La Commune, une république laïque

samedi 24 mars 2012 

Affiche de la CommuneAu moment où est célébré le centenaire de la Loi de Décembre 1905, il n’est pas inutile de rappeler que la Commune de Paris avait, trente-quatre ans auparavant, décrété la séparation de l’Église et de l’État.

En 1871, la France vivait sous le régime du Concordat de 1801 conclu entre le Pape et Bonaparte, aggravé par la Loi Falloux du 15 mars 1850 qui imposait l’instruction reli­gieuse dans les écoles. La question de la mainmise de l’institution religieuse sur l’État et l’Enseignement se posait donc avec force.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le premier décret de la Commune, adopté dès le 2 avril 18 71, ait eu pour objet de répondre à cette demande pressante de la population parisienne. Il n’est pas inutile de préciser que le décret en question remettait en cause l’emprise de l’institution religieuse et non la foi qui relève de la liberté individuelle. Ce décret avait été précédé, le 29 mars,

par la mise en place de la Commission de l’Enseignement qui allait créer l’École laïque, gratuite et obligatoire, onze ans avant les lois de Jules Ferry. Sous l’impulsion de cette Commission, et dans l’esprit démocratique et citoyen de la Commune, les municipalités des arrondissements et les organisations populaires mettaient en oeuvre les mesures pratiques incluant l’Enseignement professionnel et l’égalité entre le sexes.

L’écrasement de la Commune allait annuler ces avancées. Mais le grain était semé. L’œuvre de la Commune ne pouvait être ignorée des législateurs de la IIIe République. Et nous pouvons affirmer que l’école laïque, gratuite et obligatoire, et la Loi de 1905, sont les filles de la Commune de Paris-1871. Comme tout progrès démocratique, la laïcité a été et est encore l’objet de maintes attaques. Comment ne pas s’inquiéter des propos d’un ministre important appelant de ses vœux le recours aux institutions religieuses pour apporter des réponses aux difficultés de vie dans les quartiers défavorisés ? Comment rester indifférent devant le fait que le Concordat bonapartiste reste en vigueur en Alsace et en Moselle ?

Le combat des Communards est toujours d’actualité. L’œuvre de la Commune et la méthode démocratique et citoyenne pour l’élaborer, sont les sources d’inspiration pour les défenseurs de la laïcité.

Yves Lenoir

N.B. Sous le titre "La Commune et la laïcité », notre Association vient de publier une brochure qui relate les origines et les applications immédiates du décret de la Commune du 2 avril 1871. Prix 3 euros (frais de port : 0,77 euro).

Victor Hugo et la Commune de Paris

samedi 24 mars 2012 

C’est Bernanos qui parle [1] : « Je ne sais pas si Hugo était très intelligent au sens où l’entendent ceux qui le croient bête, et je m’en fous. Il reste et restera notre grand poète national, parce que les plus futés comme les plus frustes se laissent prendre à ses vers ».

Victor HugoBête, Hugo ? Aragon, dans son anthologie commentée : « Avez-vous lu Victor Hugo ? », prouve le contraire.

Bête, Hugo, quand il note, dès le 24 mars 1871 : « Thiers, c’est l’étourderie préméditée ? » [2] Étourderie, c’est bien faible, mais la préméditation est tout de suite devinée. Il écrivait d’ailleurs, dès le 6 mars : « Ils ont peur de Paris ». « Ils » : ces bourgeois qu’il connaît bien, et leur haine du peuple.

Il note aussi l’enterrement de son fils Charles (décédé d’une apoplexie foudroyante), le 18 mars 1871, le jour de la naissance de la Commune, de la révolte contre l’essai d’enlèvement des canons de Montmartre : « Au cimetière (du Père-Lachaise), dans la foule, j’ai reconnu Millière (qui sera fusillé par les Versaillais), très pâle et très ému, qui m’a salué [3] (…)Une large main s’est tendue vers moi et m’a dit : « Je suis Courbet »(…) J’ai vu une face énergique et cordiale, qui me souriait avec une larme dans les yeux [4] (…). C’est la première fois que je vois Courbet » (…).

Et Courbet reviendra plusieurs fois dans ses notes (alors que, par exemple, on ne relève pas son nom dans la Correspondance de G. Sand des années 1870 à 1872) : le 28 mai [5] : « Gustave Courbet, prisonnier, s’est empoisonné. Il est mort(…).Je regrette Courbet » ; ou, le 14 juin [6] : « Bonne nouvelle. Courbet n’est pas mort ».

Apprenant la mort (bien réelle, cette fois) de Flourens [7], il écrit : « Flourens a été tué(…) Je le regrette. C’était le chevalier rouge ».

Et, au lendemain de la Semaine Sanglante, il constate [8] : « La réaction commet à Paris tous les crimes. Nous sommes en pleine terreur blanche » (31 mai) ou : « Cissey, général, a fusillé à lui seul plus de six mille insurgés prisonniers » (5 juin).

Quel autre grand écrivain, à l’époque, a osé se prononcer ainsi ? Aucun (sauf Rimbaud – dont on discute encore la présence à Paris à ce moment-là – ou Verlaine honorant Louise Michel : ce sont aussi des poètes).

Bête, Hugo ?

Plutôt lucide, oui.

Joseph Siquier


[1Rapporté par Roger Gouze : « Les miroirs parallèles » Calmann-Lévy. 1982. P. 210.

[2« Œuvres Politiques complètes » J.J.Pauvert 1964.p. 1448.

[3Id. p. 1445

[4Id. p. 1447

[5Id. p. 1452

[6Id. p. 1454

[7Id. p. 1448

[8Id. p. 1452.

Madame Agar : tragédienne, Communarde de coeur

vendredi 23 mars 2012 

La Commune de Paris a ouvert les portes des Tuileries au grand public : cinquante centimes le prix du billet d’entrée. Cette initiative attire une foule immense curieuse d’admirer les richesses du palais.

Pour la première fois, le peuple parisien est invité à pénétrer dans ces salons somptueusement décorés, hier encore, uniquement fréquentés par la famille impériale, les dignitaires du régime et les courtisans.

Au cours du mois de mai 1871, des concerts sont organisés aux Tuileries au profit des veuves et des orphelins de la République. La première de ces manifestations a lieu le 6 mai. Le prix des places est ainsi fixé : 3 F les premières, 1 F 50 les secondes.

Madame Agar, la grande tragédienne, avec l’accord d’Edouard Thierry, administrateur de la Comédie Française, a accepté de prêter son concours à cette séance à laquelle d’autres comédiens et chanteurs ont aussi participé. Le succès est retentissant, on doit refuser du monde.

Mais qui est, en réalité, cette Madame Agar qui a laissé planer le mystère sur son lieu de naissance, son âge et ses origines ? C’est, en réalité, une artiste de grand talent, compatissante aux malheurs des plus démunis, mais souvent désarmée par les cabales des envieux et des médisants.

Madame Agar par NadarElle est issue d’un milieu très modeste originaire du Dauphiné. Marie, Léonide Charvin (dite Agar) est née à Sedan (Ardennes), le 18 septembre 1832, fille de Pierre Charvin, 32 ans, maréchal des logis du 8ème régiment de chasseurs à cheval, en garnison à Sedan et de Marie Fréchuret, son épouse âgée de 17 ans.

La jeune fille ne peut s’entendre avec sa belle-mère, aristocrate et vulgaire. Pour être libre, elle épouse le premier venu, un être méprisable dont elle se sépare au bout de peu de temps.

Elle part alors pour Paris pour s’éloigner de ce mari indigne. Elle chante, pour gagner sa vie, dans un café-concert de seconde catégorie. Mais elle a d’autres ambitions et beaucoup de courage et de ténacité. Elle veut avant tout faire une carrière dans l’art dramatique.

Elle prend des leçons auprès d’Achille Ricourt qui dirige une école de déclamation et est aussi le directeur de " L’Artiste ", revue littéraire et artistique à laquelle collabore François Ponsard poète et auteur dramatique.

Ponsard a reconnu, dans la chanteuse dramatique du " Beuglant ", la fille de son compatriote dauphinois Charvin et il la recommande à Achille Ricourt dont elle est déjà l’élève.

Le professeur de diction conseille à la jeune comédienne d’abandonner le nom de Charvin qui ne convient pas à une tragédienne. Désormais, elle aura un nom biblique qui sonne mieux : Agar.

Le 18 décembre 1859, Marie Agar fait ses débuts à l’école lyrique de la rue de la Tour d’Auvergne, dans le rôle de Maritana de Don César de Buzan, parodie de " Ruy Blas " de Dumanoir et Dennery.

Puis, elle joue encore dans deux actes de Phèdre. Le critique dramatique Francisque Sarcey assiste, un jour, à la classe d’Achille Ricourt et il est ébloui par le talent et la beauté de Madame Agar :

Elle est superbe, avec ce beau visage de marbre, cette épaisse chevelure noire, lourdement massée sur le cou, sa poitrine déjà opulente, sa taille majestueuse et cette voix grave à laquelle son timbre voilé donnait je ne sais quoi de mystérieux... c’était quelqu’un ! "

Madame Agar interprète ensuite des rôles du répertoire classique à l’Odéon puis est engagée à la Porte St Martin et à la Comédie Française où elle s’impose dans Andromaque et Iphigénie.

Les intrigues et les jalousies l’obligent à s’éloigner de la rue de Richelieu.

Elle est engagée à l’Ambigu puis à nouveau à la Porte St Martin, à la Gaité et à l’Odéon, où elle fait une création très remarquée dans " Sylvia " du " Passant " de François Coppée (janvier 1869). La même année elle revient à la Comédie Française comme pensionnaire.

Son mari fait sa réapparition pour essayer par chantage de lui soutirer de l’argent et pour conserver sa tranquillité, la malheureuse doit se laisser dépouiller.

La guerre contre la Prusse étant déclarée, le 6 août 1870, elle " déclame superbement " la Marseillaise dans une soirée au bénéfice de la Caisse des secours et dons patriotiques pour les blessés.

Pendant la Commune, elle va participer aux concerts organisés au profit des veuves et des orphelins de la Commune. A ceux qui lui reprochent cette participation, elle répond invariablement :

Je suis partout où je puis être en aide aux malheureux ".

Après le succès du concert du 6 mai, la citoyenne Agar se produit dans celui du 11 mai 1871 qui donne lieu à ce compte rendu du Journal officiel de la Commune du 12 mai :

Dans la salle des maréchaux, Madame Agar a électrisé l’auditoire en disant " Le lion blessé " de Victor Hugo avec le magnifique talent qu’on lui connaît et le galbe si expressif qui donne encore du relief à la diction. "

Le concert du 18 mai est l’objet d’un compte rendu encore plus enthousiaste dans le J.O. du 20 mai :

" La citoyenne Agar, bien que malade et très fatiguée, y a dit, avec ce style vibrant et passionné qu’on lui connaît, " L’Hiver " Hégésippe Moreau et " La lyre d’Airain " d’Auguste Barbier ; elle a soulevé, comme d’habitude, les transports enthousiastes de l’auditoire. "

L’artiste a dû se trouver bien vengée des attaques malveillantes et mensongères de Versailles, et l’ovation dont elle a été l’objet, les applaudissements frénétiques et les bravos, les rappels dont elle a été accueillie ont dû lui prouver que le peuple sait, lui aussi, protéger les arts à sa façon, lorsqu’il apprécie le caractère de l’interprète [...]

Le soir, au Théâtre-lyrique, avait lieu la première représentation de la Fédération artistique. Les honneurs de cette soirée, pour la partie littéraire, reviennent encore à la grande tragédienne Agar, celle qui " hurle " la Marseillaise, comme disent si gracieusement les journaux des campagnes, et particulièrement le Gaulois [...] "

Elle est obligée, après la Commune, de quitter la Comédie Française à cause de sa participation aux concerts des Tuileries.

L’historien de la Comédie Française, Jean Valmy-Baysse ne souffle mot des pressions politiques qui ont imposé l’éviction de la comédienne. Il donne uniquement comme motif de son départ : ses espoirs déçus et son goût pour l’aventure.

En 1872, " la tragédienne mise à l’index à Paris - elle avait paru sur la scène des concerts organisés par la Commune aux Tuileries - poursuivie, dénoncée par les journaux, a organisé une tournée en Suisse. Elle est à Lausanne depuis quelques jours " [1] Les proscrits de la Commune souhaiteraient la rencontrer et assister à ses spectacles.

En 1875, on la retrouve à la " Porte St Martin " et à " La Renaissance ", en 1877, à " l’Ambigu ". Le 8 avril 1878, elle revient au Théâtre Français pour créer Madame Bernard dans " Fourchambault " la dernière pièce d’Emile Augier, elle y obtient un grand succès. Elle joue ensuite dans " Athalie " et " Britannicus ". Elle s’en alla encore dépitée de ne pas être nommée sociétaire.

Après la mort de son premier mari en 1879, elle épouse, en 1880, Georges Marye, conservateur des antiquités africaines à Alger. Le 1er septembre 1885, elle fait un retour rue de Richelieu mais son souhait d’être nommée sociétaire ne sera jamais exaucé (l’administration n’a pas oublié les concerts des Tuileries).

En 1890, elle est frappée par la paralysie, tout un côté de son corps est inerte. Dans le malheur, son ancienne rivale, Sarah Bernhard se montre d’un dévouement admirable. Le 14 août 1891, Madame Agar meurt à Mustapha près d’Alger. Son corps fut ramené à Paris.

Elle repose au cimetière Montparnasse dans la 9ème division. Sur sa tombe est placée une reproduction du très beau buste de la tragédienne par le statuaire Henry Cros.

Marce Cerf

Bibliographie

Lyonnet : Dictionnaire des comédiens français - E. Jorel - Librairie théâtrale (s.d.)


[1Vuillaume, Maxime - Mes cahiers rouges. IV quelques-uns de la Commune, page 129, cahiers de la quinzaine - 1909

L’émancipation des femmes sous le Second Empire...

vendredi 23 mars 2012 

Entre leurs dirigeants, leurs pères, leurs patrons, et leurs compagnons, les chemins escarpés de l’émancipation des femmes sous le Second Empire

« Je vois deux peuples dans nos villes », avait écrit Jules Michelet dans « La Femme », mettant ainsi en confrontation ou en comparaison les prolétaires et « les prolétaires des prolétaires », leurs femmes. À la veille du 18 mars 1871, la « question » des femmes est aussi centrale pour le mouvement socialiste que celle des ouvriers. Malheureusement, la plupart de ces interrogations, soulevées, exposées et discutées le plus souvent par des hommes, suscitent des réponses paternalistes dans le meilleur des cas, méprisantes ou insultantes, dans le pire. À la veille de la Commune, les femmes ont compris qu’elles devaient d’abord compter sur elles-mêmes pour améliorer leurs conditions de vie ; pour s’imposer sur le terrain politique (et jusqu’en 1944, le suffrage universel ne restera que demi-universel) ou social ; pour donner sens à leurs aspirations culturelles, artistiques ou amoureuses ; pour sortir de l’antique dichotomie qui depuis des siècles les divisent en courtisanes ou ménagères, est toujours à l’œuvre non seulement chez les réactionnaires mais aussi chez les révolutionnaires, puisque Proudhon en a fait l’un des fondements de ses théories (notamment dans « De la justice dans la révolution »).

1 – La régression à l’œuvre

Les femmes, en cette deuxième moitié du XIXe siècle sont les premières victimes de la révolution industrielle et capitaliste, impulsée depuis 1847 par le président du Conseil François Guizot. En 1866, si l’agriculture fait encore vivre la majorité des Français, la mécanisation du travail pousse de plus en plus à l’exode rural. Et déjà, alors, les femmes constituent 33% de la population active. Une population qui se concentre principalement dans les manufactures du vêtement, à domicile, en ateliers ou en usines ; mais ce secteur n’est pas exclusif, puisqu’elles ne rechignent pas aux travaux « masculins », comme les mines ou le terrassement pour la construction du chemin de fer.

Les années trente ont esquissé les prémices de cette organisation du travail féminin. Avant d’être saint-simonienne et sage-femme, Suzanne Voilquin est brodeuse (sa compagne de combat, Marie Reine, est lingère). Dans ses « Souvenirs d’une fille du peuple » [1], elle nous fait visiter quelques uns de ces innombrables ateliers, à mi-chemin du travail à domicile et de l’usine, mélange de gaieté et de solidarité dans ce monde du fil et de l’aiguille, mais aussi véritables bagnes très hiérarchisés, où l’on travaille jusqu’à 13 ou 14 heures par jour, pour des salaires quotidiens très disparates, de 40 centimes à 4 francs (une chambre est louée entre 100 et 200 francs par an).

Suzanne Voilquin (1801-1877)Si le travail à domicile garde la préférence des ouvrières, c’est qu’il leur permet de concilier revenu et ménage : en 1860, elles sont encore plus du tiers de ce secteur, dans le Nord du pays, à broder, tisser ou filer chez elles. Mais celles-là seront les premières victimes de la concurrence des machines : désormais sans travail, lorsqu’elles rejoindront les manufactures, sans formation sur ces nouvelles machines, elles devront se contenter des basses besognes, tandis que les hommes occuperont leurs anciens métiers. Et avec la déchéance sociale arrive la déchéance sanitaire : « On voit des éplucheuses et des cardeuses condamnées à vivre au milieu d’épais nuages de poussière, pendant que les fileurs et les rattacheurs respirent librement dans de vastes ateliers bien aérés. (…) Dans les ateliers de passementerie, quelques femmes sont obligées de travailler presque suspendues sur des courroies, en se servant tout à la fois de leurs pieds et de leurs mains. », nous décrit Auguste Blanqui après avoir visité des ateliers lyonnais.

Ces nouvelles conditions de travail favorisent aussi le harcèlement sexuel des patrons ou des cheffaillons. Certaines sont également poussées à la prostitution. À la veille du printemps 1871, Victorine Brocher, arrivée d’Orléans, était ouvrière piqueuse de bottines à Paris. Voici ses premières impressions parisiennes : « Dans cette première année, j’ai fait bien des expériences, j’ai coudoyé bien des misères. J’ai vu des pauvres femmes travaillant douze et quatorze heures par jour pour un salaire dérisoire, ayant vieux parents et enfants qu’elles étaient obligées de délaisser, s’enfermer de longues heures dans des ateliers malsains où ni l’air, ni la lumière, ni le soleil ne pénètrent jamais, car ils sont éclairés au gaz ; dans des fabriques où elles sont entassées par troupeaux, pour gagner la modique somme de 2 francs par jour, dimanche et fêtes ne gagnant rien. Souvent, elles passent la moitié des nuits pour réparer les vêtements de la famille ; elles vont aussi porter au lavoir leur linge à couler, pour aller le laver le dimanche matin. Quelle est la récompense de ces femmes ? Souvent anxieuse, elle attend son mari qui s’est attardé dans le cabaret voisin, et ne rentre que lorsque son argent est aux trois quarts dépensé. (…) Résultat : la misère noire ou la prostitution. Un écrivain a dit : ‘Paris est le paradis des femmes et l’enfer des chevaux.’ Moi, je dis : ‘Paris est le paradis des demi-mondaines et des chevaux de luxe, l’enfer des honnêtes travailleuses et des chevaux de fiacre. Tous les deux entrevoient la mort comme une heureuse délivrance. Voilà leur idéal ! » [2]

En 1873, le « sociologue » Leroy Beaulieu publie les fruits d’une enquête (commencée avant la Commune) sur le travail des femmes. Il y dresse la liste des pathologies féminines aggravées, voire causées par leurs conditions de travail : avortements spontanés, intoxications, ophtalmies, phtisies cotonneuses ou dérèglements de la menstruation, pour en citer quelques-unes. La précédente investigation remontait à plus de trente ans, sous la direction du médecin hygiéniste Louis-René Villermé dans son célèbre « Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de laine et de coton ». Entre les deux, malgré ou à cause du « progrès », la situation des ouvrières s’est considérablement détériorée, même si, déjà, elles semblent plus résistantes que les hommes : en 1857, les femmes accumulent en moyenne 14 jours d’absence sur l’année, contre 18 pour les hommes.

Comme Victorine B., et avant elle, Villermé observe (en 1840) qu’il « n’est pas rare que lorsqu’une jeune ouvrière quitte son travail le soir avant l’heure de la sortie générale, on dit qu’elle va faire son cinquième quart de la journée ». À la même époque, un autre médecin hygiéniste Alexandre Parent-Duchâtelet dresse un état des lieux précis de la prostitution à Paris : 99% d’entre elles sont d’anciennes ou toujours ouvrières.

En ces décennies qui précèdent la révolution communarde, le couple chrétien infernal, prostituée ou religieuse, augmentée de la travailleuse, façonne autant les esprits que la réalité. Les ouvrières ne subissent pas seulement la concurrence de la machine mais celle des couvents, pourvoyeurs de main d’œuvre à très bon marché. (On avait même assisté, en 1834, à des émeutes contre les couvents, du côté de Lyon.)

En fin de compte, les trois décennies qui précèdent la Commune sont considérées comme les plus sinistres de la condition féminine [3].

2 – Que faire ?

Le début d’organisation du travail, la répression politique des débuts du Second Empire, sans compter le machisme qui traverse les socialistes, laissent bien peu d’interstices pour le développement d’une action des femmes. Mais paradoxalement, c’est contre la chape de plomb policière, contre la nouvelle aliénation découlant de l’industrialisation, contre les préjugés des compagnons, qu’un nouveau féminisme va s’épanouir. D’autant plus que grâce à l’exil, consécutif à l’impossibilité d’agir, les idées et les personnes circulent à travers l’Europe et plus loin encore. Dans la décennie qui précède la Commune, nombre de Français(es) confrontent leurs idées, leurs itinéraires à ceux d’autres contestataires rencontrés à Genève, Londres ou Bruxelles, en particulier des Russes en rupture avec l’absolutisme tsariste (ou paternel), dont de nombreuses jeunes femmes, issu de la noblesse de terre appauvrie par l’abolition du servage (1861), et imprégnés des écrits de Nicolaï Gavrilievitch Tchernychevsy. Dans son célèbre roman « Que faire ? » (1864), le penseur russe a placé les femmes au cœur de l’émancipation universelle, autour de la figure utopique du triangle amoureux, une femme et deux hommes : économie, liberté, créativité, égalité découleront de cette organisation géométrique parfaite. Munies de cette profession de foi, ces jeunes femmes tenteront de convertir leurs camarades occidentaux : sous l’impulsion d’Elisabeth Dmitrieff, et avant la Commune, Benoît Malon traduira le livre en français. (Outre Elisabeth, les sœurs Korvine Kroukovskii joueront un rôle non négligeable à Paris durant le printemps 1871.)

Nicolaï Gavrilievitch Tchernychevsy (1828-1889)En France, les pionnières du combat des femmes sortent d’abord des rangs de la petite bourgeoisie (André Léo, Paule Minck ou Louise Michel) ou de l’aristocratie ouvrière (Nathalie Le Mel, Victorine B. ou avant elles, Suzanne Voilquin). Engagées dans l’Internationale socialiste (ou dans des coopératives affiliées) comme leurs aînées avaient rejoint les rangs du saint-simonisme, elles se battent non seulement contre le pouvoir en place, mais aussi contre… leurs hommes et Proudhon.

Pour le théoricien dont s’inspirent les socialistes français, « la femme est inférieure à l’homme par la conscience autant que par la puissance intellectuelle et la force musculaire. (…) Elle est à l’homme comme 3x3x3 est à 2x2x2 soit 27 à 8  ». Selon le maître à penser, ce triple handicap ne peut trouver à se rééquilibrer que dans le mariage monogame [4].

Pour contrer cette pensée, alors dominante, des femmes, «  bourgeoises », se lancent dans la bataille, Jenny d’Héricourt, collaboratrice à la « Revue philosophique » et Juliette Lamber, « salonneuse ». La première publie en 1860 « La femme affranchie » en réponse directe à Proudhon, tandis que la deuxième sortira l’année suivante « Les idées anti-proudhoniennes ». Jenny d’Héricourt lui lance même une mise en garde : « Écoutez-moi bien M. Proudhon, la femme est comme le peuple, elle ne veut plus de vos révolutions qui nous déciment au profit de quelques ambitieux bavards. Nous vous déclarons que nous considérons désormais comme ennemis du progrès et de la Révolution quiconque s’élèvera contre notre légitime revendication, tandis que nous rangerons parmi les amis du progrès et de la Révolution ceux qui se prononceront pour notre émancipation civile, fut-ce nos adversaires. »

Dans les décennies précédentes, Saint-Simon ou Fourier avaient prétendu placer « la » femme au cœur de leurs utopies. L’échec des tentatives de mise en pratique de leurs projets tient dans le singulier « la femme ». L’idéalisation en « déesse mère », en être imaginaire doté d’une sexualité toute puissante, aboutit à un autre enfermement à rebours (dont témoigne Suzanne Voilquin), très douloureux pour les femmes qui l’expérimentèrent.

Les chemins pour sortir de ces clichés restent rares et escarpés : écrire, éduquer et s’éduquer, soigner, militer, agir, ou encore vivre, tout simplement, hors des conventions sociales et familiales. Celles qui s’engagent sur l’une, l’autre, ou parfois plusieurs voies s’y écorcheront souvent le corps et l’âme.

À l’instar de leur célèbre aînée George Sand, André Léo et Paule Minck sont de celles qui tendent à transformer le monde par l’écriture, pas seulement sur les femmes, et pas seulement dans les journaux. Les romans ou les articles d’André Léo (pseudonyme composé des prénoms de ses fils) restent des fulgurances, aussi bien par leur style que sur le fond, qu’ils évoquent le despotisme masculin ou la lutte des classes [5]. Paule Minck, aussi bonne oratrice qu’éditorialiste, vilipende avec ardeur le capitalisme ou l’Empire, penche pour Bakounine et développe l’idée que la femme est par excellence « un agent révolutionnaire ». L’une et l’autre auront créé des journaux, adhéré à l’Association internationale des travailleurs, tenté une vie privée non conformiste ; mais l’une et l’autre auront affronté les despotismes, le policier aussi bien que celui de leurs compagnons ou camarades [6].

Sur le terrain même, Victorine Brocher, la piqueuse ou Nathalie Le Mel, la relieuse, s’engagent dans l’action via la création de sociétés coopératives destinées à offrir du travail aux unes ou subvenir aux besoins de première nécessité des autres : une boulangerie autogérée pour la première (en 1867) et la « Ménagère » ou la fameuse « Marmite » (avec Eugène Varlin en 1868) pour la deuxième. Projets beaux et fragiles à la merci des chaos climatiques ou économiques.

Mais comment s’émanciper sans éducation ? En matière d’instruction ou de formation des filles, tout ou presque reste, alors, à inventer. Guizot, en 1833, était ministre de l’Instruction publique et avait rendu l’école obligatoire, mais seulement pour les garçons. Quelque 15 ans plus tard, le très réactionnaire comte Frédéric Alfred de Falloux impose pourtant des écoles de filles dans les communes de plus de 800 habitants. Il faudra attendre encore quinze ans pour que la mesure soit étendue aux communes plus petites et encore très nombreuses, mais sans que celles-là aient les moyens d’en ouvrir ou de les maintenir. Par ailleurs, les institutrices « publiques » constituent une sorte de prolétariat intellectuel puisque la plupart gagnent moins qu’une bonne. Du coup, et pour longtemps encore, cet enseignement reste sous le contrôle de l’Église, via la place prépondérante des institutrices membres de congrégations religieuses. Et en 1867, 41 % des femmes ne savent toujours pas signer de leur nom, lors de leur mariage (tandis que 75 % des hommes peuvent le faire).

Malgré ce retard, lorsqu’en 1867 Victor Duruy instaure des cours d’études secondaires pour jeunes filles, le succès est immédiat. Il leur ouvrira également l’université, mais comme ailleurs en Europe, au seul secteur médical, et encore sans le droit de pratiquer en métropole (les diplômées iront exercer leurs talents en Algérie ou en Turquie…). Cela dit cette obligation, la médecine, est souvent choisie par les étudiantes – la nécessité seule ne fait pas loi. Par culture, éducation familiale, voire piété qui ne dit pas son nom, l’idée de soigner s’impose comme engagement personnel, un moyen « d’aller au peuple », comme les parcours de la populiste russe Sophia Perovskaïa ou de la Française Suzanne Voilquin le donnent à penser. Il faut de la personnalité, un fort entêtement, des dons certains, et une aide extérieure (masculine), pour réussir alors, comme Sophia Kovalevskaïa à devenir « l’un des grands mathématiciens » de son temps.

Sonia Kovalevskaia (1850-1891)Quant à la formation professionnelle, elle reste une espérance lointaine : comme on l’a vu, des ouvrières très qualifiées dans le textile rétrogradent à leur arrivée en usine, faute d’apprentissage sur les nouvelles machines.

Pour peupler ce « no man’s land » éducatif, certaines comme Louise Michel projettent d’ouvrir des internats pour filles modestes, orphelines, paysannes ou prolétaires. D’autres choisissent un chemin plus individuel. En 1861, Julie Daubie, après plusieurs tentatives, devient la première bachelière, à laquelle on ne décernera son diplôme que plusieurs années plus tard, pour ne pas encourager les vocations… Elle remporte également un prix en 1866 avec une étude sur « Les moyens d’élever le salaire des femmes à l’égal de celui des hommes, lorsqu’il y a égalité de travail et d’ouvrir aux femmes de nouvelles carrières ». On ne peut que saluer l’audace de l’Académie de Lyon pour le prix et le sujet…

À la veille de la Commune, fortes de leurs combats, de leurs déceptions comme de leurs réussites, attisées par l’amertume des mois de guerre et de misère, les femmes sont mûres pour investir tous les champs qui leur étaient interdits ou restreints. Après des décennies de régression et de répression, elles sont prêtes à guerroyer ferme pour mettre en pratique leurs revendications. Pourtant, pendant longtemps, beaucoup de leurs aspirations resteront à l’état de mots. Et il leur faudra oser, inventer, défricher d’autres espaces : l’amour, la réappropriation des corps, les arts tels la peinture ou la sculpture, elles qui s’étaient jusque-là seulement aventurées en poésie. La bataille ne fait que commencer, pour en finir avec ce statut de « prolétaires des prolétaires » - 70 ans encore à attendre le droit de voter - elle est loin d’être achevée…

Sylvie Braibant


[1Suzanne Voilquin, Souvenirs d’une fille du peuple, Introduction de Lydia Elhadad, Maspero, Paris, 1978.

[2Victorine B., Souvenirs d’une morte vivante, Maspero, Paris, 1976

[3Maïté Albistur et Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français, Ed des Femmes, Paris, 1977

[4On remarquera que Proudhon trempait sa plume non seulement dans la misogynie mais puisait également à l’antisémitisme. Ce double rejet, très chrétien, des femmes et des Juifs était également à l’œuvre chez Bakounine.

[5Sur André Léo, voir l’excellente biographie de Alain Dalotel, André Léo, 1824-1900, La Junon de la Commune, Ed Cahiers du pays chauvinois, Chauvigny, 2004 (en vente au siège) ; et sur Paule Minck, du même auteur, Paule Minck, communarde et féministe, Ed Syros, Paris, 1981.

[6Comme ces Françaises, à la même époque, les jeunes activistes russes (qu’on retrouvera durant la Commune), en rupture avec le Tsar et leurs pères, écrivaient à Genève des programmes pour réorganiser le travail, des femmes ou des hommes, en ateliers coopératifs inspirés des communautés paysannes de l’ancienne Russie. Elles feront elles aussi l’expérience des désillusions publiques et privées.

Paul Verlaine Garde national au 160e bataillon

vendredi 23 mars 2012 

Notre collaborateur et ami Georges Aillaud a fait récemment une bien curieuse découverte : un croquis de Verlaine, par lui-même, en uniforme de garde national du 160ème bataillon.

Par étourderie, sans doute, Verlaine a daté ce dessin du 15 octobre 1871. Bien entendu, c’est le 15 octobre 1870 qu’il faut lire, la Garde nationale a d’ailleurs été supprimée le 29 août 1871.

Verlaine en Garde nationaleQuant aux fantaisies orthographiques, elles sont, probablement, une manifestation de l’humour particulier du poète. Mais, ce qui nous intéresse, ce sont ses réactions eu égard aux événements.

Le 19 juillet 1870, la France a déclaré la guerre à la Prusse. La situation militaire se détériore rapidement. En août 1870, Verlaine est sur le point de se marier, les bans sont publiés lorsqu’un décret de la régente Eugénie vient tout remettre en question : tous les homme non mariés nés en 1844-1845, qui ne font pas partie du contingent, sont appelés sous les drapeaux. Verlaine, né en 1844, est dans ce cas et il craint l’annulation de son union et son incorporation dans un régiment de province.

Cependant, son mariage est célébré sans difficulté et d’autres faits importants illustrent l’actualité. La capitulation de l’armée à Sedan et la captivité de l’Empereur provoquent le 4 septembre, la déchéance de Napoléon III et la proclamation de la République.

Verlaine, expéditionnaire au bureau de l’ordonnancement de l’Hôtel de Ville pourrait se faire exempter du service militaire, mais il ne veut pas être un embusqué et il décide de s’engager dans la Garde nationale par patriotisme.

Paul Verlaine (1844-1896)Il habite alors dans le Ve arrondissement, 2 rue du Cardinal Lemoine, à l’angle du quai de la Tournelle. Il s’adresse donc à un bureau de recrutement de la 5ème Légion.

"Je me fis inscrire dans le 160ème bataillon – La Rapée – Bercy qui était de faction entre Issy, Vanves et Montrouge. Tous les deux jours, armé de mon fusil à piston qui devait bientôt se promouvoir en fusil «  à tabatière », je montais des gardes combien inutiles ! Dans les commencements, c’était véritablement charmant, véritablement et je n’exagère en rien" [1]

Mais après des bronchites contractées lors des gardes par des nuits fraîches, il est renvoyé définitivement à son emploi d’expéditionnaire à l’Hôtel de Ville.

Après le 18 mars 1871, Verlaine, rédacteur à l’ordonnancement, a accepté un emploi au bureau de presse de la Commune dans la même pièce qu’il occupait auparavant.

Quant à son ancien bataillon, le 160ème, il a pris part à différents combats dans la banlieue sud. Le 16 mai 1871, il est envoyé à la Grange Ory. Il y retrouve le 118ème de la caserne Mouffetard. Ils seront rejoints le 19 mai par le 151ème.

La livraison du mot de passe par un traître va permettre à l’ennemi de pénétrer par surprise dans la Grange Ory.

Dessin portrait de VerlaineVersion Versaillaise : Correspondance de l’Agence Havas (Versailles 19 mai 1871) : Dans la nuit de jeudi à vendredi, nos troupes ont surpris les fédérés entre Arcueil – Cachan et Montrouge. Deux bataillons ont enlevé à la baïonnette la Grange Ory et la maison Plichon, situées près du fort de Montrouge. Les fédérés endormis ont été massacrés à la baïonnette et sabrés par la cavalerie dans leur fuite désordonnée sur Paris. Les pertes des insurgés s’élèvent à 4 ou 500 hommes tués ou blessés ; un colonel est parmi les morts. (les valeurs données par les Versaillais sont certainement exagérées).

Version Commune : De son côté, "Jean Allemane, en tournée d’inspection des positions tenues par les unités du Ve dans le secteur de la Grange Ory, est témoin du laisser-aller des officiers, de l’indiscipline et du relâchement de la vigilance de la troupe, qui trouvent presque sous ses yeux, leur sanction dans un guet-apens versaillais. Les défenseurs ouvrent naïvement les bras aux lignards du colonel Boulanger [2] qui s’avançaient vers eux au cri de "Vive la garde nationale ! Vive la Commune !", posent leurs fusils pour les aider à descendre dans la tranchée, sont immédiatement désarmés, massacrés et sauvagement décapités" [3]

Paul Verlaine n’a pas dû trop regretter d’avoir abandonné le 160ème bataillon, mais il a eu certainement un cri de haine pour les massacreurs dans son beau poème Les Vaincus.

Marcel Cerf


[1Paul Verlaine : Confessions, page 159, collection Capitale, Edition Marie de paris.

[2Futur général et aspirant dictateur, le colonel Boulanger s’était déjà illustré par le massacre des gardes nationaux prisonniers le 2 avril au Rond-Point de la Défense. Il devait faire exécuter 700 gardes nationaux sédentaires le 2 mai place du Panthéon (note de Maurice Choury).

[3Choury Maurice La Commune au quartier latin –page 159 – Club des Amis du livre progressiste – Paris – 1961.