Jean Allemane (1843-1935)

samedi 1er décembre 2012 

Figure de la Commune, membre actif du mouvement ouvrier et socialiste
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Jean Allemane en 1906

Jean Allemane, né en 1843 à Sauveterre-de-Comminges, en Haute-Garonne, arrive à Paris avec ses parents en 1853. Ouvrier typographe, il est emprisonné à l’âge de 18 ans pour avoir participé à une grève. Il prendra ensuite une part active à l’organisation du syndicat des typographes.

LE CITOYEN ENGAGÉ

Lorsque surviennent les événements de 1870-1871, Allemane vit dans le Ve arrondissement,14 rue Maître-Albert, où il tient avec sa mère un débit de vins. Patriote, il s’engage pendant le siège de Paris dans le 59e bataillon de la Garde nationale et participe, comme délégué de son arrondissement, à la création du Comité central de la Garde nationale, le 15 mars 1871.
Il se signale pour la première fois quelques jours avant le 18 mars. Le gouverneur militaire de Paris ayant donné l’ordre de s’emparer des canons de la Garde nationale entreposés place des Vosges, Allemane provoque un incident, reprend le canon du 59e bataillon qui avait été remisé à l’École polytechnique et, avec quelque 2 000 gardes, le ramène place des Vosges.

LE COMMUNARD

Lorsque le 18 mars, vers 5 heures du matin, il apprend le coup de force des Versaillais contre les canons de Montmartre, il fait sonner le tocsin à Saint-Nicolas du Chardonnet. La place du Panthéon se hérisse de barricades, à l’édification desquelles il prend une part active.
Pendant la Commune, Allemane est l’un des militants les plus actifs du Ve arrondissement. Il intervient au club de la rue d’Arras, dont il est le président. Il est désigné comme président du comité de légion de l’arrondissement, émanation des bataillons de la Garde nationale. À ce titre, qu’il compare lui-même à « une sorte de commissaire délégué aux armées  », il doit veiller à l’organisation de la défense de l’arrondissement contre la réaction. Dans les faits, il exerce une sorte de contre-pouvoir face à la municipalité du Ve, un peu trop tiède à son goût.

LE LAÏC

L’un de ses faits d’armes est de faire enlever la croix du dôme du Panthéon et de lui substituer un immense drapeau rouge. Il prend une part active à la laïcisation des écoles de son arrondissement où, écrit-il, « les couvents pullulent ».
Ainsi, il force l’entrée de l’école de la rue Rollin, tenue par les Frères des Écoles chrétiennes, qu’il expulse. L’école est rouverte, avec un personnel nouveau. Il ouvre aux élèves la cantine, jusque-là réservée aux Frères. Il songe aussi à l’organisation d’un enseignement professionnel dans l’ancien collège des Jésuites de la rue Lhomond. Mais l’école venait à peine d’ouvrir lorsque la Semaine sanglante commença.

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Allemane, dessin de Couturier

LE COMBATTANT VALEUREUX

Le 21 mai, lorsque parvient la nouvelle de l’entrée des Versaillais dans Paris, Allemane se porte à la tête des troupes du Ve à leur rencontre jusque dans les VIIe et XIVe arrondissements. Mais il faut bientôt défendre le Ve qui s’est couvert de barricades.
Le mercredi 24, les Versaillais investissent le Quartier latin, défendu par quelques centaines de fédérés retranchés autour du Panthéon. Allemane est partout, courant d’une barricade à l’autre, tandis que la mairie tombe.

ARRESTATION ET CONDAMNATION AU BAGNE

Réfugié à Belleville, au 25 rue Levert, il est arrêté, le 28 mai, à la suite d’une dénonciation. Traduit devant la justice militaire, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité pour «  arrestations arbitraires, excitation à la guerre civile, complicité dans les incendies du Ve arrondissement, occupation d’un établissement public et participation à la construction de barricades ».
Suivront sept années de bagne, en Nouvelle- Calédonie. Ces années constitueront une part importante de ses Mémoires d’un Communard, publiés en 1906, qui sont un réquisitoire contre la honteuse institution du bagne.

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Allemane dans son imprimerie

MILITANT POLITIQUE ET DÉFENSEUR DES LIBERTÉS PUBLIQUES

Après son retour en France en 1880, l’histoire d’Allemane se confond avec celle du mouvement ouvrier et socialiste en construction. Il reprend son métier de typographe et participe à la création de la Société fraternelle des anciens combattants de la Commune en 1889.
Syndicaliste, militant politique, il adhère à la Fédération du Parti des travailleurs socialistes de France, le premier parti socialiste français créé en 1879. Il s’en sépare bientôt avec Paul Brousse et les « possibilistes », qu’il quitte, en 1890, pour créer le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR), bien implanté en particulier dans les XIe et XXe arrondissements. Les «  allemanistes  » comptent avant tout sur l’action ouvrière et se défient des élus et de l’action parlementaire. Mais lorsque éclate l’affaire Dreyfus, Allemane est l’un des premiers, avec Jaurès, à prendre le parti de Dreyfus et de la « défense républicaine  » : « Chaque fois que les libertés publiques sont en danger, le devoir des militants est de se mettre du côté des défenseurs de ces libertés publiques ».
En décembre 1899, il participe au premier congrès des organisations socialistes françaises au Gymnase Japy, prélude à l’unité socialiste. En 1905, il est l’un des fondateurs de la SFIO, avec Jaurès, Guesde, Vaillant, etc.
En 1901, il avait été élu député POSR dans le quartier de la Folie-Méricourt dans le XIe arrondissement. Il est réélu en 1906, sous l’étiquette SFIO. Mais, battu en 1910, il redevient simple militant, portant jusqu’à la veille du Front Populaire la mémoire de la Commune et d’un long passé de luttes ouvrières. Il meurt en 1935, à l’âge de 92 ans, à Herblay (dans l’actuel Val d’Oise) où il s’était retiré.

MICHEL PUZELAT

Les Transportés

Paroles : Jean Allemane 
Cette chanson a été écrite à propos de la Commune

Vaste Océan, tes vagues écumantes, 
Ont vu passer ces soldats d’avenir, 
Calmes et fiers, sur leurs prisons flottantes, 
Ils te narguaient car ils savaient mourir ; 
Si leurs geôliers redoutaient la tempête, 
Jamais leur coeur ne referma d’effroi, 
La foudre en vain fit rage sur leur tête 
Pour éprouver ces fils du peuple-roi.

Refrain

Si la patrie est enchaînée, 
Par eux qu’elle soit délivrée ; 
Par eux que la France chérie 
Retrouve l’énergie 
Et soit régénérée.

En s’apaisant, ô comble d’infamie ! 
Tes flots soumis les mèneront au port, 
Ne pouvaient-ils leur arracher la vie, 
Le bagne est-il préférable à la mort ? 
Ilot maudit, que ne vit pas Le Dante, 
Enfer nouveau, repeuple tes cachots : 
Ils sont à toi !… pour les briser enfante 
Tous les tourments et double tes bourreaux.

Refrain

Sur leur rocher, fouillant l’horizon sombre, 
Où le soleil vient creuser son lit, 
Exténués, on peut les voir dans l’ombre 
Debout encor, car l’espoir les nourrit. 
Ils sont tes fils, ô France bien-aimée, 
Entends leur voix, fais cesser leur douleur ; 
Mais, hâte-toi, la houle désolée 
Roule des morts dans les coraux en fleur.

Refrain

Benoît Malon (1841-1893)

samedi 1er décembre 2012 

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Benoît Malon (1841-1893)

ÉLU DE LA COMMUNE ET PARTISAN DE L’UNITÉ DU MOUVEMENT OUVRIER FRANÇAIS

Né au nord de Saint-Etienne, dans le pays du Forez, au sein d’une famille nombreuse, il est le fils d’un modeste journalier. Lui-même, très jeune, travaille aux champs comme pâtre ou laboureur.
Il fréquente peu l’école. C’est à vingt ans, au cours d’un séjour chez son frère instituteur, qu’il s’instruit véritablement. En autodidacte, il conservera intacte sa passion de lire et d’apprendre.

LE MILITANT PARISIEN [1]

Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il gagne à pied, en 1863, la région parisienne où il trouve un emploi d’ouvrier teinturier à Puteaux. Il s’illustre bientôt comme un des meneurs d’une grève locale dont l’échec sera à l’origine en 1866 d’une coopérative de consommation renommée, La Revendication de Puteaux et Suresnes.
A la fin de l’Empire, il est, avec ses amis Camélinat et Varlin, l’un des nouveaux chefs de l’Internationale. Ils assistent ensemble aux premiers congrès de l’AIT à Genève et à Bâle.
Proudhoniens révolutionnaires, ils associent désormais action politique et revendication sociale. Ainsi, ils parcourent la France afin de soutenir la grande vague de grèves des années 1869-1870. Le reportage que fait au Creusot l’envoyé de La Marseillaise, Benoît Malon, est retentissant.
Enfin, les poursuites du régime impérial contre les responsables de l’AIT le condamnent par deux fois à la prison. Il est libéré définitivement le 4 septembre, jour de proclamation de la République.

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André Léo

Durant ces années, il rencontre la romancière André Léo. Féministe réputée, elle exerce d’emblée sur son compagnon une réelle influence politique.

L’ÉLU DE LA COMMUNE

Pendant le siège de Paris, il est nommé adjoint au maire du XVIIe arrondissement. Chargé de l’assistance publique, il fait appel à Eugène Varlin. Sa popularité grandissante le fait alors élire, en février 1871, député de la Seine à l’Assemblée Nationale. Mais, deux mois plus tard, conjointement à ses homologues (Victor Hugo, Henri Rochefort...), il démissionne pour protester contre le vote des préliminaires de paix. Quand éclate le conflit entre Versailles et la Commune, il soutient d’abord, en tant que parlementaire, les tentatives de conciliation. Mais, très vite, il se rallie à l’insurrection communaliste.

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Benoît Malon jeune (col. Cl. Latta)

Élu, il siège au côté de Fränkel à la Commission du Travail et de l’Echange. Celle-ci entend promouvoir les coopératives ouvrières. Par la suite, il se joint à la minorité qui rejette la mise en place d’un comité de salut public.
Parallèlement à son mandat, il est aussi chargé de l’administration de son arrondissement. Dans ce contexte de guerre civile, la tâche est rude. Ainsi, il organise la défense des Batignolles où il se bat sur les barricades jusqu’au dernier jour.

L’EXIL [2]

Benoît Malon fuit la répression versaillaise grâce à ses amis protestants. Il gagne la Suisse où le rejoint André Léo. Comme pour l’ensemble des exilés, l’installation est difficile et l’existence précaire. Cependant, il reprend aussitôt son activité politique. A l’heure où l’Internationale se déchire entre marxistes et bakouninistes, il hésite avant d’opter pour la Fédération jurassienne, d’inspiration anarchiste. Déçu, il multiplie alors les séjours en Italie où il appuie les courants progressistes du socialisme transalpin. A Milan, Palerme ou Lugano, il collabore étroitement avec ses dirigeants (Enrico Bignami, Andrea Costa…) qu’il influence.
Il constitue ainsi au sein du mouvement ouvrier international un véritable réseau, composé de leaders italiens, suisses (James Guillaume), belges (César de Paepe), allemands (Eduard Bernstein)… Il a enfin beaucoup écrit. Son témoignage sur la Commune, La Troisième Défaite du prolétariat français (1871) et Spartacus(1873), un roman historique sur la célèbre révolte d’esclaves, ont été redécouverts dernièrement.

« LA BARBE DU PARTI »

A partir de 1876, il se rapproche des marxistes et collabore à L’Egalité de Jules Guesde. De retour en France après l’amnistie, il fonde avec lui une première Revue socialiste (1880-1881) et adhère au Parti ouvrier, fondé à Marseille (1879). Pourtant trois ans plus tard, il le quitte à Saint-Etienne, dans un congrès qu’animent ses lieutenants comme Eugène Fournière.
Dès lors, fort de son indépendance, il se consacre à La Revue socialiste [3] qu’il relance en 1885 avec ses fidèles et d’anciens communards (Zéphyrin Camélinat, Francis Jourde, Elie May…). Face à un socialisme divisé, il espère favoriser par le pluralisme politique l’unité du mouvement ouvrier français. Cependant, l’agitation boulangiste divise la revue. Conscients des dangers d’une telle aventure, Malon et ses amis rallient le camp républicain qui crée, en mai 1888, une Société des droits de l’homme et du citoyen afin de défendre le régime.
En outre, il s’affirme comme un des penseurs du socialisme français. Il collabore ainsi à plusieurs journaux, certains publiant ses lundis socialistes. Son projet politique est surtout exposé dans son œuvre, Manuel d’économie sociale (1883), La Morale sociale (1886), Le Socialisme intégral (2 vol., 1890-1891), Précis du socialisme (1892). Malon formule lui-même d’une phrase son idée directrice : « Soyons révolutionnaires quand les circonstances l’exigent et réformistes toujours ». Sa pensée qui a marqué plusieurs générations de militants avant de tomber dans l’oubli, préfigure le socialisme humaniste de Jaurès.

ERIC LEBOUTEILLER


[1M. Cordillot, « Benoît Malon, de la Première à la Deuxième Internationale », Cahiers de l’IHC, n°1, 1994

[2J. Droz, Histoire générale du socialisme. De 1875 à 1918
(tome 2), PUF, Paris, 1997 (rééd.)

[3Parution récente du colloque tenu à Saint-Etienne (2010) intitulé Benoît Malon et La Revue socialiste et coorganisé par l’association des amis de Benoît Malon, Jacques André éditeur, Lyon, 2011.

Henri Mortier, modeste mais efficace élu de la Commune

mardi 10 avril 2012 

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Henri Mortier (1843-1894)

En 1871, Henri Mortier est très populaire parmi les ouvriers du meuble du faubourg Saint-Antoine, dans le XIe arrondissement de Paris où il exerce le métier de découpeur en marqueterie. Cette renommée lui vaut d’être élu de la Commune dans cet arrondissement populaire avec le meilleur score, lors des élections du 26 mars 1871 ; il recueille 21 186 suffrages sur 25 183 votants et 42 153 électeurs inscrits.

Henri Mortier, né à Paris le 17 avril 1843, est âgé de 28 ans au moment de la Commune. Il est père de deux enfants. Avant le 18 Mars 1871, il milite dans les groupes blanquistes et à L’Internationale. Pendant le Siège de Paris par les Prussiens, il est capitaine au 191e bataillon de la Garde nationale. Quelques jours avant la révolution du 18 mars, il est délégué, par ce bataillon, au comité central.

Très populaire et modeste en même temps, il remercie ses électeurs en ces termes : « Orateur, je ne le suis pas et je ne peux point l’être, crieur de profession de foi, encore moins, mais homme d’action, voilà ce que je suis et que je continuerai d’être  ».

Au niveau parisien, les membres de la Commune siègent dans des commissions. Henri Mortier fait partie de celle des Services publics puis, à partir du 13 mai, de celle de Sûreté générale. A ce titre, il se rend chaque jour à la Préfecture de police.

En même temps, les élus administrent leur arrondissement.

Henri Mortier fait fonction de maire du XIe. Il constate les naissances et les décès, célèbre les mariages, organise l’aide sociale, favorise l’installation des bureaux d’embauche, etc. Pour mieux remplir cette fonction, il s’est fait aménager un logement dans la mairie.

Son arrondissement lui tient particulièrement à cœur. Il envoie une lettre indignée aux responsables de la 11e légion de la Garde nationale : « Un affreux désordre règne dans cet arrondissement qui est pourtant, je vous l’affirme, le plus énergique à Paris. Et si, d’ici peu, vous n’y mettez ordre, c’est la perte ou du moins l’oubli du devoir chez 4 500 gardes  ».

Lorsque, le 22 mai, les versaillais entrent dans Paris, il réquisitionne les réserves de pétrole et de torches pour suppléer au manque de gaz en vue d’éclairer la ville, car les arrivages de houille ont été interrompus. En même temps d’ailleurs, il réquisitionne toutes les pompes de l’arrondissement dans le but de combattre les incendies.

Dans la nuit du 23 au 24 mai, alors que les versaillais approchent, il est vu transportant des barils de poudre et de pétrole dans la cour de la mairie.

Après la Commune, Henri Mortier se réfugie à Londres d’où il est expulsé en 1875. Il séjourne successivement en Belgique, en Lorraine, alors annexée par l’Allemagne, au Luxembourg, où il rencontre d’anciens communards qu’il avait connus comme compagnons de travail dans le faubourg Saint-Antoine. Il passe en Suisse, en 1876, avant de revenir à Londres, en 1877.

Le conseil de guerre de Versailles l’avait condamné à mort par contumace.

Après la loi d’amnistie de 1880, il revient en France où il meurt, à Paris, en 1894. Il est inhumé au cimetière du Père Lachaise, face au Mur des Fédérés.

Henri Mortier ne figure pas parmi les personnages les plus illustres de la Commune. Mais il symbolise le communard des quartiers, en lien étroit avec la population.

A ce titre, il fut un artisan modeste, et relativement obscur, de l’œuvre sociale et démocratique de la Commune.

YVES LENOIR

Eugène Varlin : Aux origines du mouvement ouvrier et du syndicalisme

vendredi 13 avril 2012 

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Portrait d’Eugène Varlin par Félix Valloton

Eugène Varlin naît le 5 octobre 1839 à Claye-Souilly en Seine-et-Marne, à 37 km de Paris, sur la route de Meaux. Son père possède quelques arpents de vigne, insuffisants pour nourrir la famille. Pour compléter son revenu, il travaille comme journalier dans les fermes avoisinantes. Sa mère est femme au foyer et élève trois garçons, Eugène, Louis, Hippolyte et une fille, Clémence.

La famille Varlin est de souche républicaine. Jean Adrien Varlin a installé la première municipalité républicaine à Claye-Souilly en 1792. Le grand-père maternel d’Eugène, Antoine Duru, a été écarté du conseil municipal en 1851 à cause de ses opinions républicaines.

Bien que vivant pauvrement, les parents Varlin envoient leurs enfants à l’école, payante à cette époque.

- Une solide formation générale et professionnelle.

Eugène quitte l’école à treize ans, en 1852, pour faire son apprentissage de relieur à Paris, d’abord chez un confrère de son oncle, Hippolyte Duru, puis chez son oncle luimême.

De 1855 à 1859, il parfait son apprentissage dans plusieurs ateliers. Il est ensuite embauché comme contremaître. En 1860-61, il complète son instruction générale en suivant les cours de l’association philotechnique. En 1862, il s’installe dans ses meubles, 33, rue Dauphine, dans le VIe arrondissement où il restera jusqu’en 1870. Il commence à apprendre le latin en 1864.

Eugène Varlin est maintenant doté d’une solide formation professionnelle doublée d’une bonne instruction générale.

En 1857, il participe à la fondation de la Société civile des relieurs, société de secours mutuels regroupant ouvriers et patrons. Il y fait son apprentissage de militant ouvrier.

En 1862, a lieu l’exposition universelle de Londres. Eugène Varlin ne fait pas partie de la délégation française mais il contribue à la rédaction du rapport publié à la suite de ce voyage.

Le 25 mai 1864 est votée la loi qui autorise les grèves en l’assortissant de sévères restrictions. Les ouvriers relieurs s’engouffrent dans la brèche et cessent le travail en août. Les patrons cèdent sur une partie des revendications. Varlin s’est beaucoup investi dans ce mouvement. Pour le remercier, les ouvriers relieurs lui offrent une montre en argent. Les avantages concédés par les patrons ayant été remis en question, une deuxième grève se produit en 1865, sans résultat positif. Les conflits rendent impossible la cohabitation des ouvriers et des patrons dans la Société civile des relieurs. Eugène Varlin en est exclu en 1866.

- Le militant ouvrier.

Il est alors à l’initiative de la Société civile d’épargne et de crédit mutuel des ouvriers relieurs de Paris dont il est élu président. Dans le conseil d’administration de quinze membres, figure l’ouvrière relieuse Nathalie Le Mel. Parallèlement, Varlin est à l’initiative, avec la Fédération des relieurs, de la Caisse fédérative de prévoyance des cinq centimes dite Caisse du sou dans laquelle les ouvriers versent cinq centimes par semaine pour constituer un fonds dans le but de venir en aide aux grévistes.

En 1864, a été créée à Londres l’Association internationale des travailleurs (AIT) plus connue sous le nom de 1re Internationale à laquelle Eugène Varlin adhère en 1865 quand est fondé le bureau parisien qui a son siège, 44, rue des Gravilliers dans le IIIe arrondissement. Plus tard, le bureau sera transféré rue de la Corderie dans le même arrondissement. Les secrétaires correspondants sont des proudhoniens. Varlin fait partie de la commission de vingt membres chargés de l’administrer. Il collabore aux journaux de l’Internationale, la Tribune ouvrière puis la Presse ouvrière. En septembre, il assiste à Londres à la conférence de l’Internationale.

- Pour l’amélioration des conditions de travail des femmes et l’instruction pour tous.

En septembre 1866, Varlin est délégué au premier congrès de l’Internationale à Genève. Il y fait deux propositions qui sont refusées par la majorité proudhonienne de la délégation française. La première concerne l’amélioration des conditions de travail des femmes en opposition à la notion de femme au foyer. En second lieu, il demande l’enseignement par la société (et non par la famille), sous la direction des parents, et obligatoire pour tous les enfants.

Après ce congrès, Varlin devient l’un des trois secrétaires correspondants. Coopérateur, il fonde, en 1867, la coopérative de consommation La Ménagère et l’année suivante le restaurant coopératif La Marmite, rue Larrey, dans le VIe arrondissement dont trois succursales fonctionneront en 1870.

L’Internationale soutient les grèves qui se multiplient et apporte une aide financière aux grévistes en utilisant la Caisse du sou. Le pouvoir réagit en lançant des poursuites judiciaires contre les quinze membres de la commission parisienne de l’Internationale. Ceux-ci démissionnent et quinze nouveaux membres sont élus. Parmi eux, on trouve Varlin qui reste secrétaire correspondant avec deux nouveaux venus, Malon et Landrin. Le second bureau, composé de collectivistes, est beaucoup plus résolu que le précédent. Le second congrès de l’Internationale a lieu en septembre 1868 à Bruxelles. Dans ses notes préparatoires, Varlin propose la réduction de la journée de travail à huit heures pour que l’ouvrier puisse s’éduquer, développer son intelligence. Avec le progrès des machines, ajoute-t-il, le travail sera aussi bien fait. Varlin ne peut pas participer au congrès car il a été condamné à trois mois de prison lors du deuxième procès intenté à l’Internationale.

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Eugène Varlin (1839-1871)

- Organisateur des travailleurs et initiateur du syndicalisme.

Varlin et ses compagnons sortent de prison en octobre 1868. Il leur faut reconstruire l’Internationale en France, qui a été déstructurée par les deux premier procès. Ils s’y emploient avec vigueur et succès en s’appuyant, en 1869, sur les importants mouvements de grèves en France et à l’étranger qui amènent à impulser la solidarité. La caisse du sou est mise à contribution. Varlin pense que l’organisation des forces révolutionnaires du travail est la question préalable à toute réforme et que la grève est une école de lutte. 1869 est aussi l’année du 4e congrès de l’Internationale à Bâle. Varlin y représente les ouvriers relieurs de Paris où il incarne le mouvement ouvrier parisien. Il rend compte des travaux du congrès dans un article du Commerce, organe des Chambres syndicales ouvrières : les sociétés corporatives, résistance, solidarité syndicat, méritent surtout nos encouragements et sympathies, car ce sont elles qui forment les éléments naturels de l’édifice social de l’avenir. Eugène Varlin s’affirme ainsi comme l’initiateur du syndicalisme français tel qu’il se construira à la fin du siècle.

Varlin se rend dans les principales villes et centre industriels de France pour y implanter l’Internationale. Des sections sont fondées à Marseille, Lyon, Le Creusot, Rouen et dans des dizaines d’autres villes. Au printemps 1870, l’Internationale est à l’apogée de son influence et de son organisation en France avec environ 100 000 membres.

Le pouvoir impérial engage un troisième procès contre l’Internationale. Fin avril, Varlin, menacé d’arrestation, doit se réfugier en Belgique. Il est condamné à un an de prison le 8 juillet. Il rentre en France après la proclamation de la République le 4 septembre.

L’Internationale a été désorganisée par la guerre franco-prussienne. Avec Benoit Malon, Varlin essaye d’en renouer les fils et de préciser la position de l’organisation face à la situation nouvelle : Par tous les moyens possibles, nous concourrons à la défense nationale qui est la chose capitale du moment. Depuis la proclamation de la République, l’épouvantable guerre actuelle a pris une autre signification ; elle est maintenant le duel à mort entre le monarchisme féodal et la démocratie républicaine… Notre révolution à nous n’est pas encore faite et nous la ferons lorsque, débarrassés de l’invasion, nous jetterons révolutionnairement, les fondements de la sociétaire égalitaire que nous voulons.

Varlin fait partie du Comité central provisoire des vingt arrondissements qui regroupe les comités de vigilance et a son siège à la Corderie. Il s’est engagé dans le 193e bataillon de la Garde nationale dont il a été élu commandant. Il en est révoqué après la journée révolutionnaire du 31 octobre. Le 15 mars 1871, il devient membre du Comité central.

Le 18 mars 1871, premier jour de la Commune, il occupe, avec son bataillon, l’état-major de la Garde nationale, place Vendôme.

Élu et martyr de la Commune.

Eugène Varlin est élu membre de la Commune dans le VIe arrondissement le 26 mars 1871. Il est successivement membre des commissions des Finances, des Subsistances et à l’Intendance. Opposé à la création du Comité de Salut public, il signe le 15 mai la déclaration de la minorité qui affirme : La Commune de Paris a abdiqué son pouvoir entre les mains d’une dictature.

Pendant la semaine sanglante, il se bat sur les barricades dans les VIe,Ve et XIe arrondissements. Il remplace Delescluze, tué sur une barricade, comme délégué civil à la guerre. Le 26 mai, il tente de s’opposer, sans succès, à l’exécution des otages, rue Haxo. Le 28 mai, vers midi, il combat, avec Jean-Baptiste Clément et Ferré sur la barricade de la rue de la Fontaine-au-Roi, l’une des dernières de la Commune.

Dans l’après-midi, épuisé, il se repose sur un banc, rue Lafayette, près de la place Cadet. Reconnu par un prêtre en civil, il est arrêté et emmené sous les injures et les coups des « amis de l’ordre,= » dans le XVIIIe arrondissement. Brièvement interrogé, il décline son identité, mais refuse d’en dire davantage. Défiguré par les coups, un oeil pendant hors de l’orbite, ses bourreaux l’assoient sur une chaise pour le fusiller. Varlin fait face avec courage au peloton d’exécution. Il meurt en criant : Vive la République ! Vive la Commune ! Le lieutenant Sicre, qui l’avait arrêté, lui dérobe la montre offerte par ses collègues relieurs en 1864. Il la présentera comme trophée dans les soirées mondaines auxquelles il est invité.

Eugène Varlin est l’un des personnages les plus emblématiques de la Commune. Il a laissé l’image d’un militant sincère, irréprochable, fidèle jusqu’à sa mort héroïque, à ses idéaux de justice sociale, d’internationalisme et de liberté. Cent quarante après sa mort, il est un exemple et une référence pour celles et ceux qui luttent pour les mêmes idéaux.

YVES LENOIR

Sources : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Editions de l’Atelier ; Eugène Varlin, chronique d’un espoir assassiné, Michel Cordillot, Les éditions ouvrières, 1991

Albert Theisz

samedi 7 avril 2012 

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Albert Theisz (1839-1881)

Apprenti ciseleur en bronze, Albert Theisz est initié très tôt aux problèmes sociaux. Dès 1859, au sein d’association de bronziers, il milite pour la création de chambres syndicales ouvrières, et en 1862, à l’Exposition universelle de Londres, il combat pour l’extension des compétences des sociétés de secours mutuel et le droit de grève. Les conflits entre ouvriers et patronat se succèdent, les bronziers et notamment Theisz, en tant que membre dirigeant de la Société des Bronziers, sont à la pointe du combat.

Ayant pris part à sa création en janvier 1865, Albert Theisz a adhéré parmi les premiers à l’Association internationale des travailleurs (AIT). Suite à la dissolution du bureau parisien par décision judiciaire, il va aider Eugène Varlin à la constitution d‘une section clandestine de l’AIT, pour finalement en prendre la tête lorsque Varlin est emprisonné. Theisz veut fédérer les sociétés ouvrières, dans l’idée que «  l’émancipation des travailleurs doit être l’oeuvre des travailleurs eux mêmes  » (extrait du règlement de l’AIT rédigé par Marx).

En 1868, Theisz est un des fondateurs de la Chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris. Celle-ci et l’AIT vont se prononcer contre le plébiscite du 8 mai 1870, entraînant le troisième procès de l’AIT et l’emprisonnement d’Albert Theisz. Il en sortira avec la chute de l’Empire, le 4 septembre 1870.

Theisz sera de toutes les organisations : membre du Comité central républicain des vingt arrondissements (rebaptisé ensuite Délégation des vingt arrondissements), enrôlé dans la Garde nationale, il participe également à la reconstitution d’une trentaine de sections de l’AIT et des sociétés ouvrières. Le 7 janvier 1871, Theisz figure parmi les 140 signataires de la deuxième «  affiche rouge », qui dénonce violemment le gouvernement et se termine par « Place au peuple, place à la Commune !  ».

Le 18 mars 1871, le Comité central de la Garde nationale prend le pouvoir et proclame la Commune.

Le 25 mars, Theisz est nommé directeur des postes par le Comité central de la Garde. Il est élu dans le XIIe arrondissement, ainsi qu’à la Commission du travail, de l’industrie et de l’Échange.

Minoritaire, il s’oppose au secret des délibérations et vote pour l’incompatibilité du mandat d’élu de la Commune et de député à la Chambre.

Il soutient le versement d’une pension aux veuves orphelins et ascendants, principe adopté, ainsi que celui d’une pension accordée aux femmes des gardes nationaux, concubines comprises. Theisz participe à la commission chargée de préparer le décret sur les échéances et les loyers. Il participe également à la mise en place d’une aide aux ouvriers malades ou chômeurs.

Minoritaire à nouveau, Theisz se prononce contre le renversement de la colonne Vendôme, contre la modification de la loi électorale pour les élections complémentaires et contre la mise au secret des prisonniers. Il va s’opposer à l’institution d’un Comité de salut public.

Lorsque les troupes versaillaises entrent dans Paris, le 22 mai, Theisz va trouver refuge chez un ami ouvrier ciseleur, puis s’enfuit à Londres, chez Karl Marx, le 29 juillet.

Une fois à Londres, il reprend son métier de ciseleur puis devient blanchisseur, mais continue en parallèle à militer à l’AIT. Theisz participe activement à l’aide aux réfugiés, ainsi qu’à la création d’un cercle d’études sociales destiné à rédiger l’histoire de la Commune et à donner des conférences sur le sujet. Le 13 mars 1874, Theisz est condamné à mort par contumace, mais le 11 juillet 1880, la loi d’amnistie est promulguée. Theisz peut alors rentrer à Paris.

A Londres, Theisz a déjà publié des articles dans le journal Le Prolétaire et Le Réveil de Haute Garonne. Une fois à Paris, il se charge des questions sociales dans l’Intransigeant, et ce à partir du 2 août 1880. Sa pensée s’est affinée, il ne pense pas que « le mot République suffise pour arrêter la lutte des classes ! ». Pour lui « s’instruire et s’organiser, telle doit être la ligne de conduite du Parti ouvrier dans la période que nous traversons ». Il décrit les conditions des travailleurs et insiste sur le rôle que doit jouer l’Etat dans la lutte inégale des ouvriers contre les patrons.

Albert Theisz s’éteint le 10 janvier 1881. Ses obsèques seront suivies par plus de vingt mille personnes.

DANIEL SPASSKY

Bibliographie : Frischmann Georges, Albert Theisz, Édition de la Fédération des Postes et Télécommunications ; Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, Tome 9, 1864-1871. pp 189-191 ; Noël Bernard, Dictionnaire de la Commune ; René Bidouze, La Commune de Paris telle qu’en elle-même. Ed.