Les comités secrets de 1870-71

vendredi 13 avril 2012 

Le 6 avril, les députés ont voté, à l’unanimité, la levée du secret sur les comptes rendus des « comités secrets  » pendant la guerre de 1870 et au début de la Commune, découverts récemment dans les sous-sols de l’Assemblée nationale, où ils avaient été oubliés depuis 140 ans.

Les 777 feuillets des compte rendus des comités secrets de 1870-71 seront « transcrits, présentés, annotés et contextualisés  » par Eric Bonhomme, historien de la IIIe République, dans un livre qui sera publié ennovembre prochain [1], a annoncé le président de l’Assemblée, Bernard Accoyer. La découverte de ces comptes rendus est due à la curiosité d’un fonctionnaire du service de la bibliothèque et des archives, qui, alors qu’il parcourait de vieux inventaires en 2009, se demanda à quoi pouvaient correspondre ces « comités secrets », ignorés même des historiens [2]. Il ne tardera pas à trouver la réponse dans un coffre-fort des sous-sols du Palais-Bourbon, qui renfermait quatre épaisses enveloppes jaunies par le temps dont les cachets de cire rouge avaient sauté. On suppose qu’elles ont été ouvertes pendant l’Occupation, lorsque les archives parlementaires ont été transférées à Châtel-Guyon, près de Vichy.

Trois de ces comités secrets se sont réunis les 13, 25 et 26 août 1870, dans l’hémicycle du Palais-Bourbon, où était installé le Corps législatif impérial. Ils se déroulent un mois après la déclaration de guerre à la Prusse (19 juillet). L’opposition républicaine modérée, dénonce les revers militaires subis par Napoléon III. Jules Ferry supplie le ministre de l’Intérieur « de presser l’armement de la Garde nationale  ». Le député de Paris s’étonne que sur les 18 000 volontaires que compte le XIe arrondissement, le gouvernement ne veuille en armer que 2 500.

Clemenceau : “Vous serez responsables de ce qui va suivre !”

Mais tout le monde sait que le régime impérial craint de distribuer des fusils dans les faubourgs. C’est «  la partie la plus énergique de la population  », plaide Jules Ferry, qui déplore des « préoccupations politiques déplorables ». Son collègue, Adolphe Crémieux, partage cet avis : «  C’est vrai ! Qu’on ne nie pas la lumière du jour ! Nous sommes en comité secret. Nous pouvons tout nous dire.  » Le quatrième et dernier comité a lieu sept mois plus tard. Entre temps, la France a connu de multiples bouleversements. La République a été proclamée le 4 septembre 1870, Bazaine a capitulé à Metz le 27 octobre, l’armistice avec les Prussiens a été signé le 28 janvier 1871 et les élections du 8 février ont vu le triomphe d’une droite monarchiste et rurale, pressée d’en découdre avec le peuple de Paris. La Chambre des députés compte 360 monarchistes, une quinzaine de bonapartistes, contre 150 républicains, dont une quarantaine de radicaux. C’est dans ce nouveau contexte que, déménagée en catastrophe à Versailles sur l’ordre de Thiers, l’Assemblée tient un nouveau comité secret. Nous sommes le 22 mars, quatre jours après le début de l’insurrection et une semaine avant la proclamation de la Commune à l’Hôtel de Ville. Quelques élus républicains modérés, semblent encore croire à une « troisième voie », comme en témoignent les fameux comptes rendus.
Ils plaident pour de nouvelles élections, contre l’avis de Jules Grévy, président de l’Assemblée.

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Georges Clémenceau

Un jeune député du parti républicain, Georges Clemenceau, maire de Montmartre et ami de Louise Michel, se distingue par sa clairvoyance. Il semble entrevoir les conséquences de l’intransigeance et de ses amis. Clemenceau met en garde les défenseurs de l’ordre : «  Vous serez responsables de ce qui va suivre !  » Une déclaration qui sonne aujourd’hui comme un avertissement aux futurs massacreurs de la Commune. Dans la marge du compte rendu, on peut lire cette annotation : « Vives réclamations. La séance est levée à 2 heures du matin, le jeudi 23 mars.  »

JOHN SUTTON

Précisions utiles de René Bidouze sur les comités secrets de 1870-1871

Dans l’article ci-dessus consacré aux « comités secrets » de la guerre de 1870 et de la Commune de Paris, il est indiqué que les commentaires de presse n’ont pas fait état de certaines précisions : non seulement les documents que l’on découvre aujourd’hui n’ont jamais été perdus et figuraient — comme le président de l’Assemblée l’a indiqué — dans les inventaires de l’Assemblée nationale, mais ils sont explicitement mentionnés dans le Guide des sources de la Commune de Paris et du mouvement communaliste (1864-1871.)

C’est une lacune de l’information que d’aucuns estimeront peut-être anecdotique, mais que j’ai personnellement de bonnes raisons de considérer autrement.

Après avoir consacré plusieurs ouvrages à la Commune de Paris, j’ai pris l’initiative de la création en 2001 d’une «  équipe scientifique  » au sein de l’association des Amis de la Commune pour l’élaboration de ce guide qui sera réalisé avec le concours de la direction des Archives de France et le soutien de la Ville de Paris et publié en septembre 2007 à la Documentation française.

Pour parvenir à ce résultat, il a fallu vaincre une incroyable accumulation d’obstacles de toutes sortes. Je regrette qu’il soit encore nécessaire aujourd’hui d’informer les analystes et commentateurs de son existence.

La reproduction ci-après des extraits du Guide qui mentionnent les comités secrets est une occasion de rappeler que ce gros volume de 736 pages (qui couvre une période d’une quinzaine d’années encadrant les 72 jours de la Commune) analyse et présente de façon quasi-exhaustive les fonds d’archives conservés dans les bibliothèques, musées, institutions et services d’archives publics et privés de Paris et de la région Ile-de-France. Il a l’originalité d’être accompagné de la mise en ligne sur le site internet commune1871.org des bases de données relatives aux dossiers individuels de communards référencés au Département de l’armée de terre du Service de la Défense, aux Archives nationales et à la Préfecture de police.

Faut-il s’étonner que Bertrand Delanoë, maire de Paris, après avoir indiqué dans la préface qu’il est «  le résultat d’un long travail et d’une véritable aventure », ait estimé qu’il est «  une oeuvre de science qui offre aux historiens un outil de travail exemplaire » et que Martine de Boisdeffre, directrice des Archives de France, ait salué dans l’avant-propos : «  le fruit d’un travail de très grande envergure  » ?

Extraits concernant les « comités secrets »

X/5 — Comité secret du 12 mars 1968 sous la présidence du baron Jérôme David. Examen d’une demande de poursuites judiciaires contre Le Figaro. Page 179 (…)

XII/1 — Comité secret (originaux des comptes rendus sténographiques) : comité secret du 13 août 1870 – organisation de la défense nationale – 2 enveloppes contenant feuillets (compte rendu incomplet) ; comité secret du 13 août 1870 pour la discussion d’initiative, sur la proposition de MM. J. Favre, Gambetta et autres députés relative à la nomination d’un comité exécutif de défense choisi dans le sein du Corps législatif (compte rendu in extenso) ; comité secret formé le 25 août sur la demande de M. Gambetta pour l’examen de la situation militaire (compte rendu in extenso) ; comité secret formé le 26 août 1870 pour entendre les observations de M. Jules Ferry sur l’armement de la population de Paris (compte rendu in extenso). Page 179 (…)

XV/3 — Comité secret du 22 mars 1871 (Commune) compte rendu du comité secret sur les « événements qui ensanglantent la capitale depuis le 18 mars 1871 à la suite de l’installation des canons dans Paris et le départ du gouvernement pour Versailles » (Annales p. 54) ; épreuves sténographiques ; procès verbal original analytique original de la séance. Page 180

René Bidouze


[1Éditions Perrin.

[2Depuis 1940, il n’y a plus eu de comités secrets à l’Assemblée. Toutes les séances de la IVe et de la Ve République ont été publiques et ont fait l’objet d’un compte rendu imprimé. Ceux des huit comités secrets qui se sont tenus pendant la Première Guerre mondiale ont été publiés

Les bagnes coloniaux

jeudi 12 avril 2012 

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Évasion de Rochefort (Édouard Manet) 1881

La Bibliothèque des littératures policières (Bilipo) [1], à Paris, a présenté jusqu’au 26 février une exposition sur les bagnes coloniaux, qui évoque notamment la déportation des communards en Nouvelle-Calédonie.

La déportation est appliquée aux condamnés politiques à partir de 1848, date à partir de laquelle ils échappent à la peine capitale.

Aux insurgés de 1848 et de 1851, viennent s’ajouter, à partir de 1871, ceux de la Commune, mais aussi de nombreux nationalistes algériens et indochinois, des anarchistes, des antimilitaristes et Alfred Dreyfus, enfermé cinq ans sur l’île du Diable.

Longtemps avant de mourir sur une barricade pendant la Semaine sanglante, Charles Delescluze fut déporté en Guyane de 1858 à 1860, pour ses articles hostiles au général Cavaignac. Il a raconté ses souvenirs dans un livre intitulé De Paris à Cayenne, journal d’un transbordé, présenté dans l’exposition de Bilipo. Une vitrine est spécialement consacrée aux 4 500 communards déportés en Nouvelle-Calédonie. On peut y lire une lettre de Louise Michel du 26 septembre 1871, adressée à M. le Capitaine, rapporteur, Magasins de la gare de l’Ouest, Versailles. « Capitaine, prenez garde d’attacher votre nom aux iniquités qui se commettent, prévient Louise Michel. Vous êtes honnête, tâchez de faire prendre une mesure honnête et brave. Qu’on renvoie donc enfin chez eux ces malheureux qui se meurent de chagrin, et nous, les fanatiques de la cause, qu’on nous déporte tous, ce sera de la justice juste.  » Au-dessus de cette missive, sont accrochés les portraits photographiques de quatre communardes moins célèbres, déportées dans cette île du Pacifique : Marguerite Diblanc, combattante à la barricade de Clignancourt ; Madame Javelot, ambulancière ; Angèle Durut, blanchisseuse, accusée d’être incendiaire à la Légion d’honneur ; et Laure, couturière, combattante, amie de Da Costa. Ces photos d’identification policière, conservées à la Bibliothèque Marguerite Durand, ont été prises par Eugène Appert, pendant la détention des communards dans les prisons versaillaises.

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Angèle Durut, blanchisseuse
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Laure, couturière

C’est à ces femmes oubliées et aux «  transportées » de droit commun, qu’Odile Krakovitch a consacré un ouvrage : Les femmes bagnardes [2]. Le 8 janvier, lors d’un débat à la Bilipo, l’historienne a rappelé le rôle joué par les communards de retour en métropole après l’amnistie, qui dénoncèrent les mauvais traitements subis par les bagnards en Nouvelle-Calédonie et permirent l’amélioration de leurs conditions de détention.

JOHN SUTTON


[1Bibliothèque des littératures policières : 48 rue du Cardinal-Lemoine, Paris Ve. Tel : 01 42 34 93 00. Du mardi au vendredi de 14h-18h, samedi : 10 h-17 h.

[2aux éditions Perrin (1998)

Le remodelage de Paris et le monde ouvrier

mardi 10 avril 2012 

Les grands travaux haussmanniens, entrepris dès 1853 et poursuivis jusqu’en 1870, ont nourri la spéculation et libéré le cœur de la ville pour y loger luxueusement les bourgeois. Inversement, ils ont mis à la rue les habitants les plus pauvres et les ont contraints de quitter le centre urbain. La loi du 16 juin 1859 qui rattache à la capitale onze communes périphériques et d’importantes portions du territoire de treize autres communes, doublant ainsi sa superficie, accentue le phénomène [1]. Elle donne à Paris la physionomie qui perdure aujourd’hui : les riches bourgeois dans les immeubles élégants et monumentaux du centre ville et de l’ouest parisien, les classes laborieuses dans de plus modestes constructions à la périphérie.

Les ouvriers se sont regroupés dans quelques uns des arrondissements périphériques nouvellement créés (XIe, XIIe, XIIIe, XIVe, XVe, XIXe, XXe) et en banlieue. Les conditions de logement sont déplorables. Les logements sont exigus, souvent insalubres, et les loyers élevés : 250 francs pour une chambre. Avec de tels loyers, le surpeuplement est naturellement la règle. On trouve à l’époque dans ces nouveaux arrondissements périphériques les mêmes problèmes qu’aujourd’hui dans certaines banlieues ! Cela n’a rien d’étonnant car la politique des bourgeois à l’égard du peuple n’a pas fondamentalement évolué depuis. L’important pour les nantis c’est de demeurer entre soi, de consacrer l’argent public à l’amélioration exclusive de leur environnement et d’éviter à tout prix la mixité sociale.

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rue Champlain à Ménilmontant Photo Charles Marville vers 1877

LES GRANDS TRAVAUX.

Napoléon III a pour ambition de remodeler la capitale. Il poursuit plusieurs objectifs : lutter contre l’insalubrité, améliorer les axes de communication, mais aussi faciliter le maintien de l’ordre public et éloigner des Tuileries les ouvriers, fauteurs de trouble potentiels : le souvenir des événements de 1848 est encore très frais !

Le discours officiel met l’accent sur l’hygiène. L’hygiène est au goût du jour. Le baron Eugène Georges Haussmann dit la privilégier dans sa conception de l’urbanisme : il souhaite aérer l’habitat, y faire pénétrer le soleil et la lumière, afin de le rendre moins insalubre [2]. Napoléon III lui-même se dit être préoccupé par l’Extinction du paupérisme auquel il consacre un ouvrage en 1854. On peut y lire : « L’industrie broie également dans ses rouages les hommes, comme la matière. Elle dépeuple les campagnes, agglomère les populations dans des espaces sans air, affaiblit l’esprit comme le corps et jette ensuite sur le pavé, quand elle n’en sait plus que faire, les hommes qui ont sacrifié leur force, leur jeunesse, leur existence ». Cette politique hygiéniste n’est pas exempte d’arrière-pensées : dans les années soixante, l’Empire cherche, en effet, à se concilier le monde ouvrier pour contrebalancer son opposition libérale, celle des républicains et des orléanistes.

En réalité pourtant, c’est bien la spéculation, le désir d’offrir un cadre de vie privilégié à la bourgeoisie et le souci de créer des axes facilitant tout à la fois la circulation et le maintien de l’ordre qui jouent le rôle prépondérant en matière d’urbanisme.

LES FORTIFICATIONS.

Le problème de la fortification de la capitale prit un caractère d’urgence sous la monarchie de juillet : déjà l’invasion étrangère subie par les Parisiens en 1814 avait laissé un bien mauvais souvenir, mais la crise d’Orient en 1840 et ses répercussions européennes achevèrent de convaincre Louis-Philippe de la nécessité de fortifier Paris.

Deux conceptions s’opposaient toutefois : l’une consistait à établir une enceinte bastionnée continue à quelques kilomètres des limites de la ville, l’autre de bâtir au delà une ligne de forts discontinue sur les hauteurs environnantes. Louis-Philippe et son président du Conseil, Adolphe Thiers, décidèrent de cumuler les deux approches : enceinte bastionnée et forts avancés. Les travaux furent menés rondement – sans même attendre la promulgation de la loi du 3 avril 1841 – entre 1840 et 1846. La nouvelle enceinte, qui englobait douze communes limitrophes, avait 140 m de large (à laquelle il convient d’ajouter une zone inconstructible à l’extérieur de 250 m) et près de 34 km de longueur.

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Les fortifications, ici à la poterne des peupliers dans le XIIIe. Photo Eugène Atget vers 1913

Le statut de l’espace compris entre les deux enceintes — le mur des fermiers généraux, d’une part, et les nouvelles fortifications [3], d’autre part — était quelque peu hybride et posait tout naturellement le problème de son rattachement à Paris. Partisans et opposants s’affrontaient : l’enjeu

principal pour ces derniers était de continuer à ne pas être passible de l’octroi. Dans la couronne, en effet, « la présence d’une main d’œuvre abondante, trouvant à se loger à moindre coût, les terrains libres et peu chers, l’exemption du droit d’octroi sur les matières premières utilisées favorisèrent l’implantation d’entreprises industrielles. […] Entre 1831 et 1856, la population de la couronne passa de 75 574 à 364 257 habitants  » [4].

LA LOI DU 16 JUIN 1859.

Cette loi sur l’extension des limites de Paris stipule, dans son article 1er : « Les limites de Paris sont portées jusqu’au pied du glacis de l’enceinte fortifiée. En conséquence, les communes de Passy, Auteuil, Batignolles-Monceau, Mont-martre, La Chapelle, La Villette, Belleville, Charonne, Bercy, Vaugirard et Grenelle sont supprimées. Sont annexés à Paris les territoires ou portions de territoire de ces communes et des communes de Neuilly, Clichy, Saint-Ouen, Aubervilliers, Pantin, Prés-Saint-Gervais, Saint-Mandé, Bagnolet, Ivry, Gentilly, Montrouge, Vanves et Issy, compris dans les limites fixées par le paragraphe 1er ». La suite de cet article en rattache les portions de territoires hors fortifications à des communes voisines : Boulogne, Clichy, Saint-Ouen, Saint-Denis, Aubervilliers, Montreuil, Bagnolet et Charenton.

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Le baron Haussmann

L’article 2 divise la nouvelle commune de Paris en vingt arrondissements municipaux «  formant autant de cantons de justice de paix », tandis que l’article 3 institue un conseil municipal de Paris composé de soixante membres (dont deux pour chacun des arrondissements) nommés par l’Empereur. « Chaque arrondissement aura un maire et deux adjoints  ».

L’article 4 dispose : « A partir du 1er janvier 1860, le régime de l’octroi de Paris sera étendu jusqu’aux nouvelles limites de cette ville », mais l’article 5 institue un régime transitoire de dix ans pour les entrepôts et les usines situés sur les territoires nouvellement annexés.

LES CONSÉQUENCES DE LA LOI DE 1859.

Le découpage des nouveaux arrondissements n’est pas exempt d’arrière-pensées politiques. Les révolutionnaires de 1795 avaient découpé le Paris d’alors en douze arrondissements radiaux afin d’y rassembler les pauvres des quartiers les plus centraux avec les riches de la périphérie. En 1859, c’est la démarche inverse qui est adoptée : les bourgeois sont regroupés dans les arrondissements de l’ouest et du centre qui viennent d’être modernisés par Haussmann, tandis que les ouvriers sont amenés à habiter les arrondissements périphériques. Plus machiavéliquement encore, le découpage s’efforce d’amoindrir la solidarité des ouvriers en cassant leur habitat : c’est ainsi que l’ancienne commune de Belleville est volontairement scindée entre le XIXe et le XXe arrondissement ; de même, le faubourg Saint-Antoine entre le XIe et le XIIe.

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Carte de Paris en 1866

L’agrandissement de Paris va, tout d’abord, favoriser la construction pour le peuple de logements de médiocre qualité dans les arrondissements de la couronne qui connaîtra, de ce fait, un fort accroissement de densité et de population.

L’extension du régime de l’octroi aux communes rattachées aura pour effet, par la suite, d’accroître le coût de la vie de leurs habitants et d’inciter en conséquence les plus pauvres à chercher leur logement au delà de l’enceinte de Thiers, toujours plus loin du centre de la capitale et même de leur lieu de travail. Les plus démunis s’installeront sur « la zone » dans de véritables bidonvilles, faits de roulottes et de cabanes en planches ou en carreaux de plâtre. Cette situation est d’autant plus insupportable qu’à cette époque les transports en commun ne desservent pas encore les quartiers périphériques.

L’acuité des problèmes met en lumière les difficultés des Parisiens et notamment celle du monde ouvrier à la veille du soulèvement de mars 1871. Elle explique, conjointement avec le rejet de l’attitude laxiste du gouvernement de défense nationale à l’égard des Prussiens, le soutien du peuple de Paris à la Commune et à sa lutte contre le gouvernement de Thiers.

Cette période de l’histoire permet aussi de détecter pour la première fois aussi clairement les véritables sentiments que les classes dirigeantes, malgré leur double langage, éprouvent pour le peuple. Elles veulent, en tout premier lieu, le rejeter le plus loin possible du cœur de Paris où sont situés les centres de décision : « L’octroi devient une arme pour dissuader les industriels de demeurer ou de s’établir dans la zone neutre intra-muros, le but implicite étant de diminuer l’importance de la classe ouvrière dans la ville » [5] . Toutefois, l’hostilité de la bourgeoisie à l’égard des plus défavorisés atteint une intensité qui peut surprendre : elle traduit en effet non seulement un grand mépris pour le peuple, mais aussi et sans doute parce qu’elle en a peur, une véritable haine du mouvement ouvrier. Il faut souligner cet aspect qui éclaire la brutalité de la semaine sanglante et la violence de la répression qui la suit.

GEORGES BEISSON


[1La nouvelle commune de Paris recouvre 7 802 hectares et regroupe 1, 6 million d’habitants.

[2La construction de 600 km d’égouts et l’aménagement systématique de trottoirs et de caniveaux doivent bien cependant être portés au crédit de cette politique.

[3Mur d’octroi construit tout autour de Paris par l’architecte Claude Nicolas Ledoux entre 1785 et 1788 à la demande de la Ferme générale.

[4Danielle Chadych & Dominique Leborgne, Atlas de Paris, Parigramme, 1999, p. 148.

[5Danielle Chadych & Dominique Leborgne, op. cit., p. 153.

Approvisionner Paris ou le marché contrôlé

mardi 10 avril 2012 

La question de l’approvisionnement de Paris était cruciale pour la Commune. On sait combien, en particulier, la nourriture restait encore la pierre de touche de la réussite d’une action sociale. Or les circonstances ne semblaient guère favorables. Sans être vraiment isolé, Paris ne risquait-il pas de pâtir du second siège, encerclé à l’Est par les Prussiens, à l’Ouest par les Versaillais ? Certes du côté des Prussiens, la rigueur n’était pas de mise comme au temps du premier siège, mais du côté versaillais on s’ingéniait à rendre le ravitaillement difficile ; également une certaine inquiétude pouvait s’être emparée des approvisionneurs, fournisseurs, négociants, alarmés devant l’insurrection. Par ailleurs, comme les autres services, les services des subsistances de la Ville (Halles, Abattoirs, Tabacs (…) avaient été gravement désorganisés après le 18 mars par le départ ou l’absence des responsables et de nombreux fonctionnaires municipaux. La situation paraissait ainsi bien grave, atténuée sans doute par la réduction de la population parisienne depuis 1870.

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Cantine municipale sous la Commune

ASSURER LA PRÉPONDÉRANCE DE LA COMMISSION DES SUBSISTANCES, EN PARTICULIER SUR LA GARDE NATIONALE ET SES RÉQUISITIONS.

C’est tout le travail de la commission des subsistances [1] et de son responsable, « ministre du commerce  » de la Commune, Parisel, puis Viard, même si les limites de son champ d’action avec la commission du travail et de l’échange sont parfois floues. Notons tout de suite que la commission doit affirmer son pouvoir face à tous ceux (gardes nationaux, mairies d’arrondissement, commissions diverses…) qui souhaitent se « servir » dans les magasins de la Ville.

Arrêté de la commission des subsistances du 5 avril : « défense est faite de réquisitionner dans les stocks de la Commune sans un bon de la commission des subsistances » (Journal officiel, 6 avril) ; arrêté de la commission des subsistances (JO, 10 avril) : «  l’Intendance militaire a seule droit, sur un bon portant le timbre de la commission des subsistances, de se faire délivrer des approvisionnements aux stocks… Les gardes nationaux doivent demander leurs vivres à l’intendance… Les mairies pourront, sur des bons qu’elles feront viser et timbrer au ministère, se faire délivrer des subsistances… Toute réquisition de vivres est désormais interdite, à moins d’urgence bien constatée…  »

Cependant, il semble que ces arrêtés ne soient pas toujours bien exécutés. Ainsi Varlin constate que des réquisitions «  à chaque instant  » sont faites chez les fournisseurs d’équipement militaire par ordre de chefs de bataillon. Aussi ces arrêtés sont doublés de textes de l’Intendance militaire de la Garde nationale : Ordre du 15 avril de l’intendant général May : « Toute réquisition de vins et denrées est formellement interdite dans l’intérieur de l’enceinte  ». Arrêté du 7 mai de Varlin, délégué à l’intendance : «  Toute réquisition d’effets d’habillement et d’équipement appartenant aux fournisseurs sont absolument interdites  ».

Avec quelques difficultés donc, la commission des subsistances assure sa primauté sur les autres instances communardes, en particulier le pouvoir militaire de la Garde nationale.

CONTACT INCESSANT AVEC LES INTÉRESSÉS, COMMERÇANTS, NÉGOCIANTS, FOURNISSEURS…

S’il arrive à la Commune de contrôler le marché, voir de s’y substituer, elle ne cesse d’agir en coopération avec le milieu marchand de Paris.

Certains contacts ne sont nullement inédits mais attestent le constant maintien des liens de la commission des subsistances avec le monde du commerce : Contacts avec les négociants (avis du 5 avril, JO du 6 avril) qui laissent des marchandises en souffrance dans les gares ; contacts avec ceux qui souhaitent fournir des produits pour la Ville (boulangers avis du 5 avril marchands de bestiaux avis du 19 avril et Journal officiel du 3 mai ; charcutiers saleurs, bouchers en possession de cuirs, avis du 15 mai) ; contacts avec ceux qui souhaitent acheter des produits à la Ville (vente de sel en gros aux boulangers le 30 avril, vente de baraques de casernement et des écuries sises aux Tuileries du 8 mai, convocation des marchands de feuillettes pour la vente de fûts vides le 22 mai…)

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La Fédération fait des rations Charge de L. Schérer

La résolution de la question des échéances, question brûlante s’il en était alors, montre aussi la constance des liens entre la Commune et le monde commerçant et industriel. Visant à «  concilier tous les intérêts », la Commune décide, le 31 mars, d’organiser une grande consultation des sociétés ouvrières et chambres syndicales du commerce et de l’industrie sur cette question. Vital pour la Commune, le soutien ou, au moins, la neutralité du petit commerce lui est ainsi acquis.

REPRISE RAPIDE DES ACTIVITÉS COMMERCIALES ET DE LEURS SUPPORTS.

On pourrait s’amuser à noter qu’une des premières décisions de la Commune est le maintien et l’organisation de la Foire aux jambons des 4, 5 et 6 avril par une ordonnance de Rigault, délégué à l’ex-préfecture de police. Il s’agit là en partie d’une décision visant à montrer au monde que Paris vit sous la Commune. Elle organise aussi à compter du 7 avril la non moins célèbre Foire au pain d’épices…

Mais la question clé est celle des Halles, du « ventre de Paris  », rendu célèbre plus tard par Zola. Le rétablissement complet de l’ensemble des services et pavillons est achevé au début de mai, après de grandes difficultés : « Comme tous les services publics désertés par les fonctionnaires et employés du gouvernement précédent, le service des halles et marchés avait été abandonné dans le plus grand désordre. Dans leur fuite, la plupart des chefs avaient poussé leur ardeur jusqu’à emporter les livres de comptabilité, imprimés, documents qui pouvaient éclairer le successeur… Grâce au zèle patriotique de citoyens intelligents et honnêtes, ce service important est aujourd’hui entièrement rétabli.  » (JO, 10 mai)

La Halle aux blés, les abattoirs et marchés aux bestiaux de la Villette et les sept grandes criées des Halles fonctionnent ainsi pleinement et dans des conditions régulières.

La Commune remet aussi en ordre de fonctionnement d’activités très diverses : les entrepôts de Tabacs de la Chaussée d’Antin (Direction des contributions directes, JO, 2 et 8 avril) entièrement réorganisés, malgré l’abandon des services, en entente avec la manufacture nationale des tabacs, les ventes publiques de meubles, suspendues depuis septembre 1870, à l’hôtel Drouot (JO, 12 avril), les bureaux de change pour l’achat d’or et d’argent à l’hôtel des monnaies (JO, 20 mai)…

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« La Californie » un estaminet à Montparnasse

SOUTIEN CONSTANT À L’ACTIVITÉ COMMERCIALE.

Mais la Commune ne se contente pas de remettre en route les services publics, elle prend des mesures pour assurer le développement de l’activité commerciale de la capitale. Ces mesures ne sont certes pas toujours inédites, mais témoignent d’une attention communarde au dynamisme des activités commerciales.

Le règlement de la question des échéances n’a pas un seul objectif social comme par exemple la suspension « de toutes poursuites pour échéances  » (JO, 12 avril). En accordant un échelonnement sur trois ans (en douze trimestres) pour le remboursement des dettes de toute nature, à compter du 15 juillet prochain, et en supprimant tout intérêt sur ces dettes (décret du 17 avril), la Commune veut aussi donner les moyens au commerce et à l’industrie de redémarrer une activité gravement affectée depuis septembre 1870.

Les mesures sont aussi nombreuses qui visent à créer une fluidité du commerce, tant à l’entrée que, et c’est plus surprenant, à la sortie de Paris. Des grands magasins sont mis gracieusement à disposition des importateurs en grains et farines (arrêté du 13 avril), des laissez-passer leurs sont donnés (JO, 2 avril). Comprenant que certains s’inquiètent de leur sort à Paris, la commission des subsistances prend des mesures pour « toute facilité et protection  » des fournisseurs de Paris : «  Tout citoyen arrivant à Paris, y amenant une marchandise quelconque, recevra gratuitement, à son entrée un laissez-sortir à sa volonté, portant sa propre signature, son âge, sa taille, l’énumération et la nature des marchandises objet de son voyage » (Décret du 15 avril).

Mais aussi, à l’exception des farines, armes et munitions, la Commune autorise les sorties des marchandises de transit (arrêté de la commission exécutive du 25 avril), même si la commission des subsistances rappelle l’obligation d’un laissez-passer «  revêtu de son visa » (JO, 10 mai).

La Commune fait aussi reprendre « le service des marchandises, à grande et à petite vitesse aux gares de Paris et la Chapelle  » notamment sur les chemins de fer du Nord (JO, 5 mai).

D’autres mesures sont plus originales pour favoriser le commerce et les marchands. Ainsi, lors de la Foire au pain d’épices le 7 avril, « le prix des places est réduit de moitié du prix ordinaire de l’emplacement, pour tous les marchands  ». Et plus inédit encore, la Commune crée un marché sur le terrain vague de la place Monge et demande aux «  marchands-regrattiers ou autres » de s’adresser « au bureau du citoyen Ferretti-Bordas, chef du plan de Paris  » pour louer un emplacement (JO, 21 mai).

Extraordinairement innovante aussi est la volonté de la Commune de supprimer des intermédiaires en qui elle voit un facteur haussier.

Ainsi, le 1er mai 1871, la Commune décide de faire droit aux « approvisionneurs en viande de boucherie et de porc qui, depuis longtemps déjà, demandent la création d’un marché libre où il leur soit permis de vendre leur marchandise, soit par un représentant de leur choix, soit par eux-mêmes, et non par l’intermédiaire des facteurs à la criée aux halles » et affecte la partie sud du pavillon 5 à cette vente directe à compter du 6 mai (JO, 3 mai).

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Une épicerie rue des lavandières-Sainte-Opportune Photo Charles Marville vers 1865

LIBERTÉ CONTRÔLÉE.

La garantie de «  la libre initiative des négociants  » fait l’objet de l’arrêté du 13 avril qui concerne en premier lieu les négociants en grains et farines qui acceptent d’entreposer dans les Magasins de la Ville. L’arrêté souligne que leurs « marchandises resteront toujours la propriété des négociants qui en feront le commerce comme d’habitude » et que «  la Commune s’engagera à ne pas réquisitionner ces marchandises  » même si elle aura une priorité d’achat. Une certaine croyance à la loi du marché est évidente dans ce texte qui fait un bilan dans le JO du 28 avril de l’action de la commission des subsistances : «  En somme, le tempérament commercial de Paris a été assez fort, du moins en ce qui concerne les subsistances, pour résister à la suppression des correspondances (avec la province). On peut même constater que, dans cette partie, la vie commerciale ne s’est pas ralentie ; l’offre a toujours dépassé la demande. C’est qu’il ne faut pas perdre de vue que si Paris a besoin d’acheter, la production a fortement besoin de vendre. »

Au bilan donc, les transactions s’opèrent à Paris «  comme par le passé » (JO, 12 mai). Sans doute y a-t-il là quelques traits d’une propagande visant à rassurer les négociants de province alarmés par les rumeurs versaillaises de pillages et de vols. Toutefois ce marché reste sous le contrôle de la Ville. Outre la délivrance des laissez-passer, qui tient d’abord à la sécurité, la Commune est très vigilante sur le contrôle de ses bons d’achat ou de paiement : Pas de paiement des boulangers sans une facture dont on fournit le modèle (JO, 15 avril). Surveillance des communes suburbaines (JO, 12 mai) ; Contrôle quotidien des conservateurs des bordereaux des bons de toute nature (Ordre, JO 14 mai).

Il peut arriver aussi que la Commune rappelle aux marchands l’obligation de vente, comme dans le cas des tabacs qui refusent de vendre des timbres-poste, invitant le public à porter plainte contre eux (Theisz, 24 avril).

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Les halles, photo de C. Marville

NOMBRE DE MESURES CONCERNENT LA SURVEILLANCE DE LA FISCALITÉ.

L’administration des contributions directes remet en place le délégué à la perception des loyers commerciaux (11 avril, JO du 12) et menace de confiscations les récalcitrants (JO, 23 avril). La Commune suspend aussi les entrées en franchise des subsistances qui donnent lieu à trop d’abus (arrêté du 27 avril).

Enfin, mais ceci traduit une pratique hygiéniste déjà bien installée sous le Second Empire, la Commune continue à surveiller attentivement la qualité des produits. Ainsi l’ordonnance de la Sûreté générale du 7 mai concernant la vente de la viande de cheval fixe les lieux des tueries ou abattoirs, exige la surveillance permanente d’un vétérinaire avec des critères précis des chevaux propres à la consommation, interdit le colportage et affecte les étaux de vente. Mais c’est lorsque les prix montent ou que l’approvisionnement paraît menacé que l’intervention communale se fait forte.

LE MARCHÉ LIMITÉ : MAXIMUM DES PRIX, MAXIMUM DES MARGES ET MAGASINS MUNICIPAUX.

Sans être inédite sur des revendications et des pratiques qui remontent à la Révolution française, la Commune va loin dans le domaine de la lutte contre la hausse des prix et dans le domaine de l’approvisionnement à faible coût du peuple (nous ne parlons pas ici des aides aux plus pauvres).

Il semble bien qu’ à compter de la fin avril, des menaces sérieuses commencent à peser sur le niveau du prix des denrées au point que le JO du 26 avril annonce espérer que «  d’ici à peu de jours, il y aura dans le prix des denrées, une baisse très sensible  ».

Le 27 avril, le JO annonce que le citoyen Viard, délégué aux subsistances, va prendre des dispositions « sous peu de jours » pour livrer des produits à bas prix. Et le 8 mai, la Commune décrète, s’appuyant sur un arrêté du 21 septembre 1870, la taxation du prix du pain (1 kg de pain pour 50 centimes). Mais, et c’est là le plus original, c’est sur l’organisation d’un approvisionnement municipal que compte le plus la Commune. Il avait été déjà prévu, le 13 avril, « une priorité d’achat  » pour la Ville des blés déposés dans les Magasins gratuits de la Ville. Cet achat se fait sur la base d’un «  maximum rémunérateur  » pour la vente par les négociants. Il ne s’agit alors pas de prix maximal mais de marge maximale.

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Les Abattoirs de la Villette

Ces quantités importantes de denrées et produits détenus par la municipalité sont alors revendues par des magasins municipaux ou par des magasins privés qui acceptent eux aussi des marges modiques et des prix taxés (JO du 12 mai). Ces prix maxima ne concernent pas seulement le pain, mais aussi les viandes (JO du 11 mai sur la taxe de viande de boucherie pour les boucheries municipales), les haricots, légumes, beurres, café, vins etc. (JO du 12 mai).

L’autre particularité de ce système qui doit permettre des prix modiques est le rôle que doivent jouer les municipalités d’arrondissement. En effet, comme il apparaît difficile de faire gérer ce mouvement de vente local par un organisme central, c’est aux municipalités d’arrondissement qu’est laissée l’initiative « d’entrer immédiatement en relation avec le commerce pour l’organisation des ventes » et d’organiser l’approvisionnement des commerces municipalisés (Viard, JO du 27 avril).

Il ne nous est pas possible d’établir un bilan de ces actions dans l’ensemble des arrondissements. Mais il apparaît qu’il faut bien distinguer les magasins municipaux, ouverts par les mairies, et les rares magasins municipalisés, boutiques privées qui vendent la viande fournie par la municipalité aux prix et marges fixés par la Commune. L’ensemble se met en place assez tardivement, au début de mai. Quatre boucheries municipales fonctionnent dans le IXe arrondissement à compter du 15 mai et une, à compter du 14 mai, rue des Dames dans le XVIIe.

Deux magasins municipaux de produits variés fonctionnent dans le Ier arrondissement à compter du 5 mai, un dans le Ier à compter du 14 mai, un dans le IIIe (école Turgot, rue Turbigo) à partir du 21 mai, un dans le cinquième, rue des Fossés Saint-Marcel, à partir du 14 mai. Mais il y a aussi des magasins municipaux spécialisés dans la vente de pommes de terre, rue du Pot-de-Fer-Saint-Marcel à compter du 7 mai et dans le XVIIe, rue Nollet, ou dans la vente de lait dans la caserne des pompiers, rue du Château d’eau. On ne saurait dresser un bilan exhaustif de ces ouvertures, mais pour les quelques arrondissements examinés, on voit bien que le mouvement est sensible et bien amorcé dans le courant de mai.

Dans des conditions extrêmement difficiles, le bilan de la Commune paraît très satisfaisant comme le reconnaissent la plupart des auteurs : Paris a été approvisionné correctement et les prix ont été maîtrisés. Et à bien examiner les choses, la Commune ne cesse d’inventer des mesures inédites et modernes qui conjuguent un soutien efficace des pouvoirs publics aux activités commerciales, un lien constant avec les acteurs du marché où s’associent un certain jeu du marché et la mise en place d’un contrôle rigoureux, puis d’un service municipalisé et décentralisé. En quelque sorte, la Commune pense que l’approvisionnement de la capitale et la mise à disposition des produits à un prix accessible au peuple ne sont rien d’autres qu’un service public supposant et le marché et l’intervention de l’État comme contrôle, voir comme acteur direct.

JEAN-LOUIS ROBERT


[1La commission siège à l’ancien ministère du commerce et de l’agriculture, rue Saint-Dominique.

Les ouvriers du livre pendant la Commune

samedi 7 avril 2012 

Des adhérents à notre association des Amis de la Commune de Paris - 1871 et même un responsable de la Fédération du Livre nous ont demandé récemment des renseignements précis sur l’action des ouvriers du livre pendant la Commune. Pour Robert Le Quillec, auteur de l’indispensable « Bibliographie critique de la Commune de Paris », un ouvrage s’impose « Les ouvriers du Livre en France de 1789 à la constitution de la Fédération du Livre » par Paul Chauvet [1].

Parmi les nombreux chapitres de cette longue histoire, on retiendra particulièrement ceux de la période qui couvrent le Second empire et la Commune. Paul Chauvet, historien scrupuleux, explique son interprétation fort pertinente de l’événement historique dans sa spécificité : « Si paradoxal que cela puisse paraître, il est encore impossible d’écrire par le détail l’histoire de la Commune. Certes, de nombreux témoins oculaires, et non des moindres, de cette grande époque, on raconté ce qu’ils ont vu et entendu, mais personne n’a décrit ce que fut la participation des masses ouvrières à la Commune, la vie dans les ateliers, la part prise par les ouvriers dans chaque profession à la défense de la capitale, la vie politique des clubs, des chambres syndicales, des sections de l’Internationale et enfin de la part de chaque grande famille ouvrière à l’holocauste final, ses morts, ses blessés, ses prisonniers. » Paul Chauvet a voulu appliquer cette nouvelle méthode d’investigation au domaine du Livre (mouvement syndical, mutuelliste et coopératif).

Après plusieurs années de recherches intensives, il a recueilli des centaines d’informations et de noms d’ouvriers ayant lutté pour l’amélioration de leurs conditions de travail. Il aboutit ainsi à créer les bases d’une véritable histoire sociale de la corporation du Livre.

Cette documentation unique est un hommage à tous ceux, même les plus humbles, qui ont participé à la lutte pour les augmentations de salaires et pour la Liberté des travailleurs. Dans ce livre de 717 pages, rien n’est passé sous silence, les grèves sont analysées sérieusement et l’auteur n’oublie pas l’introduction des femmes dans l’imprimerie, les maladies professionnelles, les associations ouvrières de production, et tant d’autres revendications où la politique et le social sont les facteurs essentiels.

Durant la période de répression féroce qui règnera après la Commune, de nombreux obstacles s’opposeront à la reconnaissance de la liberté d’association et du droit syndical des travailleurs mais la France républicaine finira par triompher de la dictature et la constitution de « La Fédération Typographique française et des industries similaires  » aura lieu lors de son premier congrès le 30 août 1881.Le travail remarquable accompli par Paul Chauvet mérite notre attention et notre reconnaissance.

MARCEL CERF


[1Librairie Marcel Rivière et Cie Paris 1964