PILOTELL (Georges Raoul Eugène)
Un artiste communard contrasté

mardi 19 septembre 2017 
par  Pierre 

Né le 17 février 1845 à Poitiers, il mourut à Londres le 29 juin 1918.
D’une famille bourgeoise — son père est adjoint au maire et juge suppléant au Tribunal de première instance —, il est très vite attiré par le dessin et obtient une bourse pour venir étudier à Paris. Mais, accusé de paresse, il est privé de cette aide et doit gagner sa vie en faisant des caricatures dans plusieurs journaux satiriques de l’opposition républicaine à Napoléon III : Paris-CapriceLe BouffonLe HannetonLe Charivariet La Rue de Vallès.

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Pilotell (1845-1918)

En 1871, il fonde son propre journal, La Caricature politique, dont le premier numéro paraît le 8 février 1871. Plusieurs numéros sont saisis et la publication est suspendue le 11 mars 1871 par le général Vinoy. Le dernier numéro est daté du 23 mars : en effet, comme de nombreux artistes communards [1], il passa sous la Commune de l’activité graphique à l’action politique. Le 26 mars, Pilotell se nomme délégué en chef des Beaux-Arts et s’installe au musée du Luxembourg, prétextant avoir reçu le soutien des autorités communales ; mais Courbet ne l’entend pas ainsi et Pilotell doit renoncer début avril à ses titres. Il est cependant nommé dans la foulée commissaire spécial de la Commune, attaché au cabinet du délégué à l’Intérieur. Dans ces circonstances, il procède à des arrestations politiques dont l’une a été fortement contestée [2], celle de Chaudey, avocat républicain, opposé à Napoléon III, qui aurait participé à la fusillade du 22 janvier – aucune preuve de la culpabilité de Chaudey dans cette fusillade n’a jamais été produite – et qui sera fusillé durant la Semaine sanglante. Courbet, qui avait fait un portrait de Chaudey, protesta vigoureusement contre cette exécution. Le 23 avril, Pilottell est accusé d’exactions et révoqué, mais la Commune spécifie que ses négligences de forme n’entachaient en rien son honorabilité.

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Crée à l’image de Dieu

Après la chute de la Commune, il se réfugie à Genève où il fréquente d’autres communards exilés dont Maxime Vuillaume, qui écrira dans Mes cahiers rouges, Souvenirs de la
Commune
 [3] : « Tous les jours, désormais, je vois Pilotell. Au café du Nord. Au café d’Orient. Au café de la Poste. On passe sa vie au café, condamnés à l’inaction, discutant, disputant, ressassant les mêmes histoires… Est-ce la majorité ou la minorité qui perdit la Commune ? (…) Tristes jours (…) Pilotell dessine… Je me vois aussi, dans ma chambre de la rue Guillaume Tell, étendu de tout mon long sur le carreau, servant de modèle à Pilotell pour son eau-forte de Rigault mort.  »

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La mort de Raoul Rigault

En effet, Pilotell et Vuillaume ont vu Rigault mort et ils reconstituent sa position, et Vuillaume pose pour son ami. Expulsé en 1873, Pilotell se rend successivement à Bruxelles, La Haye, Rotterdam, puis Londres. « Je débarquai à la Tour de Londres, à six heures du matin, par un épais brouillard, avec 3 shillings en poche. Je n’ai jamais eu le cœur si serré de ma vie. La peur d’une misère profonde m’envahit. Fort heureusement, mes pressentiments me trompaient. C’était le succès qui m’attendait. » [4]

Contrairement à beaucoup d’autres artistes communards, dont la carrière a été brisée par l’exil ou la déportation, Pilotell entame une deuxième vie plus réussie socialement et économiquement : il commence à dessiner pour les journaux de mode qu’il signe de son vrai nom, Pilotelle. «  En 1876, j’expose au Royal Academy trois pointes sèches, les portraits de Beaconsfield, de Plimsoll et de la duchesse Dudley [5]. Le théâtre m’attire, et je dessine un grand nombre de costumes pour les principales scènes de Londres et de New York. Je collabore au Lady’s Pictorial [6]où j’inaugure les interviews illustrées. J’ai fait les portraits de toutes les grandes dames de l’Angleterre, sans en excepter la Reine… Pendant vingt ans, j’ai exercé, je puis dire, une influence considérable sur la mode anglaise. » [7] Il réalise aussi les portraits de grands hommes célèbres : le peintre John Everett Millais et l’écrivain Thomas Carlyle. Il fréquente Edouard-Albert, le fils de la reine Victoria et futur Edouard VII, qui lui commande un portrait de la reine Victoria pour son jubilé en 1887 ! Mais Pilotell ne renie pas son passé, il publie en 1879 un album : Avant, pendant et après la Commune, s’affichant ainsi : « ex-directeur des Beaux-Arts, ex- commissaire spécial de la Commune, condamné à mort par le 3e conseil des assassins versaillais (9 janvier 1874)  ».

En 1897, dans un numéro de la Revue Blanche consacré à la Commune, Pilotell envoie à l’éditeur, comme contribution, un portrait du communard déporté Maroteau, mort en Nouvelle Calédonie avec ce texte : « Je vous envoie mon portrait de Maroteau, peut-être le seul libertaire de la Commune (et le plus calomnié par conséquent). Je suis désolé de ne pouvoir vous envoyer les notes que vous voulez bien me demander sur la Commune, mais depuis un mois je n’ai pas une minute à moi. Et puis j’avoue que j’aurais peut-être été trop sévère pour nos anciens amis (…) Maintenant c’est autre chose qui se dessine. L’évolution libertaire, en ce XIXe siècle d’autoritarisme absolu, s’affirme superbe et philosophiquement et artistiquement. Je n’ai qu’un espoir, c’est que les fautes de la Commune serviront aux futurs démolisseurs. »

Le blanquiste Pilotell correspondait avec le théoricien anarchiste italien Errico Malatesta, qu’il avait dû connaître à Londres. Selon le livre de Vuillaume, on retrouve encore une fois Pilotell en 1910, à Paris : « Il loge rue Serpente, dans un vieil hôtel meublé du Quartier. Le beau Pilotell d’autrefois a grisonné. La luxuriante chevelure s’est éclaircie. L’œil est toujours vif. La mémoire limpide. Nos causeries recommencent, au hasard des promenades dans ce vieux Quartier latin que nous aimons tant tous les deux. »

SES ŒUVRES

Elles sont aussi contrastées que sa vie. Dans la première période qui va de ses débuts jusqu’aux années 1873 (le dessin de Raoul Rigault mort), il se consacre à la caricature politique et satirique. Il n’a pas l’habileté d’un André Gill ou d’un Cattelain, mais politiquement ses dessins sont ravageurs contre Napoléon III ou contre les dirigeants républicains timorés, prêts à toutes les concessions face à l’Allemagne. Dans L’Exécutif, il attaque le traité de paix du 26 février 1871 par lequel Thiers et Jules Favre acceptent la cession de l’Alsace et de la Lorraine à l’Allemagne : le dessin montre Thiers en train de scier le bras d’une femme (allégorie de la France), aidé par Jules Favre (ministre des affaires étrangères), bras sur lequel sont inscrits les mots « Alsace-Lorraine » ; le sang coule dans un casque à pointe allemand. Au bas du dessin, des sacs pleins d’or représentent les indemnités de guerre réclamées par l’Allemagne. Dans tous les dessins de cette période, l’allégorie de la France est une femme plantureuse à la poitrine généreuse et aux hanches larges.

Dans la période anglaise, la caricature a disparu ; les portraits d’hommes et de femmes célèbres sont d’un grand classicisme et beaucoup plus habiles. Dans ses dessins de mode les femmes sont beaucoup plus fines et traditionnelles. Pilotell a su s’adapter au public de la haute société anglaise.

On pourrait retrouver exactement le même parcours chez un autre artiste favorable à la Commune et qui eut en Angleterre un succès encore plus grand que Pilotell, changeant même son prénom pour faire plus anglais,
James Tissot. [8]

PAUL LIDSKY


[1André Gill, Cattelain, Courbet.

[2Les témoignages de Vuillaume et de Cattelain dans leurs mémoires sont contradictoires.

[3Maxime Vuillaume, Mes Cahiers rouges, 1908-1914, rééd. La Découverte, 2011, p. 684.

[4Maxime Vuillaume, ibid., p. 687.

[5Il s’agit du Premier ministre conservateur Disraeli, comte de Beaconsfield, et d’un homme politique important.

[6Grand périodique britannique féminin.

[7Maxime Vuillaume, ibid., p. 687.

[8Nous avons trouvé beaucoup d’informations inédites dans un blog très intéressant et documenté, centré sur la Commune, intitulé Le comte Lanza vous salue bien ; un autre blog intitulé Ma Commune de Paris, tenu par Michèle Audin, mathématicienne et romancière, fille de Maurice Audin, est également passionnant.

Les services publics sous la Commune

 

La question des « services publics sous la Commune de Paris » n’est certainement pas de celles qui sont le plus couramment traitées, bien qu’elle apparaisse nécessairement, d’une certaine manière, dans les descriptions de son oeuvre. Pour ouvrir ce thème en vue de saisir ensuite la portée de chacun des services et administrations dont la gestion a contribué à assumer les besoins de la population parisienne pendant les 72 jours de l’événement, il n’est pas inutile de présenter au préalable son cadre général [1] ne serait-ce que pour éviter tout anachronisme.

Hôtel de ville de Paris sous la Commune (Pierre Ambroise Richebourg 5 avril 1871)

La loi du 16 juin 1859 avait annexé à la capitale qui comptait désormais deux millions d’habitants, les communes situées entre le mur des Fermiers généraux et la ligne des fortifications. Sous l’impulsion du baron Haussmann, préfet de la Seine de 1853 à 1870, elle avait subi de profondes modifications.

Dans les années 1870, les services publics à Paris se composaient en premier lieu des ministères au nombre de six, des directions nationales et des services parisiens des grandes administrations dont les effectifs pour la France entière étaient de l’ordre de 250 000 (dont près de 40 000 ministres du culte). Le libéralisme économique restant l’idéologie dominante, l’intervention de l’État se limitait par ailleurs à quelques établissements — d’ailleurs situés à Paris — gérés en « régie directe » tels que l’Imprimerie nationale, les Monnaies et médailles, l’Atelier de fabrication d’armements du Louvre, la Manufacture des Gobelins, les entrepôts dépendant de la Manufacture des tabacs.

La capitale était dotée d’un régime administratif particulier, avec un préfet de la Seine, un maire de Paris et vingt maires d’arrondissement, un préfet de police avec un chef de la Sûreté commandant 80 commissaires de quartier, quelques centaines d’inspecteurs et 6 000 sergents de ville. Les 250 000 enfants d’âge scolaire se répartissaient en parties sensiblement égales entre les inscrits dans les écoles communales, ceux qui l’étaient dans des écoles congréganistes et les élèves non-inscrits ne fréquentant aucune école. Il existait à Paris une quinzaine d’hôpitaux et hospices soumis à la surveillance de l’Assistance publique, un Mont-de-Piété, des bureaux de bienfaisance.

L’Opéra, l’Opéra comique, les grands musées, la Bibliothèque nationale et les autres bibliothèques publiques tenaient une place honorable dans la vie culturelle de la société parisienne. Les chemins de fer, dont l’essor avait commencé sous le Second Empire, relevaient d’un régime original : l’exploitation des lignes était assurée par six compagnies privées concessionnaires (Nord, Est, Ouest, Lyon, Orléans, Méditerranée) placées sous une tutelle assez souple du ministère des Travaux publics.

Les services municipaux, qui occupaient naturellement une place essentielle dans l’administration parisienne, ont joué un grand rôle pendant le siège. Les personnels de ces différents services étaient pour une part des agents placés sous l’autorité de l’État et pour une part beaucoup plus importante des employés de droit privé.

Telle était la configuration des « services publics » dans une société qui ne connaissait pas encore l’éclairage électrique, le téléphone, la machine à écrire, le métro, l’automobile et le transport aérien, dans une ville dotée de 100 000 chevaux, où l’on circulait à pied, en fiacre ou en omnibus. On était encore très loin de la fonction publique d’aujourd’hui, des services industriels et commerciaux, des offices et sociétés d’économie mixte qui se développeront dans les dernières décennies du XIXe siècle, pendant la guerre de 1914-1918, dans l’entredeux-guerres, et surtout du vaste secteur public et nationalisé qui se constituera au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et qui est aujourd’hui dans une phase décisive de reflux et de privatisation ouverte ou rampante.

LA PRISE EN MAINS DES SERVICES ADMINISTRATIFS PAR LE COMITÉ CENTRAL ET LA COMMUNE.

Dans la journée du 18 mars, les ministres ont rejoint l’Assemblée à Versailles. Adolphe Thiers a ordonné l’évacuation générale des troupes et il a intimé l’ordre aux fonctionnaires et agents publics de quitter la capitale.

Le Comité central de la Garde nationale a pris possession de tous les organes politiques et administratifs. Il a immédiatement nommé des responsables à la tête des principaux services. Il a pris des mesures d’urgence et organisé les élections qui, après deux renvois, ont eu lieu le 26 mars 1871.

Francis Jourdedélégué finances Albert Theiszdirecteur des Postes Zéphirin Camélinat Hôtel des monnaies Eugène Prototdélégué Justice

Mais il s’est trouvé devant un vide impressionnant : les chefs de service, sauf ceux qui sont restés sur ordre pour combattre la Commune et saboter son action, sont partis en emportant, chaque fois qu’ils en ont eu la possibilité, le matériel, la caisse, les archives. On estime qu’un employé sur quatre est resté à son poste.

Il a donc fallu recruter de nouveaux agents pour assurer le fonctionnement des services publics parisiens, tout en appelant systématiquement, comme la Commune le fera par la suite, les employés défaillants à reprendre leur activité, par voie d’affiches et de communiqués au Journal officiel.

Personne ne conteste que les communards, fidèles aux principes de la Révolution française, étaient favorables à l’élection des fonctionnaires et des magistrats, et — donnée moins connue — à leur recrutement par examen ou concours. Mais il était matériellement impossible d’organiser des élections dans un délai aussi court et il n’existe aucune trace de telles élections dans les documents et archives de la Commune [2].

On a par contre la preuve, notamment à la lecture du Journal officiel, de multiples initiatives pour assurer des recrutements objectifs par la vérification des compétences et des capacités, et de nombreux arrêtés de nomination, comme d’ailleurs de révocation de fonctionnaires d’autorité défaillants.

LA GESTION DES SERVICES PUBLICS PAR LA COMMUNE

Dès le lendemain de sa proclamation, la Commune a créé neuf commissions qui ont assumé le pouvoir exécutif de l’assemblée délibérative. Elle a assuré le ravitaillement de la capitale, le secours aux indigents, la sauvegarde de la santé, la sécurité et la justice, l’ouverture et la laïcisation des écoles, la levée et la distribution du courrier, l’ouverture au public des musées et des bibliothèques, le fonctionnement des services des Monnaies et médailles, de l’Imprimerie nationale, des Poids et mesures, la collecte des impôts et taxes nécessaires au fonctionnement de ces services, au paiement de la solde des gardes nationaux, aux fabrications de guerre par les régies financières existantes et les avances de la Banque de France.

Pièce de cinq francs frappée sous la Commune

Selon un des premiers décrets de la Commune, les membres de la Commune avaient la direction de l’administration dans leur arrondissement et Jules Andrieu, délégué des services publics remplissant les fonctions de chef de l’administration municipale, s’employait activement à coordonner leur action. Le blocus décrété par Thiers pour affamer la capitale a été mis en échec.

L’entretien de la voirie, des canalisations d’eau, des cimetières, du Mont-de-Piété a été correctement assuré, ainsi que l’éclairage de la ville en dépit de quelques restrictions. Les services de protection contre l’incendie, ceux des Poids et mesures, ont été réorganisés. Les bureaux de l’état-civil ont repris leur activité, mais la loi du 19 juillet 1871 s’empressera d’abolir les actes établis sous la Commune et d’obliger les intéressés à les renouveler dans les trente jours.

Ce qui se passait dans les quartiers et les arrondissements, avec une participation très active du peuple parisien, est une des données les plus importantes, une des originalités profondes de la Commune de Paris. On ne comprendrait pas la véritable portée de cet événement si on ne tenait pas compte de la situation qui régnait dans les profondeurs du peuple parisien.

Les assemblées qui se tenaient dans les quartiers, souvent dans les églises, avec une affluence très importante ; l’information large organisée par la Commune sur ses décisions ; l’existence de dizaines de journaux parfois éphémères, mais dont certains, comme Le Cri du Peuple ou Le Père Duchêne, avaient un titrage important et une liberté de ton remarquable.

Les crieurs de journaux

Il est légitime, à ce sujet, de poser ces deux questions à ceux qui dénigrent la Commune et aussi à ceux qui éludent le fait qu’elle a fait face à ses responsabilités d’assemblée élue par les Parisiens.

Que se serait-il passé si elle n’avait pas engagé et réussi la gestion des services publics parisiens et répondu aux besoins immédiats d’une population qui venait de subir les rigueurs de la guerre et du siège et dont une partie importante était dans la misère ?

Cantine municipale

Qu’ont fait les services installés à Versailles, en dehors de la préparation de ce qu’un auteur a appelé « la guerre contre Paris » ?

LES MODES DE GESTION DES SERVICES PUBLICS

Les communards sont allés au-delà d’une simple gestion. Ils ont fait preuve d’un esprit novateur, en rupture avec les conceptions autoritaires du second Empire.

On a évoqué à cet égard, le conseil consultatif des Postes, la désignation des chefs d’atelier par les ouvriers de l’Imprimerie nationale, le règlement élaboré à l’Atelier de réparations et transformations d’armes du Louvre créant un conseil de direction et de surveillance et contenant un ensemble de dispositions relatives à la nomination de délégués, de chefs d’atelier, l’embauche et le renvoi des ouvriers.

Dans un court laps de temps, on a assisté à une volonté d’associer les travailleurs aux décisions concernant le fonctionnement de l’entreprise et leurs propres conditions de travail.

LA MORALE RÉVOLUTIONNAIRE

L’honnêteté des communards est un fait largement reconnu. Les auteurs les plus hostiles conviennent quand on les y oblige, que les tentatives de corruption émanant du gouvernement de Versailles ont échoué.

La commission des finances gérait les finances au grand jour. Elle publiait régulièrement au Journal officiel les tableaux détaillés des mouvements de fonds, et en organisait le contrôle. Une commission supérieure de comptabilité opérait la vérification générale des comptes des administrations communales. Le paiement des soldes des gardes nationaux faisait l’objet de mesures strictes d’organisation, de contrôle, et de transparence.

Une commission d’enquête était chargée dans chaque arrondissement, de la mise en oeuvre du décret communal portant création de pensions à fournir aux veuves et aux enfants des gardes nationaux tués au service de la Commune et une commission devait centraliser les résultats. Une note relative aux versements des taxes sur les halles et marchés parue au Journal officiel précisait que les détournements éventuels, sans aucun doute monnaie courante sous l’Empire, seraient poursuivis. Un décret prescrivait que tous les fonctionnaires ou fournisseurs accusés de concussion seraient traduits devant la cour martiale.

Il faudrait encore dire un mot sur la manière dont la Commune et le comité central de la Garde nationale ont traité le devoir de « désobéissance », notamment par cette proclamation affichée dans les derniers combats de la Semaine sanglante à l’adresse des soldats de Versailles : « Lorsque la consigne est infâme, la désobéissance est un devoir », exprimant ainsi une conception d’une frappante modernité.


[1Les services publics sous la Commune, brochure des Amis de la Commune ; 72 jours qui changèrent le monde, La Commune de Paris dans l’histoire des services publics, René Bidouze, Le temps des cerises, 2001, 232 p ; La Commune de Paris telle qu’en elle-même, Une révolution sociale aux avant-postes de la République et des libertés municipales, René Bidouze, Le temps des cerises, 2004, réédition 2009, 285 p

[2Guide des sources de la Commune de Paris et du mouvement communaliste (1864-1880), La Documentation française, 2007, 241 p

Les Femmes dans la Commune de Paris

"Si la Nation Française ne se composait que de femmes, quelle terrible Nation ce serait ! " Le correspondant du Times en avril 1871
 

Femmes de la Commune

"Le jeudi 25 mai 1871 alors que les gardes nationaux abandonnaient la barricade de la rue du Château-d’eau, un bataillon de femmes vint en courant les remplacer. Ces femmes, armées de fusils, se battirent admirablement au cri de : "Vive la Commune !". Nombreuses dans leurs rangs, étaient des jeunes filles. L’une d’elles, âgée de dix-neuf ans, habillée en fusilier-marin, se battit comme un démon et fut tuée d’une balle en plein front. Lorsqu’elles furent cernées et désarmées par les versaillais, les cinquantes-deux survivantes furent fusillées."

      

"L’attitude des femmes pendant la Commune faisait l’admiration des étrangers et exaspérait la férocité des Versaillais" raconte Lissagaray dans son Histoire de la Commune de 1871. Les deux commentaires de presse suivant, illustrent parfaitement cet avis.


Reproduction de la barricade des femmes, Place Blanche (en vente aux Amis de la Commune 5 €)

"En voyant passer les convois de femmes insurgées, on se sent, malgré soi, pris d’une sorte de pitié. Qu’on se rassure en pensant que toutes les maisons de tolérance de la capiltale ont été ouvertes par les gardes nationaux qui les protégeaient et que la plupart de ces dames étaient des locataires de ces établissements" Le Figaro

"J’ai vu une jeune fille habillée en garde national marcher la tête haute parmi des prisonniers qui avaient les yeux baissés. Cette femme, grande, ses long cheveux blonds flottant sur ses épaules, défiait tout le monde du regard. La foule l’accablait de ses outrages, elle ne sourcillait pas et faisait rougir les hommes par son stoïcisme." The Times 29 mai 1871

Le comité de vigilance des citoyennes

Le comité de vigilance des citoyennes du 18e, présidé par une couturière, Sophie Doctrinal, se distingua par sa grande activité. Le comité avait été créé par Clémenceau après le 4 septembre 1870. Parmi les adhérents de ce comité, il y avait Louise Michel et une russe, femme de Victor Jaclard, membre de l’internationale, colonel de la 17e légion fédérée, Anna Jaclard née Korvine Krouskovskaïa à Saint-Pétersbourg, se trouvait à Paris avec sa sœur Sonia qui devint une éminente mathématicienne, et qui, pendant la commune, travailla dans les hôpitaux parisiens.

A Louise




_ J’aimerais toujours
Le temps des cerises
C’est de ce temps là
que je garde au coeur
Une plaie ouverte

Et dame fortune
en m’étant offerte
Ne pourra jamais
calmer ma douleur

"Le temps des cerises", Jean-Baptiste Clément

Le dernier couplet de la chanson de Jean-Baptiste Clément est dédiée à Louise, une femme qui avait défendu à ses côtés les barricades de la rue des Trois-bornes et dont il n’avait retenu que le prénom.

Louise Michel fut condamnée à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Elle revint à Paris après l’amnistie, le 9 novembre 1880.
Après une vie de militante, elle mourut à Marseille le 10 janvier 1905, elle repose au cimetière de Levallois.

Adresse des citoyennes à la Commission exécutive de la Commune de Paris

J.O. du 13 avril 1871

Considérant

Qu’il est du devoir et du droit de tous de combattre pour la grande cause du peuple, pour la Révolution

Que le péril est immédiat et l’ennemi aux portes de Paris

Que l’union faisant la force, à l’heure du danger suprême, tous les efforts individuels doivent se fusionner pour former une résistance collective de la population entière, à laquelle rien ne saurait résister

Que la Commune, représentante du grand principe proclamant l’anéantissement de tout privilège, de toute inégalité, par la même est engagée à tenir compte des justes réclamations de la population entière, sans distinction de sexe - distinction créée et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel repose les privilèges des classes dominantes

Que le triomphe de la lutte actuelle - ayant pour but la suppression des abus, et , dans un avenir prochain, la rénovation sociale toute entière, assurant le règne du travail et de la justice - a, par conséquent, le même intérêt pour les citoyennes que pour les citoyens

Que le massacre des défenseurs de Paris par les assassins de Versailles, exaspère à l’extrême la masse des citoyennes et les pousse à la vengeance

Qu’un grand nombre d’elles sont résolues, au cas où l’ennemi viendrait à franchir les portes de Paris, à combattre et vaincre ou mourir pour la défense de nos droits communs.

Qu’une organisation sérieuse de cet élément révolutionnaire est une force capable de donner un soutien effectif et vigoureux à la Commune de Paris, ne peut réussir qu’avec l’aide et le concours du gouvernement de la Commune

Par conséquent

Les déléguées des citoyennes de Paris demandent à la commission exécutive de la Commune

  • http://commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/puce-n0.gif"); line-height: 1.4em;">1) de donner l’ordre aux maires de tenir à la disposition des comités d’arrondissement et du Comité central, institué par les citoyennes pour l’organisation de la défense de Paris, une salle dans les mairies des divers arrondissements, ou bien, en cas d’impossibilité, un local séparé, où les comités pourraient siéger en permanence
  • http://commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/puce-n0.gif"); line-height: 1.4em;">2) de fixer dans le même but un grand local où les citoyennes pourraient faire des réunions publiques
  • http://commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/puce-n0.gif"); line-height: 1.4em;">3) de faire imprimer aux frais de la Commune les circulaires, affiches et avis que les dits comités jugeraient nécessaire de propager.

Pour les citoyennes déléguées, membre du Comité central des citoyennes : Adélaïde Valentin, Noëmie Colleville, Marcand, Sophie Graix, Joséphine Pratt, Céline Delvainquier, Aimée Delvainquier, Elisabeth Dmitrieff

Eugène Protot, délégué à la justice

lundi 19 mars 2012 

Né le 27 janvier 1839 à Carisey (Yonne), Protot appartenait à une famille de paysans vignerons dont l’un des membres avait servi comme dragon dans les armées révolutionnaires ; lui-même, quoique pauvre et grâce en bonne partie à son travail, fit des études pour devenir avocat. Étudiant en droit en 1864, militant blanquiste, il appartenait alors au noyau qui constituait l’embryon du Parti. Il assista au congrès international des étudiants qui se tint à Liège du 29 octobre au 1er novembre 1865.

C’est « juste la veille de son départ  » pour assister au premier congrès de l’Association Internationale des Travailleurs tenu à Genève en septembre 1866 que Protot se fit inscrire à l’Internationale. Toutefois, il n’y allait pas comme délégué. Il se rendit à Genève avec les blanquistes parisiens. Il s’y manifesta malgré la défense de Blanqui et fut expulsé du congrès le 6 septembre. Deux mois plus tard, il fut arrêté le 7 novembre au café La Renaissance alors que se tenait une réunion blanquiste. Au procès qui suivit, en janvier-mars 1867, il fut condamné à quinze mois de prison et 100 F d’amende. Il se cacha chez des ouvriers du faubourg Saint- Antoine ; il fut cependant arrêté devant le Palais de Justice en février 1868 et enfermé quelques mois à Sainte-Pélagie. Les opposants à l’Empire le prirent ensuite pour défenseur : avocat de l’ouvrier Mégy, Protot fut poursuivi en 1869 devant le tribunal de Blois et ne fut relâché que sur protestation de ses confrères. Il fut à nouveau condamné, à Paris encore, le 30 mai 1870, pour complot contre la vie de l’empereur.

Il fut un des rédacteurs du Journal du Peuple, 1er juillet - 20 septembre 1870. Il appartenait alors à la loge l’Alliance fraternelle.

Pendant le Siège, il fut maréchal des logis chef à la 2e batterie d’artillerie auxiliaire et campa trois mois à Nogent, face au plateau d’Avron ; c’est lui qui, après le 31 octobre, fit acquitter Vésinier devant le 4e conseil de guerre. Le XVIIe arrondissement l’élut à la Commune par 18 062 voix, le 26 mars 1871, —il avait été également élu par le XIe arrondissement— et il siégea à la commission de la justice (29 mars) ; le 31 mars, celle-ci le chargea d’expédier les affaires civiles et criminelles les plus courantes. Il fut délégué à la Justice le 16 avril et membre de la commission exécutive de la Commune ; il ne prit pas part au vote créant le Comité de Salut public. Ses opinions l’apparentaient à la tendance blanquiste. Son action à la commission de la justice fut considérable contribuant à un développement inédit du droit dans des conditions difficiles.

Eugène Protot (1839-1921)Protot participa aux derniers combats de la Semaine sanglante : « J’étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, racontait-il à Vuillaume, à Genève, un soir d’octobre 1871. Le vendredi (26 mai) nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient tombés. Je restais presque seul. Tout d’un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible — qui m’a fait sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse couverts de sang...  »

Protot s’en tira miraculeusement, sauvé par un inconnu qui, d’une fenêtre, avait assisté à la scène… Il arriva à Genève en octobre 1871. Par contumace, le 6e conseil de guerre le condamna, le 19 novembre 1872, à la peine de mort. En 1872 il était à Lausanne où il travailla un temps. Puis il se rendit en Belgique et fut condamné à Bruxelles, en février 1874, à quinze jours de prison « pour avoir porté publiquement des noms qui ne lui appartenaient pas  ». En 1875, il se serait trouvé à Berne [1]. Il fut aussi à Londres et Gênes où il fut arrêté. « Rentré en France après l’amnistie de 1880, Protot, que des haines tenaces poursuivaient, ne put obtenir sa réintégration au barreau, dont il avait été rayé » (M. Vuillaume). En 1880, il souscrivait pour un fusil d’honneur offert à Bérézowski, auteur d’une tentative manquée d’assassinat du tsar à l’exposition de 1867 ; en 1892, il écrivait dans Chauvins et réacteurs des propos très opposés à la social-démocratie allemande dénonçant ses chefs, des «  nouveaux oligarques », « des gradués des lettres et des sciences  », trop éloignés du peuple. Il se situait alors dans le socialisme opposé au marxisme des guesdistes et se présenta, en septembre 1889, à Marseille, au siège de Félix Pyat, décédé, contre Jules Guesde qu’il attaqua violemment.

Il s’éloigna ensuite du mouvement ouvrier et mourut à Paris le 17 février 1921.

Il est enterré à Carisey où son tombeau, situé dans une propriété privée, est gravement menacé d’une détérioration irrémédiable. Il importe que notre association poursuive le combat engagé pour sa sauvegarde.

Jean-Louis Robert

Cette biographie provient pour l’essentiel du Dictionnaire Maitron


[1Arch. PPo., B a/438, rapport du 27 septembre 1875 signé « 47 »

COURBET AU SECOURS DE L’ART VIVANT

mardi 8 mai 2018 

La frilosité de la gauche au sujet de la politique culturelle de l’État pose quelquefois problème dans le milieu artistique. Des goûts et des couleurs, on n’ose plus guère discuter depuis la fin des années 80. Près de quarante ans après la mise en place des FRAC (Fonds Régionaux d’Art Contemporain), chargés de « dynamiser » la politique culturelle, c’est la désillusion et la nécessité de trouver de nouveaux modes d’action. Pour avoir tenté, à l’époque de leur mise en place, d’être candidate, comme la loi m’y autorisait, à un poste de conseillère à la direction culturelle de ma région, je sais à quel point la bureaucratie en place au niveau national empêchait le libre jeu de la démocratie. Quelques voix s’élèvent encore pour regretter les achats très chers à l’étranger, tandis que les FRAC ignorent les artistes régionaux quand ils ne se plient pas à leur mode. Le manque de transparence sur le montant des achats est systématique. Bref, la structure d’État fonctionne sur des évitements très complexes, qui permettent son impunité, et sur des spéculations malsaines pour l’art, en accord avec les marchands internationaux.

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Gustave Courbet, L’Atelier (détail)

Courbet ignorait cet avenir de financiarisation extrême, mais il avait une position bien arrêtée. Pour lui, l’État usurpe (c’est le mot qu’il emploie) sur le goût du public quand il s’occupe d’art et la Fédération des artistes, on le sait, mettra à son programme, le 13 avril 1871 « la libre expansion de l’art dégagé de toute tutelle gouvernementale ».

Comme dans les histoires de village gaulois qui résiste, un magazine numérique gratuit, celui du Schtroumpf Émergent tient bon la rampe depuis près de dix ans. Au sommaire de la chronique de Nicole Esterolle, dans le numéro 76, on peut lire la lettre d’un administrateur de FRAC en rébellion, mais aussi, plus étonnant encore, une lettre de Gustave Courbet in extenso.

Dans ce numéro, Nicole Esterolle pourfend, comme à son habitude « l’appareil pédago-administratif d’État » et « la subversion formatée… inhérente à l’art dit contemporain ». En cette période où les logiques, pratiques, habitudes et système de diffusion et de reconnaissance de l’art ne fonctionnent plus, où les galeries ferment les unes après les autres, où les critères esthétiques sont détruits par l’intellectualisation et la financiarisation galopantes de l’art de ces dernières années, il faut en effet tout repenser, reprendre à zéro, renouveler les pratiques et comportements marchands, oublier les modèles convenus, revenir aux fondamentaux, retrouver tous les artistes et réhabiliter leur public naturel.

Dans la lettre-manifeste de Gustave Courbet, écrite au début des années 1860, on découvre la sincérité et la cohérence de la position du peintre, ici sur l’enseignement, où l’on ne l’attendait certes pas, la beauté de son écriture et l’aisance avec laquelle il exprime son refus de se compromettre. Celui que les caricaturistes représentaient comme un épouvantail narcissique a su refuser les honneurs napoléoniens pour garder son autonomie et son art « vivant » comme il le définissait lui-même.

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Gustave Courbet, La filles aux mouettes

Il acceptera de participer à un atelier au 83, rue Notre-Dame-des-Champs pour une quarantaine d’élèves, et y amène des animaux du Jardin des Plantes ou des fermes proches, comme modèles posant sur une estrade. Pas étonnant quand on connaît sa peinture et les nombreuses références au monde animal, que ce soit dans L’enterrement à Ornans, dans L’atelier, ou bien dans d’autres œuvres moins connues.

Le prix à payer pour son indépendance sera la prison, l’exil et la mort après l’épisode particulièrement heureux pour lui de la Commune. Mais il ne sait rien de tout cela au moment où il écrit cette lettre, et l’aurait-il su qu’il n’en aurait probablement pas changé une ligne.

EUGÉNIE DUBREUIL

LETTRE DE COURBET

Messieurs et chers confrères, Vous avez voulu ouvrir un atelier de peinture, où vous puissiez librement continuer votre éducation d’artistes, et vous avez bien voulu m’offrir de la placer sous ma direction.

Avant toute réponse, il faut que je m’explique avec vous sur ce mot « direction ». Je ne puis m’exposer à ce qu’il soit question entre nous de professeur et d’élèves. Je dois vous rappeler ce que j’ai eu récemment l’occasion de dire au congrès d’Anvers. Je n’ai pas, je ne puis pas avoir d’élèves. Moi, qui crois que tout artiste doit être son propre maître, je ne puis pas songer à me constituer professeur.

Je ne puis pas enseigner mon art, ni l’art d’une école quelconque, puisque je nie l’enseignement de l’art, ou que je prétends, en d’autres termes, que l’art est tout individuel et n’est pour chaque artiste que le talent résultant de sa propre inspiration et de ses propres études sur la tradition.
J’ajoute que l’art, ou le talent, selon moi, ne saurait être, pour un artiste, que le moyen d’appliquer ses facultés personnelles aux idées et aux choses de l’époque dans laquelle on vit. Spécialement l’art en peinture ne saurait consister que dans la représentation des objets visibles et tangibles pour l’artiste.

Aucune époque ne saurait être reproduite que par ses propres artistes, je veux dire que par les artistes qui ont vécu en elle. Je tiens les artistes d’un siècle pour radicalement incompétents à reproduire les choses d’un siècle précédent ou futur, autrement dit à peindre le passé ou l’avenir. C’est en ce sens que je nie l’art historique appliqué au passé. L’art historique est par essence contemporain. Chaque époque doit avoir ses artistes qui l’expriment et la traduisent pour l’avenir. Une époque qui n’a pas su s’exprimer par ses propres artistes n’a pas droit à être exprimée par des artistes ultérieurs. Ce serait la falsification de l’Histoire.

L’histoire d’une époque finit avec cette époque même et avec ceux de ses représentants qui l’ont exprimée. Il n’est pas donné aux temps nouveaux d’ajouter quelque chose à l’expression des temps anciens, d’agrandir ou d’embellir le passé. Ce qui a été a été. L’esprit humain a le devoir de travailler toujours à nouveau, toujours dans le présent, en partant des résultats acquis. Il ne faut jamais rien recommencer, mais marcher toujours de synthèse en synthèse, de conclusion en conclusion.

Les vrais artistes sont ceux qui prennent l’époque juste au point où elle a été amenée par les temps antérieurs. Rétrograder, c’est ne rien faire, c’est agir en pure perte, c’est n’avoir ni compris ni mis à profit l’enseignement du passé. Ainsi s’explique que les écoles archaïques de toutes sortes se réduisent toujours aux plus inutiles compilations.

Je tiens aussi que la peinture est un art essentiellement concret et ne peut consister que dans la représentation des choses réelles et existantes. C’est une langue toute physique, qui se compose, pour mots, de tous les objets visibles. Un objet abstrait, non visible, non existant, n’est pas du domaine de la peinture. L’imagination dans l’art consiste à savoir trouver l’expression la plus complète d’une chose existante, mais jamais à supposer ou à créer cette chose même.

Le beau est dans la nature, et se rencontre dans la réalité sous les formes les plus diverses. Dès qu’on l’y trouve, il appartient à l’art, ou plutôt à l’artiste qui sait l’y voir. Dès que le beau est réel et visible, il a en lui-même son expression artistique. Mais l’artiste n’a pas le droit d’amplifier cette expression. Il ne peut y toucher qu’en risquant de la dénaturer, et par suite de l’affaiblir. Le beau donné par la nature est supérieur à toutes les conventions de l’artiste. Le beau, comme la vérité, est une chose relative au temps où l’on vit et à l’individu apte à le concevoir. L’expression du beau est en raison directe de la puissance de perception acquise par l’artiste.

Voilà le fond de mes idées en art. Avec de pareilles idées, concevoir le projet d’ouvrir une école pour y enseigner des principes de convention, ce serait entrer dans les données incomplètes et banales qui ont jusqu’ici dirigé partout l’art moderne.

Il ne peut y avoir d’écoles, il n’y a que des peintres. Les écoles ne servent qu’à rechercher les procédés analytiques de l’art. Aucune école ne saurait conduire isolément à la synthèse. La peinture ne peut, sans tomber dans l’abstraction, laisser dominer un côté partiel de l’art, soit le dessin, soit la couleur, soit la composition, soit tout autre des moyens si multiples dont l’ensemble seul constitue cet art.

Gustave Courbet