MARIE DAVID FEMME LA CECILIA

jeudi 7 décembre 2017 


Le 3 septembre 1870 fut le dernier samedi du Second Empire.
À la mairie du XVIIIe, place de l’Abbaye — aujourd’hui place des Abbesses —, comme ailleurs à Paris, un officier d’état civil nommé célébrait les mariages.
Un adjoint au maire, nommé Louis Achille Lorrain, maria quelques couples le matin. Puis, à trois heures du soir, Marie David, une institutrice, épousa l’homme de sa vie, avec qui elle vivait 4, rue Houdon. L’acte de mariage nous apprend qu’elle avait commencé par porter le nom de sa mère, Grangeret, puis celui de son père, David, quand celui-ci l’avait reconnue. Elle était (un peu) connue sous le nom de Marie David, on l’appellerait maintenant Mme La Cécilia.

La veille, le 2 septembre, Napoléon III capitulait après ce qu’il est convenu d’appeler le « désastre de Sedan  ». Le lendemain, le 4 septembre, la République fut proclamée — de sorte que c’est un officier républicain, Georges Benjamin Clemenceau, qui célébra, le mardi 6, le premier mariage républicain place de l’Abbaye. Les La Cécilia se contentèrent de Lorrain.

Mariée par un inconnu, Marie David, que l’on appelait aussi Maria, n’était pas complètement inconnue. Jeune femme (elle est née en 1839) militante, élève et amie de Louise Michel, d’André Léo, institutrice, son nom était apparu dans l’hebdomadaire Les Droits des femmes, elle était secrétaire de la Société de la revendication des Droits des femmes, qui avait son siège chez elle (et dans laquelle nous trouvons André Léo, Noémi Reclus, Augustin et Caroline Verdure), future professeur de comptabilité dans l’école pour jeunes filles préparée par cette société (dont le professeur de géographie aurait été Élisée Reclus) et annihilée par la guerre avant même son ouverture en octobre 1870. Elle n’épousait pas non plus un parfait inconnu : Napoléon La Cécilia, son époux, était un mathématicien, linguiste et militaire distingué, décrit modestement comme un « homme de lettres  » dans l’acte de mariage.

Il n’est pas exclu que quelques-uns de ses amis et amies aient assisté à son mariage. Ni André Léo, ni Louise Michel, ni Caroline Verdure ne furent témoins : seuls les hommes pouvaient jouer ce rôle.

Marie David était peut-être enceinte le jour de son mariage, toujours est-il que la petite Marguerite Elisabeth Marie Pauline La Cécilia naquit sept mois plus tard… et choisit admirablement son heure : le 28 mars à quatre heures du soir, au moment précis où la Commune était proclamée place de l’Hôtel-de-Ville. Ceci explique que l’on entende peu parler de Marie David pendant la Commune. Elle est qualifiée de « sans profession  » sur l’acte de naissance ; Napoléon La Cécilia, lui, est « colonel commandant les francs tireurs de Paris ». Il avait notamment, peu après son mariage, participé glorieusement à la bataille de Châteaudun. Et il défend Paris.

Elle peut-être aussi. Dans Le Gaulois, le 30 mai : « La femme du général La Cécilia a été tuée derrière une barricade, non pas qu’elle défendait, mais à laquelle elle apportait des pavés. Son corps a été retrouvé, percé de coups de baïonnettes. Elle était mère d’un enfant de sept mois, qui n’a pas été retrouvé.  »

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La barricade de la place Blanche défendue par des femmes

Craignant le chantage contre son mari que pourrait constituer son arrestation par les troupes versaillaises, elle se cache pendant la Semaine sanglante. Elle n’a pas tort. Voici un article que citent Pain et Tabaraud dans L’Intransigeant du 4 septembre 1880 — un véritable morceau d’anthologie :
« Le musée Orfila va s’enrichir d’un objet aussi curieux au point de vue scientifique qu’au point de vue qu’il éveille : il s’agit de la main de la générale La Cécilia, coupée après son exécution et conservée par le docteur Bayle. Cette main est d’une patricienne, petite, élégante, fine ; ses attaches au poignet sont délicates, ses ongles bien plantés. Seulement, un indice trahit la barricadière : la main aristocratique est sale, les ongles ne sont pas taillés et portent le deuil des soins de toilette. L’examen de la conformation de cette mignonne main décèle en même temps l’énergie du caractère de la femme : le pouce est long, signe d’une volonté voisine de l’entêtement ; l’index atteint la hauteur du médium, ce qui dénote le besoin du commandement ; enfin le mont de Mars, dans la paume de la main, est d’une proéminence particulière.
On sait comment cette jeune et élégante femme fut passée par les armes. Elle se trouvait, le jour de l’entrée de l’armée, derrière la barricade élevée au coin de la rue de la Paix.
Cette barricade fut cernée et tous ses défenseurs faits prisonniers. Étonnés de voir, au milieu des horribles types de la Commune, une jeune femme couverte de soie et de dentelles, les officiers la remarquèrent plus particulièrement et l’un d’eux la reconnut. Il avait été le compagnon d’armes de La Cécilia, officier de l’armée de la Loire.
Pendant ce temps, on avait rangé le long de la barricade les insurgés pris les armes à la main, et l’exécution commençait ; les officiers, apprenant le nom de la jeune femme, voulurent la sauver. Ils donnèrent l’ordre de la conduire au poste voisin.
Mais, folle, égarée, la malheureuse repoussa violemment les soldats ; elle se jeta à terre, se roula dans la boue en hurlant et criant aux officiers atterrés :
– Lâches, lâches qui tuez les femmes, tuez moi donc !
On essaya vainement de la faire se relever ; elle résista comme une furie. Enfin un soldat, fatigué de ses insultes, lui tira un coup de fusil : elle tomba foudroyée.
Son cadavre fut transporté à Clamart, et c’est là que M. le docteur Bayle eut l’autorisation d’emporter sa main pour y tenter ses expériences.
 »

Il n’a sans doute pas lu cet article, paru plus tardivement, mais son mari a cru à l’exécution de Marie.

Elle a du mal à trouver un ami qui l’héberge, elle passe beaucoup de temps sous la pluie avec son bébé de deux mois, qui meurt dans l’hôtel de la rue Saint-André-des-Arts où elle a fini par trouver refuge. Le décès est déclaré sous un faux nom (peut-être Marie Marguerite Lecointre) et la petite enterrée. Marie parvient ensuite à gagner la Belgique où elle espère que son mari, avec qui elle a pu communiquer, la rejoindra.

Et il la rejoint. C’est sous le nom de Lacombe qu’elle et son mari arrivent chez Victor Hugo à Vianden (Luxembourg) le 20 juillet – ce qui est cohérent avec une information donnée par Le Radical le 14 juin 1872 (il est resté caché cinquante-deux jours chez une couturière). Ils gagnent ensuite Londres. Quand exactement ?

Ils y ont un fils, le 27 juillet 1872. Je ne sais pas si elle trouve un emploi – son mari enseigne les langues asiatiques. Elle correspond avec ses amies en France. Voici un extrait d’une lettre à Euphémie Garcin, une amie du temps des Droits des femmes, que Le Figaro cite, le 21 novembre 1871, après L’Avenir (d’Auch) :
« Ils parlent des otages. Oui, le massacre des otages est une chose épouvantable ; mais, d’abord, l’archevêque aurait pu être échangé, si M. Thiers l’avait voulu… Et puis, en toute justice, il ne faut pas oublier qu’on les fusilla seulement deux ou trois jours après que des milliers et des milliers de fédérés, prisonniers et désarmés, avaient teint de leur sang le pavé des rues.
Comme vous avez pu vous en convaincre, seulement par la lecture des journaux infâmes qui prospéraient sous l’Empire, on vit alors, à Paris, des hommes altérés de sang. 
 »

Je ne résiste pas au plaisir de citer un mouchard, qui écrit de Londres, le 8 octobre 1873, dans un rapport sur La Cécilia : « Relativement à sa femme, elle n’est ni jeune, ni belle, mais c’est une bonne personne, sans prétention, qui tient parfaitement sa maison. »

Plus tard, ils partent pour l’Égypte, dont le climat est meilleur pour lui, ce qui ne l’empêche pas d’y mourir de la tuberculose.

Marie est veuve en 1878 et regagne la France avec son fils. Si démunie qu’on la retrouve dans une lettre de Juliette Drouet à Victor Hugo, le 10 décembre : « Je te fais souvenir, aussi, que tu as cent francs destinés à venir en aide à Mme La Cécilia.  »

Une conférence publique est organisée à son profit le 5 mars 1879, à laquelle participent Carjat, Callet, Lockroy, Clemenceau et d’autres.

Au début des années 1890, elle dirige une institution pour jeunes filles délinquantes du département de la Seine, installée à Yzeure (Allier) — travail difficile et ingrat. Elle y passe quatre ans. En 1893, elle est de retour à Paris et elle habite 24 rue Pavée, dans le Marais. Elle continue à enseigner.

La dernière trace que je connais d’elle est une lettre qu’elle a écrite à André Léo en juin 1898 et qui est conservée dans les archives Descaves à Amsterdam :
«  Chère amie
Voilà ce que j’ai fait cette semaine : 
47 inspections à Charonne
2 après-midi consacrées à la jeune Henriette Chassaing qui a passé son brevet
Une après-midi au salon de peinture qui n’a pu être qu’aujourd’hui samedi jour où j’ai eu les cartes. J’étais loin de vous attendre ce jour. Ajoutez à cela un gros rhume de cerveau qui m’a laissé une forte toux de poitrine et vous comprendrez que [illisible] dimanche je ne puisse aller au Jardin d’acclimatation. Je vais me purger et faire mes écritures. Si vous voulez nous irons dimanche prochain. En ce cas écrivez-moi une petite carte ou autrement. Si je le pense j’irai voir les amis Garcin que je n’ai pas vus depuis bientôt deux ans.
Votre toute dévouée qui vous embrasse
M. La Cécilia 
 ».

Une femme de cinquante-huit ans, active professionnellement et socialement… Cela vaut mieux pour terminer qu’un acte de décès 
—  et je ne sais de toute façon ni où ni quand elle est morte.

MICHÈLE AUDIN

Sources : J’ai utilisé le dossier La Cécilia (BA 1005) aux Archives de la Préfecture de police. C’est dans ce dossier que j’ai trouvé l’enveloppe portant l’adresse de Marie. Comment elle se trouve là ? Sans doute à la suite d’une perquisition en juin 1871...
Certaines des sources de cet article m’ont été données par Jean-Pierre Bonnet, que je remercie.
Blog de Michèle Audin : https://www.commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/lien_out.gif") right center no-repeat transparent;">https://macommunedeparis.com/
Livres et articles utilisés : Primi (Alice), « Être fille de son siècle » : l’engagement politique des femmes dans l’espace public en France et en Allemagne de 1848 à 1870, Thèse, Université de Paris 8 (2006) ; 
Pain (Olivier) et Tabaraud (Charles), Les évadés de la Commune, série d’articles dans L’Intransigeant (1880) ;
Hugo (Victor), Choses vues, Quarto Gallimard (2002).

AMAND GAUTIER (1825-1894) UN ARTISTE SINCÈRE...

lundi 22 mai 2017 

Œuvres d’Amand Gautier dont, à gauche, Femme de repassage et ci-dessus, un portrait du docteur Gachet

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Portrait d’Amand Gautier (1825-1894) par Courbet

Amand-Désiré Gautier naît à Lille, le 19 juin 1825, au sein d’une famille modeste originaire de la région. En 1851, nanti d’une bourse et d’une pension du département, Amand Gautier part à Paris où il s’installe chez son ami Paul-Ferdinand Gachet, élève à la faculté de médecine.

En 1853, il rencontre Courbet dans les divers cénacles de la rive gauche : la Brasserie Andler, le Café Momus, Le Divan Lepeltier. Admis au Salon, il jouit d’un certain succès auprès de la critique ainsi que de Maxime du Camp, de Nadar et même de Baudelaire en 1859, mais il est toujours désargenté malgré quelques commandes. Il devient l’ami d’Eugène Boudin, a un temps le jeune Monet comme élève, participe à de nombreuses expositions, est membre de l’atelier éphémère dirigé par Courbet.

Au début de l’année 1870, des réunions enflammées se tiennent au café Guerbois concernant la réforme du Salon. Un comité prépare une liste d’artistes candidats au jury : Amand Gautier y figure aux côtés de Daubigny, Corot, Millet, Courbet, Daumier, Manet. Il est question d’accorder plus de poids aux artistes et moins au contrôle du ministère des Beaux-Arts. La guerre, déclarée le 15 juillet, arrête tous les projets.

LA FIN DE L’EMPIRE, LA COMMUNE

Après la proclamation de la République, le 4 septembre, la foule libère Rochefort. Parmi les proches de Gautier sont restés à Paris Gachet, qui sera médecin des ambulances, Nadar, Manet, Puvis de Chavannes, Dalou, et Courbet ; ce dernier, nommé président de la Fédération des artistes de la capitale, fonde une commission chargée de la sauvegarde des œuvres d’art des musées nationaux, dont Gautier s’occupe aussi, et propose la démolition de la Colonne Vendôme.

Après la capitulation, Gautier célèbre avec joie la proclamation de la Commune, le 18 mars 1871. S’il n’est pas membre de la Commune, contrairement à Courbet, Gautier adhère au programme développé dans la Lettre aux Artistes de Paris, publiée dans Le Rappel. Le 17 avril, il est élu au comité de la Fédération des artistes, composée de 47 membres représentant les diverses facultés de peintres, sculpteurs, architectes, lithographes, graveurs, dont la mission est de sauvegarder les œuvres d’art menacées, et de réorganiser les Beaux-Arts. Il est nommé à la sous-commission chargée des expositions annuelles. Il collabore à la mise en place d’un programme éducatif. Le 18 mai, il assiste aux côtés de Courbet au déboulonnage de la Colonne Vendôme.

APRÈS LA COMMUNE

Les dénonciations pleuvent après la Semaine sanglante. Il est arrêté le 14 juin et incarcéré dans la cellule 64 de la Préfecture de Police (Courbet, arrêté le 7 juin, se trouve dans la cellule 24). Il figure sur la liste des 30 « individus à maintenir en dépôt  ». Il note scrupuleusement les mesures de sa cellule et laisse des croquis, des portraits de détenus, qu’il réunira dans un album Souvenirs de la Commune.
Certaines feuilles de ce cahier se trouvent au musée Carnavalet et au Cabinet des Arts graphiques de la Bibliothèque Nationale de France [1].

Transféré en juin à Satory, puis dans un cachot à Billancourt, il est appelé le 11 juillet à comparaître devant le procureur de la République du tribunal de première instance pour « usurpation de fonctions », il est incarcéré le 12 juillet à Mazas. Sa femme lui apportant papier et crayons, il laisse de nombreux croquis : un ecclésiastique gris de peur, un portrait d’Eugène Varlin séduisant de fougue et de jeunesse. Il note scrupuleusement l’état de sa cellule, relève tous les graffitis qui lui paraissent intéressants et qui figureront sur son tableau d’Henri Rochefort (conservé au musée de Saint-Denis). Il voit Courbet, lui aussi à Mazas. Le 10 août, il comparaît devant le tribunal de police correctionnelle de première instance du département de la Seine. Il est prévenu de s’être « en 1871 à Paris immiscé sans titre dans des fonctions de conservateur du musée du Louvre ». La séance est brève, il est relâché. Quelles raisons invoquer à cette clémence ? L’intervention sans doute d’un inspecteur des Beaux-Arts, le marquis de Chennevières, qui aidera d’autres prévenus (Eugène Glück et même Courbet) et le talent de son avocat (à qui Gautier offrira son portrait de Rochefort).

Le retour est difficile : ses tableaux ont été pillés par les Allemands, il est démoralisé par la sanglante répression ouvrière, et la misère des orphelins de la Commune. Il rend visite régulièrement à Courbet, incarcéré à Sainte Pélagie.

Pour des raisons politiques, en 1872 et en 1873, il se voit refuser l’accès du Salon officiel (comme Courbet).

Ses fidèles amis sont Gachet, Nadar, Arosa, Degas, Jongkind, Sisley, Castagnary. Ils cherchent une stratégie pour aider Courbet avant son procès. Courbet, condamné à payer les frais de remise en état de la Colonne, se pourvoit en appel en avril 1874. Mais le jugement, qui condamne Courbet à payer une somme colossale, y sera confirmé, le condamnant à de véritables travaux forcés, à de perpétuels soucis d’argent (accablé, Courbet mourra en Suisse peu de temps après).

Pour Gautier, les nuages s’amoncellent : les mécènes ne sont plus là, les toiles ne se vendent pas, sa vie familiale bascule (séparation d’avec sa femme, brouille avec sa fille). Il est ruiné, endetté, spolié de ses tableaux. Bien qu’aidé par ses amis parisiens, Carolus-Duran, Durand-Ruel, il ne crée plus, n’innove plus. Grâce à la céramique, il trouve un ultime épanouissement à Gien et à Nevers, loin de Paris et des salons. Il meurt le 30 janvier 1894, désabusé, conscient de n’avoir pas réussi comme ses amis.

Il est incontestable que ses activités au sein de la Fédération des Artistes et son soutien inconditionnel à Courbet ont nui à sa carrière. Un autre facteur a contribué à cet oubli prématuré : il est méconnu du public parce que nombre de ses œuvres ont été détruites ou se trouvent inaccessibles dans des collections privées.
Il est indéniable aussi que Gautier s’est dispersé au service d’amis : son déclin coïncide avec l’éloignement de Manet, de Sisley, de Pissarro, avec la rupture avec Boudin, la brouille avec Gachet. Après 1879, il connaît un isolement artistique néfaste.

Fils de pauvres, il eut la gloire à 30 ans, mais disparut dans l’indifférence et l’oubli : un hommage lui fut rendu au musée Courbet, à Ornans, en 2004, par la première (et la seule) exposition qui lui ait été consacrée dans son propre pays.

ROSINE GAUTIER, MARIE-CHANTAL NESSLER


[1La famille possède plusieurs lettres écrites de sa prison, notamment au docteur Gachet.

PRÉSUMÉES COUPABLES
LES PÉTROLEUSES

mardi 19 septembre 2017 

Les Archives nationales ont présenté récemment une exposition historique [1]consacrée aux grands procès faits aux femmes, à travers les comptes-rendus d’interrogatoires. Une salle était consacrée aux « pétroleuses » de la Commune.

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Léontine Suétens
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Joséphine Marchais

Quelle mouche a piqué les A r c h i v e s nationales à mettre dans le même sac les « pétroleuses  » de la Commune, les sorcières médiévales, les empoisonneuses et infanticides célèbres, et les «  traîtresses », symbolisées par les femmes tondues à la Libération ? Une énième tentative pour criminaliser la Commune ? Bien au contraire. Les 320 procès-verbaux des 1 051 communardes (sur un total de 33 000 prévenus) jugées par les tribunaux militaires démentent le mythe des « pétroleuses  », s’il en était besoin. Au cours de la Semaine sanglante, la rumeur court dans les journaux versaillais : ce sont des femmes qui ont incendié les monuments de la capitale, comme le palais des Tuileries ou l’Hôtel de Ville. Elles sont désignées sous le nom de «  pétroleuses  », parce qu’elles utiliseraient du pétrole. Le Figaro parle d’une femme qui vient de mettre le feu à plusieurs immeubles. La preuve ? Sa boîte à lait est encore presque pleine de pétrole !
Lissagaray n’y croit pas : « Alors fut inventée cette légende des pétroleuses qui, propagée par la presse, coûta la vie à des centaines de malheureuses. Le bruit court que des furies jettent du pétrole enflammé dans les caves. Toute femme mal vêtue ou qui porte une boîte à lait, une fiole, une bouteille vide peut être dite pétroleuse. Traînée en lambeaux contre le mur le plus proche, on l’y tue à coups de revolver  ».

Aucune femme arrêtée ne reconnaît son rôle d’incendiaire, et le Conseil de guerre de Versailles, pourtant peu enclin à la clémence, n’en condamne finalement aucune pour incendie. Aux yeux de la justice, il n’y a pas eu de « pétroleuses  ». Mais le mythe a la vie dure.

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Hortense David

LES PÉTROLEUSES INTERROGÉES SUR LEUR MORALITÉ

« Les « pétroleuses » symbolisent une détermination toute féminine au service d’un idéal révolutionnaire, de la part de femmes dépourvues de droits politiques. Conjuguant la morale et la politique, l’imaginaire prend alors le pas pour représenter plus largement les femmes révolutionnaires sous les traits d’êtres incontrôlables, violents et dangereux  », écrivent les commissaires de l’exposition [2]. Les communardes subissent des interrogatoires sur leur participation à l’insurrection, sur leur engagement politique et militaire, sur les bâtiments incendiés près desquels elles se trouvaient, sur le maniement des armes, sur leur tenue vestimentaire. Mais elles sont aussi questionnées sur leur moralité, leur famille, leur consommation d’alcool et leur rapport aux hommes. Pour la première fois de l’histoire, les magistrats disposent des portraits photographiques de celles qu’ils jugent : porteuse du drapeau rouge, femme vêtue d’un pantalon de la Garde nationale, d’un béret de marin… « Femmes représentées comme se posant en égales des hommes, les communardes jugées reflètent ainsi l’origine du désordre social et les fantasmes de confusion des sexes  », estiment les commissaires de l’exposition.

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Marie-Jeanne Moussu
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Eulalie Papavoine

EULALIE, LÉONTINE ET MARIE-JEANNE DÉPORTÉES EN GUYANE

Les notices biographiques des présumées pétroleuses de l’exposition ont été écrites à partir du Petit dictionnaire des femmes de la Commune de Paris [3]
Parmi elles, Joséphine Marchais, qui participe à la Commune au bataillon des Enfants perdus. Elle y côtoie son compagnon, Jean Guy, garçon boucher. Le 22 mai 1871, avec le 135e bataillon fédéré de Belleville, elle occupe les rues de Solférino, de Lille et le palais de la Légion d’honneur. Accusée d’avoir incendié plusieurs bâtiments, elle est condamnée à mort. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité au bagne de Cayenne.
Eulalie Papavoine, couturière, sert comme ambulancière au 135e bataillon fédéré de Belleville, où est engagé son compagnon, Ernest Balthazar. Eulalie participe aux combats de Neuilly, Issy et Vanves. Accusée d’avoir incendié le palais de la Légion d’honneur, à Paris, elle est condamnée à mort. Sa peine est commuée en déportation en Guyane. 
Léontine Suétens, blanchisseuse, a été condamnée par le passé pour vol. Comme Eulalie Papavoine, elle fréquente un garde national du 135e bataillon de Belleville, participe aux mêmes combats et sera également déportée à Cayenne.

Enfin, Marie-Jeanne Moussu, blanchisseuse, est condamnée à mort par le Conseil de guerre. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité aux îles du Salut (Guyane). La police a trouvé chez elle des « papiers, journaux et chansons contenant des écrits communistes ».

JOHN SUTTON


[1Présumées coupables, du 14e au 20e siècle. Exposition des Archives nationales, du 30 novembre 2016 au 27 mars 2017.

[2Catalogue de l’exposition : Présumées coupables, les procès faits aux femmes, 2016, Éditions de L’Iconoclaste et Archives nationales, 320 pages.

[3Claudine Rey, Annie Gayat, Sylvie Pepino, Petit dictionnaire des femmes de la Commune, 2013, Les Amis de la Commune de Paris/Éditions Le Bruit des autres.

COURBET « UN TYPE ABSOLUMENT FORMIDABLE »

jeudi 4 mai 2017 

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Carton d’invitation

c’est Julien Blaine, un grand type sympathique, artiste et poète, qui le dit lorsque je lui demande pourquoi il a rendu hommage à Gustave Courbet lors de sa récente exposition à la galerie Lara Vincy à Paris, «  L’origine de l’origine  ». Suite à une visite au musée d’Ornans, c’est d’abord le paysagiste qui retient son attention. Il cite Courbet : « Pour peindre un pays, il faut le connaître. Moi, je connais mon pays, je le peins. Ces sous-bois, c’est chez moi, cette rivière, c’est la Loue, celle-ci le Lison ; ces rochers, ce sont ceux d’Ornans et du Puits noir. Allez-y voir, et vous reconnaîtrez tous mes tableaux. »

Impressionné, il le paraphrase avec distance en transposant le sujet sur la femme, ce qui donne : «  Pour peindre une femme, il faut la connaître. Moi, je connais cette femme, je la peins. Ses cuisses, c’est chez moi, cette rivière, c’est l’origine du monde, celle-ci sa toison ; ces rondeurs, ce sont celles de son ventre et de ses seins. Allez-y voir, et vous reconnaîtrez tous mes tableaux.  »

L’anthropomorphisme, conscient ou non, du regard sur le paysage est une chose courante, en particulier dans les anciennes civilisations, et le grand poète Pablo Neruda ne craint pas d’utiliser l’image de la femme comme terre fertile. Ce qui peut prêter à sourire d’un point de vue féministe, mais semble touchant comme point de vue sur la maternité.

Dès l’entrée de l’exposition de Julien Blaine, on est accueilli par une reproduction de L’Origine du monde, le célèbre tableau qui est au musée d’Orsay ce que La Joconde est au Louvre, les deux œuvres suscitant autant l’admiration que l’agression dans notre société de consommation de l’art.

Devant, un prie-Dieu du XIXe siècle nous invite au respect ou au blasphème, au choix. C’est le moment de rappeler qu’une reproduction du tableau de Léonard de Vinci avait été profanée d’une fine paire de moustaches par Marcel Duchamp. Dans son sillage, Julien Blaine, halluciné par ce qu’il voit, découvre que le corps un peu gonflé, offert à la gourmandise, est composé de quatre pommes de terre !

Il s’ensuit alors dans l’exposition toute une variation sur cette racine populaire et appétissante : tas de pommes de terre rouges et blanches dans un joli petit cageot en vitrine, photo d’un étal de marché à l’écriteau «  Pomme de terre Mona-Lisa  », 0.90 euros le kg, dessins de détails et textes d’accompagnement. Car Julien Blaine réagit aussi en poète, ses titres d’expositions passées le prouvent : « Avant de se faire encadrer  », « Variations autour de la haine ordinaire », « L’aurignacien contemporain », «  Ni vieux ni traître  », « Faire l’âne et faire le zèbre  », etc...

Il joue avec et sur les mots avec une grande sûreté et ne s’y fait pas prendre. Finalement, son indépendance et son insolence sont bien dignes de Gustave Courbet qui en son temps avait refusé la Légion d’honneur au risque de sa vie.

EUGÉNIE DUBREUIL

L’exposition de Julien Blaine, « L’origine de l’origine. Hommage à Gustave Courbet », a été présentée du 10 au 28 février 2017 à la galerie Lara Vincy, 47 rue de Seine, 75006.

AUGUSTE LANÇON UN ARTISTE NON RECONNU À SA JUSTE VALEUR

samedi 10 décembre 2016 

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Le marchand de volailles au Palais-Royal, sous le régime de la Commune.

Aujourd’hui, Auguste Lançon (1836-1885) est souvent plus connu par la rue du XIIIe arrondissement qui porte son nom que par son œuvre, qui est pourtant très originale et moderne. Il naquit à Saint-Claude dans le Haut-Jura, fils unique d’un père modeste menuisier. Il arrêta ses études après le collège pour gagner sa vie.
Ouvrier lithographe à Lons-le-Saunier, il réussit facilement le concours à l’école des Beaux-Arts de Lyon en 1853, puis, en 1858, celui de Paris, tout en continuant à travailler dans l’imprimerie.
Mais, rebuté par l’enseignement académique et poussiéreux de ses professeurs, il annonce à ses parents qu’il « ne fréquente plus les écoles », préférant le Louvre. En effet, il admire Millet, Delacroix, Corot, Courbet et, dans un autre domaine, les sculptures de Barye, qui va influencer sa spécialité d’artiste animalier. On peut voir ses gravures dans des revues comme Le TempsL’IllustrationLe Monde illustréLe Journal pour tous. Durant la guerre de 1870, engagé dans une ambulance de la presse, il envoie au jour le jour ses dessins sur les horreurs de la guerre aux journaux. Théophile Gautier lui rend hommage dans un article :
«  Il ne s’agit pas ici de batailles officielles avec un état-major piaffant autour du vainqueur et quelques morts de bon goût faisant académie au premier plan, le tout se détachant sur un fond de fumée bleuâtre, pour éviter au peintre la peine de représenter les régiments. Ce sont de rapides croquis, dessinés d’après le vif sur un carnet de voyage, par un brave artiste, à la suite d’une ambulance. Pas un objet qui n’ait été vu, pas un trait qui ne soit sincère ; aucun arrangement, nulle composition. C’est la vérité dans son horreur imprévue, dans sa sinistre bizarrerie. De telles choses ne s’inventent pas. L’imagination la plus noire n’irait pas jusque là. L’artiste à qui l’on doit ces dessins, M. Lançon, est un naïf. Il fait bonhomme, comme on dit dans les ateliers, c’est-à-dire qu’il ne recherche ni le style ni la tournure ni le chic à la mode. Il rend ce qu’il voit, rien que ce qu’il voit, et, comme un témoin, il raconte les faits en termes brefs et précis. On peut se fier à lui. Il y a dans ces esquisses sommaires une qualité remarquable : le sujet y est toujours attaqué par la ligne caractéristique. Les détails peuvent manquer ou n’être indiqués que par un trait hâtif, mais l’important y est et l’impression en résulte profonde et certaine. »

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Les prisonniers fédérés à Versailles dans l’Orangerie

Durant le siège de Paris, Lançon est sergent de la Garde nationale et, au moment de la Commune, manifeste un engagement communard, participant activement à la Fédération des artistes. Après l’écrasement de la Commune, il est arrêté et va être détenu six mois à Satory et à l’Orangerie de Versailles, en compagnie de Courbet, avant de comparaître devant les tribunaux militaires. Durant son emprisonnement, il continue de « croquer » ce qu’il voit, représentant les conditions de vie des communards. Il sera finalement relaxé et pourra reprendre ses dessins dans la presse dès la fin de l’année 1871. Après un premier tableau refusé au Salon de 1873 pour sa noirceur, il est finalement médaillé, et ses eaux fortes aux Salons de 1874 et 1875 consacrent sa réputation. Il décrit dans ses gravures la vie quotidienne des ouvriers, la misère du peuple dans une série « Les Bas-fonds parisiens  », sensible comme toujours aux plus humbles ; il s’intéresse aussi aux vues du Vieux Paris (plusieurs gravures de la Bièvre dans L’Illustration de novembre 1876). Il va également illustrer d’admirables estampes le livre de son ami Jules Vallès, La rue à Londres (Librairie Charpentier, 1883), dans lesquelles on retrouve l’ambiance d’un de ses écrivains préférés, Charles Dickens. Pendant toute la guerre des Balkans, en 1877, il suit l’armée russe en qualité de correspondant de L’Illustration. On pourrait évoquer d’autres aspects de sa production : il illustra de nombreux albums édités notamment par Hachette et Hetzel ; il réalisa une maquette qui servit pour le Lion de Belfort de Bartholdi.

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Les prisonniers fédérés à Versailles dans les caves des grandes écuries

Il mourut précocement à l’âge de 48 ans, le 13 avril 1885, laissant néanmoins une énorme production artistique. L’homme ressemblait à son art. L’archiviste du Jura, Bernard Prost, qui l’a connu intimement, en dresse ce portrait : « L’homme privé avait la rudesse d’allure et la fière sauvagerie des montagnards. Mais sous des dehors qu’il prenait plaisir à outrer, tous ceux qui l’ont connu ont pu apprécier la fine bonhomie de son esprit et la loyauté de son caractère. Jaloux de son indépendance, il ne voulut jamais rien devoir à personne. Dédaigneux de la réclame, il a vécu isolé, loin des indiscrets dans son atelier de la rue Vandamme, fuyant également les coteries chères aux turbulentes médiocrités et les salons où se dispense, à défaut du talent l’illusion éphémère de la renommée.  » [1]

Tout cela explique sans doute que cet artiste, aujourd’hui encore, n’a pas la reconnaissance que ses œuvres si fortes et puissantes mériteraient.

On peut voir de lui de nombreuses peintures au musée des Beaux-Arts de Dole et au musée de Vendôme, et beaucoup de gravures au musée municipal de Nuits-Saint-Georges et au musée du domaine de Sceaux. Son atelier d’artiste, parfaitement conservé, existe toujours dans sa maison natale à Saint-Claude.

PAUL LIDSKY

Les illustrations sont extraites de Paris incendié, histoire de la Commune de Paris de 1871, Georges Bell, impr. E. Martinet, 1872.
On peut consulter et/ou télécharger l’ouvrage numérisé à l’adresse : http://commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/lien_out.gif") right center no-repeat transparent;">https://archive.org/details/bub_gb_tZTaiIFm4t8C


[1B. Prost, Auguste Lançon aquafortiste, peintre et sculpteur, Paris, 1887.