L’enseignement sous la Commune

mercredi 4 décembre 2013 


En 1870, à Paris, 84% des établissements primaires sont privés contre 23,5% en France. Ils accueillent 57% des élèves contre 8,7% dans l’ensemble du pays. 1/3 des enfants ne sont inscrits dans aucune école [1].

Dans le règlement destiné aux instituteurs de la Seine de 1870, l’article I précise que «  le principal devoir de l’instituteur est de donner aux enfants une éducation morale et religieuse et de graver profondément dans leurs âmes le sentiment de ce qu’ils doivent à Dieu ».

Dans les archives du XVIIe arrondissement, il est noté que « la prière doit être dite par l’instituteur au moins une fois par jour  ». De plus, la condition matérielle des enseignants est très mauvaise. Mal payés, ils quittent l’enseignement dès qu’ils sont libérés de leur engagement décennal. Les cours sont souvent assurés par des adjoints qui en plus de leur travail donnent des leçons ou tiennent des livres de commerce avant ou après l’école afin de survivre [2].

Quelques enseignants abandonnent le service public par républicanisme. C’est le cas notamment de Louise Michel, de Marie Verdure et de Raoul Urbain qui tentent d’ouvrir des écoles libres. Dénomination qui n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Il s’agissait d’avoir des écoles indépendantes de l’Empire car il fallait prêter serment à l’Empereur pour avoir le droit d’exercer.

Urbain par exemple a pour devise dans son école «  pas d’église, pas de prières, pas de prêtres ». Très vite, les autorités arguent de mauvaises conditions d’hygiène pour la faire fermer. Aussi, dans les clubs, l’exigence de la laïcité et de l’amélioration des conditions de vie des instituteurs grandit de jour en jour.

La guerre et le siège, les conditions de vie qui en découlent, privent la population de ressources. Le chômage plonge un grand nombre de familles dans la misère. Les parents retirent les enfants des écoles privées payantes pour les mettre à l’école publique.

En octobre 1870, dans le XVIIe, deux écoles laïques sont créées là où n’existaient que des
écoles religieuses. D’autres arrondissements font de même : le XIe, le Ve. Mais les moyens ne suivent pas et les exigences grandissent.

LA COMMUNE ET L’ÉCOLE

Dès le 2 avril 1871, la Commune décide par décret la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Elle affirme dans ses déclarations les principes d’une école gratuite, laïque, obligatoire pour les filles comme pour les garçons.

Très vite ces décisions se concrétisent dans la vie de tous les jours. La commission de l’enseignement dirigée par Vaillant lance, le 9 avril, un appel pour pourvoir aux postes laissés vacants par les religieux qui ne veulent pas admettre le principe de la laïcité dans leur établissement. Les difficultés sont grandes !
Allemane rappelle dans ses mémoires la résistance violente des religieux. Ils frappent les
institutrices se présentant à leur poste. A l’école des Carmes (Ve), ils précipitent la directrice dans les escaliers… Dans le IIIe arrondissement, une affiche rappelle que les frères de «  la doctrine chrétienne  » sont démissionnaires et doivent être immédiatement remplacés. Ils sont plus de vingt ! Aussi Vaillant lance-t-il sans cesse des appels au recrutement.

Des sociétés populaires, comme «  l’Education nouvelle  » qui regroupe enseignants et parents, se développent. Il est remarquable de noter que les réunions sont ouvertes à tous y compris aux non adhérents. On y débat de nombreuses questions.

L’effort d’éducation est immense puisque des écoles s’ouvrent comme dans le VIIIe où la directrice annonce « que les cours seront publics pour permettre aux parents d’y assister à leur gré ».

Des mairies d’arrondissement prennent des initiatives, fournitures scolaires gratuites (IIIe). Dans le XXe arrondissement, la mairie se charge de nourrir et d’habiller les élèves des écoles laïques.

Les idées nouvelles progressent et on ne peut passer sous silence les travaux d’enseignants comme ceux de Louise Michel qui, même si sous la Commune elle confie son établissement à la sous-maîtresse pour s’engager comme Fédérée, précise « qu’il faut prendre en compte l’enfant comme un individu  ». De même pour Marie Verdure qui déclare pour les crèches que «  l’éducation commence dès la naissance ». Elle décrit dans le mémoire remis aux représentants de la Commune « des crèches avec des jardins, des volières, des jouets ». Une modernité que l’on ne peut oublier aujourd’hui !

L’enseignement a été une grande préoccupation de la Commune. Dans son « Appel aux travailleurs de la campagne », André Léo rappelle que « Paris veut que le fils du paysan soit aussi instruit que le fils du riche et pour rien, attendu que la science humaine est le bien de tous les hommes  »

Le journal Le Père Duchesne, dans un article du 8 mai, analyse cette volonté « de faire par
l’école des hommes complets, c’est-à-dire capables de mettre en œuvre toutes leurs facultés et de produire non seulement par les bras, mais encore par l’intelligence 
 »

Des écoles professionnelles voient le jour, la première le 6 mai, rue Lhomond. Sur l’affiche
annonçant l’ouverture, on peut lire qu’il est recommandé aux parents de désigner à l’inscription «  le métier que chacun de ces enfants désire apprendre ». Le 12 mai, rue Dupuytren, c’est une école d’art industriel pour les jeunes filles, jusque là cantonnées par les religieuses dans l’apprentissage de la couture, qui montre l’intérêt de la Commune pour l’enseignement de tous [3].

Le 21 mai, la Commune décide de l’égalité de salaire entre les instituteurs et les institutrices avec une augmentation de leur traitement pour prendre en compte leurs conditions difficiles de vie (Le Cri du Peuple, 21 mai). En même temps, la Commune installe une commission chargée « d’organiser et de surveiller les écoles de filles ».
Le 21 mai, les versaillais entrent dans Paris et la commission n’aura pas le loisir de fonctionner.

Mais la Commune reste porteuse de cette volonté de voir une école qui « apprend à l’enfant que toute conception philosophique doit subir l’examen de la raison et de la science  » comme le soulignent le 26 mars 1871 les délégués du IVe arrondissement de «  l’Education nouvelle  ». Une réflexion toujours d’actualité !

CLAUDINE REY


[1Sources : Wolikow Serge - étude parue dans La Nouvelle critique, mars 1971.

[2Sources : Girard - L’instruction primaire à Paris et dans le département de la Seine, publié en 1872.

[3Sources : brochure La Commune et l’école - Amis de la commune

A l’avant-garde de la démocratie sociale

lundi 16 septembre 2013 

La Commune de Paris se situe à une période charnière de l’histoire économique et sociale ; ses racines sont profondes.

La révolution de 1789-1793 a porté la bourgeoisie au pouvoir et aboli les structures féodales en même temps que la monarchie absolue. Au début du XIXe siècle, la nouvelle classe dirigeante met en en place les structures sociales adaptées à son pouvoir.
Sous le Ier Empire et la restauration monarchique, à la faveur de la révolution industrielle, les banquiers et maîtres de forges apparaissent au premier plan de la scène politique et économique. Leur domination atteint son apogée sous le Second Empire.
La grande industrie s’installe à proximité des bassins miniers. Pour le transport des matières premières et des produits finis, fonte, acier, machines, un réseau ferré important est créé. L’industrie textile se mécanise. La chimie devient industrielle.
Cette industrialisation nécessite la concentration de capitaux importants. Il en résulte la création de grosses banques d’affaires. La grande bourgeoisie s’enrichit considérablement avec, comme corollaire, une misère insupportable pour les ouvriers et leurs familles. Deux classes sociales antagonistes se mettent en place : la bourgeoisie et le prolétariat.

PARIS À LA FIN DU SECOND EMPIRE

Paris n’est pas le lieu des plus grandes concentrations industrielles ; son usine la plus importante, Cail, compte 2 000 ouvriers, mais le fait qu’on y fabrique des locomotives est un symbole significatif. Et surtout, Paris est le lieu de concentration des banques les plus importantes et d’implantation des grands magasins qui accompagnent la révolution industrielle.
Le centre de la capitale, avec ses rues étroites, est mal adapté à cette nouvelle situation. Napoléon III charge le baron Haussmann, préfet de la Seine, des grands travaux qui vont éventrer le centre de Paris livré à une spéculation immobilière effrénée et rejeter les prolétaires à la périphérie de la ville. Le but principal de ces transformations est de faciliter le déploiement de la cavalerie et de l’artillerie en cas de révolte ouvrière.
Tous ces faits se conjuguent pour mettre le prolétariat dans un état de misère profonde avec des salaires extrêmement bas amputés par des charges de nourriture et de loyer de plus en plus lourdes, misère aggravée par de longues périodes de chômage. Cette exploitation capitaliste sans frein est encore plus insupportable pour les femmes, dont les salaires sont inférieurs de 50 % à ceux de leurs compagnons, moralement et physiquement insupportable pour les enfants et adolescents, contraints de travailler dès huit ans pour des salaires encore plus bas que ceux des adultes. Les véritables ouvriers d’usines sont en minorité dans la capitale. On compte, en moyenne dix ouvriers par entreprise. La plupart d’entre eux sont employés par des artisans qui travaillent avec un ou deux salariés.

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Les usines Cail et le quai de Grenelle,
peinture de Paul gauguin, 1875


Les prolétaires parisiens forment une classe ouvrière intermédiaire entre l’artisanat sans culotte de la Révolution de 1789 et le prolétariat d’usines de la fin du XIXe siècle. A côté de cette classe ouvrière vivent, dans les quartiers populaires des faubourgs parisiens, des artisans endettés contraints à de longues journées de travail, perméables à la pénétration des idées républicaines, socialistes et révolutionnaires. Les uns et les autres seront actifs pendant la Commue. 

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Paris, le Pont-Neuf à l’époque de
la création des futurs grands magasins
de la Samaritaine.
Le Bon marché, d’Aristide Boucicaut,
existe depuis 1852.
L’ORGANISATION DE LA CLASSE OUVRIÈRE AVANT LA COMMUNE

La révolution bourgeoise de 1789 avait mis fin au régime féodal, notamment en supprimant les corporations qui étaient un frein à la modernisation. Dans cet esprit, avait été votée la loi Le Chapelier du 14 juin 1791 qui interdisait toute association et coalition entre gens de même métier.
Après la Révolution de 1789-1793, le régime féodal était bel et bien mort. Mais la bourgeoisie industrielle trouvait la loi Le Chapelier à son goût pour interdire toutes les associations ouvrières, notamment syndicales.
Les ouvriers tournent d’abord cette interdiction en fondant des coopératives et des mutuelles. Dans l’esprit de leurs promoteurs, il s’agit d’introduire des réformes pour améliorer la situation des ouvriers.
En 1848, le Manifeste communiste de Marx et Engels préconise la lutte des classes pour renverser le système capitaliste.

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Fondation de l’Association internationale des travailleurs, en 1864, à Londres.


En 1864 a été créée, à Londres, l’Association internationale des travailleurs, en abrégé, l’Internationale connue de nos jours sous l’appellation de Première Internationale. La résolution de son congrès de septembre 1866 se prononçait notamment pour la limitation pour tous les ouvriers de la journée de travail à huit heures, l’instruction générale et professionnelle pour tous, la protection du travail des femmes. La résolution affirmait que les syndicats professionnels étaient la forme première et la plus large d’organisation de la classe ouvrière et qu’ils devaient donc se donner pour tâche de lutter pour son émancipation complète. En 1865 se créent des sections françaises de l’Internationale.
Face à la contestation de plus en plus vive de la classe ouvrière, Napoléon III concède le droit de grève en 1864, mais en l’assortissant de sévères restrictions. Et surtout, les associations ouvrières demeurent interdites, ce qui donnera prétexte à une sévère répression.
Les sociétés de secours mutuels se transforment en organisations de résistance. Elles ont de plus en plus recours à la grève. Les ouvriers revendiquent des augmentations de salaires, des réductions de la durée du travail.
Les revendications revêtent de plus en plus un caractère politique qui s’exprime lors des trois procès de l’Internationale intentés par le pouvoir. Dans ces luttes, de nouveaux militants se forment que nous retrouverons pendant la Commune.

LA IIIE RÉPUBLIQUE ET LA COMMUNE

L’Empire est renversé et la République proclamée le 4 septembre 1870. Dès le lendemain, se constitue le Comité central des vingt arrondissements qui fédère les Comités de vigilance mis en place dans chaque arrondissement pour défendre la République. Il siège rue de la Corderie, dans les locaux de l’Internationale. Pendant le siège des Prussiens, les Internationalistes et leurs principaux responsables vont jouer un rôle actif dans la Garde nationale devenue le peuple de Paris en armes. Parallèlement, ils favorisent la création de chambres syndicales.

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Proclamation de la Commune

Paris se révolte le 18 mars 1871 et élit une assemblée communale.
La majorité des membres de la Commune sont issus de la petite bourgeoisie : employés, comptables, médecins, instituteurs, hommes de loi.
Mais le fait nouveau et essentiel est que les élections du 26 mars 1871 ont introduit dans le Conseil de la Commune vingt-cinq ouvriers, un tiers de ses membres, une proportion qui n’a jamais été atteinte depuis dans aucune assemblée de la République. Le courant ouvrier ou prolétaire de la Commune va mettre au centre de ses revendications les problèmes économiques et sociaux tels qu’ils étaient formulés par les organisations sociales, en particulier dans le programme de l’Internationale.
Les élus sont soumis à un mandat impératif, et peuvent être révoqués s’ils ne tiennent pas leurs engagements. Ils sont placés sous le contrôle permanent de leurs électeurs qui exercent ce pouvoir lors des assemblées des organisations populaires que sont la Garde nationale, les clubs, les comités de l’Union des femmes, les sections de l’Internationale, les chambres syndicales…
Dès son élection, la Commune a mis en place dix commissions qui ont pour mission d’élaborer et de proposer à l’assemblée communale les projets de décrets en vue de leur mise en application.

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Léo Fränkel (1844–1895)


Le plus souvent, les revendications émanent des organisations populaires. Avant de les mettre en débat, elles sont transmises par la Commune à la commission compétente. Les revendications à caractère social sont soumises à la Commission du Travail, de l’industrie et des échanges dont le délégué est Léo Fränkel, un ouvrier bijoutier immigré de Hongrie, membre de l’Internationale. La Commission soumet ses propositions, pour avis et discussion, aux organisations populaires concernées, lesquelles veillent à leur application quand elles ont été définitivement adoptées. Cette forme de démocratie directe n’a jamais été appliquée depuis. Avec la Commune, le peuple n’est pas seulement écouté : il est entendu.

LES ACQUIS SOCIAUX DE LA COMMUNE

L’oeuvre de la Commune est d’abord une réponse directe, immédiate aux préoccupations de la population parisienne. Léo Fränkel déclare : «  Nous ne devons pas oublier que la révolution du 18 mars a été faite par la classe ouvrière. Si nous ne faisons rien pour cette classe, je ne vois pas la raison d’être de la Commune.  »
Le texte le plus important de lutte pour l’emploi est le décret du 16 avril 1871 relatif aux ateliers abandonnés par leurs patrons, ce qui provoque le chômage des ouvriers qui y travaillaient.
La Commission du Travail confie aux Chambres syndicales la tâche de dresser une statistique de ces ateliers, de présenter un rapport sur les conditions de leur prompte remise en exploitation par l’association coopérative des salariés, de prévoir les conditions de pérennisation de ces ateliers.
Le 25 avril, la Commune met à la disposition des délégations ouvrières un local au ministère des Travaux publics ; les délégués des mécaniciens, métallurgistes, tailleurs, ébénistes, cloutiers, boulonniers se mettent au travail. Le décret du 16 avril jette les bases d’une transformation sociale désignée de nos jours sous le terme d’autogestion.
La Commission du Travail ordonne, pour remplacer les bureaux de placements patronaux, l’ouverture, dans chaque mairie, d’un registre sur lequel les chômeurs inscrivent leurs offres de travail et d’un autre sur lequel les employeurs expriment leurs besoins en main d’oeuvre.
La Commune suspend la vente des objets déposés au Mont de piété et dégage gratuitement ceux d’une valeur inférieure à vingt francs. Sous le Second empire, l’arbitraire patronal s’exerçait sous la forme d’amendes et retenues sur les salaires qui constituaient d’intolérables abus d’autorité. La Commune met fin à ce scandale et le décret du 27 avril prévoit que les amendes infligées depuis le 18 mars devront être restituées.
Les salaires sont augmentés dans l’enseignement et les rémunérations des institutrices deviennent égales à celles des instituteurs.
Dans le but de favoriser la vie sociale des ouvriers, une première mesure de réduction de la journée du travail à 10 heures est prise aux ateliers de réparation d’armes du Louvre.
La Commune rétablit le moratoire sur les loyers et organise le paiement de la solde des gardes nationaux, abrogés par le gouvernement de Versailles. Elle crée des ateliers féminins autogérés, des écoles professionnelles pour garçons et filles. Elle interdit le travail de nuit dans les boulangeries.
Elle réquisitionne les logements vacants pour y loger les habitants victimes des bombardements versaillais, décide de verser des pensions aux épouses ou compagnes des fédérés tués au combat, qu’ils soient mariés ou non, et à leurs enfants.
Les acquis sociaux, comme toute l’oeuvre et les idéaux de la Commune, demeurent d’une grande actualité dans la mesure où la Révolution du printemps 1871 a su poser et résoudre, dans les termes de son époque, des problèmes qui nous interpellent encore aujourd’hui.
En 72 jours, en réalité moins de deux mois de travail effectif, si l’on retire les huit premiers jours consacrés aux élections et la Semaine sanglante, la Commune a réalisé une oeuvre sociale d’une ampleur exceptionnelle. Elle a créé un véritable Code du travail, anticipant les conquêtes sociales des siècles suivants.

LA POSTÉRITÉ SOCIALE DE LA COMMUNE

L’un des premiers actes du gouvernement versaillais, après l’écrasement de la Commune, est d’interdire toute adhésion à l’Internationale par loi du 14 mars 1872, ce qui constitue, à postériori, une reconnaissance du caractère social de la Commune.
Le prolétariat redresse rapidement la tête. Un premier congrès ouvrier se tient à Paris, en 1876. A partir de ce moment et jusqu’à nos jours, l’oeuvre de la Commune va servir de référence à tout le mouvement ouvrier.
La loi de 1884 sur les libertés syndicales va permettre au prolétariat d’arracher des avancées sociales importantes. Les anciens communards jouent un rôle important dans cette renaissance du mouvement ouvrier. L’exemple le plus significatif de la mémoire de la Commune dans le mouvement ouvrier est le défilé au Mur des Fédérés du 24 mai 1936.
Trois semaines après la victoire électorale du Front populaire et dans un moment où la classe ouvrière s’engageait dans un mouvement de grèves avec occupation d’usines, 600 000 travailleurs participaient à ce défilé. C’est le plus grand nombre de participants à la Montée au Mur. Cet événement allait être un puissant accélérateur des luttes qui devaient culminer début juin avec trois millions de grévistes et déboucher sur les importantes victoires sociales de 1936. Toujours inspirées par l’oeuvre sociale de la Commune, de riches avancées sont arrachées, notamment en 1945, sur la base du programme du Conseil national de la Résistance. Il en sera de même en 1968.
Il n’est pas exagéré de dire que la Commune de 1871 est le premier et le plus significatif exemple de démocratie sociale qui ait existé.

YVES LENOIR

LETTRE DE COURBET A SES PARENTS

vendredi 8 mai 2015 

Mes chers parents,
Charenton, 30 avril 1871

Me voici par le peuple de Paris introduit dans les affaires politiques jusqu’au cou. Président de la Fédération des artistes, membre de la Commune, délégué à la mairie, délégué à l’Instruction publique : quatre fonctions les plus importantes de Paris. Je me lève, je déjeune, et je siège et préside 12 heures par jour. Je commence à avoir la tête comme une pomme cuite.
Malgré tout ce tourment de tête et de compréhension d’affaires sociales auxquelles je n’étais pas habitué, je suis dans l’enchantement. Paris est un vrai paradis ! Point de police, point de sottise, point d’exaction d’aucune façon, point de dispute.
Paris va tout seul comme sur des roulettes. Il faudrait pouvoir rester toujours comme cela. En un mot, c’est un vrai ravissement.
Tous les corps d’État se sont établis en fédération et s’appartiennent. C’est moi qui ai donné le modèle avec les artistes de toutes sortes. Les curés aussi sont à leurs pièces comme les autres, ainsi que les ouvriers, etc., etc., les notaires et les huissiers appartiennent à la Commune, et sont payés par elle comme les receveurs de l’enregistrement. Quant aux curés, s’ils veulent exercer à Paris (quoiqu’on n’y tienne pas), on leur louera des églises.

Dans nos moments de loisir, nous combattons les saligauds de Versailles, chacun y va à son tour. Ils pourraient lutter dix ans comme ils le font sans pouvoir entrer dans nos murs, nous perdons très peu de monde et ils en perdent énormément ; ça n’est pas malheureux, car tout ce qui est à Versailles, comme si on avait choisi, est le monde duquel il faut se débarrasser pour la tranquillité, c’est tous les mouchards à casse-tête, les soldats du pape, les lâches rendus à Sedan, et, comme hommes politiques, ce sont les hommes qui ont vendu la France, les Thiers, Jules Favre, Picard , et autres, scélérats, vieux domestiques des tyrans, vieilles poudrées des temps féodaux monarchiques, en un mot la plaie du monde entier.

Courbet

Paris a renoncé à être la capitale de la France. La France ne voulait plus que Paris lui envoie ses préfets. La France doit être contente, elle est exaucée. Mais aussi Paris ne veut plus être conduit par la France ni par les votes des paysans qui votent pour le Père-Blicite. C’est rationnel, du moment que la province envoie à Paris les gens qui leur paraissent parmi eux les plus distingués pour l’instruire, une fois qu’ils sont instruits, ils ne doivent plus avoir la prétention de les diriger avec leur ignorance.
Il faut être logique. Aujourd’hui Paris s’appartient. Il coopérera dans la mesure aux besoins de la France, en restant uni à la patrie commune, et il désire que toutes les provinces de France imitent son exemple, de telle sorte que cette fédération devienne une unité puissante qui paralyse à tout jamais les gouverneurs de toutes sortes, ainsi que les vieux systèmes monarchiques, impérialistes et autres.
Il veut que la liberté (et il n’y a pas à y revenir) soit consacrée sur la terre. [...]

Je ne sais maintenant, mes chers parents, quand j’aurai le plaisir de vous revoir. Je suis obligé de faire énergiquement tout ce travail qui m’est confié, et pour lequel j’ai eu tant de propension pendant toute ma vie, moi qui étais décentralisé, en ce sens que j’étais retranché dans mon individualité pendant toute mon existence. Pour être dans le sens de la Commune de Paris, je n’ai pas besoin de réfléchir, je n’ai qu’à agir naturellement.

La Commune de Paris a un succès que jamais aucune forme du gouvernement n’a eu. Nous venons de recevoir à l’Hôtel de Ville la délégation des francs-maçons, ils étaient 10 000, ils nous garantissent deux cent cinquante mille adhérents et combattants. On ne nous appellera plus une poignée de factieux. À Versailles, on établit le vrai désordre intentionnellement et maladroitement, en rétablissant avec les fameux députés que la province leur a envoyés et les d’Orléans et les Napoléoniens.

Je vous embrasse en vous tranquillisant sur mon sort. Portez-vous tous bien et dormez sur les deux oreilles.

Je n’ai pas eu de chance. J’ai perdu tout ce que j’avais eu tant de peine d’amasser, c’est-à-dire mes deux ateliers, celui d’Ornans par les Prussiens et le bâtiment de mon exposition au pont de l’Alma, que j’avais fait transporter à la Villette, qui a été employé aux barricades contre les Prussiens.

G. Courbet
Membre de la Commune de Paris

LA COMMUNE ET L’ÉCOLE

jeudi 18 février 2016 

Depuis la Révolution française, la question de l’école n’a cessé d’être au cœur de la question sociale et démocratique. Rappelons quelques faits importants pour notre propos. [1]

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Édouard Vaillant
Médiathèque Paul Éluard de Vierzon

Depuis 1850, l’enseignement primaire était régi par la loi Falloux qui obligeait les communes, à partir d’un certain seuil, à avoir une école. Mais l’enseignement n’y était ni gratuit, ni obligatoire.
L’absentéisme restait important dans les quartiers populaires.

La loi prévoyait que si une municipalité mettait en place une école publique, elle pouvait avoir des instituteurs laïcs ou congréganistes. Mais dans tous les cas, on devait enseigner la religion, et tout le programme était contrôlé par l’église catholique. A la fin du Second Empire se développe l’exigence d’une école publique exclusivement laïque. C’est en 1866 qu’est créée la Ligue de l’Enseignement. D’autres sociétés, plus radicales, naissent comme la société pour «  l’Education nouvelle », qui va fournir le programme de la Commune. [2]

L’ÉCOLE RÊVÉE DES COMMUNARDS

La question de l’éducation est d’abord posée comme «  la question mère, qui embrasse et domine toutes les questions politiques et sociales  » (Projet). Elle doit devenir « un service public de premier ordre.  »

L’éducation doit être la traduction de l’égalité naturelle des hommes : « Ils (les rouges) veulent l’égalité dans l’instruction, l’égalité dont la nature a prouvé l’existence (…) » [3]. Pour Vaillant, la réforme de l’enseignement doit assurer «  à chacun la véritable base de l’égalité sociale  », affirmant ainsi le caractère «  essentiellement socialiste » de la Révolution. [4]

Cette école nouvelle et égalitaire s’appuie sur une trilogie célèbre : école laïque, gratuite et obligatoire. L’instruction religieuse doit être radicalement supprimée des écoles publiques. Aucun signe religieux ne doit être présent dans les écoles publiques. Enfin les congrégations doivent être chassées de ces écoles où ne doivent plus enseigner que des laïcs. [5]

L’école doit aussi «  être gratuite et complète pour les enfants des deux sexes  ». Enfin, l’instruction doit être «  obligatoire, en ce sens qu’elle devienne un droit à la portée de tout enfant, quelle que soit sa position sociale, et un devoir pour les parents (…) ou pour la société ». [5]

QUEL ENSEIGNEMENT ?

Les bases de l’école, ce sont la science et la raison. Dans l’école, il ne faut employer « que la méthode expérimentale ou scientifique, celle qui part toujours de l’observation des faits, quelle qu’en soit la nature, physiques, moraux, intellectuels ». [5]

La science crée aussi les bases d’une possible rencontre des enfants. L’école publique doit pouvoir accueillir athées ou croyants, français et étrangers, filles et garçons.

L’enfant doit disposer d’une certaine liberté : Il faut «  veiller à ce que, désormais, la conscience de l’enfant fût respectée et rejeter de son enseignement tout ce qui pourrait y porter atteinte  ». [5]
Tout n’est pas si simple cependant, car les communards sont attachés à donner aux élèves une morale civique républicaine.

A côté des sciences et des lettres, notons aussi l’importance accordée par la Commune à l’enseignement des sports [6] et des arts qui font l’objet de nombreuses mesures.

Un dernier point mérite d’être noté : la place que la Commune accorde à l’enseignement professionnel. Gouvernement populaire, la Commune veut faciliter « l’apprentissage et l’exercice de la profession vers laquelle le (l’enfant) dirigent ses goûts et ses aptitudes ». [7] Ce doit être un enseignement professionnel qui sera aussi un enseignement « intégral » donnant aux élèves à côté de la formation professionnelle un solide bagage de culture générale.

DIFFICULTÉS, INCERTITUDES, QUESTIONNEMENTS

On aurait tort de croire que sur ces bases tout est clair et facile ! Si l’école est proclamée question première, elle n’est pas aisément action première. L’urgence paraît ailleurs : le pain quotidien, le travail et surtout la guerre contre Versailles.

La question de l’école n’est ainsi pratiquement jamais débattue à la Commune pendant un mois. La commission de l’enseignement n’a au début guère d’activité, son délégué Goupil démissionne d’ailleurs très vite. Le contenu d’une réforme de l’enseignement est discuté, cependant, dans des réunions publiques.

L’initiative est alors laissée aux municipalités d’arrondissement qui se trouvent devant des situations diversifiées. Dans certains arrondissements, plutôt ceux bourgeois de l’ouest, il y a des résistances à la laïcisation des écoles communales.

Partout, les élus de la Commune font face à un redoutable problème : comment remplacer rapidement les enseignants des congrégations par des instituteurs laïcs ? Qui peut exercer ces fonctions ? Comment les recruter ? Les solutions sont très diverses. Dans le XIIe arrondissement, où les membres de la Commune sont très radicaux, on chasse les Frères et Sœurs rapidement et on confie les écoles à des femmes et des hommes de solide foi républicaine ; ailleurs, on a plus d’exigence de capacité. Chacune et chacun peut aussi adresser sa demande à la commission de l’enseignement. Une grande confusion régna.

Cette question était aussi l’expression d’un problème plus général : fédéralisme ou centralisme ?

Le programme de la Commune, tel qu’il apparaît dans sa Déclaration du 19 avril, indique que « les droits inhérents de la Commune sont : le vote du budget communal (…) l’organisation de sa magistrature, de la police intérieure et de l’enseignement (…)  » [8]. C’était donner aux communes une quasi-totale maîtrise sur l’école.

 Le plus grand honneur de ma vie
est d’avoir participé à la Commune de Paris
et d’en avoir été élu membre.
Édouard Vaillant, Journal Officiel, 28 janvier 1894

 

Cependant, certains furent conscients du danger d’une excessive décentralisation. Dans un article du Rappel, Frédéric Morin souligna que, dans les régions conservatrices, les écoles publiques ne seraient jamais laïques. [9] C’était renoncer à étendre les Lumières à toute la France ! Par ailleurs, c’était renoncer à toute la cohérence que pouvait donner un programme national.

Mais la décentralisation dans les arrondissements favorisa aussi une belle moisson de projets et de réalisations. De l’obligation des écoles maternelles dans le VIIIe arrondissement à la mixité sociale prévue dans la maison des orphelins du IIIe arrondissement [10], tout ou beaucoup fut expérimenté en 1871.

La dernière difficulté, à laquelle se trouva confrontée la Commune, fut la question des enseignements secondaire et supérieur. Le plus grand nombre des communards avaient été éloignés de ces enseignements qui leur étaient étrangers. Ils y rencontrèrent aussi des résistances, car des enseignants, fonctionnaires de Versailles, ne voulurent pas, ou eurent peur de servir la Commune.

« MINISTRE DE L’ENSEIGNEMENT »

Le 20 avril, Vaillant est élu délégué à l’enseignement. Ce choix n’est pas unanime ; Vaillant n’obtient que 27 voix sur 53 votants (loin d’un Protot avec ses 47 voix). Vaillant s’était toutefois beaucoup intéressé à l’enseignement dans le cadre de l’Internationale. Mais toute la personnalité de Vaillant va se révéler dans son action : efficacité et radicalité, non dénuée d’un certain pragmatisme.

Le premier axe de l’action de Vaillant est le renforcement du pouvoir et de l’organisation du « ministère ». Avec F. Pépin et Constant Martin, une administration sérieuse se met en place. Deux commissions de l’enseignement, une générale, une pour l’enseignement des filles, sont créées. Vaillant reprend complètement l’autorité sur la nomination des instituteurs : « aucune nomination, aucun ordre n’est valable, et pour les anciennes n’est définitive, si elle ne porte la signature du citoyen Vaillant ». [11]

La radicalité de Vaillant s’exprime dans la vigueur de son action laïque. Lorsque des congréganistes refusent de quitter une école communale, «  partout où de semblables résistances se produisent, elles doivent être immédiatement brisées et les récalcitrants arrêtés ». [12] Le 17 mai, il fait voter un décret exigeant l’achèvement de la laïcisation dans les 48 heures. [13]

La mise en place de deux écoles professionnelles montre aussi l’efficacité de Vaillant. S’il est partisan « d’une transformation radicale de l’enseignement », il s’agit aussi, dit-il, « d’arrêter les réformes immédiates  » [14] qui prépareront celle-ci ; il va donc agir pour ce qui lui paraît le plus urgent, l’enseignement professionnel. Trouver les locaux, les aménager, chercher les enseignants, autant de tâches concrètes auxquelles il s’attache.

Enfin, Vaillant veille à ce que soit créée une école professionnelle pour jeunes filles. Ce qui souligne son attachement à donner aux femmes un métier qualifié. Et c’est d’ailleurs à Vaillant qu’on doit aussi ce décret, un des derniers de la Commune, qui fixe l’égalité des salaires entre institutrices et instituteurs de Paris ; premier décret d’égalité des salaires entre les femmes et les hommes.

Il faut enfin rappeler, mais nous ne pouvons ici développer cet aspect, que la délégation de Vaillant comprenait aussi l’éducation populaire et la culture.

10 ans avant Jules Ferry, 34 ans avant la séparation de l’église et de l’état, la Commune avait su être en avance sur son temps !

JEAN-LOUIS ROBERT


[1On pourra consulter avec utilité l’intéressant article de Michel Violet, « Pédagogies alternatives : l’école sous la Commune  », Les actes de lecture, juin 2010, qui offre une perspective nouvelle aux travaux anciens de Maurice Dommanget.

[2Le projet de réforme de la société est présenté aux élus de la Commune, le 1er avril, qui se déclarent « complètement favorables » à celui-ci. Il est publié dans le Journal officiel de la Commune du 2 avril. Abrégé ensuite en Projet.

[3Jean-Baptiste Clément, «  Les rouges et les pâles », Journal officiel de la Commune, 3 avril.

[4Le délégué à l’enseignement, Edouard Vaillant, le 17 mai, Journal officiel de la Commune, 18 mai.

[5Projet. Les membres de la Commune du IVe arrondissement, «  Ecoles publiques et gratuites », sd., affiche BDIC.

[6«  Corps des gymnastes », créé par Hippolyte Triat, cf. Affiche de la mairie du VIIIe, sd, vers le 3 avril.

[7Le délégué à l’enseignement, Edouard Vaillant, le 17 mai, Journal officiel de la Commune, 18 mai.

[8Journal officiel de la Commune, 20 avril.

[9Frédéric Morin, «  Le programme de la Commune », Le Rappel, 21 avril.

[10Les membres de la Commune, IIIe arrondissement, « Maison des orphelins de la Commune », sd, vers le 15 mai, affiche BDIC.

[11Le délégué à l’enseignement, Vaillant, 22 avril, Journal officiel de la
Commune, 23 avril.

[12Le délégué à l’enseignement, Vaillant, 14 mai, Journal officiel de la Commune, 16 mai.

[13Compte-rendu de la séance de la Commune du 17 mai, Journal officiel de la Commune, 19 mai.

[14Le délégué à l’enseignement, Edouard Vaillant, le 17 mai, Journal officiel de la Commune, 18 mai.

Rhapsodie pour Garibaldi

mercredi 14 mars 2012 

Giuseppe Garibaldi Giuseppe Garibaldi est né à Nice en 1807 alors que cette ville méditerranéenne est rattachée à la France pour la première fois. Mais s’il trouve une place dans ce bulletin placé sous le signe des étrangers, c’est que, malgré le hasard de sa naissance, il est de nationalité italienne. Et aujourd’hui, c’est un de ces ressortissants de ce pays les plus connus au monde à l’instar de Leonard de Vinci ou Dante Aligheri.

Ces deux derniers évoquent toujours la peinture, la poésie, la littérature, l’art en général et le génie créateur tandis que lui incarne depuis le XIXe siècle le héros de la Liberté et de la justice sociale.

Dans ce cadre, il dépassa souvent des intérêts purement nationaux puisqu’il est devenu au fil du temps une sorte de citoyen du monde, ou plutôt un précurseur de cette citoyenneté sans frontière qui l’engagea sur bien des fronts et notamment en France pour lutter à nos côtés contre les Prussiens en 1870.

L’armée française a quelquefois combattu Garibaldi sous le Second Empire mais la République l’a très souvent soutenu au point que la France devint sa deuxième patrie. Cependant, d’autres pays peuvent prétendre aussi à ce rôle. En effet, porteur de la révolution en Amérique du Sud où, engagé dans le combat de la libération des peuples européens, cet Italien est d’abord un rebelle prêtant la main aux émancipations du temps, un anticlérical nécessaire à de véritables choix personnels et un symbole romantique que son cheminement généreux et sa chemise rouge vont élever progressivement au niveau d’un mythe international.

Giuseppe Garibaldi Doué d’un caractère fort, d’une présence sympathique et d’un physique vigoureux, Giuseppe Garibaldi a d’abord l’opportunité d’apprendre mais il a aussi le goût de se perfectionner. Enfant, il est sans doute plus séduit par l’idée de l’aventure que par l’école mais, adolescent, il possède déjà les rudiments des techniques qui vont faire de lui un bon marin. Élevé en langue française, il apprend l’Italien et l’Anglais. De plus, il explore d’autres disciplines grâce à son goût de la lecture qui va le mener aussi bien vers les poètes que vers les historiens ou les scientifiques.

Bon professionnel de la marine, il devient capitaine de seconde classe à vingt-cinq ans et, lorsqu’il met pied à terre après une mission, il apparaît comme un gai compagnon de fratrie.

On dirait de nos jours qu’il réussit à la manière d’un autodidacte surdoué. Il aurait sans doute pu s’épanouir et prospérer dans cette carrière de cabotage et de commerce qui le mène tout jeune de Nice à Constantinople et de la mer Égée aux îles Canaries.

Cependant, son destin est ailleurs et c’est toujours à la lecture qu’il doit de réaliser de successives prises de conscience, lesquelles le propulsent d’une jeunesse active dans les transports maritimes à l’engagement politique. Aux lectures éclairantes s’ajoutent également des rencontres qui le mettent en danger, d’abord en France où, impliqué dans une première insurrection, il est condamné à mort par un tribunal militaire. Alors, il prend la fuite sur un brigantin allant de Rio où se trouve à une colonie italienne.

En 1836, cet homme d’exception, aussi bien corsaire opportun que penseur, séduit par les idées saint-simoniennes, rêve de liberté et d’égalité, devient franc-maçon au Brésil et travaille aussi à la future insurrection italienne. Mais en attendant un éventuel retour « au pays », il se rode à un destin de combats de l’Uruguay au Brésil et à l’Argentine. Courageux comme d’Artagnan et rusé comme Ulysse, il découvre en combattant là-bas que « L’homme qui devient cosmopolite, qui adopte l’humanité pour patrie et va offrir son épée et son sang à chaque peuple luttant contre la tyrannie, est plus qu’un soldat : c’est un héros ».

Il crée une association sous l’égide de Mazzini, le fondateur de la « Jeune Italie », puis il rencontre Anita, la compagne de son destin sud-américain qui va lui donner des enfants et le suivre fidèlement dans ses engagements. Elle va même l’accompagner à Nice en 1848 lorsqu’il y revient, quatorze ans après son départ. Ses exploits ont à ce moment-là un retentissement international. Il fait partie d’une autre loge maçonnique dépendant du Grand Orient de France et, en même temps qu’il arbore la tunique de laine rouge des travailleurs des abattoirs de Buenos-Aires, son uniforme privilégié, il mûrit ses projets d’unité pour son pays. Et bien sûr, il est toujours agité par le désir de réformer.

Lors de son retour, soixante-trois amis de la Légion italienne traversent aussi l’océan pour l’accompagner dans ses combats et progressivement des volontaires cosmopolites les rejoignent. Les rencontres de divers démocrates allant des modérés aux révolutionnaires font le reste. Malgré la méfiance récurrente des gouvernements, il lutte sur tous les fronts possibles. Il tient les Autrichiens en échec en Lombardie et participe même à une assemblée déclarant la Papauté déchue de son pouvoir temporel. Il combat également les troupes de Louis-Napoléon puis participe à la lutte contre une coalition européenne.

Ensuite, il traverse une période noire pendant laquelle Anita, désormais associée à la conquête de l’unité italienne, meurt. En 1849, il reprend le chemin de l’exil et part à New-York. Il passe ensuite à Panama puis au Pérou où les émigrés de son pays lui apportent toujours de l’aide. En 1853, il est en Angleterre.

Giuseppe Garibaldi Enfin il revient à Nice puis au Piémont après avoir résidé successivement au royaume de Sardaigne et au Maroc, là où il se met à l’écriture. En 1855, cet homme d’engagement et d’action suspend pour un temps ses activités politiques et achète une terre dans l’île de Caprera, tout près de la Sardaigne. Il y installe un domaine agricole en faisant montre d’intuitions extraordinaires concernant ce genre d’activités. Il est doué aussi pour cela. Il a quarante-huit ans et la maison de son troisième âge est en construction. Cependant son aventure est loin d’être terminée. Paradoxalement, il s’engage avec les Chemises rouges en coopération avec la monarchie de Victor-Emmanuel jusqu’à l’Armistice de Villafranca. Puis devenu provisoirement chef des armées, il se lance dans des tentatives plus ou moins heureuses et de manière concomitante il connaît des amours éphémères. Enfin, au terme de cette période il attaque la Sicile, encore une fois au nom du Roi, avec pour objectif final l’unité du pays. Et il réussit à vaincre les Bourbons qui se sont retranchés à Naples.

1861. Là où il y avait une simple expression géographique, il y a maintenant une nation, l’Italie, à laquelle il manque encore Venise et Rome. Et là où il y avait un patriote audacieux de notoriété, il y a un héros en instance de légende que l’Europe salue et honore.

Ensuite, Garibaldi quitte provisoirement la scène publique mais ses exploits demeurent dans toutes les têtes. Il continue à s’intéresser aux idées de progrès et reste en liaison avec les démocrates de nombreux pays au point que les États-Unis lui offrent en 1861 la responsabilité de son armée pour lutter contre le Sud esclavagiste.

Il ne donne pas suite. Ultérieurement, Venise ayant rejoint le Piémont, il prend la tête d’un autre mouvement insurrectionnel qui veut libérer Rome, toujours au profit de l’unité italienne. Hélas ! Il perd ce combat. Ses hommes finissent par se rendre aux militaires français qui défendent la cité papale et ses dernières prises de position politiques éloignent la Gauche italienne de son héros récurrent. Fatigué, voire marginalisé, il réside maintenant avec beaucoup de difficultés dans son domaine où, de plus, il est sous le contrôle de la marine militaire. Malgré cette surveillance, il s’échappe de son île et se mobilise pour aider la toute nouvelle République française dans son combat contre les Prussiens et leurs alliés.

Giuseppe Garibaldi Cette campagne des Vosges est l’ultime combat armé de ce chef de guerre « pas comme les autres » qui pense déjà aux États-Unis d’Europe. Il rentre ensuite à Caprera. Cependant, il a laissé son fils Riciotti en France avec la consigne de s’unir aux Communards si la guerre reprend avec les Allemands mais il précise sa position : « Si cela est une question entre Français, ne t’en mêle pas ». Quand l’insurrection parisienne lui offre de prendre sa tête, il refuse car, s’il est toujours prêt à participer à un combat pour l’indépendance d’un pays, il ne veut jamais être impliqué dans une guerre civile.

De plus, cet authentique résistant aux monarchies, aux prêtres et aux privilèges a des réticences sur les théories de Karl Marx, notamment sur la lutte des classes. Plus près des idées de Bakounine concernant la révolution sociale, il prend cependant position pour la Commune de Paris-1871 au nom de la justice et de la dignité humaine, mais il n’y participe pas directement.

Sans salaire ni pension, il passe ses dernières années à Caprera entouré d’une nouvelle famille et, là, il se remet à l’écriture. Émus par sa situation précaire, ses amis le pressent d’accepter des subsides amplement mérités jusqu’au jour où, enfin, il va accepter une pension du gouvernement italien. Il meurt le 2 juin 1882. Victor Hugo écrit : « Ce n’est pas l’Italie qui est en deuil, ce n’est pas la France, c’est l’humanité ».

Ainsi vécu Garibaldi, héros obstiné d’une Italie en voie d’unification, qui, au-delà de ses engagements généreux devenus légendaires, demeure un symbole mondialement reconnu de l’esprit de résistance et des principes républicains de Liberté, d’Égalité et de Fraternité.

Claude Chanaud