militaire, quand Rossel passa au conseil de guerre. Je l’ai visité souvent dans son cachot, jamais il n’a laissé échapper une parole de colère contre ceux qui l’avaient condamné.

Le 27 novembre, à dix heures du matin, le général Appert, chef de la justice militaire, nous annonça que le lendemain Rossel serait exécuté en même temps que Ferré, membre de la Commune, et Bourgeois. La terrible nouvelle me causa une émotion indescriptible : Je n’eus plus qu’une pensée : voir Rossel à tout prix.

Un vieux sous-officier décoré, un ami personnel, qui avait la surveillance des cellules du sous-sol, parmi lesquelles était celle où était enfermé Rossel, me laissa passer, à cause de mes fonctions d’officier de détail, et j’annonçai à Rossel, qu’il serait fusillé le lendemain.

- Oh ! mon ami, me dit-il alors, en prenant mes mains dans les siennes, je ne crains pas la mort, je l’appelle même de tous mes vœux ; elle sera pour moi la délivrance ! Mais je vous avoue qu’il m’est cruel de la recevoir d’un peloton composé de ces soldats du génie que j’ai commandés. Tâchez de savoir de quels éléments il sera composé, et si c’est le génie qui doit les fournir, oh ! je vous en supplie, par grâce, arrangez-vous de façon que je ne sois pas en état de les reconnaître. Coûte que coûte, procurez-moi un stupéfiant qui m’empêche de voir d’anciens compagnons d’armes tirer sur moi !

En quittant Rossel, je m’enquis de la composition du peloton et j’appris de la bouche même du commandant d’état-major Grosjean que c’était bien le génie, en effet, qui devait le fournir.

Je me mis aussitôt en campagne pour satisfaire au désir de Rossel. Je me croyais tenu d’exécuter ce vœu suprême d’un mourant. Je me rappelai l’adresse d’une sage-femme de la rue Notre-Dame à Versailles, morte aujourd’hui, à laquelle j’avais eu l’occasion de rendre quelques légers services. Je m’ouvris entièrement à elle. Elle m’écouta attentivement, rédigea une ordonnance et me dit : « Courez vite, chez tel pharmacien, rue Hoche, près d’ici, la potion qu’il composera d’après cette ordonnance agira très vite ; prise à moitié, elle amènera l’effet que vous attendez au bout de vingt-cinq minutes ; bue tout entière, elle agira en dix minutes ».

Le pharmacien chez lequel je me rendis confirma ces paroles et me remit une petite fiole, grosse comme le pouce à peu près, contenant un liquide foncé. Grâce à la permission que m’avais donnée le colonel Paillard, d’accompagner les personnes qui iraient prendre Rossel dans sa cellule, je fus à la prison le lendemain 28, dès six heures du matin. Le pasteur Passa s’entretenait à ce moment avec le condamné.

Tout à coup la porte de la cellule s’ouvre, Rossel en sort. Malgré la présence de quelques officiers, des greffiers, de M. Clément, commissaire de police, représentant le préfet de police à l’état-major de la police militaire, je parvins à m’approcher de Rossel, à lui serrer la main et à lui passer la fiole.

Il faisait très sombre dans les couloirs de la prison : quelques lanternes portées par des gardiens répandaient seules une clarté douteuse sur le sinistre cortège. Je fis de mon corps un paravent à la lanterne du gardien qui marchait à côté du condamné, celui-ci avala rapidement, sans être vu, le contenu de sa fiole.

Lorsqu’il voulu me la rendre, je tremblais si fort que je la laissai tomber ; heureusement le bruit fut léger et personne ne l’entendit au milieu du mouvement général.

Un merci prononcé a voix basse arriva jusqu’à moi, ce fut ma récompense.

Immédiatement, j’abandonnai le cortège et courant aux écuries, j’enfourchai un cheval et j’arrivai au champ d’exécution, cinq minutes avant les fourgons : lorsque les condamnés en descendirent, j’eus la satisfaction de constater que mon breuvage avait rempli son office. On peut dire que Rossel n’assista pas à ce qui se passait.

Voilà le secret de la prétendue défaillance de Rossel".

M. Eymard a fait cette déclaration publiquement il y a six ans, alors que l’on accusait Rossel d’une suprême défaillance.

Si le rappel de cette déclaration tombe sous les yeux de M. Eymard, dont je désirerais connaître l’adresse, il pourra reconnaître les termes mêmes de son récit, et à nouveau les confirmer. Y.  »

Edith Thomas, dans sa biographie de Rossel [1] a relevé cette tentative pour salir la mémoire du délégué à la guerre de la Commune, page 471, note 53 : « A.B. mairie de Versailles, Versailles 28 novembre et A.G. célébrités, acte de décès de Rossel. Il a paru dans l’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1901, n°921-923, un récit auquel il est impossible d’attribuer aucune valeur. Rossel aurait reçu d’un certain lieutenant Eymard un stupéfiant et c’est « drogué » que Rossel aurait été conduit à Satory ».

Sans polémiquer sur les invraisemblances flagrantes énoncées par « le lieutenant Eymard », il suffit de leur opposer les termes du rapport du commissaire central de la police versaillaise au maire de la ville pour démolir le scénario du faussaire. Ce fonctionnaire a assisté le 28 novembre 1871 à l’exécution de Ferré, Bourgeois et Rossel :

Rossel Ferré Bourgeois

Quoique le bruit de cette triple exécution ait éait répandu, la population est presque restée indifférente au tragique événement qui allait se passer, et c’est à peine si quelques curieux ont cherché à assister à cette lugubre cérémonie.

C’est à 5 heures ce matin que les condamnés ont été prévenus que l’heure fatale arrivait pour eux et à 7 h heures le funèbre cortège sortait de la prison et a suivi, précédé d’un peloton de cuirassiers et escorté de la Gendarmerie à cheval, la rue St Pierre, l’avenue de Paris, l’Avenue de la Nairie, l’avenue de Sceau et l’avenue du Camp.

Les trois condamnés étaient dans une voiture des transports militaires dans laquelle avait pris place Mr PASSAT, pasteur protestant et Mr l’Abbé FOLLET, aumônier des prisons.

Arrivés à 7 heures 20 minutes sur le plateau Satory où se trouvaient réunis le ... Régiment du Génie et des Détachements des différents corps de l’armée de Versailles, R0SSEL est descendu le premier et s’est immédiatement dirigé, accompagné de Monsieur le Pasteur protestant, vers le lieu de l’exécution et s’est placé au piquet qui lui était destiné et en face duquel se trouvait le peloton d’exécution, BOURGEOIS est venu ensuite assisté de Mr l’Abbé FOLLET, puis FERRE seul entre deux gendarmes.

Ils étaient à peine placés qu’un roulement de tambour s’est fait entendre et, quelques secondes après, les feux des trois pelotons d’exécution annonçaient que justice était faite.

ROSSEL est tombé le premier, la mort a été instantanée ; 7 balles dont deux avaient traversé le cœur, l’avaient atteint en pleine poitrine - B0URGEOIS et FERRE avaient été moins bien visés ; trois balles seulement, dont les blessures n’étaient pas mortelles, les avaient frappés l’un et l’autre et ils ont dû rece­voir le coup de grâce pour amener la mort. La contenance de ces trois malheureux a été digne ; il n’ont pas eu un mutant de faiblesse.

ROSSEL surtout a été d’une convenance qui a fait l’admiration, si on peut se servir de cette expression des témoins les plus rapprochés au moment de l’exécution.

Tous les trois s’étaient d’abord refusés à avoir les yeux bandés, mais sur l’observation qui leur a été faite ROSSEL et BOURGEOIS ont accepté le bandeau. Seul FERRE auprès duquel on n’a pas pu revenir assez tôt, a été frappé sans avoir les yeux couvert. D’un bandeau.

Avant de recevoir le feu du peloton du Génie qui avait la pénible mission de le fusiller, ROSSEL a exprimé le désir de faire des adieux à un de ses camarades, Capi­taine du Génie, qui avait été un de ses Juges au Conseil de Guerre - Cet officier n’ayant pu se rendre auprès de lui, ROSSEL a ajouté : "dites-lui bien qu’il n’a fait que son devoir en me condamnant et que je regrette de ne pouvoir lui serrer la main avant de mourir"

Après le défilé des troupes, j’ai fait placer dans les cercueils les trois corps qui ont été immédiatement transportés au Cimetière St Louis où ils ont été inhumés chacun dans une fosse séparée.

Pendant mon absence, Monsieur ROSSEL père était venu à mon bureau réclamer le corps de son fils et a obtenu depuis l’autorisation de le faire transporter à l’Hôpital militaire pour être embaumé et de le conduire à NISMES.

Le Commissaire Central

signé : illisible."

Il nous a paru intéressant de confronter ces deux versions de la mort de Rossel pour que le lecteur puisse se forger une opinion après examen des textes présentés.

Certes, les rapports de police ne sont pas toujours d’une parfaite objectivité ; mais, dans ce cas très particulier, les comptes-rendus de la presse gouvernementale et de la presse d’opposition ne sont pas en contradiction avec ceux de la police.

Marcel Cerf


[1Rossel, NRF, Paris, 1967.

L’assassinat infâme de Jean-Baptiste Millière...

lundi 12 mars 2012 

L’ex-maire de Paris, Jean Tibéri, n’en finit pas de remâcher ses regrets pour son trône perdu et pour cela est prêt à tout dire et n’importe quoi pour s’y asseoir de nouveau. Il avait déjà eu l’occasion de manifester sa mauvaise foi en affirmant, sous les huées du public, les qualités républicaines d’Adolphe Thiers, lors de l’inauguration de la Place de la Commune en 2000. Il a encore perdu l’occasion de se taire lors de l’inauguration de la Place Maurice Audin, ce jeune physicien, torturé à mort par des officiers français durant la guerre d’Algérie dont le corps n’a jamais été retrouvé. En effet, Tibéri, dont la délicatesse n’a jamais été le péché mignon, a déploré que ce soit « son » arrondissement qui en ait hérité. L’ami Raoul Dubois avait à l’époque stigmatisé son attitude qui se borna le plus souvent à n’honorer que les proches de sa coterie. Or, il s’en est passé de belles dans son arrondissement, combien de cadavres furent dénombrés durant la Semaine sanglante ? A-t-il déjà entendu parler du docteur Tony Moilin ? Nous lui livrons aussi Millière. Y a-t-il là une réparation à faire en mairie du Ve, au Panthéon, par l’apposition d’une plaque ? Est-ce trop lui demander ? Pouvons-nous compter également sur l’aide des conseillers de gauche ? L’avenir nous le dira.

MillièreNé en 1817, fils d’un ouvrier tonnelier, Millière s’oriente vers la profession de son père avant d’entreprendre des études de droit à Dijon. Devenu avocat, en 1841, il s’éveille au socialisme par la lecture des ouvrages d’Étienne Cabet. En 1848, il est secrétaire du club de la Révolution animé par Armand Barbès. Il gagne Clermont-Ferrand en mars 1849 et dirige le journal « L’Éclaireur républicain », auquel il donne une tonalité franchement socialiste. Entre autres réformes, il réclame la gratuité de l’instruction. Le 6 avril 1849, sa feuille est saisie. Il fonde alors « Le Prolétaire, journal du paysan et de l’ouvrier » Il y prêche un socialisme anticlérical et intransigeant, prend énergiquement la défense du prolétariat et vitupère les modérés et la société de l’époque. Parallèlement, il s’efforce d’organiser des associations ouvrières, patronne celle des ouvriers tailleurs de Clermont et tente, sans succès, d’ouvrir un cours gratuit de droit constitutionnel. Le 18 avril 1850, après seulement vingt numéros, son hebdomadaire est supprimé et Millière poursuivi pour excitation à la haine. Il doit s’enfuir de Clermont-Ferrand.

Après le coup d’État du 2 Décembre, il est contraint à l’exil et ne revient en Côte-d’Or qu’après l’amnistie de 1859. Très vite, il s’installe à Paris où il devient chef du contentieux d’une grande compagnie d’assurances, le Soleil. Quoique estimé pour ses compétences juridiques et financières, il en est licencié en 1868 en raison de ses opinions socialistes. La fin de la décennie marque un tournant à la fois dans son existence et dans sa carrière de journaliste. Par sa participation à « La Marseillaise » de Rochefort, quotidien dont il est le directeur-gérant, Millière s’impose comme l’un des coryphées de l’opposition révolutionnaire au Second Empire Il y prône un socialisme qui ne soit pas fondé sur une quelconque commisération pour les ouvriers mais bel et bien sur une démarche et une méthode scientifiques. Il y développe une pensée politique qui ne dissocie pas la République du socialisme. Suite à l’assassinat de Victor Noir, il est arrêté le 8 février 1870 dans les bureaux de « La Marseillaise » et détenu à Mazas jusqu’au 16 mai.

Durant le Siège, il déploie toute son énergie pour le salut de la patrie et de la République. Sa notoriété lui vaut d’être élu chef du 208e bataillon. Le 31 octobre, il est de ceux qui s’emparent – pour quelques heures – de l’Hôtel-de-Ville afin d’évincer le gouvernement de la Défense nationale. Le 5 novembre, le XXe arrondissement le nomme conseiller municipal. Le 8 février 1871, jour de sa propre élection à l’Assemblée nationale, Millière publie dans Le Vengeur un article qui fait grand bruit. Il y démontre, preuves à l’appui, que Jules Favre a falsifié des documents officiels pour s’accaparer un héritage [1]. Lorsque surgit la Commune, il s’efforce de trouver un terrain d’entente entre Versailles et Paris. Dans un premier temps, il ne rompt pas avec l’Assemblée ; c’est seulement le 4 avril, après l’attaque des troupes versaillaises, qu’il s’en désolidarise. À cet instant, Millière fait preuve de lucidité et de clairvoyance : conscient que l’insurrection ne peut se reposer sur le seul prolétariat, il exhorte la bourgeoisie à fusionner avec lui. Il s’aperçoit également que la province n’est pas mûre pour suivre la révolution que Paris a impulsée. Aussi décide-t-il de fonder et d’animer l’Alliance républicaine des départements. Formée de Parisiens originaires de province et favorables à la Commune, l’ARD se propose, par l’envoi de délégués dans chaque département, d’informer la province de la réalité de la vie quotidienne à Paris et des buts poursuivis par la Commune, et partant, de l’inciter à intervenir dans un sens pacificateur.

Pendant les soixante-douze jours de l’insurrection, Millière n’occupa aucune fonction officielle ni n’exerça de commandement militaire. Il s’investit surtout dans le journalisme à travers ses écrits parus dans « Le Vengeur et La Commune » Il manifesta continuellement une volonté conciliatrice sans jamais renier les principes républicains et communalistes. Sa modération ne l’empêcha pas de connaître une fin particulièrement tragique et révoltante. Le 26 mai, alors que la bataille fait rage, il est arrêté rue d’Ulm et conduit auprès du général de Cissey et du capitaine Garcin siégeant au Luxembourg. De Cissey lui dénie son titre de député et ordonne qu’il soit fusillé à genoux sur les marches du Panthéon. Millière refusant un tel outrage, on le force à s’agenouiller. À peine a-t-il le temps de crier « Vive l’humanité ! » qu’une décharge de chassepot lui fracasse le crâne [2].

Assassinat de MillièrePlusieurs hypothèses demeurent concernant la mort de Millière : fut-il confondu avec Frédéric Millière, chef de la XVIIIe légion ? Fut-il victime d’une vengeance ourdie par le faussaire Jules Favre ? Fit-il tout simplement – si j’ose m’exprimer ainsi – les frais de la cruauté des officiers bonapartistes ? Quoi qu’il en soit son assassinat est une infamie de plus à inscrire au bilan de la répression féroce qui ensanglanta la capitale durant la dernière semaine de mai 1871.

Maxime Jourdan


[1Les pièces du dossier Jules Favre sont reproduites dans la section intitulée « Pièces justificatives » du livre de Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste à Paris, en 1871, Cœuvres-et-Valsery, Ressouvenances, 2001, pp. 9 à 23.

[2Sur la mort de Millière, lire le récit poignant qu’en fait Prosper-Olivier Lissagaray dans son Histoire de la Commune de 1871, Paris, La Découverte, 2004, pp. 361-363 et Appendice XXIII.