EUGÈNE POTTIER UN POÈTE MILITANT 1816–1887

jeudi 1er septembre 2016 

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Eugène Pottier
Peinture de Boris Taslitzky 1962
Musée de Saint-Denis

Même s’il n’avait pas écrit de chansons, Eugène Pottier aurait mérité qu’on le célébrât. Proche du peuple, attentif aux autres et surtout aux pauvres, révolté contre les oisifs et les nantis – en un mot, socialiste – Pottier a toute sa vie été un militant. Ses dons pour la poésie et la chanson lui ont permis une autre forme de militantisme, peut-être encore plus percutante. Pourtant, Pottier a beaucoup joué de malchance : atteint de graves maladies professionnelles, sans argent et menant – sauf pendant les quelques années qui précédent la Commune – une vie misérable, le pauvre Pottier prend alors une dimension humaine qui force la sympathie.

POTTIER, MILITANT ET SOCIALISTE

Né le 5 octobre 1816, au 60 de la rue Sainte-Anne à Paris, fils d’un artisan layetier, Eugène est envoyé chez les Frères, puis à l’école primaire jusqu’à l’âge de douze ans, âge auquel son père le reprend comme apprenti dans son atelier. Le jeune Pottier, qui n’éprouve aucun attrait pour le métier d’emballeur, quitte dès qu’il le peut la maison familiale. À seize ans, il devient « moniteur » dans une école mutualiste [1]. En 1838, il rencontre Édouard Laroche, dessinateur d’impression, émule d’Oberkampf, qui le prend dans son atelier en qualité d’employé et teneur de livres. Pottier ne tarde pas à devenir lui-même peintre d’impression sur étoffes. Le 17 octobre 1841, il épouse, tout en passant à la synagogue pour satisfaire sa fiancée, Élizabeth Worms, à la mairie du VIIe arrondissement.
Vers 1867, il quitte Laroche et s’établit à son compte. Il s’installe 25 rue de Cléry, puis 29 rue du Sentier, et emploie une vingtaine d’ouvriers [2]. «  Pottier [sera] connu sous le Second Empire comme l’un des artistes ornementalistes les plus distingués de la capitale. Pottier s’imposait dans ce domaine à tel point que le Salon chaque année exposait l’une de ses œuvres  » [3].

Bien que patron, il conforte les salariés en créant, le 30 mars 1870, la « Chambre syndicale des dessinateurs pour étoffes imprimées, tissus brochés, papiers peints, broderies et tapisseries à l’aiguille », forte de cinq cents membres, qui adhèrera à la Chambre fédérale des sociétés ouvrières. Au cours du siège, Pottier devient adjudant à la 4e compagnie du 181e bataillon de la Garde nationale et il combat à Champigny [4]. Il adhère au Comité central des vingt arrondissements et à l’Internationale.

Il est élu membre de la Commune en avril 1871, dans le IIe arrondissement. Sa présence à l’Hôtel de Ville est relativement discrète ; en revanche, il prend très à cœur ses responsabilités en tant que maire d’arrondissement. Il adhère à la Fédération des artistes et c’est lui qui en rédige le manifeste. Kristin Ross voit en Pottier plus qu’en Courbet le véritable fondateur de la Fédération : «  En recadrant notre représentation de la Fédération des artistes de sorte que Courbet s’efface et que Pottier passe au premier plan, je crois qu’une idée plus juste du chronotope d’émancipation imaginé précisément par la Fédération, auquel Pottier donna le nom de “luxe communal”, pourra se faire jour  » [5].
Pottier, en tout cas, fait beaucoup pour que l’art décoratif « nommé improprement art industriel  » acquière ses lettres de noblesse au même titre que les autres formes d’art, et pour que ce soit l’artiste – et non le fabricant – qui soit reconnu comme le véritable créateur.

Après la Commune, caché un mois à Paris par sa sœur Joséphine, il finit par rejoindre l’Angleterre : il habite Milton, un petit port situé sur la rive droite de la Tamise, à trente-quatre kilomètres en aval de Londres. Sa maîtresse, Caroline Petit, vient l’y rejoindre et y accoucher d’une fille, Marguerite. Pottier ne semble pas fréquenter les autres proscrits de la Commune, ni l’entourage de Marx. Ayant vendu en 1873 ses biens en viager à son gendre, il perçoit une rente de 1500 francs qui l’aide à vivre chichement.

Après deux ans de séjour en Angleterre, il s’exile aux Etats-Unis, d’abord à Boston où il exerce la profession de dessinateur en 1874 et 1875, puis à New-York fin 1875. Il milite au Socialist Labour Party, à l’International Labour Union et est secrétaire-trésorier de la Société des réfugiés de la Commune. En 1876, il est vraisemblablement initié à la loge Les Égalitaires, fondée par des proscrits et dont le vénérable est Élie May : Pottier avait, en tant que membre de la Commune, reçu la délégation des Francs-Maçons qui, le 29 avril 1871, voulait négocier une conciliation avec les versaillais et s’était rendue, toutes bannières déployées, sur les fortifications ; il en avait gardé une forte impression et de l’admiration pour les Francs-Maçons.

Pottier revient en France, à bord du transatlantique L’Amérique, en septembre 1880. Mais il est gravement malade, vieilli au point d’être incapable de travailler, et pauvre. Cela ne l’empêche pas de militer en collaborant au Cri du Peuple de Vallès et à La Question Sociale d’Argyriadès, puis au Socialiste, organe central du Parti Ouvrier Français de Guesde : il y publie ses pièces de vers engagées et ses chants révolutionnaires.

POTTIER, POÈTE ET CHANSONNIER

Composer des poèmes est, pour Eugène et dès son plus jeune âge, une seconde nature :
Les vers partaient avec la peau,
Comme des éclats dans sa tête :
Voilà Popo, le vieux Popo,
Voilà Popo, le vieux poète !
 [6]

Il n’a pas écrit que des œuvres politiques : les évocations bacchiques et les couplets grivois à la mode de son temps n’en sont pas absents et il parle souvent de lui-même dans ses chansons.
Il est cependant tellement proche des travailleurs, dont il a souvent partagé la vie tragique et la «  misère sauvage », qu’il en incarne dans ses écrits les sanglots, la révolte et les espoirs.

À quinze ans, il publie un premier recueil, La Jeune Muse, qu’il dédie à Béranger. Le très populaire chansonnier daigne lui répondre, le 1er novembre 1831 : «  Je vous remercie de la très jolie chanson que vous m’envoyez ; si vous n’avez que quinze ans, c’est une œuvre tout à fait remarquable, et je vous suis bien reconnaissant de m’avoir consacré vos prémices ».

Parallèlement à son travail, Eugène fréquente les goguettes et mène la vie de bohème, en compagnie d’Henri Murger de six ans son cadet.

Bien qu’ayant produit, tout au long de sa vie, des pièces admirables, « Pottier restait inconnu, hors d’un cercle très restreint de révolutionnaires et d’anciens bohèmes. […]
C’est une circonstance bien imprévue et que Gustave Nadaud qualifie de “providentielle” qui contribua fort heureusement à sortir Pottier de l’ombre. […] En 1883, la Lice chansonnière eut l’idée de faire un concours de chansons. Trois cents postulants environ entrèrent en lice, c’est le cas de le dire. Pottier était du nombre. Il obtint la médaille d’argent décernée au premier prix pour sa chanson Chacun vit de son métier 
 » [7]. Les membres de la Lice le rencontrent peu après, vieux, paralysé, indigent. Ils décident de lui venir en aide et de publier ses œuvres. Le volume paraît, préfacé par Nadaud, sous le titre Quel est le fou ?, tiré de la chanson qui ouvre le volume et qui date de 1849.
Quelques années plus tard, par les soins de ses anciens collègues de la Commune, est édité un nouveau recueil intitulé Chants révolutionnaires, préfacé cette fois par Henri Rochefort.

Son chef d’œuvre est sans aucun doute L’Internationale, programme exhaustif, manifeste rassemblant toutes les tendances du socialisme. Pierre Brochon dénonce la légende selon laquelle il aurait été composé à Paris au lendemain de la Semaine sanglante : « En considérant le texte de L’Internationale comme un aboutissement d’idées diverses, réactualisées par la situation en Amérique, y a-t-il beaucoup de risques d’erreurs à situer sa rédaction vers 1878 ? Peut-être même les deux versions, peu de temps les séparant l’une de l’autre. Nous ne le pensons pas  » [8].

Le succès de ce chant révolutionnaire tarde cependant à s’affirmer. Ce n’est que dans les toutes premières années du XXe siècle, après sa mise en musique en 1888 par Pierre Degeyter [9], qu’il sera chanté : au congrès de la salle Japy à Paris, en 1899, en février 1900 à Bourges, à Marseille en 1903. Toujours malchanceux, Pottier, mort douze ans plus tôt, n’a pas connu le succès de L’Internationale de son vivant !

POTTIER, PAUVRE ET MALCHANCEUX

Eugène Pottier n’a pas eu grand’ chance dans la vie. Dès son début dans le métier au cours des années 1840, il est victime de graves maladies professionnelles : saturnisme et intoxications diverses résultant de l’emploi mal maîtrisé à l’époque de substances chimiques très agressives utilisées pour l’impression sur étoffes.
Gastralgies, douleurs intestinales violentes, céphalées, éclipses cérébrales : on retrouve tous ces symptômes du saturnisme dans ses écrits. Pottier est aussi atteint à plusieurs reprises d’accidents cérébraux, liés ou non à ces intoxications, qui finissent par le laisser à demi-paralysé. Peu de temps avant sa mort, consécutive à un ultime AVC, le 6 novembre 1887, «  le vieux Po-Po se ressentait toujours de son attaque de paralysie. Il ne sortait qu’avec sa fille et sa femme, laquelle écrivait pour lui. On avait l’impression d’être en face d’un “brave homme” vaincu par l’adversité » [10].

Après la maladie, c’est la Commune qui est la deuxième source des malheurs de Pottier. Condamné à mort par contumace en 1873, ses biens passent sous la tutelle de sa femme légitime qui le dépossède. Heureusement quelques semaines auparavant – comme on l’a vu – il avait pu vendre son établissement de bains en viager à son beau-frère. Privé de ressources financières décentes et amoindri physiquement, il ne parviendra jamais à refaire surface. Ses adresses successives dans Paris témoignent de cette inexorable décrépitude : elles correspondent à des loyers de plus en plus modestes et donc à des logements de plus en plus pauvres. Le dernier en date, 2 rue de Chartres à la Goutte d’or, est dans un état sordide.

C’est là que se rassemble, le 9 novembre 1887, une foule d’environ 10 000 personnes conviées pour ses obsèques par ses anciens collègues de la Commune. Des incidents s’y produisent : une bagarre éclate à propos d’un drapeau rouge dont les agents veulent s’emparer. La police charge sabre au clair. Le député socialiste Jules Joffrin est arrêté et conduit au poste. Vaillant, Longuet, Lavy et Clovis Hugues sont brutalement frappés pour avoir pris la défense de Joffrin.

Même à son enterrement, Pottier joue encore de malchance : la presse s’étend longuement sur les charges de la police et ne dit pas un mot du défunt, sinon que c’est un ancien membre de la Commune que les révolutionnaires qualifient de poète, mais dont les œuvres sont bien peu connues.

« Je n’ai pas ma gloire gagnée ! » disait, bien conscient, Pottier : il s’en est fallu de peu que son œuvre tombât à jamais dans l’oubli.

GEORGES BEISSON

L’INTERNATIONALE

Debout ! les damnés de la terre ! 
Debout ! les forçats de la faim !
La raison tonne en son cratère,
C’est l’éruption de la fin.
Du passé faisons table rase,
Foule esclave, debout ! debout !
Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout !

C’est la lutte finale
Groupons-nous, et demain,
L’Internationale,
Sera le genre humain.

Il n’est pas de sauveurs suprêmes,
Ni Dieu, ni César, ni tribun,
Producteurs sauvons-nous nous-mêmes !
Décrétons le salut commun !
Pour que le voleur rende gorge,
Pour tirer l’esprit du cachot,
Soufflons nous-mêmes notre forge,
Battons le fer quand il est chaud !

L’État comprime et la loi triche,
L’impôt saigne le malheureux ;
Nul devoir ne s’impose au riche,
Le droit du pauvre est un mot creux.
C’est assez languir en tutelle,
L’égalité veut d’autres lois :
« Pas de droits sans devoirs, dit-elle,
Égaux, pas de devoirs sans droits ! »

Hideux dans leur apothéose,
Les rois de la mine et du rail,
Ont-ils jamais fait autre chose,
Que dévaliser le travail ?
Dans les coffres-forts de la bande,
Ce qu’il a créé s’est fondu.
En décrétant qu’on le lui rende,
Le peuple ne veut que son dû.

Les Rois nous saoûlaient de fumées,
Paix entre nous, guerre aux tyrans !
Appliquons la grève aux armées,
Crosse en l’air et rompons les rangs !
S’ils s’obstinent, ces cannibales,
À faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux.

Ouvriers, Paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs ;
La terre n’appartient qu’aux hommes,
L’oisif ira loger ailleurs.
Combien de nos chairs se repaissent !
Mais si les corbeaux, les vautours,
Un de ces matins disparaissent,
Le soleil brillera toujours !


[1L’enseignement dans les écoles mutualistes s’inspirait de la méthode universelle de Jean-Joseph Jacotot : Pottier en fut adepte.

[2Tandis qu’Élizabeth et son frère Salvador – à moins que ce ne soit lui-même – deviennent « maîtres de bains », en acquérant un des établissements de bains les plus importants du deuxième arrondissement de Paris, les Bains Lemoine.

[3Maurice Dommanget, Eugène Pottier, membre de la Commune et chantre de l’Internationale, E.D.I., Paris, 1971, p. 38.

[4Pottier avait vraisemblablement déjà fait partie de la Garde nationale en 1848 ; il avait même failli être fusillé en juin.

[5Kristin Ross, L’imaginaire de la Commune, La Fabrique éditions, Paris, 2015, p. 58.

[6Eugène Pottier, Quel est le fou ?, Henry Oriol, Paris, 1884, p. 7-8.

[7Maurice Dommanget, Op. cit., p. 63.

[8Pierre Brochon, Eugène Pottier, naissance de l’Internationale, éd. Christian Pirot, St-Cyr-sur-Loire, 1997, p.209. Dans les Œuvres complètes d’Eugène Pottier réunies par Pierre Brochon lui-même, L’Internationale est datée toutefois de Paris, juin 1871 (p. 101).

[9Il était initialement chanté sur le timbre de La Marseillaise.

[10Maurice Dommanget, Op. cit., p. 76.

LA BRÈVE EXISTENCE DE GUSTAVE MAROTEAU

mercredi 11 mai 2016 

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Portrait de Maroteau par Georges Pilotell, accompagné
de sa dédicace : « J’offre en souvenir de
notre amitié cette image de la tête qu’on veut me
couper », dans La Revue blanche, t. XII, 1897.

Durant la Commune, il avait fondé deux journaux, la Montagne, qui connut 22 livraisons, puis le Salut Public, dont la publication débuta le 16 mai pour s’interrompre, dès le 23, après l’entrée des troupes versaillaises dans Paris.
Peut-on parler d’un «  accès de fièvre  » qui aurait atteint, « dans le funèbre printemps de 1871 », celui qui fut « poète à 17 ans, soldat patriote à 20 ans » ?
En l’occurrence, Victor Hugo semble s’être mépris sur la profondeur des convictions de celui qui s’était recommandé très tôt à son attention.

Gustave Maroteau, natif de Chartres, avait prolongé ses études au lycée Louis-le-Grand, avant de se décider à vivre de sa plume. « Il m’est arrivé, écrit Vallès dans l’Insurgé, un jeune homme de 16 ans, à la figure maladive, avec des airs de fille, mais avec l’ossature faciale d’un gars à idées et à poil », que sa mère avait poussé à solliciter « l’aumône d’une auscultation littéraire ». Les encouragements n’avaient pas manqué, puisque paraissait, en 1867, un recueil de poésies, les Flocons, dont la première était dédiée à Hugo. La légende veut que, désargenté, son auteur ait dû vendre la lettre autographe que le maître lui avait adressée. Le secrétaire de Vallès ne tarda pas à fonder son premier journal le Faubourg, interdit dès son troisième numéro pour offense envers l’empereur et l’impératrice. Condamné de ce chef à huit mois de prison et 2000 francs d’amende, le 11 mars 1870, il se réfugia en Belgique, en Hollande, puis à Londres. Après le 4 septembre, il s’empressa de revenir à Paris et fut incorporé dans la garde nationale mobile, avant d’être réformé, « épuisé par les excès d’une jeunesse orageuse », nous disent ses accusateurs, mais Vallès n’ignorait pas que «  le rat de la phtisie » s’était logé en lui.

UNE LETTRE DE DÉNONCIATION

C’est de sa ville natale qu’était partie une lettre de dénonciation, et il fut arrêté, le 9 juillet 1871, à Belleville, au domicile d’une « ouvrière en abat-jour et ustensiles d’éclairage », qui le faisait passer pour son fils. Il fallut l’extraire de l’hôpital militaire de Versailles pour soumettre à des interrogatoires « un de ces bohêmes de la littérature qui, à peine sortis du collège, se font les apôtres des théories les plus malsaines et les plus subversives ». La pièce la plus «  incendiaire » retenue à sa charge est un article de la Montagne du 21 avril, dans lequel il appelait de ses vœux le temps où « la charogne d’un évêque ne [pèserait] pas plus dans la balance de la justice que le cadavre d’un ouvrier » et exigeait de la Commune qu’elle tînt sa promesse de mettre à mort l’otage Darboy si Blanqui ne lui était pas rendu…

Par jugement rendu le 2 octobre, le 3e Conseil de guerre le condamna à la peine de mort « et aux frais envers l’État, comme coupable de provocation à un attentat ayant pour but d’exciter la guerre civile, de complicité d’assassinat sur la personne de Mgr Darboy, en provoquant au crime par des écrits rendus publics, de provocation au pillage en bande, de publication de fausses nouvelles, faite de mauvaise foi et de nature à troubler la paix publique, et d’offense envers le chef de Gouvernement par des écrits rendus publics. » Son avocat, Me Léon Bigot, avait vainement plaidé l’acte politique pour lequel la peine capitale était abolie depuis 1848 : «  Maroteau n’implore, ne demande pas sa grâce, il ne veut que la justice ! » Après rejet du recours en révision, puis du pourvoi, la peine fut commuée le 10 janvier 1872, mais l’intervention de Hugo ne put lui éviter les «  galères à perpétuité  ». On rapporte son échange avec Émile Fortin, lorsque tous deux furent ferrés au bagne de Toulon :
— Eh bien ! mon vieux, qu’est-ce que tu dis de cela ? 
— Je dis que cela n’est pas gai. 
— C’est vrai, mais, au moins, ce n’est pas banal.


AU BAGNE EN NOUVELLE-CALÉDONIE

Le transporter à l’île Nou, où il arriva le 24 octobre au terme d’une navigation de 145 jours, c’était l’envoyer à la mort. Dans l’infirmerie à bord de la Virginie, a témoigné Simon-Mayer, «  retentissait jour et nuit la toux déchirante de Maroteau, qui agonisait, phtisique, sur son matelas trempé d’eau de mer.  »

À sa mère, sollicitant un adoucissement dans l’application de la peine, Victor Lefranc, ministre de l’Intérieur en 1872, répondit : «  Madame, je ne connais qu’un bagne ! » Du moins son fils échappa-t-il à la quatrième catégorie et à la double chaîne, qu’ont connues Henri Brissac, Alexis Trinquet ou Raoul Urbain. Avec Gaston Da Costa, Émile Fortin, Émile Giffault, il forma une espèce de «  gamelle  » à laquelle chacun apportait les ressources dont il pouvait disposer, pour éviter la promiscuité avec les condamnés de droit commun, l’« écume des scélérats  ». Mais Maroteau dut multiplier les séjours à l’hôpital du pénitencier ; il s’y trouvait notamment en décembre 1872 et en mars 1874 : c’est l’adresse qu’il communique à son ami Bauër, déporté à la presqu’île Ducos.

Sa santé se dégrada fortement au début de l’année 1875. Informé par le médecin qu’il ne lui restait que quelques heures à vivre, il écrivit, le 16 mars à sa « mère aimée  » :
«  Je meurs… et je t’envoie mon dernier adieu.
« Tu n’aurais point cru, alors que tout petit tu me berçais dans mon berceau d’enfant, que je finirais ainsi à six mille lieues de toi, sur un grabat du bagne, le grabat qu’aurait eu Lacenaire, si on avait daigné, comme à moi, lui faire grâce de la vie.
« Je meurs et je t’aime.
« Je meurs et j’ai cette consolation de savoir que la liberté triomphe, et que ma muse, ma vieille muse en cheveux gris, me survit pour demander justice et vengeance.
« Je t’embrasse dix millions de fois. 
 »

Il aurait dit à ses amis qui se pressaient autour de lui : « Ce n’est pas une grande affaire de mourir, mais j’eusse préféré le plateau de Satory [où il aurait été fusillé] à ce grabat infect.  » Il légua sa pipe à son collègue journaliste Humbert, son carnet à Fortin, qui lui était le plus proche, et ses dettes… à la République. Il avait annoncé, pendant la Commune : « Biffons Dieu  », et, mourant, invitait l’aumônier du bagne, le père mariste Montrouzier, à se retirer : « Monsieur, vous me blesseriez profondément en vous approchant de moi. » Louise Michel, à qui elle fut rapportée, romance ainsi sa fin : «  On attendait sa mort dès le 16 mars, l’agonie étant commencée. Tout à coup, il se soulève et, s’adressant au médecin : - La science, dit-il, ne peut donc pas me faire vivre jusqu’à mon anniversaire, le 18 mars. - Vous vivrez, dit le médecin qui ne put cacher une larme.  »

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La tombe de Maroteau, Musée Balaguier, La Seyne-sur-Mer

Maroteau mourut le 18 mars, soit quatre ans après le début de l’insurrection parisienne, mais, étant né le 28 juillet 1849, il n’avait pas encore 26 ans... Il fut enterré dans un coin du cimetière des forçats « sur le haut d’une côte où la vue est admirable et je pensais à lui qui aimait tant les belles choses », précise Giffault qui nous a laissé un croquis de sa tombe.

LE CŒUR D’UNE MÈRE

Informée par leurs soins de la mort de son fils, Cécilia Maroteau adressa la lettre suivante de Paris, le 8 juillet 1875, « à Alphonse [Humbert], Gaston [Da Costa], mes deux Émile [Fortin et Giffault] :
« Mes chers enfants,
« Je ne puis vous dire l’émotion touchante que j’ai ressentie en recevant de vous ces lignes si tendres, inspirées par votre amitié pour mon bien-aimé ; j’ai cru un instant qu’il revivait en vous. Oui ! Vous êtes mes enfants, le cœur des mères est assez vaste pour contenir toutes ces tendresses. Vous devez me porter les baisers que mon fils vous a donnés pour moi.
Je veux vivre pour que vous me les rendiez ; je veux obéir à sa chère mémoire ; je vous attends pour me fermer les yeux. Peut-être votre retour devancera-t-il nos espérances. Courage !
« Vos parents sont des amis pour moi ; leur douce amitié me fait oublier mon isolement et, lorsque je suis triste, je vais chez eux retremper mon courage, savoir de vos nouvelles à tous les quatre, lire les mots affectueux que vous mettez pour moi dans vos lettres. Je sens qu’il me reste des enfants à aimer ; je prends ma part dans le bonheur de vos familles devenues la mienne.
« Au revoir, mes chers enfants ; votre vieille mère adoptive vous embrasse de tout cœur. 
 »

Tous quatre revinrent de leur exil néo-calédonien, et Vallès de Londres où il avait trouvé refuge. Dans le Citoyen de Paris, du 22 mars 1881, lui, qui avait ouvert à Maroteau «  les portes du journalisme, et peut-être du bagne, - peut-être du cimetière  », annonça l’organisation d’une matinée au bénéfice de sa mère qui était veuve : elle se tint le 4 avril au théâtre des Nations ; c’était désormais elle qu’il fallait « adopter comme une enfant, dans sa misère et son abandon  », cette « orpheline de la Révolution, cette femme à cheveux blancs », dont les obsèques au cimetière de Clichy, le 1er août 1885, furent suivies par un millier de survivants de la Commune.

YANNICK LAGEAT

EMMANUEL CHAUVIÈRE, « UN TEMPÉRAMENT »

samedi 19 mars 2016 

Le lundi 6 juin 1910, le corbillard des pauvres, recouvert du drapeau rouge, fut suivi par plus de 3000 personnes depuis l’avenue Félix-Faure, dans le XVe arrondissement, jusqu’au Père-Lachaise pour assister aux obsèques d’Emmanuel Chauvière.

Au cours de cette « belle et grave manifestation de solidarité socialiste », Édouard Vaillant salua la mémoire d’un fidèle camarade qui le rejoignit au Conseil municipal de Paris à partir de 1888, puis siégea à ses côtés à l’Assemblée nationale, depuis 1893.

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Emmanuel Chauvière
en uniforme de Fédéré

Celui à qui il rendit hommage ne fut certes pas « un révolutionnaire de la phrase, mais un révolutionnaire de l’acte  », dont toutes les initiatives furent inspirées par un constant dévouement à la cause des déshérités.


UNE JEUNESSE REBELLE

Chauvière, né le 13 août 1850, à Gand, où son père dirigeait les travaux de construction d’une ligne de chemin de fer, ne tarda pas à se faire connaître des services de police. Employé, à Paris, chez un fabricant de lingerie, ce « petit blond, rose, imberbe, mais cachant sous une apparence frêle une grande énergie », fut arrêté, lors d’un pèlerinage au cimetière Montmartre sur la tombe du député Jean-Baptiste Baudin, et condamné, le 23 décembre 1868, à un mois de prison pour violences à agent. Il en sortit blanquiste, après y avoir séjourné avec Albert Kellermann, et, désormais, son existence fut intimement mêlée aux luttes qui jalonnèrent l’histoire de cette organisation. Dès le 5 mars 1869, il encourait une deuxième condamnation, à six mois de prison, pour « discours séditieux », mais il fut amnistié le 15 août. L’année suivante, il eut à subir un nouvel enfermement «  pour contravention à la loi sur les réunions publiques et excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres  », et c’est la proclamation de la République qui le rendit à la liberté.

Les premiers propos que l’on a conservés de lui furent tenus en janvier 1869 : « Dans l’organisation actuelle du travail, il y a deux sortes d’individus : les uns qui prélèvent les 9/10 e sur le travail, les autres qui prélèvent 1/10 e, les uns qui consomment sans travailler, les autres qui travaillent sans consommer. Ceux-ci ne possèdent rien, ceux-là possèdent la source de toutes les productions… la terre ! Nous naissons, et déjà nous pouvons nous demander si la terre est faite pour tous ou pour quelques-uns. Nous posons le pied quelque part. À qui appartient ceci ? À un propriétaire. Nous grandissons. Et, parce que nous n’avons pas de propriété, il nous faut travailler pour le propriétaire. Nous grandissons encore, et nous prenons un fusil. Et il faut aller nous faire tuer pour défendre la propriété d’un propriétaire.  » Le combat contre l’injustice l’animera toute sa vie.


COMMUNARD À 20 ANS

Sergent-major aux Francs-Tireurs de la Seine pendant le premier siège, il fut incorporé, le 17 janvier 1871, dans le 82e bataillon de la Garde nationale, participa, le 22 janvier, à l’attaque de l’Hôtel de Ville, avant de compter parmi les membres du premier Comité central. Lors des élections organisées par ce dernier, le 26 mars, le XVe arrondissement envoya trois représentants au conseil de la Commune (Victor Clément, Camille Langevin et Jules Vallès) ; Chauvière, qui habitait impasse de l’Enfant-Jésus, y avait déjà acquis une telle popularité qu’il obtint 1500 voix sur 6500 votants, alors qu’il n’était pas majeur, et le Cri du Peuple du 27 mars annonça même son élection.

Fut-il le secrétaire du « général » Duval ? Du moins, il combattit sous ses ordres au plateau de Châtillon, où il fut fait prisonnier le 4 avril, puis envoyé au fort de Quélern, en presqu’île de Crozon, où il dut supporter avec Élisée Reclus «  l’odeur fétide » d’une casemate. Le 6 décembre, il était transféré à Rambouillet où le 11e conseil de guerre le jugea « coupable d’avoir fait partie d’une bande commettant un attentat dont le but était d’exciter la guerre civile et d’avoir porté un uniforme dans un mouvement insurrectionnel  » ; il le condamna à une peine de cinq ans de prison, lui imposant de surcroît, à partir du jour où il aurait subi sa peine, d’être placé sous la surveillance de la haute police et interdit des droits publics pendant cinq nouvelles années.

Dans les différentes geôles, où il fut incarcéré, de Sainte-Menehould à Belle-Île-en-Mer, d’Embrun à Landerneau, il donna les « preuves de la plus grande insoumission  », puisqu’il fut puni à 37 reprises, et les deux recours en grâce qu’il forma furent rejetés en novembre 1873 et août 1874, toute mesure d’indulgence prise en sa faveur étant « de nature à produire un mauvais effet du point de vue de la discipline et de l’exemple  ». En exil à Lugano, Reclus se rappela à son souvenir et lui envoya une parole d’amitié : « Je vous serre la main, sans vous recommander la force d’âme et la constance. Vous en avez. » Quoique ses antécédents ne fussent pas irréprochables et « quoiqu’il n’inspirât pas beaucoup d’intérêt  » au directeur de la maison centrale de Landerneau, ce dernier intercéda pour qu’il fût «  rendu à sa famille  », en raison de son état de santé. Remis en liberté, le 9 novembre 1876, mais interdit de séjour en France, il fut transféré en voiture cellulaire à la frontière de « son » pays.


AUX CÔTÉS D’ÉDOUARD VAILLANT

Ce n’est que le 23 juillet 1881 que cet arrêté d’expulsion fut rapporté, ce «  sujet belge » ayant enfin pu justifier « de sa qualité de Français  ». Il séjourna donc pendant cinq années à Bruxelles, travaillant comme ouvrier typographe, s’y mariant avec une confectionneuse et « excitant le peuple à la révolte  ». Un rapport de police le désigne comme « un individu dangereux qu’il importe de ne pas perdre de vue  », et, de fait, après son retour à Paris en juin 1882, il fait l’objet d’une étroite surveillance, et il n’est pas une seule des innombrables réunions publiques, auxquelles prend part ce fougueux orateur (37 entre le 11 janvier et le 12 octobre 1885 !), qui ne fait l’objet d’un compte rendu circonstancié. Correcteur au Journal Officiel du Sénat, il ne se privait pas de demander en public « qu’on corrige les sénateurs eux-mêmes ».

Il s’empressa de rejoindre le Comité révolutionnaire central qui regroupa, à partir de juillet 1881, les « non possibilistes », et qu’anima Émile Eudes jusqu’à sa brutale disparition en août 1888. Il se rapprocha d’Édouard Vaillant, dont il partagea désormais les luttes. Tous deux, « candidats de la défense des droits de Paris », bénéficièrent, lors des élections municipales de mai 1884 et législatives d’octobre 1885, du soutien de l’Intransigeant, qui portait la voix des anciens de la Commune, mais ils rompirent avec Rochefort lors du scrutin national de 1889, quand le CRC se scinda en deux fractions : les blanquistes-boulangistes (ou « révisionnistes  »), et les blanquistes «  orthodoxes
 ». C’est sous cette dernière étiquette qu’ils se firent élire au Palais-Bourbon, en 1893, Vaillant, dans la deuxième circonscription du XXe arrondissement, et Chauvière, dans le quartier de Javel qu’il représentait au Conseil municipal depuis mai 1888. La campagne dans le XVe arrondissement fut agitée puisque Rochefort accusa formellement le candidat blanquiste d’avoir grièvement blessé, sinon tué, un caporal de sapeurs-pompiers, lors de l’attaque de la caserne de la Villette, le 14 août 1870. Les juges donnèrent raison à Chauvières, qui, tout jeune, aurait eu l’imprudence de se vanter de ce « fait d’armes », mais qui se défendit ensuite de l’avoir accompli. Il obtint la condamnation à 200 francs d’amende pour diffamation du député sortant Laguerre, qu’il battit au second tour, par 3705 voix contre 2917, et, dans un « quartier peu disposé à prendre les choses au tragique », au point de chansonner le « crime de Chauvière  », ce dernier fut réélu lors des quatre scrutins suivants.


UN DÉPUTÉ ATYPIQUE

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Emmanuel Chauvière à la Chambre

Le communard Gaston Da Costa, qui ne manifeste guère d’indulgence envers les insurgés de 1871, écrit qu’au Palais-Bourbon, Chauvière « s’est créé une spécialité d’interrupteur ordurier […]. J’imagine que Vaillant, dans son for intérieur, ne se félicite guère d’une pareille et aussi malpropre recrue.  » Sa truculence ne saurait masquer son active participation au travail parlementaire, et, membre de nombreuses commissions, il multiplia les propositions de loi en faveur des ouvriers et employés, des locataires et des chômeurs, des vieillards et des invalides… Élu d’un quartier populaire, que Henry Poulaille a fait revivre dans Le Pain quotidien et Les Damnés de la terre, il s’y montra très présent, recevant tous les mercredis les doléances de ses concitoyens et leur rendant régulièrement compte de son mandat. Il fut admirablement secondé par son épouse belge, Maria Toilliez, « une femme vraiment charmante dont j’ai été très heureux de faire la connaissance  », écrit Reclus en 1878. Dénommée « la sainte laïque  », elle multiplia les œuvres philanthropiques, et son nom est inscrit au fronton de la crèche dite de l’Espérance, située avenue Félix Faure, près du dernier domicile du couple. Sa mort, en août 1909, au sanatorium d’Isches (Vosges), qu’elle avait contribué à fonder, fut une ultime épreuve pour Chauvière, qui militait au sein de la Ligue française pour les droits de la femme.

Leur survécut Marie-Aglaé (1885-1939), Claude en littérature, qui fut pendant trois ans la secrétaire de Colette, à laquelle elle consacra un ouvrage. Fille d’un membre de l’Association nationale des libres penseurs de France, qui avait publié à Bruxelles, en 1879, L’Histoire devant la raison et la vérité, et s’était bruyamment réjoui du vote de la loi de Séparation des Églises et de l’État, elle reçut le baptême, en 1928. Dans son dernier livre, qui décrit son existence dans un monastère à l’époque de sa conversion, elle affirme ne pas avoir « connu sur terre la paix promise aux hommes de bonne volonté  ». La mort épargna à son père, qui avait appelé de ses vœux l’abolition des armées permanentes et la création des États-Unis d’Europe, de connaître les tourments de son camarade Vaillant après son ralliement à l’Union Sacrée. Il ne vit pas se briser le rêve d’une possible fraternité des peuples qu’avait entretenu la IIe Internationale, dont la section française avait été rejointe par les blanquistes en 1905.
Il appartient à une génération encore pleine d’ingénuité et de foi, et, le 6 juin 1910, les prolétaires, qui lui témoignèrent leur reconnaissance en l’accompagnant jusqu’au crématorium du Père-Lachaise, savaient que la bonne volonté d’Emmanuel Chauvière ne leur avait jamais fait défaut.

YANNICK LAGEAT

ÉDOUARD VAILLANT EN EXIL À LONDRES

samedi 19 mars 2016 

Pour son rôle majeur pendant la Commune, le 3e Conseil de guerre condamne en juillet 1872 Edouard Vaillant à la peine de mort. Heureusement pour lui, à cette date, il est réfugié à Londres depuis l’été 1871, après un périple à travers l’Espagne et le Portugal où il s’est embarqué sur un navire britannique.

Par tradition, la Grande-Bretagne accueille favorablement la proscription communarde, le Premier ministre britannique Gladstone rejetant d’emblée les demandes françaises d’extradition. Naturellement, les exilés se sont installés dans le cœur de Londres, principalement à Soho, surnommé le « quartier français  ». Seulement, pour beaucoup d’entre eux, notamment en raison de la barrière de la langue, l’intégration est difficile, d’autant que selon Lissagaray, un témoin oculaire, «  la proscription de Londres était la plus espionnée ».

En revanche, Édouard Vaillant, rejoint par sa mère fortunée, déménage dans le Grand Londres, à Kentish Town, où il vit dans une certaine aisance. L’ancien délégué à l’enseignement de la Commune, âgé de 31 ans, déjà ingénieur et docteur en philosophie, achève ses études de médecine puis intègre le Collège royal de chirurgie, tout en donnant des soins gratuits à ses compatriotes démunis. D’après un témoin, «  ils sont nombreux ceux qu’il a soignés et qui n’ont pas oublié son dévouement ».
Par solidarité, il participe aussi à la Société des réfugiés de la Commune, née en 1871 et forte de près de 500 membres. Toutefois, les dissensions internes, tant politiques que personnelles, entravent l’activité d’entraide.


UN FAMILIER DE KARL MARX

Dès l’été 1871, Édouard Vaillant, qui a dû lire en allemand Le Capital, est admis dans le cercle familial de Marx. Grâce à son appui, il entre le 8 août 1871, avec neuf autres proscrits français, au Conseil général de l’Internationale. En septembre, à la conférence de Londres, il défend l’idée marxiste de la nécessité du parti de classe pour la conquête du pouvoir politique par le prolétariat. Par contre, l’année suivante, au Congrès de La Haye, il est le chef de file de la fraction blanquiste qui rompt avec l’AIT et la stratégie de Marx de transférer son siège à New-York, afin d’affaiblir l’influence bakouniniste. Peu après, le groupe explique les raisons de la scission dans une brochure titrée Internationale et Révolution : « Sommée de faire son devoir, l’Internationale refusait. Elle échappait à la Révolution ; elle la fuyait au-delà de l’Atlantique ». Malgré la rupture,
Marx et Vaillant resteront, semble-t-il, en contact au moins jusqu’en 1877.


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Le « général » Eudes

LA COMMUNE RÉVOLUTIONNAIRE

Après la faillite de l’Internationale, l’idée est de reconstituer un parti révolutionnaire dans chaque pays. Les blanquistes fondent alors à Londres, autour du « général » Eudes, une section proprement socialiste révolutionnaire (E. Granger, F. Cournet, G. Ranvier…). Sous le nom de Commune révolutionnaire, ils forment, avec le groupe constitué à New-York, le seul parti homogène de la proscription communarde. En juin 1874, le manifeste athée, communiste et révolutionnaire, Aux Communeux, est retentissant. Rédigé par Vaillant et appuyé par trente-trois noms, il revendique la violence de la Commune et éreinte les fédéralistes et la minorité communarde. En réaction, les attaques des journalistes E. Vermesch et P. Vésinier contre le groupe s’amplifient, notamment contre Vaillant, traité de «  docteur allemand ».

À la même époque, il se rend à Bruxelles afin d’encourager les sections blanquistes qui se sont constituées dans le pays. Puis, dans un dernier manifeste, Les syndicaux et leur congrès, il fustige avec ses amis le réformisme du premier congrès ouvrier depuis la Commune, tenu à Paris, salle d’Arras, en octobre 1876. Finalement, le vote attendu de la loi d’amnistie plénière en juillet 1880 permet le retour en France des derniers bannis. « Nous partons cent soixante-douze et moi par le train de Dieppe  », écrit Vaillant dans une lettre à Granger, le 18 juillet 1880, au sujet de son retour à Paris.

ÉRIC LEBOUTEILLER

VAILLANT ET LA LAÏCITÉ

jeudi 18 février 2016 

Le combat laïque est primordial pour Vaillant. D’une part, il correspond à un engagement de jeunesse. Ce jeune homme de bonne et catholique famille se passionne à l’adolescence pour la critique de la religion. Il entre en correspondance et rend visite à Ludwig Feuerbach (1804-1872), philosophe allemand au prestige alors immense. Son matérialisme athée, porteur d’une critique radicale de la religion, exerce une profonde influence sur ce jeune esprit à la recherche de l’émancipation. De l’autre, la lutte pour une société laïcisée, « désenchantée » diraient certains, s’affirme chez lui comme la clef de voûte de tous les combats. Si c’est Jaurès qui a écrit que « la chaîne était au cœur », Vaillant l’a fortement pensé et a toujours agi en conséquence.

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Ludwig Feuerbach (1804-1872)

LES PRINCIPES DE LA COMMUNE

Membre de la Commune, Vaillant manifeste une incontestable « vigueur laïque  » [1]. Il sert alors de trait d’union entre les blanquistes, dont il partage l’essentiel des analyses, et les membres de l’Internationale, à laquelle, étudiant à l’étranger, il avait précédemment adhéré.
Délégué à l’Intérieur, puis à l’Instruction publique, il en est un des principaux dirigeants.
La séparation des Églises et de l’État décrétée le 2 avril, se réclame de la liberté, « premier des principes de la République » et donc de la « liberté de conscience [...] première des libertés » [2]. Mais elle ne dissimule pas non plus ses intentions anticléricales. La délibération votée rappelle dans ses considérants que «  le clergé a été le complice des crimes de la monarchie contre la liberté  » [3] et prévoit, outre la suppression du budget des cultes, la nationalisation des biens du clergé. Les ecclésiastiques se retrouvent sans grande surprise aux premiers rangs des adversaires à combattre et fournissent une part significative des otages, dont l’exécution sera vivement reprochée aux communards. Il est vraisemblable que ce soit la raison principale qui empêche les laïques de la génération suivante de trop se réclamer de ce premier exemple. Contrairement à bien des membres de la Commune ou de leurs principaux soutiens, de Marx à Lissagaray en passant par Vallès, Vaillant ne semble pas avoir regretté cet épisode. Dans l’exil, il continue à affirmer des positions tranchées. Le fameux « Appel aux Communeux  » adopté par la Commune révolutionnaire en juin 1874, dont il est un des principaux rédacteurs, justifie les mesures extrêmes de la Semaine sanglante et revendique un athéisme sans concession : « Nous sommes athées, parce que l’homme ne sera jamais libre, tant qu’il n’aura pas chassé Dieu de son intelligence et de sa raison […] cette notion monstrueuse d’un être, d’un principe en dehors du monde et de l’homme, forme la trame de toutes les misères dans lesquelles s’est débattue l’humanité, et constitue l’obstacle principal à son affranchissement. […] Expulser Dieu du domaine de la connaissance, l’expulser de la société, est la loi pour l’homme s’il veut arriver à la science, s’il veut réaliser le but de la révolution. […] Dans la Commune il n’y a pas de place pour le prêtre : toute manifestation, toute organisation religieuse doit être proscrite. »

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Edouard Vaillant
en tenue de légionnaire Garibaldien

Aussi, n’est-il pas surprenant de voir Vaillant à la pointe du combat anticlérical et anticatholique dans les publications et les organisations qu’il anime à son retour d’exil. Du Comité Révolutionnaire Central (1881-1898) au Parti Socialiste Révolutionnaire (1898-1905), lui et ses amis se singularisent par la radicalité de leurs positions, même au sein d’une extrême-gauche socialiste déjà nettement anticléricale dans son ensemble. Les autres courants socialistes ne peuvent pas être qualifiés de complaisances, en dehors des jeux polémiques habituels, mais même les allemanistes ne peuvent rivaliser en ce domaine avec les vaillantistes !
Les récits abondent, et c’est par exemple dans cette mouvance que Jaurès rencontre le plus de quolibets et d’acrimonie lors de la polémique qui suit la première communion de sa fille, Madeleine (été et automne 1901).

LIBERTÉ ET LAÏCITÉ

Il faut toutefois éviter de trop verser dans un récit tourné vers l’anecdote, nostalgique pour les uns, plus moqueur chez d’autres, sur cette phase de combats des révolutionnaires laïques. Avec des formulations qui sont de leur temps, Vaillant promeut l’organisation d’une société échappant à toute emprise religieuse. Cela passe d’abord et notamment par un enseignement laïque.
Prenons un militant initialement blanquiste comme Jean-Baptiste Calvignac à Carmaux : son premier combat politique pour la gestion municipale de la ville consiste en l’établissement d’une école publique dans le quartier ouvrier de Sainte-Cécile alors que le clan patronal du « marquis » de Solages, son adversaire, soutient une école catholique tenue par des frères maristes. Situation emblématique qui se retrouve dans bien d’autres cas... À Paris et dans le Cher, Vaillant est l’organisateur principal de cette action de longue haleine.

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Jean-Baptiste Calvignac (1854-1934)

Il synthétise toute sa pensée sur le sujet lorsqu’il dépose avec ses camarades Maurice Allard et Victor Dejeante un contre-projet de Séparation des Églises et de l’État. Le but est toujours d’organiser une société pleinement laïque, et donc l’État et les communes doivent « conserver les biens, les édifices, les ressources qu’ils donnaient aux cultes alors qu’ils étaient un service public » [4]. Vaillant veut « désarmer » l’Église et diminuer sa puissance politique. C’est en effet le terrain principal de sa critique : l’Église et l’État bourgeois se soutiennent l’un l’autre dans leur lutte commune contre le prolétariat socialiste. Celui-ci s’affranchit progressivement de son respect envers dieu et sa représentation surnaturelle comme envers le patron ou le maître à la ville et à la campagne. En même temps, son exposé est largement historique, rappelant plus d’un siècle de combats. À l’évidence, Vaillant a conscience que l’effort de laïcisation demande et demandera du temps. Ce n’est sans doute pas seulement sous la Révolution qu’il a été porté par une « minorité intellectuelle libre de toute superstition  ». D’où son engagement à soutenir en cas de besoin le projet de la commission rapporté par Aristide Briand, éventuellement amendé, afin de faire aboutir cette réforme à la valeur sociale « considérable  ». Il se contente aisément de ne réunir pour l’heure qu’une poignée de députés (59), socialistes et radicaux, souvent francs-maçons ou libres penseurs, en faveur de cette Séparation intransigeante. Il serait excessif de dire que Vaillant se montre enthousiasmé par le projet en discussion et qu’il applaudisse les efforts de Jaurès, Pressensé et autres pour parvenir à un compromis acceptable par les modérés et les catholiques. Il regrette que soit laissée gratuitement à ces derniers la jouissance des édifices religieux et, le moment venu, il vote contre l’article 4 qui accorde aux associations cultuelles le droit de gérer leurs biens «  en se conformant aux règles d’organisation générale du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice  ». Néanmoins, il laisse faire et ne combat pas l’équilibre trouvé par la loi promulguée le 9 décembre 1905 et finalement appliqué malgré l’opposition virulente de ses adversaires, et notamment du pape Pie X. C’est au moins la preuve d’une intelligence politique qui sait voir au-delà des aléas.

Comme Vaillant l’explique au sujet d’une autre loi en discussion, une position de principe ne doit pas aboutir à un résultat contraire de celui qu’on souhaite obtenir. La liberté est le fondement de l’organisation républicaine. Vaillant aurait pu dire, avec Maurice Agulhon, « La République en France marche avec la Liberté » [5].
Le but de son action politique, de ses convictions sociales et culturelles, peut certainement être qualifié d’anticatholique et d’antireligieux, mais il ne peut concevoir d’obtenir ce résultat par des méthodes en contradiction complète avec ses principes. C’est à ce titre qu’il est pleinement laïque, à la fois républicain et révolutionnaire.

GILLES CANDAR


[1Jean Bruhat, Jean Dautry, Émile Tersen, La Commune de 1871, Paris, Éditions sociales, 1970 [1960], p. 227.

[2Jean-Paul Scot, « L’État chez lui, l’Église chez elle ». Comprendre la loi de 1905, Paris, Seuil, « Points Histoire », 2005, p. 87.

[3Cité par Jacqueline Lalouette, La Séparation des Églises et de l’État. Genèse et développement d’une idée, Paris, Seuil, «  L’univers historique  », 2005, p. 309.

[4Discours à la Chambre des députés, séance du 10 avril 1905. Même référence pour les citations suivantes.

[5Maurice Agulhon, Coup d’État et République, Paris, Presses de Sciences Po, 1997. Il s’agit de la première phrase du livre.