L’ANNÉE TERRIBLE

mardi 19 septembre 2017 

AOÛT 1870-JUILLET 1871

Les communards ont-ils incendié « les plus beaux monuments de Paris » ? Si, dès juin 1871, les versaillais mettent l’accent sur les incendies et lancent le mythe de la « pétroleuse  », c’est pour faire oublier l’hécatombe de la Semaine sanglante dont ils sont responsables.

LES DESTRUCTIONS MATÉRIELLES

Pendant le siège 
18 septembre 1870-28 janvier 1871

Les troupes prussiennes achèvent d’encercler Paris le 18 septembre. Le bombardement commence le 5 janvier 1871 et ne cessera que le 28 janvier, avec l’armistice. Entre le 5 et le 27 janvier, 7 000 obus ont été tirés, 1 600 bâtiments publics ont été touchés, ainsi que 1 400 maisons particulières. Les effets de ce bombardement sur le bâti restent toutefois très limités : aucun bâtiment majeur n’est détruit. Le bombardement a un objectif essentiellement psychologique : il s’agit de briser le moral des défenseurs et non pas d’envahir Paris.

Durant le deuxième siège 
2 avril 1871-21 mai 1871

Alors que les Prussiens avaient essentiellement pour but de miner le moral des défenseurs, celui de Thiers est de détruire réellement les défenses de Paris. Deux fronts sont ouverts, à l’ouest et au sud de la capitale.
Le front ouest conduira à la destruction de Neuilly, de Courbevoie, d’Asnières-sur-Seine et de Bécon-les-Bruyères, tandis que le Mont Valérien bombarde l’ouest parisien, de la porte des Ternes à l’Arc de Triomphe. Des quartiers entiers sont en ruines.
Sur le front sud, l’artillerie versaillaise se positionne à Châtillon, à Meudon, à Saint-Cloud et à Montretout, souvent sur d’anciennes positions prussiennes. L’objectif principal est de neutraliser les forts d’Issy et de Vanves, qui défendent l’accès à Paris. Le 8 mai, le fort d’Issy est évacué.
L’artillerie pilonne l’enceinte entre les portes d’Auteuil et de Saint-Cloud. Le 20 mai, ces deux portes et la gare d’Auteuil sont détruites, ainsi que de nombreuses maisons particulières.

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Chute de la colonne
(Photo François Frank)

Les démolitions symboliques de la Commune.

Le décret ordonnant la démolition de la colonne Vendôme est publié le 13 avril, soit le surlendemain du début du bombardement versaillais. Ce décret ne sera finalement exécuté que le 16 mai : la colonne est abattue ce jour-là en grande cérémonie, en présence d’élus, de gardes nationaux et d’une foule « compacte et joyeuse  », en musique et dans une atmosphère de fête.
L’hôtel particulier de Thiers sera démoli le 13 mai. Le Journal officiel de la Commune de Paris du 16 mai publie l’arrêté décidant la dévolution des biens de Thiers.
La cartoucherie de l’avenue Rapp saute dans la soirée du 17 mai. Accident ou attentat ? Quatre maisons s’écroulent, on déplore une centaine de morts et d’innombrables blessés. Où est le coupable ? « Une enquête sérieuse eût probablement révélé un crime. Les ouvrières qui sortaient d’ordinaire à sept heures du soir avaient été, ce jour-là, congédiées à six heures », écrira Prosper-Olivier Lissagaray.

Pendant la Semaine sanglante
21 mai-28 mai 1871

Thiers et Mac-Mahon sont intimement persuadés que les fédérés opposeront une défense acharnée, et surtout qu’ils ont parsemé Paris de mines dévastatrices. Ordre est donné de ne jamais attaquer les barricades de front, mais de les contourner, soit par les rues adjacentes, soit en perçant les maisons, et de les surplomber en établissant des positions de tir dans les étages supérieurs des immeubles. La réponse la plus efficace pour les fédérés est alors d’incendier ces immeubles.
Comme on a estimé le nombre de barricades dans Paris à neuf cents environ, il en résulte un nombre considérable d’incendies potentiels.
Qu’en est-il des monuments volontairement incendiés ? Lissagaray attribue aux versaillais l’incendie du ministère des Finances. Gustave Lefrançais également, qui rappelle que Catulle Mendès, écrivain hostile à la Commune, souscrit lui aussi à la thèse de l’incendie versaillais.
L’incendie des Tuileries a été voulu par la Commune : il s’agissait, comme pour la destruction de la colonne Vendôme, d’un geste à la fois symbolique et festif.
Selon Jules Andrieu, « seules les destructions des Tuileries et de l’Hôtel de Ville peuvent être mises au compte de l’idée communale. Elles sont justifiées par l’histoire de ces deux monuments, symboles de l’autorité et de l’arbitraire ».
Les versaillais ont considérablement amplifié ces événements, accusant la Commune d’avoir miné les égouts de la capitale et d’avoir mis sur pied un véritable plan pour incendier la totalité de Paris. Ils inventent aussi le mythe de la « pétroleuse ». Ce n’est qu’en 1878 que Maxime Du Camp, écrivain hostile à la Commune, reconnaîtra, dans Les Convulsions de Paris, qu’il ne s’agissait que d’une pure invention. En réalité, on a dénombré deux cent trente-huit bâtiments entièrement détruits par le feu.

Après le 28 mai 1871

La Commune de Paris est le premier événement en France à être massivement immortalisé par la photographie. Ces photographies contribueront à stigmatiser « la Commune et ses crimes ».
Paris en ruines devient le lieu de promenade favori des Parisiens et des provinciaux. Le rétablissement, dès le 3 juin, de la liaison ferroviaire entre Paris et Londres encourage l’arrivée massive de touristes anglais. Bien informés par leur presse, ils se rendent dans la capitale dévastée en voyages organisés, notamment par l’agence Cook. Ces touristes étrangers ont participé à la renaissance de la capitale, notamment en favorisant la réouverture des hôtels et des théâtres.

Nous poursuivons la publication du bilan de l’année terrible. Après les destructions matérielles, le deuxième volet est consacré au bilan humain.

LES VICTIMES

Pendant le Siège
18 septembre 1870-28 janvier 1871

Le peuple de Paris est d’abord victime des conséquences du froid (un hiver exceptionnel avec des pointes de température de -20°C en décembre) et de la faim. Les bombardements prussiens aggravent la situation à partir du 5 janvier 1871.
Le taux de mortalité double en quelques mois, notamment à la suite des affections pulmonaires dues au froid et à la malnutrition. Il y aura 63 854 morts entre le 18 septembre 1870 et le 25 février 1871, contre 21 880 pour la même période de l’année précédente.
Les bombardements font 102 morts et 278 blessés, soit 380 victimes.
Parmi les militaires, la guerre fait 45 000 morts et 90 000 blessés dans les rangs de l’armée prussienne. La variole en tue 450 (5% des contaminés) [1]. De leur côté, les Français ont, entre le 3 août 1870 et le 28 janvier 1871, 151 000 morts et 131 000 blessés. La variole en tue 23 500 (19% des contaminés).

Entre le 18 mars et le 21 mai 1871
Une douzaine de morts marquent la journée du 22 mars 1871, lors de la manifestation de la rue de la Paix.
Le 2 avril, les versaillais attaquent Courbevoie. Les fédérés, inférieurs en nombre, évacuent la place, laissant douze morts et quelques prisonniers. Les gendarmes en prennent cinq et les fusillent au pied du Mont-Valérien. La Commune veut répliquer. Lamentablement préparée, la sortie du 3 avril est un échec cuisant, marqué par de nombreuses victimes, dont Flourens et Duval.
Les pertes des fédérés, pour l’ensemble des combats du second siège jusqu’au 21 mai, sont estimées entre 10 et 12 000 hommes tués, blessés ou prisonniers.
Rappelons enfin que l’explosion de la cartoucherie de l’avenue Rapp, le soir du 17 mai 1871, fait une centaine de morts et d’innombrables blessés.

Pendant la Semaine sanglante
21 mai-28 mai 1871

La répression militaire est extrême : les massacres de la Semaine sanglante et des jours suivants font des milliers de morts. Les historiens en disputent le nombre : selon Jacques Rougerie, « Mac-Mahon avoue un total de 17 000 victimes : nombre qu’on peut porter à 20 ou 25 000 ». Robert Tombs, se basant sur le chiffre des inhumations dans les cimetières parisiens, les ramène à un chiffre se situant entre 5 700 et 7 400. Camille Pelletan estimait toutefois, en 1880, les inhumations dans les cimetières parisiens à 18 000 et les morts enfouis, brûlés ou dispersés en dehors de ces cimetières à plus de 10 000 et portait les victimes à plus de 30 000 morts.
Plus encore que le nombre des victimes, c’est la manière avec laquelle fut perpétré ce massacre de masse qui interpelle. Selon Jacques Rougerie, « les exécutions sommaires commencèrent dès le 22 mai, alors que les troupes n’avaient pas encore rencontré de résistance. Elles étaient l’œuvre de corps spéciaux de gendarmes et de soldats qui, les troupes combattantes passées, ratissaient les quartiers, arrêtaient au moindre soupçon, et décimaient  ».

Après le 28 mai 1871
Dès les premiers jours de juin, on met en place les conseils de guerre, qui vont siéger pendant quatre ans. Le 1er juin 1871, seuls deux conseils de guerre fonctionnent, pour 30 000 accusés. Par la suite, ces juridictions d’exception atteindront le nombre de vingt-six. Leur fonctionnement en est assuré par 14 généraux, 266 colonels et lieutenants-colonels, 284 commandants et 1709 hommes.
Le 20 juillet 1875, dans son rapport à l’Assemblée nationale, qui ne tient pas compte des condamnations prononcées en province, le général Appert dénombre 46 835 individus jugés, sur lesquels il y a 23 727 non-lieux, 10 137 condamnations prononcées contradictoirement, 3 313 par contumace, 2 445 acquittements et 7 213 refus d’informer. Sur les 10 137 condamnations, on compte 95 condamnations à mort, 251 aux travaux forcés à vie et à temps, 4 586 à la déportation (dont 1 169 en enceinte fortifiée et 3 417 en déportation simple), 1 247 à la prison perpétuelle, 3 359 à des peines de prison variables. 55 enfants de moins de 16 ans sont envoyés en maison de correction. En fait il n’y a que 25 exécutions, dont Ferré et Rossel.
Les prisons sont surchargées et, par peur d’épidémie, 20 000 prisonniers sont transférés sur des pontons en attendant d’être jugés. Le voyage de Versailles aux pontons s’effectue dans des wagons à bestiaux et le transfert dure parfois plusieurs jours. Les pontons sont de vieux vaisseaux désaffectés, où un espace a été aménagé pour recevoir les prisonniers. La détention peut durer plusieurs mois. La faim, la soif, les blessures peu ou mal soignées, ont pour résultat un grand nombre de décès (3 000 morts au moins dans les dépôts, pontons, forts, prisons).

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La frégate Danaë

Les condamnés purgent leur peine en Nouvelle Calédonie. Le premier départ a lieu le 3 mai 1872 sur la frégate Danaë, avec 300 déportés à bord, et arrive à Nouméa le 29 septembre 1872 ; le dernier, le 1er juillet 1875. La traversée est atroce. Beaucoup meurent pendant ce voyage qui dure plusieurs mois (100 à 150 jours).
Les condamnés à la déportation simple vont à l’île des Pins ou à Nouméa (les « simples »), ceux condamnés à subir leur peine en enceinte fortifiée à la presqu’île Ducos (les « blindés »). Quant à ceux condamnés aux travaux forcés à temps ou à perpétuité, ils purgent leur peine au bagne de l’île de Nou et doivent travailler à des travaux pénibles huit heures par jour : terrassements, exploitation de carrières, déchargement des navires.
Les châtiments corporels sont cruels, la discipline impitoyable. L’isolement, les privations font leur œuvre ; il y a des cas de folie. Les condamnés de droit commun sont mieux traités que les communards.
Les tentatives d’évasion sont vouées à l’échec. Une seule réussit, celle de Rochefort et de Grousset.
Le 1er septembre 1879, 110 communards, bénéficiaires de l’amnistie partielle du mois de mars, débarquent de la frégate Le Var à Port-Vendres. L’amnistie plénière ne sera promulguée que le 11 juillet 1880.
Les versaillais — et, après eux, la majorité des auteurs de manuels scolaires — ont mis l’accent sur l’incendie « des plus beaux monuments de Paris » et volontiers grossi le nombre des immeubles détruits et l’importance des ruines, dans le but « d’effacer » le nombre des victimes et l’importance du massacre de la Semaine sanglante. L’odeur âcre du sang ou des crématoires et les effluves pestilentiels des charniers angoissent les Parisiens. Regarder des ruines plutôt que des cadavres participe d’une volonté de retour à la normale : aux cadavres des communards, les Parisiens ont préféré les cadavres de pierre.

GEORGES BEISSON

RECTIFICATIF

À propos des départs pour la Nouvelle Calédonie.
En complément aux articles sur L’année terrible parus dans les bulletins de La Commune n°70 et 71, Marc Dessaf, adhérent de notre association et de son comité Pays de Loire, précise que le premier départ pour la Nouvelle-Calédonie a eu lieu le 21 novembre 1871 au départ de Toulon, sur le Jura, et le 20e et dernier convoi le 10 juillet 1878 au départ de Brest.

GEORGES BEISSON

cf. : Roger Pérennès, Déportés et forçats de la Commune de Belleville à Nouméa, Nantes, Ouest Éditions, 1991, 580 p.


[1Contrairement aux Français, les Prussiens connaissaient l’efficacité du rappel antivariolique. Cet article résume un document plus étoffé, élaboré par Annette Huet, Dominique Besse, Éric Lebouteiller et Georges Beisson, disponible sur le site commune1871.org

EUGÈNE BESTETTI 
UN HOMME DE FIDÉLITÉS

mardi 19 septembre 2017 

Parmi les lettres retenues par l’administration pénitentiaire, dont Virginie Buisson (2001) a proposé une sélection, il en est quatre d’Eugène François Bestetti, matricule n° 2077, qui sont conservées aux archives de la France d’Outre-Mer. Voici les principaux extraits de l’une d’entre elles, dont on s’attriste qu’elle ne soit pas parvenue à sa destinataire :
« Île des Pins, le 15 janvier 1877 (26 nivôse an 85)
« Chère amie,
« Je réponds à ta bien-aimée lettre du 26 août 1876, sais-tu qu’elle est parfumée, malgré la traversée, et, depuis un mois que je l’ai, j’en respire encore le parfum ; c’est pour moi l’odeur de Paris, l’odeur de ceux que j’aime, il me semble être avec toi quand je respire cette lettre.
« Je ne regretterai jamais de m’être uni à toi, mais tu ne peux m’empêcher de dire que je regrette le sort que je t’ai fait, toi que je voudrais voir si heureuse et si tranquille.
« Je suis suffisamment convaincu de la justice de la cause que je sers et pour laquelle je suis heureux de souffrir ; ce qui me cause du chagrin et de l’inquiétude, c’est de n’être pas seul à supporter les conséquences de mes actes.
« Les paroles de ta lettre me remplissent d’un noble orgueil : si tu t’honores d’être unie à un homme tel que moi, crois bien que je suis fier d’être ton mari.
« Embrasse bien nos enfants et nos petits-enfants.
« Je t’envoie des millions de baisers.
« À toi ma chère bien-aimée,
Ton mari qui t’aime.  »

Ils s’étaient mariés, le 10 octobre 1853, à la mairie du XIIe arrondissement : Rosalie Laureault, âgée de 31 ans, était veuve depuis le 6 août 1849 ; à cette dernière date, Eugène François Bestetti venait de quitter le ponton de La Belle-Poule en rade de Brest. Né le 14 août 1817, à Paris, de parents d’origine italienne, il avait été arrêté le 8 août 1848 pour sa participation à l’insurrection de juin et avait été condamné à la transportation en Algérie, avant d’être gracié, le 24 juillet 1849, mais il fut dès lors surveillé pour ses opinions « antisociales ». Elle, piqueuse de bottines, lui, coupeur de chaussures, ils habitaient 16, rue des Boulangers, dans le Ve arrondissement, et le commissaire de police du quartier Saint-Victor ne manqua pas, le moment venu, de recueillir sur le couple des renseignements favorables quant à «  son honorabilité privée » et de relever à la décharge du père de famille qu’il « paraît avoir élevé ses quatre enfants dans d’excellents sentiments  ».

Garde pendant le 1er siège à la 4e compagnie de marche du 119e bataillon, Bestetti avait été élu sergent-major après le 18 mars, et, du 2 au 10 avril, il s’est rendu au fort de Bicêtre, mais on ne put lui reprocher d’avoir pris part aux combats, puisque l’acte d’accusation précise qu’il fut «  cité dans un rapport du commandant comme ayant lâchement abandonné le bataillon », lequel se battit « avec acharnement  », le 7 mai, à Ivry. En fait, dès le 10 avril, le maire élu du Ve arrondissement, Dominique-Théodore Régère, membre de la Commune, l’avait nommé directeur des cantines municipales, qui «  avaient fonctionné pendant le premier siège » et dont « le but était de donner des secours aux indigents  ». Il est d’ailleurs établi qu’il avait « donné des soins à 1200 personnes recueillies dans les caveaux du Panthéon ». Tout au plus fut-il jugé coupable d’avoir, sur ordre de la municipalité, « fait prendre deux pièces de vin dans l’établissement des pères du Saint-Esprit de la rue Lhomond, occupé alors par les gardes nationaux ».

Ce sont, en fait, «  les opinions politiques les plus Avancées », de cet « ennemi conscient, systématique, de l’ordre social », qui fut secrétaire de la section des Gobelins de l’Internationale, beaucoup plus que le commandement qu’il exerça « dans des bandes armées », qui conduisirent le 25e conseil de guerre de la 1ère division militaire à le condamner, le 15 mai 1872, à la déportation dans une enceinte fortifiée. D’ailleurs, le « sieur Barra », qui, entendu lors de l’instruction, l’avait «  accusé d’avoir tenu des propos très exaltés et de s’être livré à la poursuite de réfractaires », se révéla être « un triste sujet dont la sincérité et la moralité sont plus que suspectes  ». Aussi, grâce aux trois lettres confisquées par l’administration qu’il avait adressées du fort de Quélern à son épouse, en juin et juillet 1871, et qui furent versées à son dossier par l’avocat général, lettres qui « le montrent comme un homme bien représenté sous le rapport de la conduite antérieure, [dont] la probité ne peut être mise en doute  », sa condamnation fut commuée, le 10 septembre 1872, en déportation simple. Dans un rapport bienveillant, le commissaire instructeur marque d’ailleurs sa préférence pour « une peine correctionnelle  », au lieu de cette «  peine perpétuelle et infamante », mais le général commandant la subdivision de Seine-et-Oise estima qu’il n’y avait pas lieu de proposer une mesure de clémence.

Dès le mois de juin 1873, son épouse avait émis le vœu de le rejoindre, avec un fils, Jean-Baptiste, âgé de vingt ans, à l’île des Pins où lui-même ne débarqua qu’en septembre du Calvados, mais son départ supposait l’accord du déporté qui le lui refusa. L’expérience lui donnera raison, et Théodore Ozeré, qui partagea un temps sa paillotte, considérera «  comme un criminel l’homme qui [y] fait venir sa Femme ». Restait l’échange de courriers dont Bestetti s’étonnait toujours qu’il fût si aléatoire ; ainsi, le 9 juillet 1875 : « Depuis notre séparation, jamais nous n’avons manqué ni l’un ni l’autre de nous écrire, soit en France chaque semaine, soit ici tous les mois. J’ai bien reçu toutes tes lettres, ainsi que toi tu as dû recevoir toutes les miennes.  » Ce n’est d’évidence pas le cas puisque, faisant l’objet d’une étroite surveillance, son nom figure à plusieurs reprises dans les rapports sur la correspondance des déportés transmis au ministre de la arine et des colonies, et Ozeré signale, à la date du 13 février 1876, que son ami avait été appelé chez le commandant pour «  des passages signalant les mensonges de l’administration ».

Il ne manquait pas de dénoncer « les mesures arbitraires […] qui mettent des hommes de cœur dans l’alternative de la résistance ou d’affronter une mort presque certaine en cherchant à se soustraire à des mesures telles que le rationnement  ». « Juge  », écrivait-il à une de ses nièces, « ce que doit être ce beau pays où on a jugé à propos d’entasser 3000 hommes, qui sont placés sous le bon plaisir d’un autocrate dont les actes ne sont exposés à aucun contrôle, qui peut, entre la poire et le fromage, dicter des arrêtés, comme celui du 2 février 1875 et celui du 4 avril 1876, retirant à ces hommes la viande, le sucre et le café ; heureusement que cela n’a pas été appliqué, mais ce dernier arrêté n’a pas été retiré entièrement ni officiellement, il reste toujours suspendu sur nos estomacs comme une épée de Damoclès. »

N’ayant rien renié de ses convictions, il reprochait amèrement aux « quatre cinquièmes de la déportation » d’avoir cru à l’amnistie. Lui-même se refusa à solliciter la moindre indulgence, ignorant probablement que sa femme avait formé un recours signé par trois de ses anciens patrons, en juin 1876. «  Je vous fais mes juges », écrivait-il dans une lettre collective du 15 janvier 1877, « et je suis persuadé que vous me refuseriez votre estime si j’avais n’importe comment failli à l’honneur et que vous préférerez que je reste en exil que d’acheter ma liberté au prix d’une bassesse ou d’une lâcheté ; quant à moi, je trouve que ce serait l’acheter trop cher, et je ne suis pas en fonds. » Aussi s’agaçait-il des nombreux «  canards » qui circulaient dans l’île, annonçant le proche transfert des déportés simples vers « la Grande Terre, Taïti, Bourbon, ou Fouillis-les-Oies  » : «  Ils viennent de source certaine : c’est le petit cousin du sous-aide de l’aide du domestique d’un des surveillants qui l’a entendu dire à la femme dudit surveillant ; donc, il n’y a pas à nier et malheur à celui qui émet la plus légère observation de doute, celui-là n’est pas bon qu’à jeter aux requins.  »

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L’île des pins aujourd’hui

Sa main gauche atrophiée par suite d’une piqûre de mouche charbonneuse dès novembre 1874, il s’employait à tranquilliser les siens : « Je peux dire que j’ai une santé robuste pour ne pas souffrir des privations qui nous sont imposées depuis cinq ans, mais je ne me plains pas. […] Du reste, j’ai des goûts simples : je suis sobre et je sais prendre mon parti de tout ce qui peut m’arriver. Je crois que la force morale fait beaucoup pour le soutien des forces physiques. […] L’espérance aide à vivre ; c’est la seconde nourriture du prisonnier. » Fustigeant « tous ces faiseurs de phrases […], qui vous abandonnent au premier souffle de l’adversité », il put ainsi compter ses amis, parmi lesquels Victor Considerant et sa femme qui « savent ce qu’on souffre dans l’exil car ils ont eu beaucoup à souffrir eux-mêmes dans leur exil au Texas  ».

Sa peine ayant été commuée en cinq ans de détention, par décision du 29 novembre 1876, Bestetti partit pour la métropole le 17 mai 1877 sur le Tage, et, débarquant à Brest le 7 octobre, se trouvait libéré des charges qui pesaient sur lui. À son retour à Paris, il s’empressa de réunir des fonds pour aider les déportés, qui reçurent dès janvier 1878 une somme de 500 F, et ne tarda pas à renouer avec l’action syndicale. Il s’était réjoui de la tenue du premier congrès ouvrier à Paris, en octobre 1876 : « Cela prouve que tout n’est pas éteint chez les travailleurs ; l’idée est bonne et doit être encouragée. […] Il en sortira, espérons-le, quelque chose de bon pour aider à résoudre cette question capitale de la déchéance du patronat et de l’élévation du prolétariat, en attendant qu’il disparaisse pour que le travailleur vive enfin du produit de son travail et que tous les parasites intermédiaires fassent place aux producteurs. »
Désigné par sa chambre syndicale au 3e congrès national ouvrier, qui se tint à Marseille en octobre 1879, il recueillit « de vifs applaudissements » en se prononçant pour « la reconnaissance du droit à l’égalité de la femme, mais avec la réserve qu’il est absolument nécessaire que son éducation civile et politique soit faite.  »

Déployant une grande éloquence, il ouvrit, en novembre 1880, le congrès « collectiviste » du Havre, qui s’acheva sur des divergences quant à la participation aux élections. Contrairement à la minorité anarchiste qui la repoussa et n’envoya aucun délégué au congrès suivant, les allemanistes décidèrent de présenter des candidatures de témoignage au scrutin législatif d’août 1881. Ainsi Bestetti affronta Louis Blanc dans le quartier Panthéon-Sorbonne : « absence complète de lutte  », avait annoncé Le Gaulois, mais l’ouvrier, dans sa déclaration, avait vigoureusement dénoncé «  les candidats bourgeois [qui], noirs, blancs, bleus ou rouges, ne peuvent être que nos ennemis au point de vue économique ; leurs intérêts de classe le veulent ainsi. »

En compagnie d’Allemane et de dix autres socialistes, il fut arrêté le 16 mars 1883. Leurs noms, « accompagnés de chiffres romains et de numéros », figuraient sur un petit carré de papier découvert sur un jeune homme ayant pris une part active au pillage des boulangeries. Extraits de leurs cellules, ils furent saisis d’une irrépressible hilarité quand le juge d’instruction, convaincu d’avoir découvert un vaste complot, exhiba les preuves qu’il détenait : les chiffres désignaient l’arrondissement et les numéros le nombre de voix qu’avaient obtenues les « conspirateurs  ». Ainsi «  Bestetti, V, 365  », rappelait qu’il n’avait recueilli que 365 suffrages sur les 7192 exprimés dans sa circonscription.

Probablement éloigné de l’action politique, il résidait toujours à Paris en 1892, quand Jean-Baptiste mourut au domicile de ses parents, mais c’est à l’hospice de Limeil-Brévannes (Seine-et-Oise) que le décès d’Eugène, le 2 septembre 1905, à l’âge de 88 ans, mit un terme à leur vie commune. Il aura disposé de vingt-huit années, après son retour de l’exil néo-calédonien, pour exaucer le vœu exprimé, le 15 messidor an 89 (9 juillet 1875), dans une lettre à Rosalie, qui ne lui survivra que deux ans : «  Crois bien, ma chère martyre, que, si, un jour, il m’est donné le bonheur de me voir réuni à tous ceux que j’aime, je n’aurai pas assez de ce qui me restera de jours à vivre pour t’épargner toute espèce de douleur.  »

YANNICK LAGEAT

Sources
Archives nationales, Pierrefitte, BB/24/764 ; Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 8 J 461 ; Archives nationales d’Outre-Mer, Aix-en-Provence, COL H 71 ; Buisson V., Lettres retenues. Correspondances censurées des déportés de la Commune en Nouvelle-Calédonie. Le Cherche Midi, Paris, 2001, 176 p.

À PROPOS DES DÉCRETS DE LA COMMUNE

lundi 22 mai 2017 

Comment informer au mieux, ou plus exactement, comment bien rendre compte du réel ? Il convient d’utiliser des sources fiables s’appuyant sur des faits, des chiffres, des témoignages de ceux qui ont vécu ces faits. Puis il appartient aux journalistes, aux historiens, aux documentalistes, c’est-à-dire à tous les chroniqueurs du présent et du passé, d’analyser et de croiser ces sources. Une telle démarche existe, mais il s’agit souvent plutôt de pratiques de communication développées sur les médias écrits et audiovisuels. Des « spécialistes », des « experts » utilisent des « éléments de langage » ; des concepts nouveaux apparaissent, et le préfixe « post » est accolé à divers termes afin d’en atténuer, modifier ou détourner le sens. Démocratie, progrès, vérité, « post-vérité », il conviendrait d’y substituer désormais des « faits alternatifs ». Des actes de communication sont mis en scène, par exemple la signature de décrets par le président américain, sous les applaudissements et face aux caméras…

Évoquons plutôt les décrets de la Commune adoptés de début avril à fin mai 1871. Discutés et votés par les élus, ils sont ensuite placardés sur les murs de Paris et insérés au Journal Officiel de la Commune. Dès cette époque, Jean-Baptiste Clément, avec un article paru avant fin avril 1871 dans Le Cri du Peuple de Jules Vallès, est parfaitement conscient du caractère inouï et novateur de ces textes. Donnons-lui la parole : « Nous ne nous préoccupons pas ici de savoir si ces décrets de la Commune seront exécutés ou non. Ce qui nous importe c’est de constater leur signification, (...) leur portée philosophique, leur valeur politique et sociale. (…).
Habitués aux malheurs …nous disons : supposons que le peuple soit vaincu, supposons que les bonapartistes et les royalistes rentrent dans Paris en barbotant dans des mares de sang et en piétinant sur des cadavres, que restera-t-il de la Commune ? Des décrets sur les murs, des affiches qu’on déchirera, répondent ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.
Ah ! Vous vous trompez ! Quand bien même ces décrets n’auraient pas reçu leur pleine exécution, quand bien même vous déchireriez toutes les affiches, quand bien même vous passeriez tous les murs à la chaux, vous ne parviendrez pas à enlever de nos esprits les principes qu’ils ont affirmés, vous n’empêcherez pas que le peuple ait senti la différence qu’il y a entre les gouvernements de Versailles et les membres de la Commune, vous n’empêcherez pas que le peuple ait vu là le salut des travailleurs et l’avenir du monde.
 » [1]

Au terme d’un parcours communard dans les rues de Paris, ce texte est souvent lu au Mur des Fédérés du cimetière du Père-Lachaise, face à des sépultures de communards célèbres : Adolphe Gustave Lefrançais, Benoît Malon, Walery Wrobleski, Ernest Picchio… et Jean-Baptiste Clément, et en hommage à tous ceux qui, sur ces lieux mêmes, ont laissé leur vie et demeurent sans sépulture. Les auditeurs d’aujourd’hui sont alors stupéfaits, à l’écoute des propos de Jean-Baptiste Clément, de leur caractère prémonitoire sur l’issue de la Commune, mais aussi tonique sur le long terme.

Élu de la Commune, maire du XVIIIe arrondissement, et combattant dans Paris jusqu’à fin mai 1871, Jean-Baptiste Clément nous a laissé, indépendamment de la célèbre chanson Le Temps des cerises, des écrits militants et de très nombreux témoignages sur son époque.

ALINE RAIMBAULT


[1Jean-Baptiste Clément, Le Cri du Peuple, 24 avril 1871 ; Texte repris dans l’ouvrage de Georges Frischmann, Albert Theisz, Édition de la Fédération CGT des PTT, 1994, pages 183/184.

TRACES DES COMBATS DE MAI
LE CAS DE NOTRE-DAME-DE-LORETTE

lundi 22 mai 2017 

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Le quartier de Notre-Dame-de-Lorette en 1870

Il faut le constater : les vestiges de la Semaine sanglante qui subsistent de nos jours sont rares. Encore s’agit-il le plus souvent d’impacts de balles des pelotons d’exécution versaillais, ou de vestiges de monuments détruits. Les traces des combats proprement dits sont l’exception [1].

Bon nombre de constructions existant en 1871 ont en effet disparu. Pour les autres, les ravalements, ou simplement la dégradation naturelle, ont fait leur oeuvre.
D’où l’intérêt particulier que revêt à cet égard l’église Notre-Dame-de-Lorette, dans le IXe arrondissement [2]. Celui-ci repose sur deux éléments : d’une part, la mention dans les Souvenirs d’un insurgé, de l’ancien communard Paul Martine [3], de la présence « derrière les murs de l’église, [des] nombreuses traces des balles versaillaises qui visaient les défenseurs de la barricade » ; d’autre part, l’existence actuelle d’impacts présumés que l’on peut remarquer sur la partie gauche du chevet de celle-ci.

PAUL MARTINE (1845-1913)

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Paul Martine (1845-1913)

Martine (1845-1913) est un communard atypique. Normalien, agrégé d’histoire à 20 ans, il exerce la plus grande partie de sa carrière d’enseignant au lycée Condorcet. Pendant la Commune, il est adjoint au maire des Batignolles (XVIIe arrondissement), Benoît Malon. Fin mai, il parvient à quitter Paris et à gagner Saint-Pétersbourg. Il rentre à Paris en 1880 et reprend son métier d’enseignant au lycée Condorcet. Il prend sa retraite en 1910.
Connu pour sa vie littéraire et artistique (la « Nouvelle Athènes »), ses nombreux cabarets (Lisbonne y aura les siens après la Commune), sans oublier les fameuses « lorettes » aux mœurs très libres, le quartier de Notre-Dame-de-Lorette [4] ne semblait pas destiné a priori à devenir un champ de bataille pendant la Semaine sanglante. Ce serait oublier qu’il occupe un emplacement stratégique. C’est en effet un point de passage obligé pour qui descend de Montmartre et des grands boulevards, au nord, en direction du centre de Paris.
Le matin du 23 mai, après la prise de Montmartre, le Ve corps d’armée versaillais du général Clinchant commence à s’avancer vers le centre de la capitale depuis le boulevard de Clichy. Il progresse notamment par la rue des Martyrs en direction de l’église. Du côté des fédérés, la mise en défense du quartier se fait dans l’improvisation. Un homme va pourtant s’y faire remarquer : Louis Brunereau.

LOUIS BRUNEREAU (1816-1880)

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Louis Brunereau (1816-1880)

Brunereau est un gaillard solide et énergique. En 1848, il avait été délégué à la Commission du Travail du Luxembourg. En 1871, il est un commerçant aisé de la rue des Martyrs ; mais il a aussi commandé un bataillon de gardes nationaux de l’arrondissement dès le premier siège. Il fait figure d’épouvantail chez les versaillais qui le surnomment «  le terrible fourreur de la rue des Martyrs  » en l’accusant d’avoir voulu mettre le feu à l’église [5].
Sous son impulsion, la résistance se met en place tant bien que mal. Une barricade est édifiée en particulier tout en bas de la rue des Martyrs [6]. Malgré la disproportion des forces, il semble bien que la résistance des fédérés y ait été acharnée. Mais devant le risque d’être pris à revers [7], ceux-ci doivent se replier par les rues adjacentes, à l’est de l’église. Martine évoque dans ses Souvenirs, sur la base de témoignages oculaires, les multiples exécutions sommaires qui s’ensuivent alors de la part des versaillais, notamment des blessés que leurs camarades n’ont pu emporter, les uns massacrés sur place, les autres traînés jusqu’à la place Saint-Georges devant l’hôtel de Thiers et fusillés contre le mur du jardin. Brunereau parvient à gagner l’est de la capitale. Le 24, c’est lui qui, au cimetière du Père-Lachaise, enveloppe le corps de Dombrowski dans un drapeau rouge [8] avant de le déposer dans un caveau vide. Il réussira à gagner Genève où il retrouvera d’autres exilés, dont Maxime Vuillaume.

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Impacts de balles sur le chevet de Notre-Dame-de-Lorette avec une vue agrandie.

EXAMEN DES IMPACTS

Il convient maintenant d’examiner les impacts actuels présumés qui parsèment la partie gauche du chevet et de voir s’ils peuvent correspondre à ceux repérés par Martine. Ils se présentent sous la forme de «  taches » de plusieurs centimètres de diamètre, donc bien plus grands que celui des balles du fusil Chassepot (11mm). Mais il faut dire que ces balles avaient un faible pouvoir de pénétration dans la pierre. Elles la faisaient éclater par contre autour de leur point d’impact, dont lavisibilité sur le mur s’en trouvait ainsi accrue. Enfin, on peut remarquer que les marques observées ici ne présentent ni la même nuance de gris ni le même grain que la pierre de l’édifice. On peut donc confirmer que ces «  taches  », loin d’être la conséquence par exemple d’un simple délitement naturel de la pierre, correspondent en réalité à des trous qui ont été bouchés avec un autre matériau.
Autre constatation, d’ordre balistique cette fois-ci, à propos de l’emplacement de ces impacts : ils se trouvent exactement dans l’axe de la rue des Martyrs, celle par laquelle, selon Martine, les soldats de Clinchant sont descendus. On peut logiquement en déduire qu’une partie des projectiles versaillais sont passés au-dessus des fédérés qui défendaient la barricade et sont allés frapper la partie du chevet qui se trouvait derrière, de l’autre côté du carrefour.
Les tirs à l’origine de ces impacts ne pouvaient d’ailleurs provenir que de la rue des Martyrs, à l’exclusion des autres rues qui débouchaient sur le carrefour, notamment la rue Notre-Dame-de-Lorette. En effet, leur orientation par rapport à cette partie du chevet ne permettait pas de l’atteindre, tout au plus de lui être tangent [9].
Ces considérations techniques corroborent donc le récit de Martine. Puis les points d’impacts ont été bouchés ; mais ils refont surface peu à peu. On dira sans doute qu’une accumulation d’indices ne fait pas une preuve et qu’il reste des zones d’ombre. Par exemple, pourquoi Martine ne cite-t-il pas la rue Notre-Dame-de-Lorette, alors que l’on sait par d’autres sources que l’on y trouvait au moins une barricade ?
Est-ce parce que les « lignards  » qui s’y étaient engagés ont obliqué en chemin vers la rue des Martyrs ? Une question — parmi d’autres — qu’il faudra élucider.

HUBERT DE LEFFE

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Arrivée de réfractaires au service dans la Garde nationale 
à Notre-Dame-de-Lorette où ils seront incarcérés.

[1Des impacts de projectiles dans une glace d’un salon du premier étage de l’École militaire ; dans une salle de la mairie du VIIIe arrondissement ; ou encore sur la tombe monumentale de Charles Nodier dans le cimetière du Père-Lachaise.

[2Sous la Commune, l’église est sécularisée : elle est transformée en club, puis le 13 mai en cantonnement pour les fédérés ; à partir du 20, on y incarcère aussi les réfractaires au service armé, nombreux, semble-t-il, dans le quartier. Le curé a été arrêté et son vicaire, l’abbé Sabatier, fera partie des otages fusillés rue Haxo le 26 mai.

[3Publiés pour la première fois en 1971. Analyse dans Le Mouvement social. Bulletin trimestriel, 1974, n°1.

[4C’est aussi ce que l’on pourrait appeler d’un point de vue sociologique un quartier de transition : plus vraiment populaire, mais pas encore totalement bourgeois. Des populations de sensibilités politiques très différentes s’y côtoient. Thiers y a son hôtel particulier place Saint-Georges, mais Delescluze et Millière y ont aussi habité.

[5Ce que Brunereau démentira par la suite.

[6C’est cette rue qu’empruntent, avant l’attaque versaillaise, Nathalie Le Mel et ses compagnes, rescapées de la défense de la barricade de la place Pigalle.

[7D’autant plus que l’aile gauche du IVe corps d’armée versaillais du général Douay progresse elle aussi vers Notre-Dame-de-Lorette.

[8Plus vraisemblablement une grande pièce d’étoffe écarlate faisant office de drapeau, si l’on se base sur les dimensions des quelques drapeaux rouges qui nous sont parvenus.

[9On peut écarter l’hypothèse selon laquelle ces impacts dateraient de la Libération de Paris : il y a bien eu alors des combats dans le quartier, mais pas à proximité de l’église.

UN COMITÉ SOCIALISTE POUR L’AMNISTIE EN 1879

jeudi 15 septembre 2016 

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Le retour des amnistiés à Paris
(L’Illustration)

“ Tant qu’il restera un seul de nos frères dans l’exil, dans la déportation, au bagne, l’ère des protestations ne sera pas close. 

Comité central socialiste

Deux groupes ont mené le combat de l’amnistie : le comité « bourgeois  » auquel Marcel Cerf a consacré un long article [1], et le comité socialiste. Largement méconnu, ce comité, à la brève existence (1879-1881), est pourtant précurseur [2].

LA MISE EN PLACE DU COMITÉ

Le vote de l’amnistie partielle en mars 1879 est loin de faire l’unanimité. Il mécontente tout particulièrement la mouvance socialiste qui, fidèle à l’héritage communard, fustige cette « fausse amnistie ». Aussi, réunie en assemblée le 16 mars 1879, salle Rivoli, rue Saint-Antoine, elle constitue le « comité socialiste d’aide aux amnistiés et aux non amnistiés ». Son objectif est double. Il s’agit de porter haut la revendication d’une « amnistie pleine et entière  » et de collecter des fonds afin d’aider financièrement les déportés et les proscrits à leur retour en France, et contrer ainsi le comité d’aide aux amnistiés, fondé en 1871 sous la houlette de Victor Hugo et Louis Blanc, et composé, selon Chabert, de « sénateurs, de députés et d’aspirants ».

Né autour du journal Le Prolétaire, le comité animé par des journalistes (E. Gautier, S. Paulard) et quelques dirigeants ouvriers (Ch. Chabert, A. Montas), est ouvert, fait rare, aux femmes. Le comité central, l’instance exécutive comprenant vingt membres «  sans condition de sexe ou de quartier », accueille Léonie Manière, Hubertine Auclert ou Victoire Tinayre. Après l’amnistie de 1880, le comité est rejoint par quelques figures (Jean-Baptiste Clément, François Jourde). Hébergé un temps par le syndicat des mécaniciens, rue Notre-Dame-de-Nazareth (IIIe arr.), le comité est étroitement surveillé. Les réunions, dûment consignées par la police, sont parfois houleuses, surtout lorsque certains responsables sont mis en accusation. Néanmoins, le comité s’implante peu à peu dans les arrondissements avec la mise en place de comités locaux chargés de collecter des dons et de secourir les rapatriés dans les quartiers.

Enfin, le comité socialiste mène une propagande active [3]. Il publie, dès le 20 mai 1879, une déclaration dans la presse socialiste : «  le Parti socialiste veut marcher seul et ne pas faire cause commune avec les insulteurs qui votaient les remerciements à l’armée en 1871 ». Fin septembre, il lance un appel à la solidarité envers les amnistiés, adressé aux sociétés ouvrières. Il paraît dans un journal exceptionnel de huit pages, Le Journal des amnistiés. En dehors de Blanqui, véritable mentor tout juste relaxé, y contribuent proscrits et déportés (Benoît Malon, Louise Michel, Jean-Baptiste Clément…).

La même année également, sort la brochure titrée Aux Amnistiés ! Elle souhaite avertir « ceux de nos frères qui reviennent […] contre les étreintes menteuses de certaines mains, auxquelles, à y regarder de près, on retrouverait encore des traces de sang de Mai ! ». Il est vrai que la rivalité entre les deux comités est parfois vive sur les quais de gare, à l’arrivée des convois.

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Meeting annuel au Mur des Fédérés en 1883
Peinture de Ilya Repine (1844-1930), Galerie Tretyakov, Moscou

LE COMITÉ EN ACTION

L’organisation des secours est la mission prioritaire pour le comité socialiste d’aide. Supervisée par une commission de contrôle longtemps dirigée par S. Paulard, la collecte de dons repose d’abord sur des listes de souscription diffusées dans les journaux de la presse socialiste. De même, les concerts populaires et les conférences organisés par les divers comités socialistes ont pour objet de recueillir des fonds. Les orateurs, parmi lesquels Jules Guesde, Léonie Rouzade ou Prudent-Dervillers, montent à la tribune, souvent « décorée d’un buste de la République coiffée avec le bonnet phrygien et au-dessus duquel était un large drapeau rouge  ». Le comité se met aussi en rapport avec les chambres syndicales ouvrières de la région pour que «  dans chaque atelier circulent des listes de souscription  » et pour procurer du travail aux amnistiés à leur retour en France. Il est également en relation avec les sociétés de réfugiés à l’étranger, notamment avec la société basée à Londres, animée par Gabriel Ranvier et Albert Theisz, afin de favoriser l’entraide envers les proscrits. Au final, lorsque le comité se dissout en juin 1881, il a distribué 27 905 Francs, et secouru 1128 amnistiés. Nettement plus riche, le « comité bourgeois  » a distribué quant à lui 359 588 F et secouru 3552 rapatriés [4].

Cependant, le comité socialiste n’est pas seulement un comité de secours, il entend jouer un rôle politique. Il apporte son soutien aux ouvriers grévistes ou aux nihilistes russes. Mais surtout, il profite des campagnes électorales pour promouvoir son message. Il appuie ainsi les candidatures illégales finalement victorieuses de Blanqui à Bordeaux (avril 1879) et de Trinquet à Paris (juin 1880). Le comité souhaite aussi ardemment défendre la mémoire de la Commune face à une loi d’amnistie, « mesure d’apaisement et d’oubli  » [5] pour les républicains. Parmi les actions du comité, la manifestation au cimetière de Levallois-Perret (novembre 1880) est sans doute la plus retentissante. Bravant l’interdit, des membres du comité, « l’immortelle rouge à la boutonnière  », se rendent, peu après le retour tumultueux de Louise Michel, sur la tombe de Ferré.
Onze personnes (dont Herminie Cadolle, Michel Morphy) sont arrêtées et comparaissent au tribunal, dans un procès très suivi. Surtout, en choisissant de commémorer deux moments-clés de l’insurrection parisienne, le comité met en place une tradition qui perdure encore aujourd’hui.
Salle des Écoles, rue d’Arras, le 18 mars 1880, jour anniversaire du soulèvement, le comité donne un premier banquet, déjà pratiqué par les communards en exil. Par ailleurs, le comité contribue à organiser la première montée au Mur, au Père-Lachaise. Interdites par le préfet, les manifestations de mai 1880 et 1881, malgré des heurts avec la police, parviennent sur la fosse commune où sont déposées des couronnes « avec l’inscription en rouge "aux défenseurs de la Commune" ».

Le retour des derniers proscrits, suite au vote de l’amnistie plénière en juillet 1880, précipite la fin du comité socialiste qui se dissout un an après. Mais, par son activité, il a véritablement été, comme le dit la police, « un centre d’action révolutionnaire ». Pour avoir été, après le choc de la Commune, un des premiers groupes socialistes constitués, il a contribué au renouveau en France du mouvement ouvrier.

ÉRIC LEBOUTEILLER


[1M. Cerf, « Le Comité de secours pour les familles des détenus politiques », La Commune, n° 16, janv. 1982.

[2Gros dossier (BA1516) aux Archives de la préfecture de police de Paris, sises au Pré-Saint-Gervais.

[3L’appel aux sociétés ouvrières et la brochure Aux Amnistiés ! sont consultables sur Gallica (site de la Bnf).

[4) A. Dalotel, « Deux amnisties pour oublier la Commune » in Ph. Vigier, Répression et prisons politiques en France et en Europe au XIXe siècle, 1990, Créaphis éd.

[5A. Dalotel, « Les amnisties de 1879 et 1880 en échange de l’oubli », La Commune, n° 14, 1981.