Les clubs sous la Commune

samedi 7 avril 2012 

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Se faire entendre

Les classes dominantes n’ont jamais aimé que le peuple puisse s’exprimer directement autrement que sous leur contrôle. C’est pourquoi elles lui ont toujours limité l’accès aux grands moyens de communication. Bien plus, elles ont voulu l’empêcher de penser en lui interdisant de se réunir pour débattre de ses problèmes. Les possédants se méfient des réunions publiques et de leur corollaire, les associations et les clubs. En jugulant la liberté d’association, on empêche le peuple de prendre conscience de sa classe et de menacer l’ordre établi.

Déjà l’article 16 du Code noir de 1685 [1], repris mot pour mot dans l’article 13 du Code noir de 1724 [2], stipulait : « Défendons pareillement aux esclaves appartenant à différents maîtres de s’attrouper soit le jour ou la nuit, sous prétexte de noces ou autrement, soit chez l’un de leurs maîtres ou ailleurs, et encore moins dans les grands chemins ou lieux écartés, à peine de punition corporelle, qui ne pourra être moindre que du fouet et de la fleur de lys, et en cas de fréquentes récidives et autres circonstances aggravantes, pourront être punis de mort, ce que nous laissons à l’arbitrage des juges. Enjoignons à tous nos sujets de courir sus les contrevenants, et de les arrêter et de les conduire en prison, bien qu’ils ne soient officiers et qu’il n’y ait contre lesdits contrevenants encore aucun décret ».

Les prolétaires ne sont guère mieux traités au XIXe siècle que les esclaves aux XVIIe et XVIIIe. L’article 291 du Code civil napoléonien, né avec le siècle [3], stipule, en effet, que « la fondation de toute association de plus de vingt personnes visant à s’occuper d’objets religieux, littéraires, politiques ou autres est soumise à l’agrément du gouvernement, sous les conditions qu’il plaira à l’autorité publique d’imposer à la société  ». Cet article, aboli seulement en 1901, fait donc la loi pendant exactement tout le XIXe siècle en étouffant la liberté d’association.

Ce n’est que lors de quelques moments privilégiés de l’Histoire — ceux des Révolutions — que le peuple parvient à se faire entendre directement : en 1793, en 1848, en 1871, en 1968…

En 1871, sous la Commune, les clubs, lieux privilégiés de l’expression populaire, sont particulièrement nombreux et actifs, mais ils n’ont pas été créés ex nihilo : héritiers des clubs révolutionnaires de 1793 et de 1848, ils assurent en ligne directe la continuité avec les réunions publiques de la période 1868-1871, plus ou moins tolérées à la suite du vote de la loi du 6 juin 1868.

Dans les années soixante, Napoléon III cherche, en effet, à se concilier le monde ouvrier pour contrebalancer son opposition libérale, celle des républicains et des orléanistes. L’empereur pense aussi qu’en faisant des ouvriers des patrons, il les ouvrira à la société moderne et les rendra favorables au capitalisme. Il leur accorde successivement le droit de coalition (loi du 25 mai 1864), qui permet la grève mais sans que celle-ci puisse être structurée en raison de l’impossibilité de se réunir, et le droit de fonder des Sociétés à capital variable, c’est-à- dire des coopératives (loi du 25 juillet 1867), là encore difficiles à organiser sans réunions. Napoléon III se laisse alors convaincre de la nécessité d’assouplir la réglementation des réunions publiques.

C’est l’objet de la loi du 6 juin 1868, encore toutefois bien restrictive. La disposition essentielle consiste à remplacer l’autorisation par une simple déclaration, effectuée trois jours à l’avance par sept citoyens qui en précisent le lieu, le jour, l’heure et l’objet. Cependant : les sujets politiques et religieux sont exclus ; les réunions doivent avoir lieu dans un local clos et couvert ; elles se tiennent sous la responsabilité d’un bureau — un président et deux assesseurs — gardien de l’ordre du jour et chargé d’empêcher les dérapages ; surtout, « l’administration peut déléguer un fonctionnaire — en fait, le commissaire du quartier, assisté d’un secrétaire et, plus tard, également d’un sténographe — doté du pouvoir de dresser le procès-verbal des faits, d’adresser des avertissements au bureau en cas de trop grande tolérance, et de dissoudre la réunion » ; enfin, de lourdes peines sont prévues pour les contrevenants et délinquants. La loi additionne, en effet, la rigueur de ces deux catégories de peines : le tribunal correctionnel est compétent, l’existence de l’infraction compte seule et non l’intention, les peines peuvent être cumulées.

La loi de 1868 a permis en fait, malgré un lourd contentieux et de très nombreuses condamnations, un développement sans précédent des réunions publiques.

Entre la parution de la loi et sa suspension en avril 1870 et en excluant les périodes électorales, 933 réunions publiques sont organisées dans 73 salles, bien réparties entre le centre (28), la périphérie (37) et la banlieue (8) de Paris [4]. Elles mobilisent des milliers de participants et des dizaines d’orateurs. Le 3 mars 1869 marque un record : on estime entre 10 000 et 15 000 le public réuni ce jour-là dans sept salles différentes [5]. Le public est très diversifié : habitants du quartier ou Parisiens venus d’autres arrondissements parce qu’ils sont attirés par l’ordre du jour, bourgeois, ouvriers, étudiants. Les femmes y assistent en grand nombre et même les enfants. Le mouvement est rapidement très bien structuré. Entre 25 et 30 meneurs apparaissent, organisateurs ou orateurs, tantôt habitués à une salle, tantôt en fréquentant plusieurs. Ils sont de tendances très diverses : « économistes » (Horn, Molinari, Passy, Simonin), catholiques (Lenormant, Récamier), protestants (Montandon, Pressensé), blanquistes (Duval, Ferré, Peyrouton, Rigault), radicaux et jacobins (Guyot, Lissagaray), membres de l’AIT [6] (Amouroux, Fribourg, Héligon, Nostag, Tolain, Varlin).

Ces derniers prennent de plus en plus la vedette et donnent incontestablement une orientation socialiste au mouvement ouvrier et une dynamique révolutionnaire, préfigurant la Commune, aux Parisiens. Les réunions publiques, qui se tiennent régulièrement dans les mêmes salles avec des ordres du jour souvent voisins, voire permanents, sont de facto devenues des clubs : l’association est bien le corollaire de la liberté de réunion !

Ces clubs sont des noyaux de résistance et d’offensive puisque les mouvements des 31 octobre 1870 et des 6 et 22 janvier 1871 y prennent naissance. Les réunions publiques seront, de ce fait, interdites de mai 1870 au 4 septembre 1870, puis de janvier 1871 au 18 mars 1871. Elles reprennent après le 18 mars, sous l’égide des clubs de la Commune. L’un d’entre eux, particulièrement bien documenté, mérite une étude particulière : le Club des prolétaires.

Le Club des prolétaires est le club de la Commune le mieux connu, d’une part parce qu’il est le seul à avoir fait l’objet de documents écrits — procès-verbaux de séances, dossiers individuels de militants traduits devant le Conseil de guerre — et d’autre part parce qu’il publiait un journal, Le Prolétaire, dont quatre numéros ont paru entre le 10 et le 24 mai et sont conservés. Ce journal se présente comme « un organe de revendication sociale, afin que ceux qui ne peuvent pas s’expliquer à la tribune puissent le faire par écrit  ». Il ne faut pas, affirme-t-il, « laisser les membres de la Commune s’isoler de leurs mandants ».

Le Club des prolétaires se réunit à l’église Saint-Ambroise qui vient d’être construite sur le boulevard du Prince Eugène, ancien nom du boulevard Voltaire. Pendant le siège de Paris, elle abrite le Club Saint-Ambroise qui donne naissance après le 18 mars et donc sous la Commune au Club des prolétaires, fondé par le maçon David, militant des sociétés ouvrières de production, membre de l’association internationale des travailleurs et blanquiste. David est entouré d’une équipe organisatrice où se retrouvent notamment des membres du sous-comité du XIe arrondissement. L’église est dévolue au culte dans la journée et occupée le soir par le club. Le club a pour vocation de «  faire l’éducation du peuple par le peuple  » et d’« exprimer les revendications du peuple les plus pressantes : instruction gratuite, horaires de travail allégés, salaire minimum ». Il rassemble chaque soir des milliers de personnes dont un très grand nombre de femmes. Quatre mille personnes assistent à la sixième réunion. On décide alors, le 15 mai, d’ouvrir un second club à l’église Sainte-Marguerite.

La documentation disponible présente un second intérêt, celui de pouvoir mettre en parallèle les conceptions de l’équipe dirigeante et celles des citoyens de base.

L’équipe organisatrice comprend, outre David : Jean Parthenay, ébéniste ; Jacqueline, métreur vérificateur, international et blanquiste ; Baillehache, typographe ; Baux, ouvrier mécanicien et international ; Jules André, fabricant de carreaux ; Charles Lesueur, peintre ; Claudius Favre, doreur et international. Elle a en main le journal et ses membres prennent très souvent la parole, mais ils n’en ont pas le monopole. De simples participants comme l’ébéniste Sylvain, la blanchisseuse André ou la veuve Thiourt, se révèlent être d’excellents tribuns.

Les préoccupations essentielles des animateurs, telles qu’elles apparaissent dans leurs prises de paroles et dans les deux tribunes du Prolétaire, la Tribune des égaux et Notre tribune, sont de défendre la République, de reprendre en main l’œuvre inachevée de 1789 et surtout de bien contrôler les membres de la Commune. «  La souveraineté populaire ne se délègue pas ». «  L’élu est révocable et doit être prêt à rendre compte ». Très anticléricaux, ils défendent, par ailleurs, l’instruction primaire gratuite et obligatoire, la justice gratuite et démocratique, la limitation des horaires de travail, le salaire minimum. Les participants de base sont pour la plupart des habitants du quartier Popincourt situé au cœur des faubourgs ouvriers. Ils sont essentiellement préoccupés par les problèmes quotidiens et notamment par la situation militaire. Ils se montrent volontiers intransigeants et sont souvent partisans de solutions extrêmes : révocation de certains officiers, poursuite des réfractaires, exclusion des religieux des écoles et des hôpitaux, expropriations, exécution des otages.

Le Club des prolétaires n’est toutefois que l’un des vingt-huit clubs de la Commune qui ont pu être recensés. Beaucoup d’entre eux se sont installés dans des églises : le Club de la Révolution à Saint Bernard (XVIIIe) ; le Club de la révolution sociale à Saint Michel des Batignolles ; le Club de la victoire à Saint Sulpice ; le Club Nicolas des Champs à l’église du même nom.

Le décret du 2 avril 1871 instituant la séparation de l’État et de l’Église a permis, en effet, de résoudre de manière élégante le problème des salles de réunion. Avant 1871, il était difficile de trouver des salles. Celles qui ont été utilisées étaient des salles de bal, de café-concert, de théâtre, de marchands de vin, voire des cirques, des gymnases, des écuries, des séchoirs et même les catacombes. Mais leur capacité n’était pas toujours suffisante, leur location était onéreuse et les propriétaires n’étaient pas toujours fiables : craignant des incidents ou simplement les autorités, il leur arrivait de se rétracter. Ils étaient, par ailleurs, à la merci du retrait de l’autorisation accordée par la préfecture de police, qui ne s’en privait pas. Les possédants n’éprouvaient, par contre, aucun problème pour se réunir en privé, au cours d’agapes, et protégés par le principe d’inviolabilité du domicile !

À cette époque qui ne connaît ni l’Internet, ni la télévision, l’essentiel de l’information est assuré par la presse — dont les citoyens sont de grands consommateurs, mais qui n’est pas toujours indépendante et dont la liberté pose problème — et par les réunions publiques. Notons en passant que la forme même de ces moyens de communication mène aux échanges entre citoyens et à l’action, alors que les médias contemporains, qui touchent l’individu dans son isolement quotidien sous la forme de contacts intimes avec un appareil électronique alimenté par le pouvoir, le conduisent automatiquement à la passivité.

Les clubs sont avant tout des lieux d’information, d’éducation populaire et d’expression de la pensée des citoyens de base. « C’est à nous que revient l’initiative », affirment-ils. De fait, les clubs ont été souvent à l’origine de propositions qui ont été adoptées par le Conseil de la Commune, mais ils étaient aussi souvent très critiques et remuants.

Les clubs communards présentent en définitive une grande originalité : ouverts à tous, ils diffèrent de nos partis politiques ; tournés vers l’action, ils diffèrent de nos « clubs de réflexion ». Ils témoignent en fait de la responsabilité citoyenne de la population de l’époque, de sa curiosité des mécanismes économiques et sociaux, et de sa maturité politique.

GEORGES BEISSON


[1Édit du Roi (Louis XIV) touchant la Discipline des esclaves nègres des Isles de l’Amérique française, Donné à Versailles au mois de Mars 1665.

[2Édit du Roi (Louis XV) touchant l’État et la Discipline des esclaves nègres de la Louisiane, Donné à Versailles au mois de Mars 1724.

[3Il a été promulgué le 21 mars 1804.

[4Alain Dalotel, Alain Faure, Jean-Claude Freiermuth, Aux origines de la Commune, Le mouvement des réunions publiques à Paris 1868-1870, Paris, François Maspero, « Actes et mémoires du peuple », 1980, p. 54-75.

[5Alain Dalotel et al., Idem, p. 124.

[6Association internationale des travailleurs, fondée à Londres le 28 septembre 1864.

La Commune vue par la police

samedi 7 avril 2012 

Tableaux représentant l’incendie de l’Hôtel-de-Ville ou les otages fusillés à la prison de la Grande Roquette… Rien d’étonnant à ce que le musée de la préfecture de police de Paris, ne présente pas la Commune sous un jour favorable. Mais quelques pièces rares, comme la carabine d’un communard gravée d’un bonnet Phrygien, justifient à elles seules la visite.

Le 18 mars 1871, à 7 heures du soir, le général Valentin, préfet de police de Paris quitte la préfecture pour Versailles avec 2 000 policiers. Cet événement marque le début de la Commune, pour le musée de la préfecture de police (PP) de Paris [1].

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Rigault

Six jours plus tard, il installe ses bureaux dans le pavillon Louis XIII du château de Versailles. Son successeur, Raoul Rigault, est nommé délégué à la Sûreté, le 19 mars par le comité central de la Commune. Le nom de celui qui mourut en uniforme, en criant : « Vous êtes des assassins ! Vive la Commune ! », n’est bien sûr pas évoqué dans le musée. Le rédacteur en chef de La Marseillaise, Henri Rochefort, est le seul communard dont il est fait mention, et ce pour des faits antérieurs à la révolution de 1871. Arrêté le 12 janvier 1870, à la suite de l’émeute qui suivit l’enterrement de Victor Noir, journaliste de La Marseillaise assassiné par le prince Pierre Bonaparte, Henri Rochefort fut condamné à six mois de prison.

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Henri Rochefort

Il fut libéré le 4 septembre, lors de la proclamation de la République. Dans une lettre datée du 5 octobre 1884, conservée dans les collections, le journaliste rappelle qu’il occupait à la prison de Sainte-Pélagie « au pavillon de la presse, la grande chambre du 1er étage, qu’avait avant moi habitée Delescluze ». « Je savais qu’en effet, la clef en avait été empruntée par un des citoyens qui était venu me délivrer, mais j’ignorais qu’elle fut en votre possession », ajoute Henri Rochefort, s’adressant à un correspondant resté anonyme qui restitua la fameuse clef, désormais exposée dans le musée.

LES GARDIENS DE LA PAIX CONTRE LA COMMUNE.

Sous un tableau représentant le mur des otages à la Grande-Roquette, on peut voir dans une vitrine la casquette d’un gardien de la paix mobilisé pendant la Semaine sanglante.

Sur ordre du maréchal Mac-Mahon, commandant en chef de l’armée de Versailles, les gardes nationaux hostiles à la Commune et les gardiens de la paix mobilisés qui servirent d’éclaireurs aux troupes versaillaises, pendant la semaine du 21 au 28 mai 1871, devaient porter des brassards blancs sur le bras droit et des bandeaux de la même couleur, cousus sur leur képi, pour ne pas être confondus avec les insurgés. « Le blanc est la couleur du commandement militaire et avait, pour les officiers versaillais, une connotation monarchique, en opposition avec le drapeau rouge de la Commune », explique le cartel du musée de la préfecture de police.

Dans la même vitrine, est présentée une carabine Sharp, modèle 1863, qui était en fonction dans la cavalerie fédérale américaine pendant la guerre de Sécession (1861-1865). D’importants stocks d’armes ont été achetés par le gouvernement de la Défense nationale pour en doter les armées républicaines.

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Carabine Sharp, modèle 1863

Arrivées en France à l’automne 1870, elles ont été distribuées à la Garde nationale mobile des départements. La carabine exposée a probablement franchi l’enceinte de Paris juste avant l’insurrection de 1871. Détail intéressant : un bonnet phrygien est gravé sur la crosse. En revanche, ne sont exposées dans le musée de la PP, ni les nombreuses lettres de dénonciation, ni le registre d’identification surnommé « missel rouge » [2], où étaient consignés les signalements et les photographies des communards recherchés.

COURBET À NEW-YORK ?

Il faut lire le court chapitre du livre de Bruno Fuligni, Dans les secrets de la police [3], réalisé à partir des archives de la préfecture de police, pour en apprendre un peu plus sur les aspects méconnus de la répression.

Dans le fameux « missel rouge », sous la photo d’identification du peintre Gustave Courbet, on peut lire ce portrait caricatural : « Grand, gros, voûté, marchant difficilement, à cause de douleurs dans le dos, cheveux grisonnants, air d’un paysan goguenard, assez mal vêtu. » Croyant l’avoir démasqué, un indicateur nommé Garaud écrit à la police : « Je puis vous affirmer que le trop fameux Courbet est caché au quartier Latin et qu’il a même un passeport américain pour gagner New-York ».

Heureusement à l’époque, la police scientifique était encore balbutiante et laissa échapper quelques « gros poissons ». C’est ainsi que deux élus de la Commune, Jules Vallès et Jules Miot, étaient toujours activement recherchés en France par la maréchaussée, alors qu’ils avaient gagné Londres depuis des mois…

FRANÇOIS ZIMMER

LeroyQuatre mille portraits de communards, sous forme de cartes de visite sont envoyés à la police des frontières.


[1Commissariat du 5e arrondissement : 4, rue de la Montagne Sainte-Geneviève, Paris 5e. Tél : 01 44 41 52 50

[2Ce surnom lui vient de sa reliure en cuir avec un fermoir en forme de croix.

[3Editions L’Iconoclaste (2009).

La vie sur les pontons

mercredi 21 mars 2012 

L'Yonne, vaisseau à hélice (1850-1876)

L’Yonne, vaisseau à hélice, 1850-1876, en rade de Brest du 31 mai 1871 au 3 décembre 1871. 
Parmi le premier groupe de pontons-casernes affectés au service des insurgés de la Commune on trouve aussi : l’Austerlitz, vaisseau à hélice, 1852-juillet 1872, en rade de Brest du 31 mai 1871 au 20 février 1872 et le Napoléon, vaisseau à hélice, 1850-1876, en rade de Brest du 31 mai 1871 au 28 avril 1872.

Pour dégager les prisons versaillaises surchargées, 20.000 prisonniers sont transférés sur les pontons (méthode déjà pratiquée en 1848).

Les pontons sont de vieux vaisseaux désaffectés. Les Communards sont entassés dans les batteries (emplacement des canons, sur les anciens vaisseaux de guerre). L’espace a été aménagé pour recevoir les prisonniers, logés dans des sortes de cages. Chaque ponton abrite de 700 à 900 hommes vivant dans une quasi-obscurité.

Dés leur arrivée à bord, les détenus sont immatriculés et répartis en escouades de dix hommes. Chaque homme perçoit un hamac et une couverture. Les prisonniers doivent participer aux corvées de bord et assurer la propreté de la batterie.

Les rations alimentaires sont, en principe, celles de la marine : un pain de trois livres pour six détenus, plus une ration de biscuits par escouade ; viande fraîche deux fois par semaine au repas de midi les autres jours, viande de bœuf salée, parfois remplacée par le lard rance ou le fromage de gruyère.

Les pontons« Les repas sont complétés, nous dit Arthur Monnantheuil, par une mixture sans nom, à base de haricots ou de gourganes (fèves des marais), quel­quefois du riz, le tout assaisonné d’huile de poisson qui empeste le navire » [1]

Le manque d’hygiène provoque l’apparition des poux contre lesquels il est très difficile de lutter. Deux promenades par jour sont accordées ; le coucher fixé à 7h30 du soir en été. La discipline est sévère, les punitions cruelles et souvent injustifiées. Le courrier, d’une fréquence limitée, est étroitement surveillé. Les décès sont nombreux (161 sur les pontons, pour l’arrondissement maritime de Brest).

La vie à bord est plus ou moins supportable, selon le comportement des officiers. Sur la « Ville de Lyon » [2], le commandant en second est humain et refuse de consi­dérer les insurgés comme des bagnards. Mais l’atmosphère reste pesante pour les détenus, constamment contrôlés par les marsouins (soldats de l’infanterie de marine), qui n’hésitent pas à tirer au moindre signe de protestation.

On ignore les circonstances de l’arrestation du pacifiste Ernest Fanfernot, détenu à bord du ponton « La Ville de Lyon ». Ce n’est pas un combattant des barricades ; c’est plutôt un conciliateur. Il a été membre de la commission d’initiative, convoquant les vétérans de la République, Place de la Bastille, le 7 mai 1871. [3]

Le but de cette réunion était d’affirmer, moralement et matériellement, le programme posé le 6 avril 1871 par la « Ligue d’union républicaine des droits de Paris ». Étant donné la position conciliatrice prise par Ernest Fanfernot dans le conflit, sa protestation courageuse contre les conditions de vie sur les pontons nous a paru d’autant plus intéressante. [4]

Les pontonsExtraits d’une lettre adressée par E. Fanfernot, détenu à bord du ponton «  La Ville de Lyon  », à Monsieur Jules Simon, Ministre de l’Instruction publique, délégué du gouvernement pour inspecter les pontons [5] :

Monsieur le Ministre,

(F. Fanfernot rappelle son action dans la guerre contre la Prusse).

(...) Homme de progrès, je songeais à utiliser mon activité, mon patriotisme, et sans tuer mes semblables, je fis toute la campagne aux avant-postes français. Ma jeune fille et moi, nous avons accepté gratuitement la mission d’être délégués à la Convention de Genève (n° d’ordre 1276, 1274).

C’est à ce titre que je viens aujourd’hui appeler la haute attention, la sollicitude de Monsieur le Ministre de l’instruction publique (délégué du gouvernement) sur une quantité considérable de prisonniers agglomérés sur les divers pontons.

Je citerai en première ligne MM. Les médecins, pharmaciens, infirmiers, ambulanciers arrêtés revêtus de leurs uniformes et insignes, eux qui du moins avaient été respectés, jusqu’à ce jour par les Prussiens. Puis, des enfants au-dessous de 15 ans, des vieillards de plus de 60 ans (nous en comptions parmi nous de 71, 74, 76 et même 81 ans) des malades, des infirmes qui tous attendent du gouvernement une justice distributive plus rapide, que leur déplorable situation réclame impérieusement.

Monsieur le Ministre, quand l’Humanité et la civilisation sont en péril, il est du devoir de tout homme de cœur d’élever la voix pour réclamer au nom de tant de victimes innocentes.

Mon intention était de vous présenter ces respectueuses considérations lors de votre arrivée à Brest, si le ponton « La Ville de Lyon » où je suis interné avait été favorisé de votre visite.

(...) Les maladies et la mort pleuvent autour de nous ! Et la mort est toujours la mort ! Monsieur le Ministre, pour être moins rapide qu’aux exécutions sommaires des Buttes Chaumont, de la Muette, de Satory, etc., elle n’en est pas moins certaines pour de pauvres pères, soutiens de famille, dont les veuves et les orphelins attendront en vain le retour au foyer domestique.

Que de malédictions ! Resteront au cœur de ces enfants victimes innocentes, de toute cette jeune génération qui nous suit et doit nous remplacer.

Semer de la haine aujourd’hui, c’est vouloir dans l’avenir récolter de la vengeance.

(...) La postérité flétrira, sans merci, le nom et la mémoire des hommes qui avaient titre et mission pour apposer leurs mains réparatrices sur les plaies sanglantes et les souvenirs douloureux de nos guerres sociales, de nos discordes civiles. (...)

Ernest Fanfernot (délégué à la Convention de Genève n° 1274)

Marcel CERF


[1Monnantheuil Arthur - Ex-journaliste au Vengeur et à la Commune - « neuf mois de ponton - Paro1es d’un détenu  ». Bibliothéque républicaine - A. Sagnier 1873.

[2La Ville de Lyon - Vaisseau à hélice - 1861-1883 - Au service des pénitenciers 31 mai 1871 - 24avril 1872 - Désarmé après cette mission. PERNNES Roger - Déportés et forçats de la Commune P. 78 - Ouest éditions, Nantes 1991

[3Murailles politiques - T Il - p. 417. Ed. Le Chevalier 1874

[4Murailles politiques - Op. cit., p. 197

[5Archives Guerre - Ly 22.

L’école des enfants de réfugiés à Londres

samedi 24 mars 2012 

Dans le cadre de la proscription londonienne, les blanquistes forment le groupe politique le mieux organisé, le plus actif, le plus radical.

Au congrès de la Première Internationale à la Haye, en septembre 1872, les Blanquistes se sont alliés aux Marxistes contre les fédéralistes de Bakounine. Ils reconstituent ensuite leur groupe qui s’intitule La Commune Révolutionnaire et, en juin 1874, leur manifeste « Aux Communeux » aura un grand retentissement. Leur chef est le Général Eudes – sous la Commune, Inspecteur général des Forts de la Rive Gauche, puis Commandant de la 2e brigade de réserve.

L’influence des Blanquistes est prépondérante dans la « Société des Réfugiés », et ils sont majoritaires parmi les 16 fondateurs de « l’Ecole pour les enfants de proscrits », créée à l’initiative du général La Cécilia, professeur, ex-commandant de l’armée du centre de la Commune.

LaceciliaOuvrir une école, même de modestes dimensions, nécessite une mise de fonds suffisante pour assurer un bon fonctionnement de l’établissement : il faut louer un local, le meubler, acheter les fournitures et les manuels scolaires, rétribuer les enseignants, etc…

Les membres fondateurs se sont engagés à apporter leur participation financière à l’œuvre commune ; promesse qu’il leur sera bien difficile de tenir. La Cécilia avance, lui, 100 livres, et réussit à recueillir 250 livres auprès de ses relations universitaires. C’est bien, mais il en faudrait beaucoup d’autres.

L’école est fondée en juillet 1874 : les premiers animateurs sont Huguenot, Barré, Bocquet et Poncerot.

Huguenot Antoine, ancien professeur, second substitut du procureur de la Commune, Raoul Rigault.

Barré Aristide, ciseleur et sculpteur sur bois, chef du personnel de l’ex-préfecture de police.

Bocquet Jean-Baptiste, professeur officier du 118e bataillon de la Garde nationale.

Poncerot, Délégué à l’Instruction publique dans le 3e arrondissement de Paris.

Huguenot est élu directeur assisté de sa femme, Clémence, sœur de Barré Aristide.

Le programme de l’école est publié le 15 août 1874 :

« Soustraire d’une façon absolue les enfants à toute influence religieuse, leur enseigner la vraie morale indépendante de toute formule et de toute croyance religieuse ; basée sur la justice et l’égalité sociale ; empêcher leur esprit de se corrompre par les exemples malsains qu’ils ont sous les yeux dans les écoles cléricales ; en un mot, leur donner une éducation virile, une éducation solide et rationnelle, en faire des hommes et des citoyens. »

(On ne parle guère des citoyennes dans ce préambule).

Cet extrait de programme paru dans un journal de la proscription, « Le Courrier de l’Europe », est conforme au combat antireligieux développé dans le manifeste « Aux Communeux », mais on peut-être choqué par le terme « éducation virile ». C’est un emprunt très discutable à la tradition bourgeoise qui fait de la virilité la qualité spécifique du mâle.

Ajoutons que les châtiments corporels sont rigoureusement interdits.

Les chargés de cours sont les suivants :

La Cécilia : géographie

Léonce et Mallet (peintres sur porcelaine) : dessin

Martin A (ingénieur mécanicien) : mécanique usuelle

Latappy (capitaine au long cours) : mathématiques et éléments de sciences physiques et naturelles

Varlet (membre fondateur) comptabilité : sera remplacé par Henri Mortier, membre de la Commune dans le XIVe arrondissement.

Réclamations : Brignolas (membre fondateur) et La Cécilia.

Conseil d’Administration : Brignolas, La Cécilia, Varlet

Le conseil d’Administration est chargé de veiller à ce que l’enseignement soit bien conforme aux principes et traditions de la Commune.

L’enseignement n’est pas gratuit mais la somme demandée est peu élevée : 6 pence par semaine. C’est encore trop pour beaucoup de familles qui sont dans la misère, aussi le crédit est largement accordé aux nécessiteux.

L’effectif, au départ, est de dix élèves (garçons et filles). L’école réservée aux enfants de réfugiés politiques s’ouvre bientôt à un plus large public, composé de parents qui sont partisans de l’enseignement laïc pour leur progéniture.

La renommée de l’école s’étend, mais les rentrées d’argent se font rares, et la gestion financière de l’entreprise devient très difficile ; les dissensions chez les Blanquistes, et les conflits de préséance, aggravent encore la situation. Les démissions des principaux dirigeants finissent par provoquer la disparition d’une école qui a suscité tant d’enthousiasme et de dévouement.

L’École Internationale

En juillet 1890, pour fuir les tracasseries policières, Louise Michel s’est exilée à Londres.

Alors qu’elle commence à s’ennuyer par manque d’activité, un matin, elle reçoit la visite d’un nommé Coulon, prétendu réfugié politique, qui lui propose d’ouvrir une école pour les enfants de proscrits, grâce à un généreux donateur de ses amis.

Sans méfiance, elle accepte cette proposition douteuse.

Elle n’avait tiré aucune leçon d’une supercherie similaire dont elle avait été victime quelques années plus tôt : un mouchard du préfet Andrieux, nommé Spilleux dit Serraux, avait servi d’intermédiaire pour financer un journal anarchiste – « La Révolution Sociale » - auquel Louise Michel avait collaboré.

Louis Andrieux, dans ses souvenirs, évoque les faits

« Mlle Louise Michel était l’étoile de ma rédaction, inconsciente du rôle qu’on lui faisait jouer. Je n’avoue pas sans quelque confusion le piège que nous avons tendu à l’innocence. »

Et voilà donc Louise Michel prête à se laisser abuser, cette fois par Coulon, autre agent de la Préfecture.

Louise MichelIl lui apporte un joli prospectus, annonçant la fondation de « l’École Internationale » dirigée par Louise Michel, sous l’égide du principe libertaire « de chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins. »

Pleine d’enthousiasme, la bonne Louise entreprend l’instruction de ses élèves. Outre les sciences, les lettres et les langues vivantes, un enseignement technique est prévu et, plus tard, des cours pour adultes. Cette école remarquable et originale connaît un bon départ.

Mais il est évident que, maintenant, la police française peut facilement repérer et surveiller les réfugiés politiques qui ont choisi pour leurs enfants l’enseignement laïc de Louise Michel.

Quand Coulon a obtenu les renseignements désirés sur la proscription, il peut alors passer à une autre supercherie, beaucoup plus dangereuse par ses conséquences.

La police anglaise, avertie par Coulon, va perquisitionner dans la cave de l’école ; elle y découvre une bombe artisanale. Le lendemain, l’école est fermée, et les journaux londoniens accusent Louise Michel d’apprendre à ses élèves la fabrication des explosifs [1].

Après un procès très tortueux, destiné à anéantir la propagande anarchiste, des comparses douteux sont condamnés à dix ans de travaux forcés.

Louise Michel est rapidement lavée de tout soupçon, mais son beau rêve de former des êtres libres est brisé pour longtemps.

Pendant leur courte durée, « l’Ecole des réfugiés de Londres et l’Ecole Internationale » de Louise Michel ont poursuivi l’œuvre de la Commune pour « l’enseignement intégral », c’est-à-dire cultiver à la fois, dans le même individu, l’esprit qui conçoit et la main qui exécute.

Elles ont été les combattantes indéfectibles de la laïcité.

Sources :

Archives de Police : Ba/429 Ba/434 
Pierre Durand, « Louise Michel – La passion », Messidor, 1987. 
Pierre Kévin Martinez, « Les réfugiés blanquistes en Angleterre », Sté 1848, coll. 1981.

Marcel Cerf


[1La bombe a été déposée dans la cave, à l’insu de Louise Michel, par un acolyte de Coulon.

La Garde Nationale

mardi 20 mars 2012 

LES ORIGINES

Le 13 juillet 1789, le Comité permanent des électeurs parisiens décide de mettre sur pied une garde nationale de 48 000 hommes (800 pour chacun des 60 districts) pour assurer le maintien de l’ordre dans la capitale. Sur proposition du district des Filles St. Thomas, son commandement est confié au marquis de Lafayette.
Des gardes semblables s’organisent dans toutes les villes grandes ou moyennes. Le recrutement varie selon les régions mais est surtout réservé aux citoyens aisés dits citoyens actifs (électeurs payant une contribution directe égale à 3 journées de travail).
Le règlement de la garde nationale est établi par décret du 12 juin 1790. Le 14 octobre 1791, le service de la garde sera obligatoire pour les citoyens actifs de 18 à 60 ans. Mais en janvier 1793, la garde nationale va se démocratiser, elle sera l’émanation des sections.
Mise en veilleuse sous le consulat et l’Empire, la garde nationale, dont le recrutement reste limité aux contribuables les plus imposés, n’aura qu’un rôle effacé sous Louis XVIII, et Charles X en ordonne la dissolution le 29 avril 1827.
Reconstituée en 1830, elle prend une part active aux trois glorieuses. Réorganisée par les lois du 28 mars 1831, elle devient le principal soutien du règne de Louis Philippe jusqu’en février 1848 où elle refuse de défendre le roi et passe à la Révolution.
Mais en juin 1848, la garde nationale des quartiers de l’ouest de Paris et de nombreux gardes venus de province participe avec l’armée à l’atroce répression de l’insurrection des ouvriers révoltés par la misère et la dissolution des ateliers nationaux. Trompés par la propagande réactionnaire, les gardes nationaux sont persuadés que les insurgés veulent détruire la République.
Peu active et réduite à 24 000 hommes sous le second empire, la garde nationale va prendre un nouvel essor avec la guerre franco-prussienne. Le recrutement, très lent au début du conflit, (le gouvernement de la Défense nationale se défie des masses) s’accélère avec les premiers revers. Les 60 bataillons initiaux sont composés d’éléments plutôt bourgeois, mais les 60 suivants sont recrutés dans les quartiers populaires.
Dés la fin de septembre 1870, 254 bataillons sont formés et bientôt 300 000 hommes sont mobilisés. Une solde de trente sous est accordée aux nécessiteux qui sont très nombreux en raison du chômage (en 1870, l’industrie parisienne occupe 600 000 personnes, au début de 1871, ce chiffre est tombé à 114 000 dont 62 000 femmes - G. Bourgin - La Commune). De milice bourgeoise la garde nationale est devenue une milice populaire et républicaine dressée contre l’impéritie du gouvernement de la Défense Nationale face à l’envahisseur prussien.

COMPOSITION DE LA GARDE

Affiche de la Garde NationaleLa garde Nationale est composée de 20 légions ayant un Numéro correspondant à celui de leur arrondissement respectif. Chaque légion comprend plusieurs bataillons dont le nombre varie en fonction de la population de l’arrondissement concerné. Ainsi le 11e arrondissement, le plus peuplé, a 26 bataillons et le 7e arrondissement, parmi les moins peuplés, en a 6. Chaque bataillon est formé de quatre compagnies de Marche (ou de guerre) et de 4 compagnies sédentaires. L’effectif d’une compagnie est environ de 125 hommes.
L’uniforme de la garde Nationale se compose d’un pantalon bleu foncé, à bande rouge, d’une tunique de même couleur à boutons dorés, d’un képi bleu foncé à passepoil rouge avec le numéro du bataillon, d’une capote bleu ciel à boutons dorés, d’une couverture de laine, d’un ceinturon avec cartouchière et porte baïonnette et d’un fusil transformé dit à tabatière bientôt remplacé par le chassepot. En réalité, beaucoup d’hommes sont loin d’être équipés de cette manière réglementaire et la fantaisie supplée souvent à l’absence de moyens.

ELECTION DES CADRES

Carte de bataillonUne loi du 2 septembre 1870 informe qu’il sera procédé à l’élection des officiers, sous-officiers et caporaux dans les bataillons de la garde Nationale de la Seine (élections confirmées par la circulaire du 6 septembre 1870).
Dans le décret du 16 Octobre 1870 concernant la Mobilisation d’une partie de la garde Nationale, il est spécifié art. 4 les officiers, les cadres des sous officiers et caporaux seront soumis à l’élection pour chaque compagnie - art.8 les officiers des 4 compagnies de guerre formant un bataillon de guerre éliront leur chef de bataillon.
L’élément blanquiste est prépondérant dans les états-majors de bataillon, l’Internationale est aussi présente mais à un degré moindre - les bataillons de l’ordre sont nettement minoritaires.
Ce grand principe démocratique de l’éligibilité des chefs de la garde nationale était à double tranchant.
Il permettait d’élire des hommes dévoués à la Révolution mais dont la science militaire pouvait être insuffisante.

LE PREMIER SIEGE

L’intervention de la garde Nationale dans la tentative insurrectionnelle du 31 Octobre 1870 a renforcé la méfiance du gouvernement de la défense Nationale envers ces soldats citoyens hostiles à la discipline des armées permanentes et mal préparés aux combats hors des murs de la capitale.
Pour tempérer l’ardeur patriotique et républicaine de la garde Nationale, Trochu gouverneur de Paris, et les généraux du gouvernement sont résolus à faire une saignée dans les rangs de ces révolutionnaires. Et le 19 janvier 1871, 84 000 hommes dont 19 régiments de la garde Nationale s’emparent de la redoute de Montretout et du parc de Buzenval. Mais Trochu ordonne la retraite et les bataillons comprirent, comme l’écrit Lissagaray, " qu’on les avait fait sortir pour les sacrifier ".
Le 22 janvier, une nouvelle tentative insurrectionnelle est durement réprimée. L’armistice du 28 janvier 1871, la capitulation de Paris vont précipiter la formation du Comité central de la garde Nationale qui va fédérer les différents bataillons.
Conformément à l’imprudente demande de Jules Favre, ministre des affaires étrangères, l’article 7 de l’armistice stipulait " La Garde Nationale conservera ses armes, elle sera chargée de la garde de Paris et du maintien de l’ordre " Bismarck avait pourtant attiré l’attention de son compère sur les dangers de cette disposition pour le parti de l’ordre. La garde Nationale va pouvoir défendre par tous les moyens possibles la république mise en péril par la majorité monarchiste élue à l’assemblée de Bordeaux le 8 février 1871.

LE COMITÉ CENTRAL

Le 15 février 1871, au Tivoli - Vaux-Hall. 16, rue de la Douane, se réunirent les délégués de la Garde Nationale envoyés par 18 arrondissements de Paris (seuls les 1er et 2ème arrondissements n’étaient pas représentés). Une commission provisoire chargée d’élaborer les statuts du Comité Central fut élue.
Les statuts délibérés dans l’assemblée générale du 24 février étaient précédés d’une déclaration préalable :
La République, étant le seul gouvernement de droit et de justice, ne peut être subordonnée au suffrage universel. 
La Garde Nationale a le droit absolu de nommer tous les chefs et de les révoquer dès qu’ils ont perdu la confiance de ceux qui les ont élus, toutefois après enquête préalable destinée à sauvegarder les droits sacrés de la justice.
La Garde Nationale se sentant menacée de désarmement, " avait cherché le salut dans l’application du grand principe socialiste : l’autonomie et la fédération, c’est-à-dire l’indépendance du groupe et l’association libre des groupes entre eux ".(Arthur Arnould - membre de la Commune - 4e arrdt.).
Le 15 mars 1871, lors de la 4ème assemblée, 215 bataillons ont adhéré à la Fédération républicaine de la Garde Nationale.
Le Comité de la Garde Nationale est définitivement constitué :
1) de 2 délégués par arrondissement, élus sans distinction de grade par le conseil de légion.
2) D’un chef de bataillon par légion, délégué par ses collègues.

LA PRISE DU POUVOIR

Le 18 mars 1871, après l’échec de la reprise des canons des parisiens par Thiers, le Comité Central prend le pouvoir et place un certain nombre de ses membres à la direction de tous les organismes politiques et administratifs : aux Finances, Varlin et Jourde ; à l’Intérieur, Arnaud et Grêlier, que remplace bientôt Edouard Vaillant ; à la Guerre, Eudes ; aux Postes, Combutz ; Assi au commandement militaire de l’Hôtel de Ville ; Duval et Rigault à la préfecture de police ; Edouard Moreau délégué à l’Imprimerie Nationale et au Journal Officiel. Ce dernier, " l’âme du Comité Central " est l’auteur des remarquables proclamations de la période pré communale.
En attendant l’élection de la Commune, le Comité prit des mesures politiques et sociales de première urgence : levée de l’état de siège, liberté de la presse, mise en liberté des détenus politiques, suspension de la vente des objets mis en gage au Mont de Piété, échéances prorogées, interdiction de toute expulsion de locataire,...
Jusqu’au début de la Semaine Sanglante, le Comité Central fut la seule organisation militaire ayant quelque autorité sur les fédérés. Les délégués à la guerre successifs ne comprirent pas le caractère spécifique de cette armée nouvelle de soldats-citoyens.

LE COMBAT

Après la malheureuse sortie sur Versailles du 3 Avril 1871, la confiance dans les dirigeants s’effrita de jour en jour. Les conflits de pouvoir entre la Commune et le Comité Central, le mauvais fonctionnement de la délégation à la guerre - les échecs répétés, achevèrent de refroidir les plus tièdes.
D’autre part, les rapports mensongers de l’organisateur des légions, le colonel Michel Mayer, plongeaient les parisiens dans une euphorie rassurante. Mais alors que sur le papier, la Garde Nationale avait un effectif de 200 000 hommes (une moitié dans les compagnies de guerre et l’autre dans les compagnies sédentaires), la réalité était bien différente ; dans le courant d’avril, l’armée de la Commune était environ de 40 000 hommes ; ce chiffre s’amenuisa au fil des jours.
Selon Lepelletier " vers la fin de la lutte, on eut bien des difficultés à mettre en ligne une dizaine de mille hommes. Trois mille vaillants tinrent seulement le fusil au début de la dernière semaine. Il n’y eut pas plus de 1200 désespérés à partir du mercredi 24 mai, derrière les barricades du boulevard Voltaire, de la Butte-aux-cailles, de la rue Saint Maur et du Père Lachaise ". Mais ces fidèles défenseurs de la Commune et de la République démocratique et sociale résistèrent à des forces cent fois supérieures, arrimés par un idéal indéfectible et l’espoir de l’avènement d’un monde meilleur.
Malgré sa victoire, la grande bourgeoisie avait eu très peur, pour conjurer toute tentative nouvelle de soulèvement populaire, l’assemblée de majorité monarchiste, dans sa séance du 25 août 1871, prononça la suppression définitive de la Garde Nationale.

Dossier réalisé sous la direction historique de Marcel CERF 
Avec l’aide précieuse de Céline Toumazet