Ô MA FRANCE !

mardi 8 mai 2018 

Une chanson de Jean Baptiste Clément, commentée par lui-même

À Mouren
Que j’aime ton ciel et tes vins,
Que j’aime tes plaines fertiles,
Tes sombres forêts de sapins.
Tes hameaux et tes grandes villes !
Que j’aime ces mâles débris
Qui nous retracent ton enfance,
Que j’aime aussi ton vieux Paris,
Ô ma France !

Que j’aime tes hardis penseurs.
Tes artistes et tes poètes,
Tes légions de travailleurs.
Tes jours de calme et de tempêtes !
Que j’aime ces coeurs de lions.
Tes fils nourris d’indépendance,
Et tes trois Révolutions,
Ô ma France !

Mais ne crois pas que mon amour
S’arrête juste à la frontière :
Nous avons tous le même jour,
Nous avons tous la même terre.
Français ou non, si je restais
Indifférent à la souffrance,
N’est-ce pas, tu me renierais,
Ô ma France !

Va ! laissons glaner nos voisins
Dans nos caves et dans nos granges ;
Qu’ils aient quelques sacs de nos grains
Et quelques crûs de nos vendanges ;
Et le peuple déshérité
Saura peut-être en récompense
Trinquer à la fraternité,
Ô ma France !

Donne tes vins, donne tes blés,
Puisque ta mamelle est féconde ;
Ouvre tes flancs aux exilés
Qui, pour patrie, ont vu le monde :
Martyrs traqués par les tyrans.
Apôtres de l’Indépendance,
Bien dignes d’être tes enfants,
Ô ma France !

Oh ! qu’on me laisse un petit coin
Quand viendra mon heure dernière,
Six pieds à peine, où, sans témoin,
Chante l’oiseau du cimetière ;
Que pour ce repos éternel
Je dorme à l’ombre du silence.
Sous les étoiles de ton ciel,
Ô ma France !

Paris, 1867

II est bien entendu que ce n’est pas un accès de chauvinisme qui m’a inspiré cette chanson. Du reste, les sentiments que j’y exprime le prouvent et l’on connaît trop mon opinion sur cette question pour le supposer un instant.

Je suis internationaliste dans toute la force du terme, c’est-à-dire pour la coalition de tous les opprimés contre les oppresseurs.

Et si, dans cette chanson, je dis : Ô ma France ! avec enthousiasme, ce n’est pas, on le sait bien, parce que je suis fier d’être Français, puisque c’est au hasard que je dois d’être né en France. Je serais Allemand ou Russe que, pensant comme je pense au point de vue philosophique, j’aurais chanté de même la France, pour saluer en elle deux grandes révolutions : 1789 et 1871 !

D’où qu’on soit, on est bien obligé de reconnaître que ça n’a jamais été pour des questions purement locales, ni mêmes nationales, que les Parisiens ont fait sauter les pavés de Paris. Leurs prises d’armes ont toujours eu pour but d’affirmer des idées générales et des revendications communes à tous les opprimés de la terre.

Aussi nous trouvons-nous en avance de deux révolutions sur tous les autres peuples : d’une révolution philosophique et politique et d’une révolution sociale.

C’est à ce titre seulement que je dis : ma France ! comme je dirais : Ô révolution ! Ô humanité ! »

JEAN-BAPTISTE CLÉMENT

LUCIEN HENRY ARTISTE COMMUNARD
CÉLÉBRÉ EN AUSTRALIE MÉCONNU EN FRANCE

mardi 8 mai 2018 

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Lucien Henry
(1850-1896)

Lucien Henry est né en 1850, à Sisteron en Provence, dans une famille de notables. Son père, avoué au tribunal, meurt en 1866, laissant la famille sans ressources. Lucien, attiré par l’art, monte à Paris en 1867 pour suivre d’abord les cours de Viollet-le-Duc [1], puis ceux de l’École des Beaux-Arts. Il est accepté dans l’atelier du sculpteur et peintre Jean-Léon Gérôme, dont il devient le modèle pour gagner sa vie. Ce n’est pas suffisant pour vivre, aussi demande-t-il au surintendant des Beaux-Arts une « attribution de secours » appuyée par une recommandation très favorable de Gérôme. Il s’installe à Paris dans le quartier de Plaisance, dans un pauvre garni, rue du Château, près de Montparnasse et fréquente dans la même rue le restaurant la Marmite, coopérative de consommation alimentaire affiliée à l’Internationale. Il peint beaucoup durant cette période, surtout des paysages, et on peut le rattacher à l’école de Barbizon. Avec la guerre de 1870, cet ardent patriote s’engage dans le 103e bataillon de la Garde nationale et participe au lancement de La Résistance, journal démocrate et socialiste du XIVe arrondissement, partisan de la lutte à outrance. Il demande une sortie en masse contre les Prussiens. Le 11 mars 1871, à l’assemblée générale des délégués des bataillons du XIVe arrondissement, très populaire, il est élu à l’unanimité chef de la légion et devient, à 21 ans, le « colonel Henry » pour commander près de 9 000 hommes ! Le 18 mars, il organise la construction des barricades dans le XIVe arrondissement puis, dans les jours suivants, administre son quartier. Lors de la sortie sur le plateau de Châtillon, le 4 avril, Henry est fait prisonnier et amené à Versailles sous les insultes et les crachats. Un correspondant du Daily News (7 avril) écrit : « Le héros de la journée fut Henry qui marchait en tête de la colonne des prisonniers, si beau, si viril, si plein d’aisance, si indifférent au sort qui l’attendait […]. Des gredins odieux l’ont insulté.  » Par contre, lors de son procès en avril 1872, il pensera surtout à sauver sa tête en amoindrissant son rôle : condamné à mort par le 19e conseil de guerre, il est gracié et sa peine commuée en déportation en enceinte fortifiée en Nouvelle-Calédonie.

LA DÉPORTATION EN NOUVELLE-CALÉDONIE

Il se consacre alors à fond à la peinture à l’huile. Il écrit à sa mère : « J’en ai plusieurs sur le chevalet et je suis en train de faire un tableau tiré de l’Enfer de Dante. » Il présente à l’exposition de Nouméa en mars 1876 une peinture, Hamlet et le fossoyeur, qui reçoit la mention honorable. Il participe aussi à une exposition internationale à Sydney, où il obtient du succès. C’est lui encore qui érige le mausolée en hommage à Emma Piffault [2], avec une statue en terre cuite à son sommet (1877). Après le départ des déportés (1880), le mausolée est plusieurs fois profané, puis rasé en 1971 (la tête de la statue est conservée au musée de Nouméa). En dehors des peintures à l’huile, il fait des sculptures en terre cuite, dont un pot à tabac représentant un Kanak de façon très réaliste, qui est aujourd’hui au musée de Nouméa. Il s’intéresse beaucoup à la végétation de l’île et réalise des terres cuites de la flore du pays. Cette attirance pour la flore comme élément décoratif s’épanouira dans sa conception de l’art décoratif qui fera son succès en Australie. Lui-même et sa mère envoient des lettres de demande de grâce en 1876 qui sont rejetées, mais finalement il est amnistié le 15 janvier 1879. Son casier de déportation indique qu’il est « atteint de phtisie pulmonaire très avancée  » et que, selon le médecin major «  il n’a pas plus qu’un an à vivre. » Avant son départ il réalise une magnifique peinture sur les insulaires de l’île, qui est aujourd’hui en Australie.

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Waratah, 1887

LE SÉJOUR EN AUSTRALIE

Pourquoi décide-t-il de partir en Australie au lieu de revenir en France ? Son succès à l’exposition de Sydney lui fait espérer une réussite artistique et économique, comme il l’écrit dans une lettre à sa mère (12 juillet 1876) : « Je m’étais dit que si je restais en Australie au jour où je serai libre, ce ne serait qu’au cas où, dans quelques années, je pourrais amasser de quoi nous faire un nid comme nous le rêvons tous les deux. » Par ailleurs, il a fait la connaissance de la veuve du Dr Rastoul, déporté politique qu’elle avait rejoint sur l’île avec ses deux enfants. Mais le docteur s’est noyé dans une tentative d’évasion collective en mer (1875), sa femme a été expulsée et s’est installée à Sydney en 1874. Lucien Henry, qui arrive en Australie en juin 1879 sans le sou, sans parler l’anglais, va sans doute rejoindre Juliette Rastoul, née Lebeau (c’est lui qui a construit le mausolée de sa fille), qui s’est bien établie comme professeur de français et ils vont se marier à Sydney, le 6 janvier 1880, selon le rite presbytérien. Trois mois après son arrivée à Sydney, il fait sa propre publicité dans les journaux locaux, soulignant sa formation à l’École des Beaux-Arts de Paris et se proposant comme enseignant de dessin, peinture et sculpture.

La réussite de Lucien Henry est remarquablement rapide, car il arrive au bon moment : l’exposition internationale de Sydney a lieu en septembre 1879 ; c’est la première du genre dans l’hémisphère sud. Henry y présente le buste d’un juge important, et un bronze. Il obtient la mention honorable et remporte la médaille de bronze. Il reçoit des commandes de particuliers et donne des cours. Dès 1880, il est invité par des artistes australiens à se joindre à eux pour créer la Société d’Art de la Nouvelle-Galles du Sud [3]. Henry participe à la première exposition avec deux tableaux, six gravures et cinq sculptures. Il donne aussi une conférence publique sur « Art et design ». Il est engagé au Sydney Technical College pour y enseigner la géométrie, la perspective, le dessin à main levée et le modelage. Son cours remporte un grand succès : sa classe passe de 9 à 50 étudiants. En 1883, les étudiants d’Henry, à l’occasion d’une exposition publique de leurs travaux, sont couverts de louange par la presse. Mais surtout Henry va jouer un rôle de premier plan dans la définition d’un art décoratif spécifiquement australien, contribuant à la création d’une identité nationale [4].

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Vitrail de la Mairie de Sydney (détail)

Selon lui, cet art doit s’exprimer dans tous les domaines : l’architecture, le design, les papiers peints, les vitraux, les bijoux, la sculpture, etc. Dans le prolongement de ses recherches sur la flore lors de sa déportation, il s’intéresse à la flore spécifiquement australienne avec surtout le waratah, grand arbuste de trois ou quatre mètres de hauteur, avec de grosses fleurs rouges, emblème de la Nouvelle-Galles du Sud, les staghorns, énormes fougères australiennes et d’autres plantes indigènes. Lucien Henry va aussi décorer la mairie de Sydney dont les vitraux sont son oeuvre magistrale (1888). Un critique australien suggère que, peut-être, il aurait été en contact en Nouvelle-Calédonie avec des déportés kabyles, suite à leur insurrection en Algérie en 1871, car on retrouve dans ses dessins beaucoup d’éléments mauresques : des motifs répétés, combinant un cercle avec des formes primaires de triangle, hexagone et carré. Il donne l’exemple de son projet de fontaine dans un parc public, avec un dôme en forme de fleur de waratah rouge, dans un style islamique. En pleine réussite, Henry décide pourtant de revenir en France pour faire publier un livre qui lui tient à coeur, sur l’art décoratif australien. 
Un grand banquet est organisé en son honneur par ses confrères à l’occasion de son départ le 25 mai 1891. Il est accompagné d’une de ses élèves, Fanny Harriet Broadhurst, âgée de 28 ans, avec laquelle il s’est mis en ménage.

LE RETOUR EN FRANCE

Ce retour va se révéler décevant. Certes, Henry réussit à faire publier son petit livre de contes, The Waratah : Australian legend, illustré par lui-même, (Neal’s English Library, Paris, 1891). Le livre est bien accueilli en Australie et le gouvernement de la Nouvelle-Galles du Sud lui commande deux cents exemplaires qui seront distribués dans les écoles et collèges, comme matériel didactique. Mais son grand projet d’éditer son livre sur les arts décoratifs australiens, avec tous ses dessins et aquarelles, échoue. Il part s’installer dans une maison à Saint-Léonard-de-Noblat, dans la Haute-Vienne, où sa compagne accouche en 1892 d’un garçon, mais décède rapidement après. Et les ennuis s’accumulent : à Sydney une procédure de faillite a été lancée contre lui par son beau-fils, à l’initiative de sa femme, qui a aussi engagé une procédure de divorce. Malade, isolé, méconnu comme artiste, il décède le 10 mars 1896 à l’âge de 46 ans.

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Couverture du catalogue édité 
à l’occasion de l’exposition 
organisée à Sydney en 2001

Mais il va connaître une vraie renaissance posthume, non pas en France, mais en Australie. En 2001, une grande exposition consacrée à Lucien Henry est organisée au Power Museum de Sydney, qui va durer six mois et est accompagnée de colloques animés par des professeurs et des critiques d’art. Un grand catalogue, Visions of a Republic, reprend les 215 illustrations (dessins, aquarelles, gravures, peintures) que Lucien Henry a voulu vainement faire éditer lors de son retour en France. Beaucoup ont été données au Musée de Sydney en 1911, et redécouvertes vers 1977 dans ses réserves avec émerveillement par les critiques.

À quand une exposition en France ?

PAUL LIDSKY

Références : 
Pierre-Henry Zaidman, Lucien-Félix Henry, colonel de la Commune, condamné à mort et artiste australien, Éditions du Baboune, 2000. 
Anne Stephen, Visions of a Republic. The Work of Lucien Henry, Paris-Nouméa-Sydney, Powerhouse Publishing, 2001.


[1On retrouvera l’influence de ce dernier lors de son séjour en Australie.

[2Emma est une enfant de 9 ans, lorsqu’elle arrive en Nouvelle Calédonie avec sa mère Juliette Rastoul, venue rejoindre son mari déporté, le docteur Paul Rastoul. Elle supporte mal le climat, devient phtisique, et meurt à l’âge de 16 ans.

[3L’État le plus peuplé d’Australie, dont Sydney est la capitale.

[4L’Australie devient indépendante au début du XXe siècle.

CHARLES ROMAIN CAPELLARO 1826-1899

samedi 7 avril 2018 

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Charles Romain Capellaro (1826-1899)

D’origine italienne, naturalisé français, il est élève de l’École royale de dessin où il remporte ses premiers succès. Il est reçu ensuite à l’École des Beaux-Arts de Paris, où il suit l’enseignement des sculpteurs David d’Angers et François Rude. Il se marie en 1842 et aura trois enfants. Pour gagner sa vie, il devient assistant de plusieurs sculpteurs, notamment de Jean-Baptiste Carpeaux, son ancien camarade d’atelier, qui l’emploie pour son groupe La Danse, de l’Opéra de Paris. Il obtient des médailles aux Salons de 1863, 1865 et 1866.
Son talent est reconnu et il reçoit la commande d’une partie de la décoration du Louvre (la Mécanique, le Théâtre, l’Industrie, la Paix). Il réalise aussi des sculptures d’anges pour l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois.

Cependant, ses idées républicaines vont s’affirmer et l’amener à adhérer à l’Internationale. En 1870, il fait partie du 137e bataillon de la Garde nationale et, après le 18 mars 1871, il est élu délégué au Comité central. Dans son quartier, le XIe arrondissement, il se substitue au maire et fait partie du bureau militaire qui siège place Voltaire (aujourd’hui place Léon-Blum). Le 6 avril, un placard est affiché dans Paris : Capellaro, avec sept autres camarades, donne l’ordre de brûler devant la statue de Voltaire les nouvelles guillotines que l’ancien gouvernement avait commandées : « Citoyens, informé qu’il se faisait en ce moment une nouvelle guillotine plus portative et accélératrice, payée et commandée par l’odieux gouvernement déchu, le sous-comité du XIe arrondissement a fait saisir ces instruments serviles de la domination monarchique et en a voté la destruction pour toujours. En conséquence, la combustion va être faite sur la place de la mairie, pour la purification de l’arrondissement et la consécration de la nouvelle liberté à 10 heures. Le 6 avril 1871 » (J.O. du 16 avril).

« Quand on vit les flammes s’emparer des sinistres charpentes, des applaudissements et des cris « Vive la République ! » ont éclaté de toutes parts » (Le Petit National, 8 avril 1871). Henri Rochefort, dans son journal Le Mot d’Ordre du 7 avril, émet quelques réserves sur cet évènement : «  L’idée était bonne et le boulevard bien choisi. Mais à quoi bon, je le demande, cet autodafé accompli sur le bois de justice, si en détruisant l’échafaud, nous conservons la peine capitale (…) Ce que nous voulons, ce n’est pas l’incendie de l’échafaud, c’est l’abolition de la peine de mort… L’heure n’est plus à couper des têtes mais à ouvrir les intelligences. »

Capellaro est arrêté en juin 1871 et jugé le 13 mai 1872 par le 5e conseil de guerre, qui le condamne à la déportation simple en Nouvelle-Calédonie sur l’île des Pins. Il est enfermé à la prison de Sainte-Pélagie, dans laquelle il va bénéficier de conditions exceptionnelles : il est autorisé à poursuivre son travail de sculpteur pour honorer une commande du département de la Seine passée avant 1870 (la statue de l’ange Gabriel pour l’église Saint-Eustache) ! Charles Blanc (le frère de Louis Blanc), directeur des Beaux-Arts, lui fait livrer un bloc de marbre pour qu’il puisse travailler dans sa cellule. Ce traitement de faveur lui permet de faire une autre sculpture, ce qui retarde encore son exil. Mais, au début de l’année 1874, il est transféré au fort de Querlen sur la presqu’île de Crozon, où les conditions de vie deviennent beaucoup plus sévères. Le 29 août 1874, il est embarqué sur la Virginie qui arrive à Nouméa le 4 janvier 1875.

On peut suivre ses pensées grâce à sa correspondance avec sa nièce Eugénie [1]. À la différence d’autres artistes en proie à la dépression, Capellaro va réussir à se sauver en essayant de continuer une activité artistique. S’il constate amèrement : « Ah ! Nous sommes bien privés ici de jouissances intellectuelles. Si ce n’était la poétique contemplation de la nature, nous serions ramenés à l’état rudimentaire de la vie primitive », il affirme cependant : « Il est matériellement impossible ici de produire une œuvre de sculpture sérieuse. Mais il est pourtant facultatif de faire des études et des compositions. C’est ce que je n’ai cessé de faire et j’ai des matériaux pour l’avenir  » (Lettre à sa nièce du 23 décembre 1875). Dans une autre lettre du 15 février 1876, il résume sa stratégie pour « me trouver debout et alerte à l’heure du réveil. Donc, j’ai travaillé ; j’ai fait de la culture pour entretenir l’exercice corporel et la santé. J’ai fait de l’art pour entretenir le jeu de l’imagination. » Il confectionne des œuvres de petites dimensions : pipes, portraits en médaillons de ses compagnons, qui sont envoyés à leur famille en métropole ; il esquisse une allégorie monumentale de la République, qu’il réalisera à son retour d’exil. Il dessine aussi des portraits d’hommes kanaks [2]. Il participe à l’exposition de Nouméa en mars 1876, et obtient une médaille d’argent pour ses bas-reliefs en terre cuite. Il est également l’auteur d’une lithographie, Le Rêve : un déporté communard, assis à côté d’un bananier, rêve à une République qui apparaît dans un nuage, au-dessus des monuments de Paris, qui le rappellerait en France. Ses amis artistes à Paris s’activent pour sa libération et réussissent à faire commuer sa peine en dix ans de bannissement. Capellaro s’installe à Bruxelles en 1877 et rentre à Paris le 20 avril 1879, ayant bénéficié de la remise du reste.

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Caparello : Le Rêve

Contrairement à d’autres artistes communards qui ont été brisés par l’exil ou la déportation, il va faire une belle carrière sous la Troisième République grâce notamment à sa République des Droits de l’Homme, dont il avait travaillé l’esquisse lors de sa déportation. C’est une statue monumentale, fondue en bronze, qu’on retrouve dans de nombreuses villes du Midi (Puisserguier, Gigean, Villeneuve-les-Béziers) et surtout Pézenas, où elle est inaugurée le 14 juillet 1887 : elle se dresse au sommet d’une fontaine monumentale ornée de trois dauphins, chevauchés par des allégories de l’Amour. Il en existe des exemplaires dans d’autres villes (Aurillac, Montier-en-Der, etc.).

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Caparello : République des Droits de l’Homme

En 1882, il est nommé professeur de dessin à l’École normale supérieure de Saint-Cloud ; en 1890, il publie un Guide pratique de dessin-modelage, aux éditions Larousse [3].

PAUL LIDSKY


[1Qui est consultable au musée d’art et d’histoire de Saint-Denis.

[2Certains de ses dessins sont conservés au musée du quai Branly.

[3Nous avons trouvé des renseignements intéressants dans un article de Luc Legeard, dans le Bulletin de la Société d’études historiques de la Nouvelle-Calédonie, n°181 du 4e trimestre 2014. Cette revue a publié d’autres articles sur les communards en Nouvelle-Calédonie.

LA COMMUNE DES ARTS ET LA FÉDÉRATION DES ARTISTES
D’UNE RÉVOLUTION L’AUTRE 1789/1871

samedi 7 avril 2018 

La comparaison entre les luttes artistiques de la Révolution et de la Commune apporte de nombreuses surprises pleines d’enseignements pour notre temps.
D’abord, il est nécessaire d’avoir en tête la durée longue de la révolution de 1789-1793, par rapport à la brièveté de la Commune de mars à mai 1871. Ensuite, de savoir que le souvenir de la première était encore vivant dans les esprits, comme en témoigne la représentation du grand-père révolutionnaire de Courbet, au premier plan et en costume d’époque, dans L’Enterrement à Ornans, peint en 1851. Enfin, si Paris est le centre de l’activité dans les deux cas, la capitale parle au nom de la Nation dans le premier et se propose en exemple autonome dans le second.

LA LIBERTÉ D’EXPOSER

En 1789, l’Académie royale est le siège des luttes entre conservateurs, réformateurs et radicaux, qui vont jusqu’à boycotter le Salon officiel. La Révolution a des soutiens chez les jeunes : en août, les élèves organisent des gardes pour protéger les œuvres exposées. Onze femmes artistes ou femmes d’artistes, vêtues de blanc et d’une ceinture tricolore, viennent à Versailles à l’Assemblée nationale offrir leurs bijoux pour réduire la dette publique. En mars 1790, David se positionne ubliquement pour la suppression de l’Académie, ù les réunions contradictoires se suivent, et onde avec Restout [1] la Commune des Arts, qui rassemble environ 300 artistes libres. Le Salon est organisé en 1791, premier Salon libre de l’histoire, où exposent 250 artistes, contre 88 au salon précédent et 360 au suivant en 1793.
Cette même année, l’Académie est supprimée en septembre, les ex-académiciens sont invités par la Commune des Arts à livrer leurs titres et brevets aux flammes après que le mari d’Elisabeth Vigée-Lebrun eut rendu ceux de sa femme, alors en exil.
Le 10 août 1793 un grand autodafé est organisé par David pour la Fête de l’Unité. On y brûle des tableaux et des livres au pied d’une statue de la Liberté en plâtre et devant des spectateurs installés dans des gradins. L’Institut de France est créé deux ans plus tard en remplacement des quatre académies.

Par contre, la Fédération des artistes de 1871 ne perd pas son temps à s’occuper d’une académie déconsidérée dans le milieu artistique et à brûler quoi que ce soit. Elle proclame le 13 avril « la libre expansion de l’art, dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges », mais, si elle réunit 400 artistes au grand amphithéâtre de l’École de médecine, elle n’a pas le temps d’organiser le fameux Salon pendant l’été.

Marie-Guillemine Benoist, Portrait d’une femme noire, 1800, Musée du Louvre. Élève de David, Marie-Guillemine Benoist présente au Salon de 1800 ce tableau qui est vu comme un manifeste de l’émancipation des esclaves.

L’ÉGALITÉ DES DROITS

En 1790, les débats sur le sujet de l’égalité font rage. En septembre, les rares femmes de l’Académie prennent la parole et obtiennent la suppression du quota de quatre [2], le droit de vote et d’enseignement. Deux jours plus tard, ces décisions sont reniées, au motif que les opinions exprimées avaient été soutenues avec une chaleur immodérée et qu’il n’était pas convenable que des femmes viennent s’immiscer dans la rédaction de statuts qui ne les concernent pas ! Les officiers de l’Académie, particulièrement conservateurs, se prononcent à la fin de l’année carrément pour l’exclusion des femmes.

En 1791, les réformateurs proposent un projet d’Académie « centrale  » fondé sur le principe d’égalité entre tous les arts et genres, même si les femmes y ont encore un traitement spécifique : pas de droit de vote, limitation aux têtes, mains et pieds pour l’étude des modèles vivants ! La Commune des Arts ne propose pas mieux : «  L’étude est contraire aux mœurs qui conviennent aux femmes, dont la véritable vocation est d’être épouse, mère et maîtresse de maison  ». Signé Restout.

En 1871, pendant la Commune de Paris, à l’assemblée générale de la Fédération des artistes, on ne relève apparemment aucun nom de femme parmi la liste des artistes élus au suffrage universel au Comité exécutif composé de quarante-six membres.
Pourtant les citoyennes comme les citoyens qui justifient de la qualité d’artistes pouvaient prendre part au vote. On ne sait pas non plus si des femmes se trouvaient parmi les quatre cents présents.

LA SAUVEGARDE DE TOUS DANS LA FRATERNITÉ

La dissolution des corporations a libéré les artistes des ateliers artisanaux mais pas des traditions. Pour permettre leur indépendance réelle, des associations se forment dès 1789. En novembre 1790, la société « Commune des arts qui ont le dessin pour base  », qui est le nom complet de ce que l’on appellera plus simplement la Commune des Arts, demande, entre autres, la création d’un musée national et d’un « concours de talents à la place de la sélection par les privilèges ». L’accès de l’art à tous est soutenu par le «  plan d’organisation d’une société destinée à l’avancement les sciences et des arts », rédigé à la demande de la Convention en 1793. Mais la Commune des Arts, devenue «  Commune générale des Arts », est dissoute, remplacée par la «  Société populaire et républicaine des Arts  », qui refuse d’admettre les femmes.
La fraternité a du plomb dans l’aile, le code civil napoléonien fera le reste. A son retour d’exil, en 1801, Elisabeth Vigée-Lebrun sera sidérée de voir dans les dîners et salons en ville, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre ! Mais il restera la création d’un musée ouvert à tous et l’adoption révolutionnaire de l’enseignement pour tous en 1793 sous l’impulsion de Louis-Joseph Charlier.

En 1871, le comité des artistes élu au suffrage universel avait un mandat précis en direction du peuple : «  la mise en lumière de tous les éléments du présent  ». Pour cela, il veut créer un Officiel des arts, journal ouvert à toutes les opinions et tous les systèmes esthétiques. Il y avait aussi la « conservation des trésors du passé et la génération de l’avenir par l’enseignement  ». Louise Michel, institutrice et dessinatrice, Nathalie Le Mel, libraire, ont joué un rôle important pour populariser des idées qui ne se généraliseront qu’avec la IIIe République. Après la Commune de Paris, Jules Ferry restaure l’instruction obligatoire et gratuite en 1881, laïque l’année d’après.

Cette lenteur de la société aux changements se traduira par une individualisation de plus en plus grande dans le style des artistes, ce qui entraînera une concurrence pour la célébrité et l’abandon presque total de toute fraternité dans ce domaine. Cependant les luttes du passé et leur reconnaissance permettent l’avancée toujours renouvelée de la résolution des ontradictions constitutives de tout mouvement.

EUGÉNIE DUBREUIL

Références :

Marie-Josèphe Bonnet, Liberté, égalité, exclusion. Femmes peintres en révolution, 1770-1804, Éd. Vendémiaire, 2012.

Séverine Sofio, Artistes femmes. La parenthèse enchantée, VIIIe–XIXe siècles, CNRS éditions, 2016.

La Commune et la culture, Les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871.


[1Jean-Bernard Restout (1732-1797) : issu d’une dynastie de peintres, reçu à l’Académie royale de peinture en 1769, président de la Commune des Arts en 1790.

[2Règle, fixée en 1783, qui limite à quatre le nombre de femmes admises à l’Académie royale de peinture.

LE SCULPTEUR ÉMILE DERRÉ À MONTMARTRE

samedi 7 avril 2018 

C’est en 1906 que le sculpteur Émile Derré, auteur d’un très grand nombre d’œuvres immortalisant Louise Michel, réalise cette fontaine mystérieuse cachée derrière le funiculaire, au pied des escaliers de la butte Montmartre.

Le square ne portait pas alors le nom de la « grande citoyenne », mais celui de Willette, un artiste montmartrois, ami d’anciens communards, tel Jean Baptiste Clément pour lequel il fit, en illustration de la chanson Le Temps des cerises, un très joli dessin d’une jeune vendeuse de cerises arrêtée par deux gendarmes. Cependant Willette eut la très mauvaise idée, en 1889, de se présenter aux élections comme « unique candidat d’une liste antisémite  ». « Un canular de mauvais goût » dira la presse plus tard ! Reste qu’il n’est pas chassé de Paris pour autant puisque, dans l’Hôtel de Ville de la capitale, nous trouvons une très belle salle portant son nom.

Un recoin, masqué par les arbres, dissimule donc cette fontaine ornée de beaux enfants rieurs. Le petit garçon nu, irrévérencieux, que sa mère tient dans les bras pourrait, si la fontaine était généreuse, tenter de nous arroser. Un Manneken-Pis parisien en quelque sorte, très discret et qui attire moins de curieux que le petit Bruxellois.

Derré est bien le sculpteur de Louise, puisqu’il réalise son buste installé sur sa tombe au cimetière de Levallois-Perret. Voici toujours, à Levallois-Perret, une très belle statue en pied de Louise Michel, posant une main protectrice sur la tête d’un enfant. Autre surprise, le sculpteur est encore l’auteur d’un chapiteau dit La colonne des baisers. Une œuvre qui fut primée lors de l’Exposition universelle de Paris en 1900, portant en fronton sur quatre faces la représentation de quatre baisers. Deux des baisers donnés le sont par Louise Michel.

L’histoire de cette colonne est racontée dans le bulletin n° 16 de notre association. Cet article rappelle le travail de chercheur de notre ami Georges Aillaud, récemment disparu, lequel, par sa ténacité, réussit à sauver cet ouvrage abandonné, cassé en trois morceaux, dans le jardin de la Manufacture des Gobelins. Installé primitivement dans le jardin du Luxembourg, il avait été sacrifié en 1984 par François Mitterrand sur l’autel de la politique, au profit de l’érection, à sa place, d’une statue de Mendès-France [1]. Le chapiteau se trouve aujourd’hui, après une très longue histoire, restauré et installé à Roubaix, place de la mairie.

Même si toutes ces œuvres donnent une image consensuelle de Louise Michel, bien loin d’une représentation de la combattante révolutionnaire, anarchiste (ce qui peut laisser à penser qu’elles furent acceptées plus facilement dans les milieux officiels), il reste que l’héroïne de la Commune l’inspirait beaucoup.

Quant à la fontaine au pied de la butte Montmartre, dite La Fontaine des Innocents, elle se fait modestement oublier au bénéfice de son homonyme, œuvre magnifique d’un autre sculpteur très célèbre, Jean Goujon, dans le 1er arrondissement de Paris.

Pourtant notre discrète fontaine mériterait, par sa fraîcheur et ses très beaux visages d’enfants rieurs, beaucoup plus d’intérêt. Sur le socle, on distingue comme une ombre sortant d’un autre univers, presque irréel, un autre visage de femme. Un visage sérieux, au regard observateur… Derré aurait-il là encore voulu évoquer « la grande citoyenne » ? On peut en tout cas se plaire à l’imaginer.

Le souvenir de la Commune à Montmartre a fait que le sculpteur côtoie ainsi, dans ce square Louise Michel, son modèle, pour lequel il avait tant d’admiration.

CLAUDINE REY


[1Le nombre de statues dans le jardin du Luxembourg doit rester immuable.