LA PENSÉE ET L’ACTION ORIGINALES 
D’ÉDOUARD VAILLANT ET DU BLANQUISME

jeudi 10 décembre 2015 

SOCIALISME ET SYNDICALISME AU TOURNANT DES XIXE-XXE SIÈCLES

Le tournant des XIXe-XXe siècles est décisif dans le processus de maturation du mouvement ouvrier. D’abord, les conflits du travail et l’idée de grève générale montent en puissance. Ensuite, les syndicats cherchent à réduire leur émiettement en créant la CGT en 1895. Enfin, les écoles socialistes résorbent non sans mal leurs divisions et s’unifient en 1905 dans la SFIO.

Dans ce contexte, Vaillant et ses proches occupent une place déterminante à maints égards. Plongés tant dans l’univers du socialisme que dans celui du syndicalisme, ils sont à la charnière entre ces deux champs qui, à la Belle Époque, tendent à s’inscrire dans une démarche plus concurrentielle que complémentaire.

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Victor Griffuelhes (1876-1922)
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Fernand Pelloutier (1867-1901)

Cette caractéristique singulière semble puiser dans la « doctrine blanquiste des deux voies vers le socialisme – les syndicats opérant indépendamment des partis socialistes, mais non (espérait-on) en opposition avec eux – qui lui permit de jouer un rôle crucial dans le mouvement syndical (...) Le parti de Vaillant était la seule des factions socialistes de l’époque à adopter cette ligne  ». [1] À cela s’ajoute l’approche vaillantiste de « l’action totale  » qui permet d’éviter l’écueil de subordonner une forme d’organisation à une autre, ou une modalité d’action à une autre. [2]

BLANQUISME ET VAILLANTISME, DES CREUSETS DU SYNDICALISME

Les vaillantistes, organisés dans le Comité révolutionnaire central (CRC) fondé en 1881 par des blanquistes, figurent dans les structures d’incubation du syndicalisme. Leurs prises de position sont largement en adéquation avec le socle de valeurs qu’élaborent les militants ouvriers.

Si les amis de Vaillant ne sont pas absents du premier rassemblement interprofessionnel, la Fédération nationale des syndicats éclose en 1886, ils se montrent alors surtout actifs au sein des Bourses du travail. Lorsqu’elles se coordonnent et créent une Fédération nationale en 1892, le vaillantiste et cordonnier lyonnais Bernard Besset en devient le secrétaire. Son successeur n’est autre que Rieul Cordier, lui aussi adhérent du CRC, remplacé en 1895 à ce poste par le charismatique Fernand Pelloutier.

Dans les débats qui secouent ces deux organisations nationales concurrentes, les vaillantistes prennent le parti de la Fédération des Bourses du travail et participent ainsi activement au processus de fondation de la CGT à Limoges en septembre 1895. Durant ce congrès qui débat de ses statuts, le syndicaliste parisien Jules Majot, par ailleurs membre du CRC, est au cœur des discussions sur leur article [2]. Celui-ci est crucial, car il traite des relations entre la nouvelle organisation et les structures partisanes. Or, la discussion s’engage alors sur la proposition du citoyen Majot, ainsi conçue : «  Les éléments constituant la CGT devront se tenir en dehors de toutes les écoles politiques » [3]. Après de longs échanges, où il est notamment soutenu par un autre vaillantiste parisien, Léon Martin, sa proposition est adoptée.

Une fois la CGT mise en place, Victor Griffuelhes en prend la tête durant la période charnière du début du XXe siècle. Formé au blanquisme dans le cadre de la Chambre syndicale ouvrière de la cordonnerie de France, il a été candidat en 1900 au conseil municipal de Paris sous les couleurs du vaillantiste Parti socialiste révolutionnaire, fondé deux ans auparavant. Celui que Vaillant appelle son
«  ami » [4] dirige la CGT de 1901 à 1909.

 Le droit politique fait vraiment le citoyen
et constitue son seul moyen de défense
et de conquête de tous les autres droits
et de toutes les libertés publiques.
 ”
Édouard Vaillant, Journal Officiel, 23 janvier 1896



Il paraît donc légitime de considérer que « la principale contribution du blanquisme au mouvement syndical français réside (...) dans le rôle qu’il joua dans la fondation de la CGT (...) et surtout dans la conversion de celle-ci à une position révolutionnaire dans les premières années du XXe siècle » [5].

La manière dont Vaillant et les siens conçoivent les rapports syndicats/partis facilite leur rencontre, voire leur immersion dans les organisations ouvrières. 

POUR L’UNITÉ ET L’AUTONOMIE SYNDICALES

Le tournant des XIXe-XXe siècles est marqué par la question des relations entre champ syndical et champ partisan. Entre des allemanistes prompts à considérer prioritaire l’action ouvrière sur le lieu de travail et des guesdistes enclins à vouloir subordonner le syndicat au parti, Vaillant propose une approche fondée sur le respect de l’autonomie de chacune des formes d’organisation de ce qui constitue pour lui une sphère globale du mouvement ouvrier. Bref, «  il ne saurait être question de domination ou de subordination. Le mouvement socialiste et le mouvement syndical étaient, à ses yeux, des composantes également valables et essentielles de l’action totale du mouvement ouvrier.  » [6]

Rien de surprenant, donc, à ce que ses proches défendent l’indépendance de la CGT. Il y a là une aspiration à l’unité des ouvriers et de leurs organisations. Pour Vaillant, l’immixtion des enjeux partisans dans le syndicalisme est mortifère. En 1896 par exemple, dans un article sur « La Confédération générale du travail » [7], il explique qu’au cours de la phase de reconstruction du mouvement social des années 1870-1880, « les partis ouvriers se formaient de syndicats qui, ainsi, en même temps que les groupes corporatifs, devenaient des groupes politiques. Ce fut la grande cause d’interruption et d’échec de l’organisation économique du prolétariat...  » C’est pourquoi une indépendance teintée de neutralité, seule à même de rendre plus efficace l’action revendicative, paraît alors à Vaillant comme un préalable pour réunir les travailleurs dans une maison syndicale commune.

Certes, Vaillant ne partage pas l’approche syndicaliste révolutionnaire qui, au bout du compte, veut préempter et fusionner champ social et champ politique, méprisant ainsi les démarches partisanes inscrites dans l’ordre des institutions et davantage préoccupées, selon eux, par la conquête de l’État que par son éradication. Toujours est-il qu’au sein de la SFIO naissante, les conceptions vaillantistes du rapport syndicats/partis parviennent à prévaloir. Et en 1912 encore, Vaillant fait résonner le congrès SFIO de Lyon d’une formule synthétisant sa démarche : « pour moi, tout ce que fait la CGT est bien parce qu’elle le décide » [8].

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Grève des mineurs de Carmaux (1892)

GRÈVES PARTIELLES ET GRÈVE GÉNÉRALE

Des multiples sensibilités du socialisme français, le vaillantisme s’inscrit parmi les plus fervents soutiens non seulement à la pratique gréviste au quotidien, mais également, de façon plus originale, à l’idée de grève générale.

La lutte pour l’aboutissement des revendications économiques au moyen de la cessation du travail, si chère au syndicalisme de la Belle époque, reçoit le soutien des vaillantistes. L’exemple bien connu du département du Cher en offre une illustration emblématique. Parmi d’autres mobilisations, ils apportent leur appui à la grève des métallurgistes de la Société Française de Vierzon en 1886-1887 et au mouvement des bûcherons de 1891-1892 [9]. Le député et dirigeant du CRC Emile Baudin est au premier rang de ces soutiens. Natif du département, «  Vaillant lui-même faisait régulièrement la navette entre Paris et Saint-Amand  » [10].

D’autre part, Vaillant et les siens se laissent séduire par l’idée de grève générale qui s’inscrit en outre, entre la dernière décennie du XIXe et la première du XXe siècle, comme le grand horizon utopique du syndicalisme en passe de devenir révolutionnaire. A cet égard, en 1893, le Comité d’organisation de la grève générale est animé par les syndicalistes et militants du CRC Bernard Capjuzan, Bernard Besset et Rieul Cordier.

L’année suivante, dans la foulée du congrès syndical de Nantes qui promeut le principe de la grève générale, Vaillant offre son assentiment à cette perspective. Si elle lui paraît volontiers chimérique, elle présente l’intérêt d’exprimer « la volonté des travailleurs de s’unir dans un effort commun et organisé (...) Peu importe à quel propos ils se veulent mettre en mouvement et en action pourvu qu’ils se meuvent et agissent. » [11]

Au fond, toute grève, partielle ou un jour peut-être générale, est une utile école du combat de classes et, de surcroît, un ferment de l’organisation ouvrière qui, en France, résulte en effet souvent de la pratique revendicative. Toute forme de lutte est utile, quel que soit le terrain où elle s’exerce, comme l’affirme par exemple le CRC, qui « insiste sur la complémentarité des ‘’luttes économiques, politiques, sociales, révolutionnaires, électorales...’’  » [12].

Enfin, au sein du mouvement socialiste, Vaillant est l’un des plus actifs partisans d’une grève générale en cas de guerre. Dès 1906, c’est à son initiative et à celle de Jaurès qu’est adoptée, au congrès SFIO de Limoges, une motion préconisant cette méthode parmi les moyens de s’opposer à la guerre [13]. Il se révèle également fort présent en ce sens dans les congrès socialistes internationaux.

En somme, mu par sa ligne directrice de l’« action totale », Edouard Vaillant parvient, au moins dans son approche conceptuelle, à réduire l’espace qui sépare, au tournant des XIXe-XXe siècles, socialisme et syndicalisme.

STÉPHANE SIROT


[1B. Vandervort, « Nouvelles perspectives sur Victor Griffuelhes », Le Mouvement social, n°172, juillet-septembre 1995, p. 55.

[2Voir J. Howorth, Edouard Vaillant. La création de l’unité socialiste en France, Paris, Syros, 1982, p. 30-31.

[3Compte-rendu du septième congrès national corporatif tenu à Limoges, 23 au 28 septembre 1895, p. 53.

[4Le Petit Sou, 18 février 1901.

[5B. Vandervort, op. cit., p. 55.

[6J. Howorth, op. cit., p. 196.

[7Le Rappel des Travailleurs, 13 septembre 1896.

[8Cité par J. Howorth, op. cit., p. 205.

[9Voir M. Pigenet, Ouvriers, paysans, nous sommes... Les bûcherons du Centre de la France au tournant du siècle, Paris, L’Harmattan, 1993.

[10Ibid., p. 206.

[11La Petite République, 22 septembre 1894.

[12M. Pigenet, « Les vaillantistes et le mouvement populaire dans le Cher », dans Blanqui et les blanquistes, Paris, SEDES, 1986, p. 260.

[13Voir S. Sirot, «  SFIO, syndicalisme et luttes ouvrières (1905-1914) : des relations problématiques et volontiers distendues  », Cahiers Jaurès, n° 187-188, janvier-juin 2008, p. 87-96.

Rossel (1844-1871)

jeudi 5 mars 2015 


Comme le souligne Edith Thomas dans son ouvrage [1], ce ne sont pas des fées qui se sont penchées sur le berceau de Louis Nathaniel Rossel né à Saint Brieuc le 9 septembre 1844, mais des militaires, son père et les deux témoins officiels de sa naissance. Le garçon reçoit une éducation protestante emprunte du respect de la parole donnée, deux éléments qui marqueront toute son existence.

Son père, comme son grand père, sont des républicains. Il entretient avec sa sœur Bella une longue correspondance. A cette époque où les filles sont considérées comme inférieures à leurs frères, Louis Nathaniel traite sa sœur en égale et l’aide financièrement pour ses études.

En 1869, le jeune polytechnicien est membre à Bourges, de l’Etat- Major du génie. Pour combattre les prussiens, il obtient d’être affecté à Metz. Interpellé par le manque d’efficacité de ses chefs, il décide, le lendemain de l’insurrection parisienne, de démissionner et s’installe à Paris. Benoit Malon le nomme, le 22 mars, commandant supérieur des forces du 17eme arrondissement.

Le 30 mars, au pont de Neuilly, l’armée versaillaise attaque Paris. Rossel tente de reprendre la position. Il échoue et de retour dans la capitale il est condamné à la prison. Benoit Malon le tire de ce mauvais pas et Cluseret, Délégué à la guerre, lui confie son Etat- major. Cluseret est destitué fin avril de ses fonctions, c’est Rossel qui le remplace. Mais dans ces périodes de grands chamboulements il est, injustement, accusé de trahison.

Rossel meurtri se cache tout en réclamant une cellule à la prison de Mazas « si la Commune me croit coupable » déclare t il. Tous ne sont pas contre lui et le journal « Le Père Duchêne » tente en vain de le faire revenir.

Rossel est rejeté par une partie des communards et bien évidemment par les Versaillais. De sa retraite il analyse, en technicien, les batailles engagées des deux cotés comme s’il ne prenait plus partie. Le 28 mai il écrit : «  C’est un combat d’avant-garde mal engagé et perdu …  » Il conclut à propos de l’insurrection du 18 mars : « On ne tue pas un semblable mouvement, …malgré le filet de sang qui coule sans discontinuer dans la Seine  »

Rossel est arrêté le 7 juin et décline une autre identité mais il est reconnu formellement. Emprisonné à la prison de Versailles il écrit ; « tout gouvernement qui aurait pu sauver l’honneur de la France (-dans le combat contre la Prusse-) aurait eu mon soutien  »

Le 28 septembre, le 3ème Conseil de guerre le condamne à la peine de mort mais Rossel, très entouré par sa famille et son avocat Maitre Joly, fait casser ce jugement. Un nouveau procès a lieu le 7 octobre 1871. Rossel comparait devant le 4ème Conseil de guerre qui le condamne de nouveau à mort, à l’unanimité. Rossel est fusillé le 28 novembre 1871, en même temps que Bourgeois et Ferré. Il est inhumé dans le cimetière protestant de Nîmes. [2]

Ses nombreux écrits durant sa captivité éclairent sa personnalité. Sa sœur Bella consacra sa vie à faire connaitre ces textes.

Claudine Rey


[1Rosssel – Edith Thomas – Editions Gallimard

Anna et Victor Jaclard 
Un couple communard

mercredi 4 décembre 2013 

Quelques couples célèbres ont contribué à l’histoire de la Commune de Paris, Louise Michel et Théophile Ferré, André Léo et Benoît Malon, Anna et Victor Jaclard… La rencontre de cette jeune aristocrate russe, fraîchement émigrée, avec cet étudiant en médecine, arrivé de province, a lieu dans les milieux blanquistes, dans un Paris en effervescence.

PRÉLUDE À LA RENCONTRE

Anna Korvin-Krukovskaja [1], de son vrai nom, est née à Saint-Pétersbourg en octobre 1844.
Issue d’une vieille famille aristocrate russo-lituanienne, elle reçoit avec sa sœur une éducation digne de son rang. Attirée par l’écriture, elle envoie une nouvelle, Le Rêve, à Dostoïevski, qui la publie dans sa revue. Une correspondance s’ensuit entre elle et l’écrivain tombé amoureux. Au final, elle l’éconduit en rejetant sa demande en mariage. Gagnées par les idées socialistes, comme beaucoup de compatriotes de leur temps, les deux sœurs décident de fuir le despotisme et émigrent en Europe en 1866. Tandis que Sophie se fixe à Heidelberg et devient une brillante mathématicienne, Anna pousse jusqu’à Paris étudier la «  question sociale  ».

Victor Jaclard est lui né à Metz en Lorraine, dans un milieu modeste. Fils d’un artisan sellier, il fait de bonnes études et enseigne un temps les mathématiques, avant de monter à Paris en 1864, afin de faire sa médecine.
Farouchement opposé au Second Empire, il se mêle très tôt aux activités politiques de ses condisciples. Ainsi, fin octobre 1865, il est, avec Paul Lafargue, délégué au Congrès international des étudiants de Liège. Le Conseil académique de Paris, scandalisé par leurs propos socialistes et athées, les exclut de l’université.
A son retour aussi, Victor entre avec ses camarades en franc-maçonnerie, initié à L’Avenir, une loge avant-gardiste. Il a surtout intégré l’organisation clandestine mise en place par Auguste Blanqui depuis sa prison de Sainte-Pélagie, en préparation d’une action révolutionnaire prochaine.

UN COUPLE RÉVOLUTIONNAIRE
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Anna Jaclard (1844-1887)

Depuis leur rencontre dans les cafés du Quartier Latin, le couple vit ensemble, au rythme de son engagement politique fort.
Anna, ouvrière dans une imprimerie depuis son arrivée en France, s’affirme comme féministe.
Proche de Blanqui, Victor est chargé alors, avec l’ouvrier syndicaliste Emile Duval, d’organiser les premiers groupes de combat du mouvement. Mais, harcelé par la police, il trouve refuge avec Anna à Genève en juillet 1870. En exil, elle adhère à la section russe de l’AIT tandis que lui milite au sein de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, organisation créée avec Bakounine deux ans avant.

De retour à Paris en septembre 1870, après la proclamation de la République, le couple s’installe dans le XVIIe arrondissement, rue Biot. Anna qui doit bientôt faire face, comme tous les Parisiens, aux dures conditions du Siège, milite au Comité des femmes avec André Léo et Elisabeth Dmitrieff. Victor, ancien conscrit, entre dans la Garde nationale. Élu chef de bataillon, il est révoqué puis incarcéré pour son rôle dans la journée insurrectionnelle du 31 octobre. Il n’est remis en liberté provisoire qu’en janvier 1871. Entre temps, il a été élu maire adjoint de Montmartre sur la liste de son ami Georges Clemenceau. Par contre, il échoue comme candidat socialiste révolutionnaire aux élections législatives du 8 février.

L’épisode de la Commune est certainement enthousiasmant pour le couple qui s’engage sans retenue. Dès le soir du 18 mars, Victor exhorte le Comité central des Vingt arrondissements à marcher sur Versailles. Il écrit : « Il n’y a qu’une manière de traiter avec Versailles, c’est de la prendre  [2] » Nommé chef de la XVIIe légion, il démissionne suite à des accusations d’abus de pouvoir. Il est alors nommé inspecteur général des Fortifications, poste clé dans la défense de Paris. De son côté, Anna, membre du Comité de Vigilance des citoyennes du XVIIIe, participe avec son amie André Léo, à la commission chargée d’organiser et de surveiller l’enseignement des filles. Ensemble aussi, elles animent un journal politique, La Sociale.
Surtout, le couple s’est marié en mars à la mairie du XVIIe, devant son maire Benoît Malon.
L’entrée des versaillais dans la capitale obscurcit leur horizon. Anna, déléguée aux hôpitaux et ambulances, assiste les blessés dans un Paris ravagé par la guerre civile. Elle se bat aussi, fusil à la main. Victor seconde d’abord Malon dans la défense des Batignolles avant de se replier sur les barricades du Château-d’Eau dont il a laissé un témoignage émouvant [3].

L’EXIL ET LE RETOUR EN FRANCE
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Victor Jaclard (1840-1903)

Arrêté au bout de trois jours, Victor Jaclard est enfermé dans la prison des Chantiers à Versailles d’où il finit par s’évader au bout de 4 mois. Il rejoint Anna, déjà en fuite. Exilés en Suisse, les Jaclard se mêlent à la communauté des proscrits français. Victor achève ses études médicales avant que le couple ne se rende en Russie en 1874. Dans la région de Saint-Pétersbourg où Victor enseigne le français, Anna se remet à l’écriture en publiant quelques nouvelles.

Amnistié, le couple rentre à Paris en 1880. Très vite, Victor entame une carrière de journaliste. Clemenceau, devenu député, l’embauche comme secrétaire de rédaction, dans son journal, La Justice. Il collabore également au mensuel de Benoît Malon, La Revue socialiste.
Avec lui, il fonde en 1893 le syndicat des journalistes socialistes dont il est secrétaire général quelques années. On sait peu de choses sur la fin de vie d’Anna. Affaiblie par les années d’exil, elle meurt jeune, en octobre 1887, des suites d’une opération, laissant un fils et un mari qui se bat pour reconstituer leur mariage, annulé par le pouvoir réactionnaire.
Il obtient gain de cause en 1893. Il est à présent, depuis 1889, conseiller municipal d’Alfortville, en banlieue, après plusieurs échecs électoraux à Paris. Encouragé par l’essor du mouvement ouvrier en Europe, il participe aussi à la reconstruction de l’Internationale socialiste, comme délégué à ses premiers congrès (1889, 1891 et 1893).

Il était remarié depuis presque dix ans, lorsqu’il meurt à Paris en 1903. Il sera incinéré au Père-Lachaise. Dans un bref hommage, le journal radical La Lanterne conclut : «  Ce fut un convaincu et un travailleur : il fut toujours à la peine et rarement à l’honneur. [4] »

ERIC LEBOUTEILLER


[1C. Rey, A. Gayat, S. Pepino, Petit dictionnaire des femmes de la Commune, Ed. Le bruit des autres, Paris, 2013, p. 162-164

[2La Revue Blanche, Enquête sur la Commune de Paris, Ed.
de l’Amateur, Paris, 2011, p. 160.

[3Idem, pp. 162-166.

[4La Lanterne, nécrologie de Victor Jaclard, le 17 avril 1903, p. 3

Gustave Flourens (1838-1871)
Le « Chevalier de la révolution »

vendredi 5 décembre 2014 

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Gustave Floureens (1838-1871)

Gustave Flourens reste aujourd’hui un dirigeant méconnu du mouvement communard. Il était pourtant un des meneurs de l’insurrection parisienne les plus populaires. Son destin tragique a même déclenché une vraie ferveur dans la population.

L’HOMME DE SCIENCES.

Par sa naissance, Gustave Flourens [1] appartient au milieu aisé de l’élite parisienne. Son père, Pierre Flourens, un temps député et pair de France, est un physiologiste renommé, professeur au Muséum et au Collège de France.

Après des études brillantes en lettres et en sciences, il est autorisé, à 25 ans, à suppléer son père dans sa chaire d’histoire naturelle. Très suivis, ses cours matérialistes et athées sont rapidement interrompus par le pouvoir bonapartiste. Ils sont néanmoins publiés sous le titre Histoire de l’Homme, tandis qu’il a rejoint l’Angleterre, puis la Belgique où il est un conférencier recherché.

LE RÉVOLUTIONNAIRE.

Idéaliste, il s’enthousiasme pour les mouvements de libération nationale que connaît l’Europe et s’engage très tôt dans le combat révolutionnaire sans frontières. Déjà en 1863, il est parti en Pologne, attiré par le soulèvement anti-tsariste. Mais, lassé des luttes partisanes, il écourte son séjour.

C’est en Grèce, en 1866-1868, que se forge son image de combattant intrépide. Au sein d’un groupe de volontaires, il participe à la rébellion victorieuse contre la domination turque en Crète, qu’il représente ensuite à Athènes. En route, il était entré en maçonnerie à L’Union d’Orient, à Constantinople.

De retour à Paris, il se lance, auréolé de prestige, dans le mouvement d’opposition engagé contre l’Empire. Chroniqueur militaire à La Marseillaise d’H. Rochefort, il est surtout un homme d’action, favorable au coup de force comme Blanqui dont il est proche. Il tente ainsi de fomenter la révolte lors des obsèques de Victor Noir en janvier 1870.

Pourchassé, il repart en exil et revient à Paris au début du siège. À Belleville où il vit, il est désigné chef des bataillons. À leur tête, il conduit, avec Gabriel Ranvier, l’insurrection du 31 octobre à l’Hôtel-de-Ville contre le gouvernement de Défense Nationale que dirige le général Trochu. Le soulèvement maté, il est incarcéré à Mazas d’où il est délivré en janvier 1871 par ses troupes, menées par son compagnon d’armes italien en Crète, Amilcare Cipriani [2].

LE « MARTYR DE LA LIBERTÉ ».

Élu largement par le XXe arrondissement lors des élections à la Commune, il opte naturellement pour la Commission militaire et se consacre à la conduite des opérations contre l’armée versaillaise.

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Gustave Flourens par Moloch

Nommé général, il participe, à la tête de la Xxe légion, sous les ordres de Bergeret, à la sortie désastreuse sur Versailles du 3 avril. Réfugié dans une auberge, près de Chatou, après avoir assuré la retraite de ses troupes, il est surpris par des gendarmes qui le tuent froidement.

Inhumé dans l’intimité au Père-Lachaise, le héros martyr suscite aussitôt un culte. Son livre testament, Paris livré, est un gros succès de librairie et en hommage, un corps franc illustre se baptise les « Vengeurs de Flourens  ». La légende s’est néanmoins vite estompée, au point que son rôle dans le mouvement communaliste est encore souvent ignoré.

ÉRIC LEBOUTEILLER


[1Alain Dalotel, « Un héros de Belleville, le communard Gustave Flourens », Gavroche, n°115, janv-févr 2001.

[2Marcel Cerf, « Amilcare Cipriani », La Commune, revue d’histoire des Amis de la Commune de Paris, n°32, 2007.

Édouard Vaillant délégué de la Commune à l’Éducation

vendredi 1er mars 2013 

Édouard Vaillant (1840-1915) est un personnage important de la Commune qu’il a vécue de son premier à son dernier jour et à laquelle il est resté fidèle toute sa vie.

Édouard Vaillant est né à Vierzon dans le département du Cher le 26 janvier 1840 au sein d’une famille aisée. Son père, notaire et homme d’affaires se préoccupe peu de son éducation. Sa mère, très croyante, le soutiendra toujours dans les difficultés de la vie, malgré les affirmations révolutionnaires et l’athéisme de son fils.

Celui-ci a deux ans lorsque sa famille va habiter à Paris. Interne au Collège Sainte Barbe, il y obtient le baccalauréat en 1857. Etudiant à l’Ecole centrale, il en sort ingénieur des Arts et Manufactures en 1862. Il complète sa formation scientifique en Sorbonne, au Collège de France et au Muséum d’Histoire naturelle ; il est reçu docteur ès sciences en 1865. Il soutient une thèse de doctorat à l’Ecole de médecine.

C’est probablement de cette période que datent ses doutes au sujet de la religion catholique et ses aspirations à la justice sociale. En 1866, il se rend Outre-Rhin dans le but d’étudier la chimie. Il se passionne surtout pour la philosophie dans les universités d’Heidelberg, Tübingen et Vienne. Sur le plan philosophique, il évolue du proudhonisme au socialisme révolutionnaire d’inspiration blanquiste et adhère à la section allemande de Genève de l’Internationale. Son séjour Outre-Rhin est entrecoupé de visites en France où il fréquente les futurs communards Longuet, Pyat et Vallès.

INSURGÉ LE 4 SEPTEMBRE 1870

Revenu en France au moment de la guerre franco-prussienne, il participe à l’insurrection du 4 septembre 1870 qui aboutit à la proclamation de la IIIe République. Dès le 5 septembre, il est l’un des délégués des comités de vigilance qui forment le Comité central républicain des vingt arrondissements lequel se réunit rue de la Corderie, le siège parisien de l’Internationale. Profondément patriote, Édouard Vaillant s’engage dans le 88e bataillon d’artillerie de la Garde nationale. Il est hostile à toute capitulation devant les Prussiens qui encerclent Paris à partir du 18 septembre. Il participe à la journée révolutionnaire du 31 octobre. Le 5 janvier 1871, il est l’un des rédacteurs de la déclaration des délégués des vingt arrondissements, connue sous le nom d’Affiche rouge, qui dénonce l’incapacité et la trahison du gouvernement dit «  de défense nationale », et se termine par le célèbre mot d’ordre : Place au peuple !

Place à la Commune. Il manifeste pour cet objectif le 22 janvier 1871, devant l’Hôtel de Ville de Paris. La capitulation ayant été signée le 28 janvier 1871, Édouard Vaillant est l’un des promoteurs de la réunion générale de la Garde nationale du 6 février convoquée en vue de préparer les élections législatives du 8 février. Il est candidat sur la liste présentée par les Chambres fédérales ouvrières, l’Internationale et la délégation des vingt arrondissements, mais il ne figure pas au nombre des quatre élus parisiens de cette liste. La réunion de la Garde nationale du 6 février a des prolongements qui aboutissent à la création du Comité central le 15 mars, lequel sera en mesure de prendre le pouvoir au soir du 18 mars, après l’insurrection populaire parisienne.

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Édouard Vaillant pendant la Commune

LES 72 JOURS DE LA COMMUNE

Le 18 mars 1871, Edouard Vaillant est absent de Paris ; il se trouve à Bordeaux où il est venu rencontrer Auguste Blanqui dans le but de ranimer la défense nationale. De retour à Paris le 20 mars, il participe activement au mouvement révolutionnaire. Élu à la Commune dans le VIIIe arrondissement, il va y jouer un rôle déterminant.

Aussitôt après sa proclamation, le 28 mars, la Commune met en place dix commissions de travail coordonnées par une Commission exécutive. Edouard Vaillant est membre de cette commission exécutive et le restera jusqu’à la fin de la Commune. Il est nommé gérant du Journal Officiel de la Commune qui paraît tous les jours, du 24 mars au 24 mai 1871. Édouard Vaillant va vivre tous les débats de l’assemblée communale. Il est assidu à ses réunions et s’y fait remarquer par le bon sens de ses propos et ses interventions modératrices dans les débats, parfois vifs, qui agitent l’assemblée. Il figure parmi les rédacteurs de ses grandes proclamations. Il soutient en particulier les propositions de la Commission du Travail qui visent à améliorer les conditions de vie des ouvrières et ouvriers et à accroître leurs ressources, notamment le décret du 16 avril qui prévoit la remise en marche, sous forme coopérative, des ateliers abandonnés par leurs propriétaires.

DÉLÉGUÉ À L’ENSEIGNEMENT DE LA COMMUNE

Nommé délégué à l’Enseignement le 21 avril 1871, Edouard Vaillant donne une impulsion significative à la commission du même nom. Dans le prolongement du décret du 2 avril de séparation de l’Eglise et de l’Etat, il intervient auprès des élus de la Commune pour qu’ils transforment, dans leurs arrondissements d’élection, les écoles congréganistes en établissements d’enseignement laïcs. Il jette les bases d’un enseignement professionnel pour les garçons et les filles en faisant appel à « toutes les personnes qui ont étudié la question de l’enseignement intégral et professionnel » afin de solliciter leurs suggestions.

À la commission de l’Enseignement, il travaille en étroite collaboration avec les organisations d’Education populaire comme la Société de l’Education nouvelle qui préconise une large réforme des programmes en y favorisant l’étude des sciences et de l’expérience. Dans ce but, il lance un appel, dans le Journal Officiel aux ouvriers de plus de 40 ans pour qu’ils deviennent maîtres d’apprentissage. La Commune, avec sa Commission de l’Enseignement et son délégué Édouard Vaillant, a ainsi jeté les bases de l’école laïque, gratuite et obligatoire.

Pendant la Semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871, Edouard Vaillant fait partie des derniers dirigeants de la Commune qui se réunissent à l’Hôtel de Ville, puis à la mairie du XIe arrondissement et enfin rue Haxo, dans le XXe. Le dernier jour de la Commune, il fait le coup de feu contre les versaillais. Les jours suivants, des amis le cachent et il parvient à échapper à la répression en se réfugiant à Londres où il milite dans l’Internationale puis dans les milieux blanquistes.

Le 17 juillet 1872, le 3e conseil de guerre l’avait condamné à mort par contumace. Édouard Vaillant revient à Paris quelques jours après la loi d’amnistie du 11 juillet 1880 et reprend son activité politique, d’abord dans le Cher où il est candidat à plusieurs élections sous les couleurs du Comité Révolutionnaire Central, de tendance blanquiste, qui donnera naissance au Parti Socialiste Révolutionnaire (PSR).

En 1905, il est l’un des artisans de l’unification des socialistes au sein de la SFIO. Il combat contre la guerre aux cotés de Jaurès avant de se rallier à l’Union sacrée.
Édouard Vaillant a été élu conseiller municipal, puis député de Paris dans le XXe arrondissement.

Dans ces assemblées, jusqu’à sa mort en 1915, il s’efforce de mettre en oeuvre les idéaux de la Commune dont il avait été l’un des plus actifs participants.

Yves Lenoir

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Édouard Vaillant en 1908

Sources :

Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, éditions de l’Atelier ;
Maurice Dommanget, Édouard Vaillant, un grand socialiste, la Table ronde, 1956
L’enseignement, l’enfance et la culture sous la Commune, éditions de l’Étoile, 1964 ;Journal officiel de la Commune, Ressouvenances, 1977.