Les "typos" en 1871...

jeudi 5 avril 2012 

Lorsque l’on recherche dans divers livres les traces du passé, on trouve souvent des typos, des ouvriers du Livre dans les combats qui ont émaillé la vie de la classe ouvrière pour obtenir des réponses satisfaisantes à des revendications, mais aussi pour la liberté de s’associer, de créer des syndicats pour l’amélioration du niveau de vie, contre les brimades de toutes sortes qui avaient cours et pour une certaine idée de la démocratie.

Sous la Commune, le bureau de la Chambre syndicale typographique parisienne se cantonna dans des tâches essentiellement mutualistes, cela jusqu’en 1876 puisque les vainqueurs avaient proclamé l’état de siège. Mais, dès la proclamation de la République, un typographe nommé Brun, qui avait déjà été condamné en Juin 1848, prit l’initiative de former un corps de volontaires et, en peu de jours, mille deux cents engagements furent reçus dont cinq cents typos, d’autres s’enrôlèrent dans les francs-tireurs de la Presse mais, en Juillet 1871, on constata que bien peu étaient encore en vie. Quelle hécatombe !

Jean Allemane, qui joua un rôle important durant la Commune, fit partie des mille trois cent cinquante quatre ouvriers des Industries graphiques qui furent arrêtés. Il fut déporté en Nouvelle-Calédonie, étant condamné à perpétuité.

Jean Allemane (1843-1935)Après l’amnistie de 1880, il revint et milita dans le mouvement socialiste de l’époque et fonda, en 1890, le Parti socialiste ouvrier révolutionnaire. Député de Paris de 1906 à 1910, il fit partie de la majorité communiste au Congrès de Tours. Né en 1843, il mourut en 1935. Cet exemple confirme que les gens de la profession furent souvent à l’avant-garde dans les luttes pour le progrès social et la liberté.

Roger Bodin

Ancien secrétaire de la Chambre syndicale typographique parisienne

Victor Hugo et la Commune de Paris

samedi 24 mars 2012 

C’est Bernanos qui parle [1] : « Je ne sais pas si Hugo était très intelligent au sens où l’entendent ceux qui le croient bête, et je m’en fous. Il reste et restera notre grand poète national, parce que les plus futés comme les plus frustes se laissent prendre à ses vers ».

Victor HugoBête, Hugo ? Aragon, dans son anthologie commentée : « Avez-vous lu Victor Hugo ? », prouve le contraire.

Bête, Hugo, quand il note, dès le 24 mars 1871 : « Thiers, c’est l’étourderie préméditée ? » [2] Étourderie, c’est bien faible, mais la préméditation est tout de suite devinée. Il écrivait d’ailleurs, dès le 6 mars : « Ils ont peur de Paris ». « Ils » : ces bourgeois qu’il connaît bien, et leur haine du peuple.

Il note aussi l’enterrement de son fils Charles (décédé d’une apoplexie foudroyante), le 18 mars 1871, le jour de la naissance de la Commune, de la révolte contre l’essai d’enlèvement des canons de Montmartre : « Au cimetière (du Père-Lachaise), dans la foule, j’ai reconnu Millière (qui sera fusillé par les Versaillais), très pâle et très ému, qui m’a salué [3] (…)Une large main s’est tendue vers moi et m’a dit : « Je suis Courbet »(…) J’ai vu une face énergique et cordiale, qui me souriait avec une larme dans les yeux [4] (…). C’est la première fois que je vois Courbet » (…).

Et Courbet reviendra plusieurs fois dans ses notes (alors que, par exemple, on ne relève pas son nom dans la Correspondance de G. Sand des années 1870 à 1872) : le 28 mai [5] : « Gustave Courbet, prisonnier, s’est empoisonné. Il est mort(…).Je regrette Courbet » ; ou, le 14 juin [6] : « Bonne nouvelle. Courbet n’est pas mort ».

Apprenant la mort (bien réelle, cette fois) de Flourens [7], il écrit : « Flourens a été tué(…) Je le regrette. C’était le chevalier rouge ».

Et, au lendemain de la Semaine Sanglante, il constate [8] : « La réaction commet à Paris tous les crimes. Nous sommes en pleine terreur blanche » (31 mai) ou : « Cissey, général, a fusillé à lui seul plus de six mille insurgés prisonniers » (5 juin).

Quel autre grand écrivain, à l’époque, a osé se prononcer ainsi ? Aucun (sauf Rimbaud – dont on discute encore la présence à Paris à ce moment-là – ou Verlaine honorant Louise Michel : ce sont aussi des poètes).

Bête, Hugo ?

Plutôt lucide, oui.

Joseph SIQUIER


[1Rapporté par Roger Gouze : « Les miroirs parallèles » Calmann-Lévy. 1982. P. 210.

[2« Œuvres Politiques complètes » J.J.Pauvert 1964.p. 1448.

[3Id. p. 1445

[4Id. p. 1447

[5Id. p. 1452

[6Id. p. 1454

[7Id. p. 1448

[8Id. p. 1452.

Louise et les autres, le combat des femmes dans la Commune

samedi 24 mars 2012 

Louise MichelAu fil des ans, Louise Michel est devenue la figure unique et emblématique du combat féministe des Communardes, ce qui est totalement injustifié. Si ses propos sont ceux d’une féministe, son combat est celui d’un soldat : ce qu’elle fut durant toute la Commune. On peut dire que son engagement féministe est parallèle à l’action des femmes qui mènent durant cette période un combat exemplaire. En effet, pour la première fois de leur histoire, les femmes créent durant la Commune une organisation féminine, large, populaire, rassemblant des milliers de femmes.

A Paris, les femmes, pour beaucoup, travaillent. L’annuaire statistique des années 1861-1865 montre que leur nombre dans la production industrielle est très important. (en 1871 : 114 000 emplois dont 62 000 ouvrières).

Durant l’année 1870, année du siège par les Prussiens, les femmes de Paris souffrent considérablement du froid, de la faim. Surexploitées, elles n’ont rien à perdre et attendent tout de changements possibles.

Les femmes protègent la Commune

Dès le 18 mars, premier jour de la Commune, les femmes en grand nombre sont présentes sur le terrain. Au petit matin Louise Michel est là avec les Parisiennes pour empêcher la confiscation des canons. C’est grâce à leur intervention courageuse que la troupe met crosse en l’air. Comme le souligne Edith Thomas dans son ouvrage «  les pétroleuses » : «  il serait exagéré de dire que cette journée révolutionnaire fut celle des femmes, mais elles y contribuèrent puissamment  » .

Elles restent déterminées à se battre et, le 3 avril 1871, 500 femmes partent de la place de la Concorde pour marcher sur Versailles. Au pont de Grenelle, elles sont rejointes par 700 autres. L’exemple est donné de la nécessité d’organiser la population. Le 9 avril 1871, la première organisation féminine structurée voit le jour. Elle s’intitule : « l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés ». Dans le contexte proudhonien de cette époque, il faut se rendre compte de ce que cela veut dire, pour des femmes, de réclamer le droit de défendre Paris, même si le deuxième volet du titre reste dans la tradition. « L’Union des femmes  » se charge de l’enregistrement des citoyennes qui veulent s’enrôler pour défendre Paris. Nous trouvons également dans ses buts « la nécessité de la participation des femmes par une campagne dans les clubs, dans les réunions de quartier. » Ce qu’elles feront aussi avec éclat. Leur présence aux réunions des clubs marque l’histoire de la Commune et manifeste l’exercice de la démocratie directe.

Nathalie Le Mel  Elisabeth Dmitrieff

Ses dirigeantes sont : Nathalie le Mel (ouvrière relieuse), Elisabeth Dmitrieff, (aristocrate russe), Marceline Leloup ( couturière), Blanche Lefèvre (qui est tuée sur une barricade le 23 mai), (blanchisseuse), Aline Jacquier (brocheuse), Thérèse Collin (chaussonnière) et Aglaë Jarry. (Nous nous devons chaque fois que cela est possible de citer ces noms car, si les noms des Communards sont peu connus, que dire de ceux des Communardes !)

L’union des femmes : un programme révolutionnaire.

« L’Union des femmes » est organisée avec sérieux et esprit de responsabilité. Le programme reprend des idées essentielles comme l’égalité des salaires. Une première application décidée par la Commune accorde des salaires identiques aux instituteurs et aux institutrices. Un groupe d’institutrices, dont fait partie Louise Michel, adresse une pétition à la Commune pour demander des écoles professionnelles et des orphelinats laïques.

André Léo Anna Jaclard

André Léo, Anna Jaclard, Noémie Reclus et Clara Perrier participent à la commission créée par Vaillant « pour organiser et surveiller l’enseignement dans les écoles de filles ». Marie Verdure et Elie Ducoudray rédigent un mémoire sur la nécessité de l’installation de crèches et proposent d’aider les mères non mariées pour les empêcher de sombrer dans la prostitution.

Paule Minck Paule Minck organise une école de jeunes filles dans la salle de catéchisme de Saint-Pierre- de- Montmartre.

Le 11 avril, le premier appel aux femmes édité par « l’Union des femmes  » est placardé sur les murs de Paris . Il dit en substance : « … Nos ennemis ce sont les privilégiés de l’ordre social actuel, tous ceux qui ont vécu de nos sueurs, qui toujours se sont engraissés de nos misères. ». L’Union des femmes rappelle très clairement et pour la première fois que « toute inégalité et tout antagonisme entre les sexes, constituent une des bases du pouvoir des classes gouvernantes. » .

Les femmes sont dans les Comités de quartiers. Elles pétitionnent pour faire remplacer les religieuses dans les hôpitaux et les prisons par des mères de familles « qui », disent-elles, « font mieux leur devoir. ». Elles obtiennent leur place aux ambulances, y compris aux postes avancés des combats. Elles arrachent la fermeture des maisons de tolérance. La Commune bannit la prostitution considérée comme « une forme de l’exploitation commerciale de créatures humaines par d’autres créatures humaines. »

Elles sont aussi à l’origine de la reconnaissance de l’union libre puisqu’elles obtiennent le paiement d’une pension aux veuves des gardes nationaux tués au combat, mariés ou non, ainsi qu’à leurs enfants, légitimes ou naturels. Elles obtiennent que soit accordée une pension aux femmes plaidant la séparation.

Toutes les associations féminines réclament du travail auprès de Fränkel, responsable de la Commission du Travail et des échanges, qui fait siennes les propositions de « l’Union des femmes », à savoir notamment l’organisation d’ateliers coopératifs.

L’engagement militaire des femmes.

D’autres femmes ont choisi comme Louise Michel l’engagement militaire. Victorine Rouchy (bataillon des Turcos), Léontine Suetens cantinière au 135e bataillon, blessée deux fois, Eulalie Papavoine, combattante à la plaine de Vanves, Marguerite Lachaise cantinière au 66e qui a fait le coup de feu dans la plaine de Châtillon. Hortense David pointeuse à la marine communaliste à la porte Maillot.

Léontine Suetens  Hortense David

André Léo est sur la barricade des Batignolles. Louise Michel se trouve à la barricade de la Chaussée Clignancourt avec Marguerite Diblanc. Adèle Chignon, combattante de 1848, est sur la barricade du Panthéon. Cinquante sont sous la direction de Nathalie Le Mel, Place Pigalle. Pour la plupart leurs noms sont tombés dans l’oubli. Selon Lissagaray, témoin de son temps, 120 femmes environ participent à la barricade de la Place Blanche.

Benoît Malon et Louise Michel, avancent le chiffre de 10 000 femmes qui combattirent durant la Semaine Sanglante (vérification évidemment impossible à faire) Jusqu’au dernier jour de la Commune, les femmes se battent.

La répression sera terrible pour elles. Elles sont, pour un grand nombre, fusillées sur les barricades mêmes. De Villiers, un Versaillais, raconte : à propos d’une des barricades … « un grand nombre de femmes (52 ?) prises les armes à la main furent sur-le-champ fusillées. »

Plus de 1000, selon l’enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars - rapport présenté par le capitaine Briot- furent arrêtées et comparurent devant le 4e conseil de guerre. Elles furent humiliées, souvent traitées de prostituées. Celles que Versailles affuble du nom de « pétroleuses  » font preuve d’un grand courage. Lors de leur procès, à l’instar de Louise Michel, elles revendiquent tous leurs actes.

L’incarcération dans les prisons de Versailles est des plus pénible. Louise Michel la décrit très peu dans ses mémoires. Elle nous dit « ce qui se passa aux chantiers après notre départ a été raconté par Madame Hardoin » [1] Durant ces incarcérations les condamnations tombent. Elles sont lourdes.

Selon le rapport Appert, 29 femmes sont condamnées aux travaux forcés, 20 à la déportation en enceinte fortifiée, 16 à la déportation simple. Les condamnées à la déportation sont embarquées sur de vieilles frégates. A bord de la « Virginie », elles sont 19 communardes enfermées dans des cages. Le voyage vers les bagnes de Nouvelle Calédonie dure 120 jours ! L’attitude des femmes durant la déportation est remarquable. Elles se rebellent, défendent sans cesse leurs droits d’emprisonnées politiques.

A leur retour de déportation, pour beaucoup comme Nathalie Le Mel et Louise Michel, elles continuent leur combat, s’engagent politiquement mais aussi dans des syndicats et associations de défense.

Leur héritage, c’est aussi l’intense vie associative dans notre pays. Une tradition à perpétuer car elle est la garante de la démocratie.

Claudine Rey

Un scoop sur la détention dans les prisons de Versailles en 1871. Madame Hardoin livre ici, avec un recul de huit ans, un long et remarquable reportage vécu, sur la détention de quatre cents femmes, dans un style pimpant, plein d’humour, fort moderne, avec notamment d’excellents portraits de policiers, geôliers, magistrats, religieuses.


[1« la détenue de Versailles » par Madame Hardoin, ouvrage retrouvé à la Bibliothèque nationale et édité par les Amis de la Commune de Paris. Prix : 12 euros plus 1,45 euros de frais de port.

Les "inconnues" de la Commune...

samedi 24 mars 2012 

La Commune de Paris, c’est aussi une diversité de femmes qui à travers les clubs, les organisations, a trouvé la possibilité de s’exprimer, et le moyen de faire évoluer la condition féminine.

Nous ne pouvons que saluer le rôle joué par ces figures emblématiques que sont Louise Michel, Paule Mink, André Léo, Nathalie Le Mel… Mais nous voulions par cette rubrique avoir l’occasion de vous présenter d’autres femmes, celles-ci restées anonymes, et dont pourtant l’engagement pour la Commune fut entier.

Marie Manière est l’une de ces communardes, qui a choisi de s’investir dans la lutte pour l’instruction des jeunes filles. Elle fait alors le choix de défendre une école qui ne serait plus sous la responsabilité des ecclésiastiques, elle souhaite une école laïque et professionnelle. Pendant la Commune nous la retrouvons donc institutrice-directrice d’un atelier-école (38 rue de Turenne à Paris) où l’on valorise une formation donnée à la fois par des ouvrières et des institutrices. Ainsi l’expose t-elle dans le « Vengeur »du 3 avril 1871 (document disponible à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris : « L’échange de connaissances qui aura lieu entre ces diverses intelligences, s’exerçant côte à côte, constituerait un milieu très favorable à un enseignement progressiste entièrement dégagé de préjugés ». Et pour toutes celles qui auront eu la chance de suivre cet enseignement, c’est une réelle possibilité d’être indépendante !

Marguerite Guinder, cette confectionneuse de métier se retrouve auprès des combattants du 66e bataillon en tant que cantinière et ambulancière. Dans le Journal Officiel du 9 avril on lui rend hommage notamment, pour ses qualités d’ambulancière, et pour son dévouement : « Elle a, dans le combat du 3 courant, en avant de Meudon, tenu une conduite au-dessus de tout éloge et de la plus grande virilité, en restant toute la journée sur le champ de bataille, malgré la moisson que faisait autour d’elle la mitraille, occupée à soigner et à panser de nombreux blessés, en l’absence de tout service chirurgical ».

Le 19 juin 1872, elle est condamnée à la peine de mort, mais sa peine fut commuée en travaux forcés le 14 septembre 1872.

Sa condamnation par le Conseil de guerre est sans aucun doute représentative de son implication dans le mouvement communaliste, mais elle reflète aussi certainement la façon dont les officiers jugeaient ces femmes qui vivaient en concubinage, considérant que leur situation n’était qu’une preuve supplémentaire de leur immoralité. Marguerite Guinder fut mariée à un certain M. Prévost dont elle ne put divorcer malgré une séparation de fait. Lorsque la Commune débuta, elle vivait depuis plus de dix ans avec M. Lachaise, dont elle fit le choix de prendre le nom.

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Victorine Brocher (1839-1921)

Victorine Rouchy était, tout comme le fut Marguerite Guinder, cantinière d’un bataillon (celui des « Défenseurs de la République »). Elle reste auprès des combattants jusqu’aux dernières barricades. Son mari est arrêté à Passy, là où il avait établi sa cantine ; il sera condamné le 14 février 1872 à deux ans de prison et à une surveillance policière de 10 ans. Victorine arrive à échapper aux Versaillais en s’exilant en Suisse.

Avant et pendant la Commune, elle s’inscrit dans ce courant qui encourageait l’instruction de « la classe laborieuse » avec une prédilection pour une question : le travail féminin. Elle s’oppose au mouvement proudhonien qui considérait que le travail était contraire à l’épanouissement des femmes ! Victorine, elle, espère instruction et emploi pour toutes les femmes, leur offrant enfin la possibilité d’être indépendante !

On connaît aussi Victorine par l’ouvrage qu’elle laissa : « Victorine B… Souvenirs d’une morte vivante » (Le B rappelant son nom d’épouse, Brocher), grâce auquel elle souhaitait rendre hommage à toutes ces femmes qui furent accusées pendant la Semaine sanglante d’être des « pétroleuse », des incendiaires qui devant la défaite proche auraient enflammé Paris !

Plusieurs femmes furent fusillées en 1871 parce qu’on pensait qu’elles étaient Victorine…

Céline Toumazet-Ervalho

Laïcité 2005

samedi 24 mars 2012 

Selon les définitions convergentes des textes de loi, des dictionnaires contemporains et de Monsieur Ernest Renan (1823 -1892), la Laïcité se définit comme une situation de neutralité de la société civile à l’égard des religions. Le laïcisme qui en découle est une doctrine donnant aux institutions et aux administrations des états laïcs leur caractère non religieux ou areligieux - si vous digérez le néologisme -, donc officialisant leur indépendance de pensée et d’organisation. D’où, en France, une laïcisation qui assure la liberté de conscience aux citoyens garantissant le libre exercice des cultes mais séparant nettement l’esprit confessionnel de l’enseignement officiel.

Ainsi, la laïcité « à la française » précise comment les Églises et autres porteurs de mystères d’ outreterre n’ont aucun pouvoir politique et pourquoi l’État, de son côté, ne prétend à aucun pouvoir religieux. Voilà qui est clair. Et ça n’est pas le moindre mérite des pères fondateurs de la République que d’avoir formalisé la chose lors de la Révolution de 1789. Le danger venait, déjà à cette époque, des croyances à un mysticisme incorporé et de leurs zélateurs ... , idéologues du pouvoir royal héréditaire ... , naïfs ensoutanés ... , vendeurs de jours d’indulgence payables en ce monde et livrables dans l’autre .... , pieux à calinotades ... , machiavéliques sermonnaires ... , prometteurs de bonheur « post-mortem » et autres responsables d’épanchements de synovie dus à la fréquence des agenouillements.


Cependant, il en vient toujours de nouveaux, même si certains de ces dogmatiques ont troqué la soutane de la tradition pour de plus discrets costumes gris. En fait, hormis l’apparence, les « curetons » en veston n’ont guère changé. Certes, ils ont mis un peu d’eau dans leur vin de messe et, nonobstant les nostalgiques de Monseigneur Lefèvre, certains sont devenus partisans de la démocratie. Mais, leur hiérarchie avance à la soupe comme sous la Monarchie, la main droite pour bénir et l’autre tendue vers le grisbi. Sur ce plan, leur lobbying semble aussi efficace que le défilé des syndiqués de la S.N.C.F. quand ils vont de la République à la Nation. En effet, les curés d’Alsace et de Moselle sont toujours payés par l’État français. Et, pour ne pas parler uniquement de nos traditions occidentales, les mosquées se construisent aujourd’hui comme les églises chrétiennes, avec la complicité des municipalités et des Conseils généraux des deux bords. En effet, avides de réélection, François H., Nicolas S. et les autres ratissent de plus en plus large. Mais il y a plus étonnant encore. L’État est le propriétaire de très nombreuses cathédrales et églises utilisées contractuellement par le clergé catholique. Cependant, ces prestigieuses propriétés de style roman, gothique ou flamboyant représentent un coût d’entretien exorbitant pour les citoyens français qui ne sont pas tous des fous de la messe.

En ce début de XXle siècle, les évêchés semblent parfaitement satisfaits de la situation mais, détail amusant, certains regrettent de ne pouvoir ajouter leurs nouveaux endroits de prière à ceux qui sont entretenus par la République depuis 1905. Utilisant ces lieux restés à leur disposition, ils pensent sans doute que l’hospitalité leur est due « gratis pro deo » et « ad vitam aeternam ». Or l’ambition des ensoutanés de l’Islam est évidemment d’en faire autant. En effet, pourquoi l’imam n’aurait pas, lui aussi, sa tribune « gratis pro Allah » pendant la nuit des temps [1] ?

Ainsi, sans rentrer dans les méandres et les « non dits » du financement de l’enseignement privé, cette autre boîte à malices qui mérite une analyse spécifique, on peut dire que la frontière limitant les pouvoirs du temporel et du spirituel était précise et volontariste à l’origine de notre République, qu’elle est devenue floue au fil de petits arrangements démagogiques avant de devenir aujourd’hui poreuse. Voire porteuse d’éventuels conflits dont celui des « écolières porteuses de voile » est un exemple.

Parallèlement, de nos jours, l’utopie politique donne rarement l’envie de se lever aux aurores pour aller voter, le travail n’apporte pas facilement l’aisance et la joie de vivre aux citoyens et nous battons ainsi des records d’abstention lors des élections. En revanche, durant ce temps perturbant, la « Française des Jeux » et le « Pari Mutuel Urbain » battent des records de chiffre d’affaires. Nous n’en sommes plus à « Panem et Circenses » qui marqua la fin de l’Empire romain, mais nous avançons insoucieusement vers « Loto et R.M.I. ».

Les députés et sénateurs, traditionnels initiateurs ou accompagnateurs des lois de la République, feraient bien de s’interroger sur cette question, gênante à plus d’un titre : « Est-ce que notre Laïcité va s’échouer, telle une vieille barcasse, sur les rives des lobbys religieux dans l’indifférence de citoyens qui consacrent annuel­lement des milliards d’euros à deux nouvelles croyan­ces : le Tirage et le Grattage ? » Question subsidiaire : « Faudra-t-il faire entretenir par l’Etat ces nouveaux lieux de culte que sont les bistrots-tabac ? ».

Claude Chanaud


[1Je trouverais à la fois pittoresque et Justifié qu’un hommage soit rendu au Culte Protestant et au Dalaï Lama qui ne quémandent pas de budget auprès de l’Etat français.