Il y a 150 ans : Les Misérables

samedi 19 mai 2012 

Le 150e anniversaire de la publication des Misérables et le 210e anniversaire de la naissance de Victor Hugo ont suscité de nombreuses manifestations, notamment à Besançon qui projette d’ouvrir au public la maison natale de l’écrivain.

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Javert (Charles Vanel) Photographie du film de Raymond Bernard, Les Misérables, 1933 © Pathé Production

Dans les premiers jours d’avril 1862, paraissaient les deux premiers volumes du chef-d’œuvre de Victor Hugo. « Immoral », « prorévolutionnaire », « scandaleux  », titraient les journaux de l’époque. Mais ces critiques comme celles, moins virulentes, de Baudelaire et de Flaubert n’y firent rien. Le roman connut un triomphe immédiat. Ce succès ne se dément pas depuis cent-cinquante ans. Pour preuve, les adaptations n’ont jamais cessé : 35 films au cinéma et 11 téléfilms, sans compter les pièces de théâtre et une comédie musicale jouée depuis trente-deux ans. Qui dit mieux ?

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Maison natale de Victor Hugo à Besançon

Pour rendre hommage à Victor Hugo, sa ville natale, Besançon, a organisé, en février, de nombreux spectacles et conférences, dont celle de Robert Badinter, ancien garde des Sceaux, sur « la conception de la justice à travers Les Misérables ». La municipalité envisage d’ouvrir au public la maison de l’écrivain, située dans la Grande-Rue (n° 140). À Paris, dans sa maison de la place des Vosges, on peut voir, jusqu’au 19 août, une présentation des dessins à l’encre de l’écrivain. Son titre : «  Les Arcs-en-ciel du noir : Victor Hugo  », reprend celui du livre d’Annie Le Brun qui a conçu l’exposition. Victor Hugo exigea que Les Misérables ne soient pas publiés en feuilleton dans les journaux, car il redoutait la censure impériale, mais dans une édition bon marché, afin de rester accessible au plus grand nombre.

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Gavroche à 11 ans
Dessin à l’encre de Victor Hugo

À CEUX QU’ON FOULE AUX PIEDS

« Être traduit en Europe en 1862, lorsque l’on est citoyen de cette France soumise au caprice d’un homme, Napoléon III, que l’Europe entière détestait, quel exploit ! », salue François Busnel, dans l’éditorial du magazine Lire de février. Mais revenons à la vie de l’écrivain. En 1848, élu député de Paris, Victor Hugo est chargé d’aller parlementer sur les barricades avec les insurgés. Député conservateur en 1849, ses idées penchent de plus en plus à gauche, comme le montre son discours sur la misère. Hugo condamne le coup d’État du 2 décembre 1851, et quitte Paris, le 11, pour se réfugier à Bruxelles. La publication de Napoléon-le-petit, en 1852, le chasse de Belgique et l’oblige à s’installer dans l’île de Jersey, puis à Guernesey. En 1859, l’amnistie générale rend son retour possible. Sa réponse est sans appel : «  Fidèle à l’engagement que j’ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai jusqu’au bout l’exil de la liberté. Quand la liberté rentrera, je rentrerai. » Ce sera chose faite le 4 septembre 1870 avec la proclamation de la IIIe République. Réélu député, mais de gauche cette fois, Hugo ne siège pas longtemps à l’Assemblée, transférée à Bordeaux.
Le 6 mars 1871, il monte à la tribune pour défendre Garibaldi. Violemment insulté par la droite, il démissionne. Le 18 mars, jour du déclenchement de la Commune, le convoi funéraire de son fils Charles traverse Paris pour gagner le Père-Lachaise. À son passage, les gardes nationaux présentent les armes et démontent les barricades de la rue de la Roquette pour lui ouvrir la voie. Pendant la Commune, il tente de jouer les conciliateurs.
Après la Semaine sanglante, il offre l’asile aux communards en fuite, dans sa maison de Bruxelles. Expulsé de Belgique en juin 1871, il se réfugie à Vianden (Luxembourg) où il écrit L’Année terrible, qui contient ses poèmes dédiés aux insurgés : Les Fusillés et À ceux qu’on foule aux pieds. Désormais, il n’aura de cesse d’obtenir l’amnistie pour les communards emprisonnés, déportés ou réfugiés. Il aura gain de cause en 1880.

JOHN SUTTON

Les peintres et la Commune de Paris

samedi 24 mars 2012 

Une histoire courte, mais intense...

Dans un article publié dans Paris Obs (supplément du Nouvel Observateur) du 8 janvier 2004, Frédéric Gaussen ironise sur les " avant-gardistes " qui préféraient " révolutionner la peinture" plutôt que " peindre la révolution ". Il conclut un peu vite que " la Commune n’a pas produit de grandes œuvres ". Un jugement à l’emporte-pièce, vigoureusement démenti par l’exposition présentée récemment à l’Hôtel de Ville de Paris.

Le débat qui agitait les artistes anarchistes du début du siècle, pour savoir s’il fallait peindre la révolution ou révolutionner la peinture, a été vite tranché. L’esthétique l’a emporté sur la politique ". Voilà comment, d’une phrase expéditive, Frédéric Gaussen résume le lien complexe et passionné qui unit les artistes à la Commune. Sa proclamation souleva un immense espoir parmi les artistes parisiens. Ils furent 400 à se réunir le 14 avril 1871, autour de Courbet, pour fonder une fédération et élire un comité de 47 membres : 16 peintres, 10 sculpteurs, 5 architectes, 6 graveurs et lithographes, 10 représentants de l’art décoratif. Parmi ces élus on retrouve la plupart des grands peintres de l’époque : Corot, Courbet [1], Daumier, Manet [2], Millet [3] ; le sculpteur Dalou et le dessinateur Gill.

Corot Courbet Daumier Manet Millet Aimé-Jules Dalou (1838-1902) Gill

Le comité proclama la " libre expansion de l’art, dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous les privilèges ". Il rouvrit les musées, prévoyait d’organiser des expositions nationales et internationales, repoussa " toute exhibition mercantile ", supprima les récompenses officielles et créa un journal, l’Officiel des arts, " ouvert à toutes les opinions et à tous les systèmes ".

Une centaine de tableaux et des milliers de dessins

Le comité s’attaqua à " l’académisme " en supprimant l’ancienne Ecole des Beaux-arts, l’Ecole de Rome et d’Athènes et la section des Beaux-arts de l’Institut. Faute de temps et face à la menace militaire versaillaise, cet ambitieux programme ne sera que très partiellement appliqué. La Commune n’a pas engendré une nouvelle école de peinture, mais elle a néanmoins inspiré une cinquantaine de tableaux, des milliers de dessins [4] - dont ceux de Courbet sur la Semaine sanglante (musée du Louvre) - et quelques chefs d’œuvre, comme les lithographies de Manet : La Barricade (musée de Boston) et Guerre civile (BNF). Après la chute de l’insurrection, le général de Ladmirault, gouverneur militaire de Paris, interdira la vente de dessins et de photographies sur la Commune [5]. Il faudra donc attendre l’amnistie de 1880 pour que les peintres commencent à s’emparer de l’évènement. Ce fût le cas d’Auguste Lançon et d’Ernest Pichio, tous les deux membres du comité. Le premier a laissé une centaine d’eaux-fortes sur la guerre et le Siège. Le second est l’auteur de deux toiles : Le Mur des Fédérés (disparue) et La Veuve du fusillé (musée de Montreuil) réalisées pendant son exil à Genève.

Signac, un habitué du Mur des Fédérés

Paul Signac (1863-1935)Manet présenta L’Evasion d’Henri Rochefort au Salon des artistes français de 1880, qui avait refusé cinq ans plus tôt le tableau d’Auguste Lepère, Rue des Rosiers à Montmartre (musée Carnavalet). La génération suivante s’emparera plus facilement du thème de la Commune. Maximilien Luce peint Une rue de Paris en mai 1871 (musée d’Orsay) et La Mort d’Eugène Varlin (musée de Mantes-la-Jolie) et Jules Girardet, réalise Louise Michel à Satory (musée de Saint-Denis). L’héritage politique de la Commune est également revendiqué par Signac, théoricien du néo-impressionnisme et proche des cercles anarchistes, qui se rendait chaque année au Mur des Fédérés...

John Sutton


[1Lire la brochure sur la Commune et la culture, éditée par Les Amis de la Commune de Paris.

[2Engagé dans la Garde nationale pendant le Siège, Manet séjourne à Arcachon au moment de la proclamation de la Commune. Il rentrera à Paris après la Semaine sanglante.

[3Millet est à Cherbourg d’août 1870 à novembre 1871.

[4Bertrand Tillier, " La Commune de Paris : une révolution sans peinture ", in " 48-14 La revue du musée d’Orsay " n¡ 40 (printemps 2000).

[5Id.

La Commune de 1871 et les aliénés

vendredi 23 mars 2012 

Prosper-Olivier Lissagaray relate, dans son histoire de la Commune de 1871, qu’un arrêt de la Commission de la Justice ordonna aux directeurs des établissements d’aliénés d’envoyer, sous quatre jours, un état nominatif et explicatif de leurs malades. Lissagaray écrit : "Que la Commune eût fait le jour dans ces tanières, et l’humanité serait sa débitrice".

Lissagaray relate également l’épisode très révélateur de la prodigieuse hypocrisie de la morale bourgeoise et cléricale, du couvent des sœurs de Picpus : "Des gardes nationaux avaient éventré les mystères du couvent de Picpus, découvert trois malheureuses enfermées dans des cages grillées, des instruments étranges, corselets en fer, ceintures, chevalets, casques qui sentaient l’inquisition, un traité d’avortement, deux crânes encore couverts de cheveux. Une des prisonnières, la seule qui eût conservé la raison, racontait qu’elle vivait depuis dix années dans cette cage". La sœur qui faisait la fonction de supérieure répond à Rigault (que la Commune avait installé à la préfecture de police) qui l’interroge sur la raison de l’enfermement de ces femmes : - "C’était pour rendre service à leurs familles ; elles étaient folles. Tenez, vous, messieurs, qui êtes des fils de famille, on est quelquefois bien aisé de cacher la folie de ses parents. – Mais vous ne connaissez pas la loi ? – Non, monsieur le commissaire, nous obéissons à nos supérieurs. – A qui ces livres ? – Je n’en sais rien".

Prosper-Olivier Lissagaray (1838-1901)Cette anecdote révèle à la fois le caractère profondément inhumain de la morale bourgeoise de l’époque et nous laisse entrevoir l’esprit profondément humaniste et libertaire de la Commune. Belle époque que celle où le socialisme était encore une aurore généreuse et pleine de rêves et n’était pas devenu, par une cruelle ironie de l’Histoire, le crépuscule sanglant de tous les espoirs humains.

On peut également noter l’ironie que constitue de nos jours l’existence d’un pavillon Louise Michel à l’Hôpital Psychiatrique de Soisy-sur-Seine. Problème symbolique où la bourgeoisie coopte pour leur ôter leur pouvoir subversif les plus belles figures de l’Histoire révolutionnaire. Cette militante anarchiste passionnée qui donna toute sa vie à la grande cause de la Révolution sociale serait très probablement affligée du sort que l’on réserve aux patients de ce pavillon, en ces temps de restrictions budgétaires, de casse des services publics et de suppression de lits dans les hôpitaux et en psychiatrie en particulier.

Balthazar Alessandri

La Commune et la Banque de France

mercredi 23 mai 2012 

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La Banque de France en 1871

En 1881, Karl Marx reproche à la Commune de ne pas avoir pensé à réquisitionner la Banque de France : « Outre qu’elle fut simplement le soulèvement d’une ville dans des circonstances exceptionnelles, la majorité de la Commune n’était nullement socialiste et ne pouvait l’être. Avec un tout petit peu de bon sens, elle eût cependant pu obtenir de Versailles un compromis favorable à toute la masse du peuple – seul objectif réalisable à l’époque. À elle seule, la réquisition de la Banque de France eût mis un terme aux rodomontades versaillaises.  » [1] Plus proche des événements, Prosper-Olivier Lissagaray note, dans son Histoire de la Commune de 1871, parue en 1876 : « Toutes les insurrections sérieuses ont débuté par saisir le nerf de l’ennemi, la caisse. La Commune est la seule qui ait refusé. Elle abolit le budget des cultes qui était à Versailles et resta en extase devant la caisse de la haute bourgeoisie qu’elle avait sous la main. » [2]

Indubitablement, le film des événements donne raison à Lissagaray et à Marx. Il était facile à la Commune de prendre matériellement le contrôle de la Banque et c’eût été un moyen de pression considérable sur les versaillais. Ces derniers n’ont d’ailleurs, jusqu’à fin mai, jamais cessé de le redouter.

Au lieu de refaire l’histoire et de déplorer cette «  faute » de la Commune, il est plus intéressant de déterminer les raisons qui l’ont poussée à la commettre. Charles Beslay [3] n’est pas le seul « coupable », tant s’en faut : la grande majorité des membres de la Commune ont la même perception, la même approche du problème de la Banque de France. Ils sont, déjà en 1871, victimes de deux mythes qu’il convient de dénoncer. Le premier est que la banque – et plus généralement la finance – appartient au domaine du sacré. Le second, qui en découle, est que les mécanismes financiers sont trop compliqués pour être compris par les simples citoyens, voire par les responsables politiques, et qu’ils doivent de ce fait être réservés à des spécialistes ou même à des experts. Avec Raoul Dubois, on peut déplorer « la répression des idées et des projets de la Commune dont on peut bien dire qu’elle dure encore, dans la mesure où la lutte pour le changement de l’ordre social n’a pas trouvé sa solution. » [4] On peut se demander si la sacralisation de la finance n’est pas, aujourd’hui encore, l’un des moyens de cette répression et l’une des causes de cette absence de solution.

LE FILM DES ÉVÉNEMENTS

Avant la proclamation de la Commune le 28 mars 1871, les deux délégués aux Finances du Comité central de la Garde nationale, François Jourde et Eugène Varlin, obtiennent de Rouland, gouverneur de la Banque de France, puis — après le départ le 23 mars, sur ordre de Thiers, de Rouland pour Versailles — d’Alexandre de Ploeuc, sous-gouverneur, le paiement d’avances imputées sur le compte de la Ville de Paris «  pour parfaire le paiement des indemnités dues aux gardes nationaux, à leurs femmes et enfants. » [5] Ils reçoivent ainsi, entre le 20 et le 28 mars, six avances, toutefois davantage étalées dans le temps qu’ils l’auraient souhaité, pour un montant total de 2,5 millions de francs. Le Conseil général donne son accord et consent une large délégation de pouvoir aux gouverneurs. Les régents veulent avant tout gagner du temps et éviter un conflit qui pourrait amener la Garde nationale à envahir la Banque.

Il faut préciser que le Conseil général a à sa tête un gouverneur et deux sous-gouverneurs, tous trois nommés par le gouvernement, et qu’il comprend quinze autres membres, les régents, élus, eux, par les actionnaires. En 1871, les régents sont sept banquiers, cinq industriels et trois receveurs généraux.

Le 28 mars, la Commune est proclamée et Charles Beslay, son doyen d’âge, est élu à la commission des Finances, en compagnie de Jourde, de Varlin, de V. Clément et de Régère.
Le 30 mars, la Commune nomme Theisz à la direction provisoire des postes et Beslay à la Banque de France, mais il n’est pas précisé qu’il l’est en tant que gouverneur. Il faut dire que Beslay et de Ploeuc se sont rencontrés la veille et que ce dernier a convaincu Beslay de se contenter d’un poste d’observation, en tant que simple « délégué de la Commune  ».

Charles Beslay (1795-1878) Le marquis de Ploeuc (1815-1887)

En l’absence de Rouland, la Commune aurait très bien pu nommer un gouverneur. Certains, comme Rigault, en auraient sans doute été partisans, «  mais les questions d’affaires, de crédit, de finance, de banque […] avaient besoin du concours d’hommes spéciaux, qui ne se trouvaient qu’en très petit nombre à la Commune. […] De surcroît, les questions financières […] ne sont pas […] perçues comme les problèmes essentiels du moment. Dans l’immédiat, seul importe que l’argent rentre. » [6]

Beslay va de plus en plus apparaître comme le « défenseur de la Banque  ». Alors que la Commune, par décret paru au Journal Officiel du 3 avril 1871, décide de dissoudre le bataillon spécial de la Banque de France et de l’intégrer dans la Garde nationale, Beslay soutient les manoeuvres de son commandant et du sous-gouverneur pour en éviter l’application : au lieu d’être dissous, le bataillon est finalement modernisé !
Suite au décret sur les otages du 6 avril, Raoul Rigault songe à faire arrêter le marquis de Ploeuc, tout désigné comme « complice du gouvernement de Versailles ». Beslay prévient ce dernier et le met en garde : de Ploeuc peut ainsi se réfugier chez l’un des régents et disparaître de la Banque pendant plusieurs semaines. Arrêter le sous-gouverneur eût été pourtant pour la Commune une nouvelle occasion de devoir nommer une équipe de gouverneurs qui lui soient fidèles. Le 12 mai, Beslay intervient à nouveau pour que la Banque échappe à la perquisition que s’apprête à réaliser, avec l’assistance de deux compagnies de gardes nationaux, un commissaire de police pourtant détenteur d’un mandat officiel.

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François Jourde 1843-1893)

Au lieu de vouloir en prendre le contrôle, la Commune, inspirée par Beslay, fait au contraire tout pour maintenir l’intégrité de la Banque de France et pour garantir son indépendance. La seule exigence qu’elle exprime est d’en obtenir les avances qui lui permettent de maintenir l’équilibre budgétaire sans devoir interrompre le paiement de la solde des gardes nationaux. À ce titre, pendant les soixante douze jours de son existence, la Commune reçoit 16,7 millions de francs : les 9,4 millions d’avoirs que la Ville avait en compte et 7,3 millions réellement prêtés par la Banque. Au même moment, les versaillais reçoivent 315 millions de francs du réseau des 74 succursales de la Banque de France [7] !

LES CRAINTES DE LA BANQUE

Les membres du Conseil général ne prennent pas à la légère les menaces qui pèsent sur la Banque et ils expriment leurs craintes dès la séance secrète du 23 mars 1871. Selon l’un des régents, banquier, « le vrai danger est dans l’occupation de la Banque par le Comité central qui peut y installer un Gouvernement de son choix, faire fabriquer des billets sans mesure ni limite et amener ainsi la ruine de l’établissement et celle du pays. [8] » Pour un autre régent, industriel celui-là, « le Conseil ne peut pas […] exposer la Banque à être saccagée. Le mal serait irrémédiable et la destruction des valeurs du portefeuille et de la serre des dépôts constituerait une effroyable calamité, car c’est une grande partie de la fortune publique. [9] » Ainsi les régents donnent-ils raison, par avance, à Lissagaray et à Marx !

De fait, « la Commune ne voyait pas les vrais otages qu’elle avait sous la main : la Banque, l’Enregistrement et les Domaines, la Caisse des dépôts et consignations, etc. [10] », à l’inverse des régents qui eux les voyaient bien.
Les deux remarques sont pertinentes, mais plus encore celle de l’industriel. À la première, en effet, il est possible de répliquer, comme le fait Philippe Richer, que « saisir l’encaisse conduirait Versailles, qui en détient l’essentiel à Brest et dans plusieurs succursales en province, à annuler les billets et à en imprimer d’autres, laissant à l’Hôtel de Ville un billet déprécié, sans valeur. [11] »

Par contre, outre les lingots, le numéraire et les billets de banque, l’institution parisienne est dépositaire « d’un portefeuille ordinaire et d’un portefeuille des prorogés s’élevant à 899 millions de francs, de 120 millions de francs de valeurs déposées en garantie d’avances et de 900 millions de francs de titres en dépôt. [12] » La destruction de ce « trésor » eût été un désastre pour la bourgeoisie. Un document anonyme intitulé Hypothèse de l’envahissement, pillage ou incendie de la Banque de France par la Commune révolutionnaire de 1871 expose notamment le risque de voir « des factures détruites ou compromises, le commerce et l’industrie profondément atteints » [13].

L’appréhension des responsables de la Banque est si forte que, le 20 mai 1871, le sous-gouverneur donne l’ordre de descendre toutes les valeurs dans les caves et d’en ensabler ensuite l’escalier d’accès : «  On commença cette translation le 20 mai à midi. Ce fut un rude travail, il y avait l’argent et l’or des caisses auxiliaires, les titres en dépôt volontaire ou en garantie d’avances, les effets de commerce en portefeuilles, les billets prêts pour la circulation et les billets fabriqués attendant leur entrée en caisse. On y ajouta les grands livres de la comptabilité générale et les doubles registres servant à l’inscription des actionnaires de la Banque. Le transbordement fut exécuté par tout le personnel qui faisait la chaîne. Il ne dura pas moins de quinze heures. Quand il fut terminé, on remplit de sable l’unique escalier en vrille des serres souterraines, on recouvrit l’orifice extérieur d’une dalle et l’on referma la lourde porte à trois clefs et à combinaison. [14] »

Prendre le contrôle des titres et effets de commerce en dépôt et – en l’absence alors d’informatique et de sauvegarde électronique – des livres comptables de la Banque, eût certainement donné aux communards une arme puissante de négociation : en effet, ils auraient menacé ainsi d’ébranler tout le système financier du capitalisme de l’époque. Les très nombreux bourgeois concernés n’eussent pas manqué de peser sur Thiers pour qu’il transigeât.

Billet de 20 francs 1871 (r) Billet de 20 francs 1871 (v)

LES RAISONS DE L’INERTIE DE LA COMMUNE

Pourquoi alors la Commune s’est-elle candidement privée de cette arme ?
La raison semble être qu’à part quelques blanquistes, aucun membre de la Commune n’y a jamais songé. En fait, la Banque n’intéresse pas vraiment les responsables et la réalité est que personne à la Commune — même s’il l’est ou pourrait l’être — ne se sent compétent en matière financière et bancaire : l’idée reçue et bien ancrée est que le secteur bancaire est uniquement affaire de spécialistes. D’ailleurs, si Beslay est choisi comme délégué, c’est parce qu’il est considéré par ses collègues comme l’un de ces spécialistes et qu’il leur semble être en ce domaine le moins incompétent d’entre eux. De fait, il a géré l’entreprise de négoce familiale et il a même tenté — sans grand succès — de créer une petite banque. Ami de Proudhon, il manque toutefois quelque peu de réalisme. De Ploeuc le perçoit bien : « M. Beslay est un de ces hommes dont l’imagination est sans contrepoids et qui se complait dans l’utopie ; il rêve de concilier tous les antagonismes qui sont dans la société, les patrons et les ouvriers, les maîtres et les serviteurs. [15] »

Beslay n’est pas capable de saisir l’importance des instruments conservés dans les serres de la banque. Pour lui, l’institution est une et indivisible et il faut la sauvegarder dans son intégralité. Il faut préserver la Banque pour maintenir la confiance : « Une banque doit être envisagée sous un double aspect ; si elle se présente à nous sous son côté matériel par ses espèces et ses billets, elle s’impose aussi par un côté moral qui est la confiance. Enlevez la confiance, et le billet de banque n’est plus qu’un assignat. [16] »

Beslay est cependant loin d’être le seul à penser ainsi. Pour beaucoup d’autres comme pour lui, la Banque de France est perçue comme une institution allant de soi, une institution neutre, nécessaire au bon fonctionnement de l’économie, indispensable. Y porter atteinte ne ferait qu’affaiblir la France, Paris y compris ! La Banque est intouchable parce qu’elle appartient, d’une certaine manière, au domaine du sacré.

Il faudra attendre Marx pour que les hommes politiques s’intéressent à l’économie, pour qu’ils prennent conscience de ce que l’économie est le moteur de la politique.

On comprend et l’on approuve le jugement de Marx sur la Commune, mais la lettre à Nieuwenhuis est écrite dix ans après 1871 ! Comme le précise Engels dans son introduction à la réédition de La guerre civile en France en 1891 : «  bien des choses [ont] été négligées que, selon notre conception d’aujourd’hui, la Commune aurait dû faire. Le plus difficile à saisir est certainement le saint respect avec lequel on s’arrêta devant les portes de la Banque de France. Ce fut d’ailleurs une lourde faute politique. La Banque aux mains de la Commune, cela valait mieux que dix mille otages. Cela signifiait toute la bourgeoisie française faisant pression sur le gouvernement de Versailles pour conclure la paix avec la Commune. [17] »

Les analyses socialistes sur l’illusion du réformisme, l’inévitable lutte des classes et l’urgence à s’attaquer aux privilèges des possédants n’ont pas encore cours en 1871. Les membres de la Commune sont plus proches de Proudhon que de Marx. « Le système de la Commune et le mien se traduisent par ce mot sacré : respect de la propriété, jusqu’à sa transformation. Le système du citoyen Lissagaray aboutit à ce mot répulsif : spoliation [18] » : à la Commune, Beslay n’est certainement pas le seul de cet avis !

Les bourgeois et les versaillais se sont montrés, sur la Banque de France, plus clairvoyants que les communards. Le Gaulois, Le National, Le Figaro, tous les journaux conservateurs sont unanimes à s’étonner, en juin 1871, que la Banque ait été épargnée et s’en interrogent sur les raisons. En fait, la Commune a perdu une occasion unique exceptionnelle. Le 18 mars, la Banque était dans l’incapacité de se replier à Versailles : il eût fallu pour cela «  60 à 80 voitures et un corps d’armée. [19] » En avril et en mai elle était à la merci des gardes nationaux et de leurs canons. Sans un seul coup de feu, la Commune eût très bien pu nommer de nouveaux gouverneurs. Outre les lingots, le numéraire et les billets, la Banque avait en dépôt les originaux de plusieurs millions de titres et d’effets de commerce concernant près de 90 000 déposants.
Quant aux grands livres de la comptabilité générale, ils semblent n’avoir existé qu’en un seul exemplaire : lors de la séance du 1er juin 1871, le régent Rothschild envisage la photographie microscopique des documents, en particulier les écritures, « afin de pouvoir les soustraire en cas d’événements semblables à ceux que nous venons de traverser » [20].

L’analyse des relations entre la Commune et la Banque de France présente un intérêt d’autant plus marqué que l’on retrouve aujourd’hui la même sacralisation des banques et de la finance, le même sentiment que les problèmes économiques et financiers ne concernent que les seuls initiés et donc la même impuissance à s’en prendre de front au système. Entre temps, les techniques de sauvegarde informatique ont apporté aux banques la sécurité qui leur manquait, tandis que le peuple a été dépossédé de ses chassepots et de ses canons !

Georges Beisson


[1Lettre du 22 février 1881 de Karl Marx à Nieuwenhuis.

[2Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, La Découverte / Poche, 2000, p. 202.

[3Délégué de la Commune à la Banque de France.

[4Raoul Dubois, À l’assaut du ciel, la Commune racontée, Les éditions ouvrières, Paris, 1991, p. 296.

[5Éric Cavaterra, La Banque de France et la Commune de Paris (1871), Paris, L’Harmattan, 1998, p. 56 (citant : ABF, Évènement de 1870-71, Tome X, p.5 bis, (Jourde et Varlin), reçu de 150 000 francs, 22 mars 1871).

[6Éric Cavaterra, Idem, p. 88-89.

[7Notamment de la succursale du Mans. C’est pour assurer ces financements que Thiers avait exigé la présence de Rouland à Versailles.

[8Éric Cavaterra, op. cit., p. 59 (citant : Procès verbal de la séance secrète du Conseil Général du 23 mars 1871).

[9Éric Cavaterra, Idem, p. 58.

[10Prosper-Olivier Lissagaray, op. cit., p. 202.

[11Philippe Richer, Charles Beslay, du canal de Nantes à Brest à la Commune de Paris, Spézet, Keltia Graphic, 2005, p.139.

[12Éric Cavaterra, op. cit., p. 34. Cf. aussi la note 24 : « Dans son agenda, De Ploeuc note : “Les dépôts libres intéressaient 89 589 déposants. Plus de 2 millions de titres.” »

[13Éric Cavaterra, Idem, p. 35.

[14Georges Valance, La légende du Franc de 1360 à demain, Paris, Flammarion, 1996, p. 197 (citant : Pierre-Lucien Moynod, Souvenirs intimes d’un ancien chef de service de la Banque de France).

[15Éric Cavaterra, Ibid., p. 106.

[16Charles Beslay, La vérité sur la Commune, Bruxelles, Kistemaeckers, 1877, p. 83.

[17Éric Cavaterra, Ibid., p. 277 (citant l’introduction d’Engels à l’édition allemande de 1891).

[18Charles Beslay, op. cit., p. 107.

[19Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, Paris, Librairie législative Wittersheim, 1872, p. 490.

[20Éric Cavaterra, Ibid., p. 240.

Prémisses de l’autogestion

mardi 20 mars 2012 

Le décret du 16 avril 1871 confiait la gestion des ateliers abandonnés à leurs salariés regroupés en coopératives.

Une usine fin 19èmeAvrial, ouvrier mécanicien, appartenant au courant socialiste de la Commune, membre de la commission du Travail, de l’Industrie et de l’Echange, avait déposé une demande tendant à établir une liste des ateliers abandonnés et à les remettre en exploitation.
Convaincu de parvenir à la justice sociale par une organisation rationnelle du travail, Avrial s’était inspiré d’un projet d’octobre 1870 qui stipulait que les ateliers pouvant servir à la fabrication d’armement devaient être expropriés. La paix conclue, ces établissements seraient confiés à des associations ouvrières qui en paieraient le prix à la nation.

Augustin Avrial  Léo Fränkel (1844–1895)

L’initiative d’Avrial, revue par Frankel ne concernait que les ateliers abandonnés dont il fallait dresser la liste avant de les remettre en service. Elle fit l’objet du décret du 16 avril 1871 à caractère nettement socialiste, décret convoquant les chambres syndicales ouvrières pour instituer une commission d’enquête ayant pour but : 
- de dresser une statistique des ateliers abandonnés ; 
- de présenter un rapport des conditions pratiques de prompte remise en exploitation par l’association coopérative des travailleurs qui y étaient employés ; 
- d’élaborer un projet de constitution de ces sociétés coopératives ; 
- de constituer un jury qui statuera au retour des patrons sur les conditions de cession des ateliers et des indemnités à leur verser.

Ouvriers fin 19èmeCette initiative, dont la nouveauté historique n’était pas passée inaperçue, traîna un mois avant d’être suivie d’effet.
Le 15 mai, la commission d’enquête était sur le pied d’uvre. La liste des associations de Paris avait été établie d’après les instructions de Frankel, qui voyait dans le rassemblement des corporations les prémisses d’une assemblée des états généraux du monde du travail ; elle comprend 42 associations ouvrières de production, 34 chambres syndicales.

Pour autant qu’on connaisse les intentions de Frankel, il se proposait de favoriser la réactivation du mouvement syndical ; puis de transférer aux mains des travailleurs la gestion des entreprises, tout en structurant l’ensemble des corps de métiers par une fédération du type de celle de la Garde nationale ? Ce qui n’eût pas manqué de donner à la Commune un type d’organisation sociale parallèle, branché sur la transformation économique de la société.
L’étude de ces projets mettra un jour en évidence la richesse de ces initiatives, émanant parfois de simples ouvriers. Ce qui apparaît en filigrane de ces projets, c’est le souci d’aboutir, par l’extension graduelle du rôle des corporations et par l’association universelle à la conquête du corps social, à la transformation de la société.
Or la Commune ne disposa que de huit jours pour faire entrer dans la ville ses idées. De cette manière, l’expérience sociale à laquelle le décret du 16 avril aurait dû donner lieu en resta à son stade initial : embryonnaire. Il n’y eut que quelques dizaines d’ateliers confisqués en comprenant les établissements d’Etat. Fait à la fois curieux et révélateur de la timidité de ces premiers pas : les entreprises importantes ne furent pas touchées. Nous n’en voulons pour preuve que lorsque le 4 mai, Vésinet déposa un projet de décret tendant à réquisitionner les grands ateliers, il ne fut pas discuté. Ce texte préfigurait pourtant des mesures de socialisation dont l’expérience du XXe siècle est si riche.
Que se passa-t-il dans les ateliers contrôlés par la Commune ? L’atelier d’armes du Louvre était placé sous la direction d’un délégué de la Commune nommé par les ouvriers et révocable, administré par un conseil de direction et de surveillance. L’expérience tentée au Louvre ne donna pas tous les résultats qu’Avrial en attendait.
Le décret du 16 avril jeta les prémisses d’une transformation sociale, que l’on nomme aujourd’hui l’autogestion. Encore une démonstration de la modernité de la Commune.