Article de Maxime Vuillaume (1/3) : La Semaine sanglante,le Père-Lachaise et le Mur

lundi 15 octobre 2012 

Article de Maxime Vuillaume (1844-1920) [1]

LES CANONS QUI TIRENT SUR PARIS

JPEG - 35.6 ko
Maxime Vuillaume
JPEG - 54 ko
Paris en flamme, mai1871 (Musée Carnavalet)

Aux obsèques de Fränkel, élu de la Commune par le 13e, en même temps que Léo Melliet, Duval et Chardon. Nous sommes là un groupe d’amis, Avrial, membre de la Commune du 11e. Francis Privé, de la Corderie et du Comité des vingt arrondissements. André Alavoine qui fut administrateur de l’Imprimerie nationale. Je possède, dans la collection de mes documents, le manuscrit original de l’affiche, datée du 28 février 1871, demandant à la Garde nationale, au nom du Comité central récemment formé, « d’éviter (lors de l’entrée des Prussiens) toute agression qui serait le renversement immédiat de la République ». Le manuscrit signé des membres du Comité, est tout entier de la main d’Alavoine. Il est tel qu’il a été envoyé à l’imprimerie Morris, avec le bon à tirer et les cachets de la Fédération.
On cause sous la pluie fine d’une rafale de mars. 
— Temps de chien ! dit Privé. Ne dirait-on pas que nous sommes au jour de l’entrée des Versaillais dans le Père-Lachaise… ? Il pleuvait aussi, ce jour-là… Tu t’en souviens, Alavoine… 
— Oui… j’étais aux pièces. Nous gravissons la rude montée, tout en évoquant les vieux souvenirs. 
— C’est le mardi — dit Alavoine — que les canons du Père-Lachaise ont commencé de tirer… Une dizaine de pièces de 7 avaient été installées là-haut, non loin de l’énorme pyramide de pierre blanche dont nous allons voir tout à l’heure, au-dessus des arbres, la cime dorée… Le monument de Félix de Beaujour… Nous tirions à toute volée sur les quartiers envahis par les Versaillais… La nuit venue, le spectacle était terrifiant… Paris brûlait… La Cour des Comptes, les Tuileries, la Préfecture de Police, l’Hôtel de Ville… Une traînée de flammes… Le ciel tout embrasé… Le vendredi, la pluie commença de tomber… Alors ce fut lugubre. La ville entière était comme recouverte d’un énorme manteau de poix, d’où s’échappaient des flammes… Montmartre nous bombardait. autour de nous, les tombes volaient en éclats, fracassées… Les munitions manquaient. C’est cette pénurie d’obus qui nous força de cesser le tir, le samedi, un peu avant midi. Les Versaillais devaient envahir bientôt le cimetière, par la brèche de la rue des Rondeaux… 
— Près du Mur… 
— Oui. Tout près. A cette même place, dans la nuit du mercredi au jeudi, on vint mettre en terre les fusillés de la Roquette. Darboy, Deguerry, Bonjean, les autres. Nous étions arrivés à l’avenue transversale. Sans nous être consultés, d’instinct, nous tournons à gauche. Une centaine de pas, et nous voici à la pyramide. Nous descendons l’avenue Casimir-Delavigne… Un large terre-plein… 
— C’est là, dit Alavoine. Là, pendant trois jours j’ai tiré comme un enragé… Une vingtaine d’artilleurs. Presque tous, le samedi matin, blessés… Ils tiraient, tiraient sans relâche… Nous avions ouvert les portes des caveaux. L’énorme salle circulaire de la pyramide servait d’arsenal… Nous avions aussi des munitions dans le caveau de Morny, que vous voyez là, sur le côté… Si le bruit de la canonnade l’a réveillé, celui-là, qu’a-t-il dû penser ? …
A tour de rôle, nos artilleurs, qui tombaient de fatigue et de sommeil, allaient se reposer dans la pyramide. J’y ai admirablement dormi une nuit, dans le fracas des détonations. Je ne m’étais pas reposé, je crois, depuis l’entrée des Versaillais dans Paris… Le jeudi, un obus nous tue un cheval. Il ne faut pas songer à l’enlever. Bientôt il empeste l’air… Nous vivons dans le tonnerre et la fumée. C’est à peine si, de loin en loin, quelque nouvelle apportée par un combattant, nous renseigne sur les fluctuations de la bataille… Le vendredi, dans après-midi, je descends. Je croise, sur le boulevard Ménilmontant, le cortège des otages que l’on conduit rue Haxo. Je les accompagne. Le soir, je remonte aux pièces… Plus de munitions, le samedi. On apporte un chargement qui n’est pas de calibre… C’est fini. Les Versaillais sont tout près… Il faut partir. Nous enclouons nos pièces… 
— Et Dombrovski ? demandai- je. 
— J’oubliais… Dans l’après-midi du mercredi, on vient nous avertir qu’on va rendre les derniers honneurs au général, blessé mortellement à la barricade de la rue Myrrha, mort à Lariboisière et transporté à l’Hôtel de Ville… Nous décidons de cesser le feu. Nous descendons tous… Vermorel, Brunereau sont là… Le corps du général est enveloppé d’un drapeau rouge… On le dépose dans un caveau. Vermorel qui, le lendemain, sera, à son tour, blessé mortellement, embrasse le général… Nous saluons une dernière fois sa dépouille héroïque… Puis nous remontons aux pièces…

MAXIME VUILLAUME


[1Première partie d’un article paru dans Le Floréal, le 29 mai 1920. Vous pourrez lire la suite, « Le coup de feu dans les tombes », dans notre prochain bulletin.

[Videos] Henri Guillemin raconte la Commune de Paris

vendredi 14 septembre 2012 

Le récit passionnant de la Commune de Paris, racontée par Henri Guillemin à la Télévision Suisse dans l’émission les dossiers de l’histoire d’Avril à Octobre 1971, en 13 épisodes d’une demi-heure.

Un grand merci à la Radio-Télévision Suisse qui a mis ces précieuses archives en ligne :

http://www.rts.ch/archives/dossiers/henri-guillemin/3477764-la-commune-de-paris.html?page=1
« Situation »
Les origines de la Commune
Les dossiers de l’histoire - 17.04.1971

Episode 1 - Durée : 29’59’’

C’est par un déroutant et amical « salut » que Henri Guillemin lance cette nouvelle série des Dossiers de l’Histoire consacrée à la Commune de Paris.

Pour l’historien, il convient d’abord de remonter aux origines de la Révolution française pour compendre cette « histoire atroce » de la Commune. Il s’emploie donc à rappeler dans ce premier épisode la lutte originelle de la bourgeoisie dès le XVIIIe siècle.

« Qui est Thiers »
portrait du sinistre bourreau de la Commune
Les dossiers de l’histoire - 01.05.1971

Episode 2 - Durée : 29’33’’

Dans ce deuxième épisode consacré à la Commune, Henri Guillemin dresse le portrait d’Adolphe Thiers qui, confronté à l’insurection de Paris, choisit d’évacuer la ville. Après avoir signé le traité de Francfort avec la Prusse, il assiège Paris pour écraser la Commune. En août 1871, Adolphe Thiers devient, à titre provisoire, président de la République.

« Il faut en finir »
La guerre de 1870, pretexte pour écraser Paris
Les dossiers de l’histoire - 15.05.1971

Episode 3 - Durée : 28’10’’

Le régime de Napoléon III s’écroule avec la guerre contre la Prusse voulue par Bismarck. Deux jour après la capitulation à Sedan, le 2 septembre 1870, la république est proclamée.

« Le 18 Mars »
Du siège de Paris à la Commune
Les dossiers de l’histoire - 12.06.1971

Episode 4 - Durée : 28’10’’

Assiégée par les troupes de Bismarck, Paris capitule le 28 janvier 1871. Une défaite qui est le ferment de la Commune.

Dans ce quatrième épisode, Henri Guillemin revient sur le climat à Paris, tandis que le gouvernement a fui à Versailles.

« L’avant Commune »
La Commune s’installe à Paris
Les dossiers de l’histoire - 26.06.1971

Episode 5 - Durée : 29’57’’

Que se passe-t-il au soir du 18 mars 1871 ? Le gouvernement est réfugié à Versailles, les Parisiens sont divisés.

C’est l’avant Commune, une montée des tensions que Henri Guillemin analyse dans ce cinquième épisode de la série Les Dossiers de l’Histoire.

« Cependant qu’à Versailles... »
Les dossiers de l’histoire - 10.07.1971

Episode 6 - Durée : 28’57’’

Dans ce sixième épisode de sa conférence télévisée, Henri Guillemin s’intéresse à l’activité des Versaillais.

Les députés sont rentrés de Bordeaux et sont furieux contre Thiers qui a fuit Paris.

« La Commune au pouvoir »
Ambiance à Paris
Les dossiers de l’histoire - 31.07.1971

Episode 7 - Durée : 29’14’’

Adolphe Thiers s’est résigné à engager une opération contre Paris.

Quelle est l’ambiance dans la capitale, où riches bourgeois côtoient un prolétariat qui ose revendiquer plus de droits et d’égalité ?

« La Commune au pouvoir II »
Des gens scrupuleux
Les dossiers de l’histoire - 21.08.1971

Episode 8 - Durée : 29’57’’

Quel genre d’homme sont les responsables de la Commune ? Des gens scrupuleux, honnêtes et désintéressés, analyse Henri Guillemin dans ce huitième épisode de sa conférence télévisée.

Mais aucun parmi eux n’a eu assez de prestige pour incarner le mouvement de la Commune.

« La "vraie France" en action »
Les dossiers de l’histoire - 04.09.1971

Episode 9 - Durée : 30’46’’

Sonne l’heure, en ce printemps 1871, de la « vraie » France, celle de la bourgeoisie et des Versaillais qui veulent briser la Commune.

Mais le risque est grand, aux premiers contacts entre les soldats de Versailles et la Garde nationale d’assister à une fraternisation des troupes.

A Versailles, on ne sait comment se comportera l’armée au moment de l’attaque de Paris.

« La croisade »
A l’attaque de Paris
Les dossiers de l’histoire - 18.09.1971

Episode 10 - Durée : 30’33’’

Les Parisiens vivent encore dans l’illusion d’une concorde avec les Versaillais et d’une extension de la Commune. Ils vont tomber de haut au moment de l’attaque de la capitale.

« La victoire des "honnêtes gens" »
Le moment de vérité
Les dossiers de l’histoire - 02.10.1971

Episode 11 - Durée : 29’55’’

C’est l’assaut des Versailles. La défense de Paris s’est relâchée à ses portes, mais les Communards résistent héroïquement dans les quartiers de la capitale.

Henri Guillemin rend compte de ces journées sanglantes.

« Le fond des choses »
Les dossiers de l’histoire - 16.10.1971

Episode 12 - Durée : 29’14’’

Pour ce douzième épisode des Dossiers de l’Histoire consacrés à la Commune, Henri Guillemin dresse une sorte de bilan de cette « épouvantable tragédie », comme il qualifie les événements du printemps 1971.

Qui sont les communards ? Pourquoi ont-ils suscité tant de haine ? Quelle place donner à la Commune dans l’histoire du XIXe siècle, autant de questions abordées dans cette conférence télévisée.

« Lendemains »
Les dossiers de l’histoire - 30.10.1971

Episode 13 - Durée : 30’47’’

Plus de 43’000 communards sont arrêtés à Paris. Six ans après la Commune, des chefs de bataillons fédérés sont toujours pourchassés.

Car la société des « honnêtes gens » se doit maintenant de purger Paris et d’en « finir avec le vermine démocratique et sociale », comme en appelle les journaux au lendemain de la reprise de Paris.

Kabyles du Pacifique, communards et Nouvelle-Calédonie

vendredi 18 mai 2012 

Cette année, l’Algérie fête ses 50 ans d’indépendance.
Les 132 ans d’histoire commune avec la France sont émaillés de révoltes, et de pacification.

JPEG - 61.5 ko
Femmes Kabyles 1866

En 1871, dès que Paris proclame la Commune, les délégués de l’Algérie, Alexandre Lambert, député des départements d’Algérie, Lucien Rabuel, Louis Calvinhac, déclarent, « au nom de tous leurs commettants, adhérer de la façon la plus absolue à la Commune de Paris. L’Algérie tout entière revendique les libertés communales. Opprimés pendant quarante années par la double centralisation de l’armée et de l’administration, la colonie a compris depuis longtemps que l’affranchissement complet de la Commune est le seul moyen pour elle d’arriver à la liberté et à la prospérité ». Paris, le 28 mars 1871 (Journal Officiel de la Commune de Paris)

En Algérie, depuis le début de l’année, une insurrection a éclaté ; elle a des causes multiples : famine de 1869, oppression et arbitraire de l’administration et de l’armée, dépossession des biens et des terres redistribués aux colons.
«  Les deux événements historiques ont des liens objectifs entre eux, les insurgés algériens de 1871 et les Communards de Paris ont lutté contre le même gouvernement bourgeois, les premiers pour la libération nationale, contre l’esclavage colonial, les seconds pour la libération sociale contre l’esclavage salarial… »

L’insurrection s’étend sur une grande partie du territoire algérien, la Kabylie, les environs d’Alger, les Aurès, ou le Hodna… dirigée, entre autres, par Mohamed El Moqrani Boumezrag, Améziane Ben Cheihh El Haddad, puis ses fils Aziz et Mohamed El Haddad ; elle dure un an, et s’achève en janvier 1872. La répression est impitoyable ; massacres, déportations, condamnations à mort, amendes, séquestres collectifs et individuels, expulsion des tribus de leur territoire. Comme il est écrit, le 1er juin 1871, dans le journal des colons La Vérité algérienne, «  l’insurrection fournissait une occasion providentielle pour asseoir une forte domination européenne…  », et pour récupérer les terres pour les colons.

JPEG - 16.4 ko
Mohamed El Moqrani

Plus de 200 kabyles présumés coupables de l’insurrection sont traduits devant la Cour d’assise de Constantine en 1873, la plupart sont condamnés à la déportation en Nouvelle Calédonie. Louise Michel, débarquée quelques mois plus tôt, écrit dans Souvenir de ma vie leur arrivée : « Nous vîmes arriver dans leur grand burnous blanc, les arabes déportés pour s’être, eux aussi, soulevés contre l’oppression. Ces orientaux emprisonnés loin de leurs tentes et de leurs troupeaux, étaient simples et d’une grande justice, aussi, ne comprenaient-ils rien à la façon dont on avait agi avec eux ». Certains sont dirigés vers l’Île des Pins, qui accueille les déportés simples, d’autres, les déportés en enceinte fortifiées, sont dirigés à Ducos ou à l’île de Nou près de Nouméa où ils sont enchaînés à « la barre de justice  » et à qui on verse la soupe dans des galoches. Dans la colonie pénitentiaire, ils sont appelés les «  Arabes », puis en tant que groupe de migrants, ils sont entrés dans l’histoire sous le nom des «  Kabyles du Pacifique ».

Lorsqu’en 1879 l’amnistie des communards est proclamée, les déportés kabyles en sont exclus ; obligation leur est faite de résider sur le territoire calédonien. À Paris, les communards Rochefort, Allemane, Louise Michel, mènent une campagne active pour leur libération.
L’amnistie tant attendue n’intervient que le 1er février 1895, mais il faut attendre 1904 pour que soit levée l’obligation de résidence. Aziz El Haddad, en fuite depuis une quinzaine d’années, vient à Paris dès février 1895 réclamer la restitution de ses biens ; il s’éteint dans les bras du communard Charles-Eugène Mourot, ancien déporté qui lui a donné asile au 45 du boulevard Ménilmontant, face au Père Lachaise. Les anciens communards se cotiseront pour rapatrier son corps en Kabylie.

La plupart des déportés kabyles resteront en Nouvelle-Calédonie où ils feront souche. On les retrouve aujourd’hui dans la vallée de Nessadiou, à Bourail, à Nouméa, fermiers, chauffeurs de taxi, éleveurs de chevaux ou de moutons, universitaires… et fiers de leurs ancêtres.

LOUIS ET ANNIE GAYAT

L’ANNEE 1862 : Les Trois coups

samedi 8 septembre 2012 

Nous commençons ici une chronique qui conduira, pendant une décennie, au 150e anniversaire de la Commune de Paris.

Depuis deux jours, les fêtes de la châtaigne ont commencé dans le gros village de Collobrières, perdu au cœur des Maures, entouré de forêts de chênes liège et de châtaigniers, de blés et de vignes. Mais le cœur n’y est pas. La principale activité du bourg, c’est la production des bouchons. 22 fabriques y emploient 400 à 500 personnes. C’est la pleine saison et, à Collobrières comme ailleurs, le boom économique qui accompagne la révolution industrielle pousse à produire toujours plus. L’épuisement gagne les bouchonniers dont les salaires sont de 1,50 F le mille, alors qu’un ouvrier façonne 1 500 bouchons par jour (2 000 en se tuant au travail).

1 • MARDI 14 OCTOBRE 1862 : COLLOBRIÈRES (VAR)

Collobrières a aussi une longue tradition démocratique. On s’y est insurgé contre le coup d’état du petit Bonaparte en 1851. Et il y a déjà là un solide lutteur de 36 ans, Eugène Coulomb, qui avait été transporté en Algérie. Les ouvriers demandent une augmentation du salaire aux pièces de 17% qui leur est refusée par les patrons. La grève démarre le 14 octobre.
Les ouvriers s’organisent dans une commission qui va s’occuper du soutien financier aux grévistes (il en viendra de Gênes en Italie) et des négociations. Trois patrons cèdent dès les premiers jours, puis à la Toussaint le plus grand nombre capitule. Pour les trois derniers, la grève durera jusqu’à la mi-décembre. Il y eut quelques actes violents comme le liège brut jeté à l’eau par des grévistes.

La grève est illégale en 1862. Cependant le préfet du Var souhaiterait classer l’affaire car depuis une année, le régime impérial, à la recherche d’un second souffle, veut éviter les conflits sociaux. Cependant le 24 janvier 1863, le tribunal correctionnel de Toulon condamne le principal meneur Coulomb à 50 F d’amende. La grève demeure interdite en France depuis la loi Le Chapelier (1791). Une petite grève ? Non, car il n’y en a pas de petites. Simplement une grève comme il commence à y en avoir une multitude dans la France de 1862. Grève des 1 200 mineurs de La Machine (Nièvre) en mars pour les salaires ; grève des ouvriers mégissiers de Lyon en février-mars — chaque gréviste recevait d’une caisse de grève 2 F par jour… ;

JPEG - 36.7 ko
Réunion clandestine d’ouvriers

grande grève des ouvriers tanneurs de Millau de mai à août ; grève des cordonniers d’Agen pour une hausse des salaires (septembre) et bien d ‘autres encore dans toute la France ouvrière. Partout les condamnations pleuvent, parfois à la prison. C’est aussi le cas lors de la grève des typographes de l’imprimerie Paul Dupont à Paris, contre l’emploi des femmes — une revendication fréquente alors chez les ouvriers— qui ferait baisser les salaires. Louis Debock, 42 ans, en est pleinement. Communard, il dirigera l’Imprimerie nationale. 1862 – la question sociale est devenue brûlante. La classe ouvrière vient sur le devant de la scène.

2 • JEUDI 1ER MAI 1862 : LONDRES

C’est le jour de l’ouverture de la troisième exposition universelle, et pour la deuxième fois à Londres, qui est alors la capitale du monde, tant par la puissance de son empire colonial sur lequel le soleil ne se couche jamais que par sa puissance industrielle et commerciale qui en fait, et de très loin, la première économie mondiale.
Pendant plusieurs mois (sauf le dimanche, bien sûr) la foule va se presser dans le palais construit pour l’occasion à Kensington, gigantesque parallélogramme de 350 mètres de long. Il est accompagné d’immenses annexes de plusieurs centaines de mètres de long. A vrai dire les visiteurs français ne sont pas — comme souvent… — très élogieux sur cette construction. Le grand géographe et futur communard Elisée Reclus, qui écrit à cette occasion un guide de Londres et de l’exposition, se moque quelque peu de la lourdeur et du peu de luminosité du bâtiment. Pourtant le bâtiment est en soi un symbole. Charpenté de fer et tout de briques construit, il a en fait l’allure d’une de ces grandes usines modernes qui ont fait leur apparition au Royaume-Uni au début du XIXe siècle, 50 ans avant la France ou l’Allemagne. Oui, les bâtiments sont voués à la grandeur de l’industrie et l’essentiel de ses galeries, si elles font place aux Beaux-Arts ou aux colonies, est consacré à l’exposition des machines, des moyens de production.

JPEG - 26.5 ko
Le palais de l’exposition universelle

L’entrée (à partir du 1er juin) n’est pas chère, un shilling (soit 1,25 F) en semaine. Mais pour les ouvriers parisiens, le voyage et le séjour rendent la visite de l’exposition peu accessible. En septembre 1861, des sociétés ouvrières demandent aux pouvoirs publics un financement du voyage. En janvier 1862, Napoléon III accepte qu’une commission ouvrière soit désignée pour prendre en charge l’organisation du voyage d’une délégation avec une subvention de 16 000 F. Des élections organisées par la commission rencontrent un succès extraordinaire.
Deux cents délégués de cinquante professions différentes peuvent ainsi partir à Londres, une dizaine de jours, tous frais payés, jusques y compris des interprètes… Ces délégués rédigent des rapports qui sont encore une source très précieuse pour les historiens sur le travail ouvrier. Mais l’essentiel est ailleurs.
Les délégués ne se contentent nullement d’observer les impressionnantes réalisations présentées à l’exposition. Ils nouent des liens étroits avec leurs camarades anglais. Or ceux-ci bénéficiaient d’un droit du travail, et particulièrement d’un droit syndical, inexistant en France. Ainsi depuis 1824, la grève était autorisée. Le 5 août 1862 a lieu à Londres une grande fête de fraternité internationale à laquelle assistent plusieurs Français.
On y lit une adresse des ouvriers français à leurs camarades français qui en appelle à un « moyen international de communication » entre ouvriers. L’idée de l’Internationale est née. Les délégués reviennent aussi convaincus de la nécessité d’obtenir le droit de grève et la liberté syndicale : « Ne perdons pas un seul instant pour nous constituer » conclut le rapport des délégués pour les instruments de musique à vent…
Certes les délégués français ne sont pas des plus révolutionnaires. Le plus grand nombre se situe, comme le plus important d’entre eux, l’ouvrier ciseleur Tolain, dans la mouvance d’un proudhonisme modéré. On ne devait pas se mêler de politique (ne pas critiquer l’Empire). Mais des deux cents, nous en retrouverons nombre qui seront communards comme Adam Bergeron, maître tisseur lyonnais, qui va siéger à la Commune de Lyon le 30 avril et sera condamné à la déportation.

3 • JEUDI 3 AVRIL 1862 : PARIS

On fait la queue, ce jeudi, devant les librairies. C’est que depuis deux mois déjà, elle est annoncée, la parution des premiers volumes des Misérables de Victor Hugo. Des éditeurs bruxellois ont obtenu le contrat (300 000 Francs or…) du grand écrivain qui a refusé en 1859 de rentrer en France au bénéfice de la loi d’amnistie. Hugo a exigé la parution en petits volumes dont le prix soit abordable au peuple.

JPEG - 37 ko
Affiche de Chéret

Le succès est immense : en quelques jours, les deux premiers volumes sont épuisés. Le dernier et dixième volume paraîtra en juin 1862. On estime que 100 000 exemplaires sont vendus la première année ! Et les éditions vont sans cesse se multiplier.
On a tant écrit sur Les Misérables que j’ai choisi de laisser la parole à son auteur. Livrons-en la préface, datée du 1er janvier 1862, Hauteville House, et si souvent ignorée : «  Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que dans certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles ».

JEAN-LOUIS ROBERT

La Commune de Paris et l’Algérie

vendredi 13 avril 2012 

JPEG - 50.9 ko
Alger en 1870

La Commune eut dans le monde un grand retentissement, et tout particulièrement dans le bassin méditerranéen.

LA SITUATION PRÉALABLE

À partir de 1865, Gustave Flourens se rendit en Crète pour y développer les idées de démocraties. Il fut le fondateur du journal L’Étoile d’Orient, que le gouvernement turc ne tarda pas à faire disparaître.

Pour la bourgeoisie de 1870, il était l’incarnation même du « spectre rouge », et elle le persécutait sans relâche. De tendance blanquiste, il fut admiré par Jenny Marx qui exprima ainsi son point de vue : « Gustave Flourens est une nature d’une très grande noblesse ; il a voué son cœur ardent et sensible à la cause des miséreux, des opprimés et des déshérités ; son noble cœur battait pour chaque nation, chaque tribu. »

Il fit aussi l’admiration du géographe Elisée Reclus. Ce dernier disait de lui : « Il voulait réveiller cet immobile Orient, qui ne dort pas toujours comme on le croit mais qui rêve. »

Victor Hugo, en 1870, contre les colonisateurs partant à la conquête de Cuba, rédigera un poème intitulé Serment des noirs devant le gibet de John Brown qui influencera la jeune Louise Michel.

C’est dans le journal Les Lettres Républicaines que l’on trouve de sévères condamnations du régime de Louis Napoléon Bonaparte, en particulier sur ce qu’il a fait subir aux couches laborieuses algériennes de 1868 à 1869. On y retrouve aussi les attaques contre Mac Mahon, alors gouverneur de l’Algérie, sur la volonté de concéder la terre aux petits colons pour la transformer en « îlots de citoyens jouissant de tous les droits. »

Nous avons connaissance de razzias faites par les troupes françaises en Algérie, et tout particulièrement en Kabylie.

Nous remarquons les déclarations du spahi Eugène Razoua qui devient, sous la Commune, le chef militaire de la place de Paris. Il écrivait : « Notre Algérie a une telle puissance de vitalité qu’en dépit des obstacles de toute espèce, des hommes et des choses, elle affirme une prospérité croissante. »

JPEG - 18.3 ko
Eugène Razoua

À Delescluze de reprendre : « On nous dira que la race arabe est réfractaire aux mœurs, aux lois françaises. Cet argument ne saurait nous toucher : rien n’est plus facile que de faire cesser cet antagonisme, en en supprimant les causes ; Qu’au besoin on impose des conditions à l’entrée des arabes dans la famille Française et bientôt l’Algérie verra briser les derniers obstacles qui s’opposent à leur bien-être, comme leur avancement politique, intellectuel et moral. »

À propos des déclarations des responsables communards, nous devons remarquer celle qu’a faite Jean Bruhat : « Mais ces gens se nourrissaient de déclarations remontant aux traditions qui s’étaient développées au XVIIIe siècle. »

Nous pouvons observer bien des contradictions s’appuyant sur une histoire révolue. Elysée Reclus, qui combattit les armes à la main dans la Garde nationale avait différentes appréciations sur l’Algérie ; il disait : « Non seulement elle (la nation conquérante) en a à faire le plus grand effort : assurer sa conquête ; Non seulement il fallut grever son budget annuel de dépenses supplémentaires mais aussi sacrifier son trésor plus précieux que l’argent, c’est à dire les hommes. Il était impossible que les événements d’Algérie n’eussent pas de répercussion dans l’histoire de France. » Il décrit avec assez de sympathie la vie des populations musulmanes d’Algérie et signale la cruauté des colonialistes français : « Maintenant de nombreuses injustices se commettent encore et les vainqueurs abusent toujours de leur force contre les faibles. » Cependant, il ne voyait pas pour l’Algérie une existence indépendante, autre chose que la France africaine.

La domination française était un fait accompli et quoi que l’on ait souvent répété le contraire, l’annexion de l’Algérie était un fait historique. Malgré des interventions isolées contre les méthodes cruelles de la politique coloniale, le mouvement révolutionnaire socialiste français ne parvint pas à se rapprocher du jugement porté par Friedrich Engels, qui clouait au pilori les colonisateurs français : « Depuis la première occupation de l’Algérie par les français et jusqu’à présent, ce malheureux pays est l’arène de massacres incessants, de pillage et de violences. »

Les tribus kabyles, pour qui l’indépendance est précieuse et qui placent la haine de la domination française au dessus de leur vie même, sont écrasées par des moyens terribles, des razzias au cours desquelles leurs biens et leurs demeures sont incendiés, leurs moissons piétinées. Les misérables créatures qui survivent sont massacrées ou doivent endurer toutes les violences.

Depuis sa conquête, en 1830, bon nombre de spéculateurs prirent pied en Algérie. Leur nombre ne cessa de se multiplier.

En 1866, on dénombre 22 600 immigrés contre 265 070 indigènes.

En 1870, une section de la Première internationale fonctionnait à Alger, sous l’impulsion d’André Bastelica, responsable de la Ligue du Midi ; Elle vivait surtout grâce à l’appui de la classe ouvrière métropolitaine.

L’IMPACT DE LA COMMUNE

L’annonce de la Révolution à Paris, dans la nuit du 4 au 5 septembre 1870, provoqua à Alger des manifestations révolutionnaires contre le Second Empire. Les chômeurs, les éléments petits-bourgeois ainsi que les immigrés français y prirent part. Dans la ville se formèrent des comités révolutionnaires.

Puis des clubs démocratiques firent leur apparition dans plusieurs villes d’Algérie. Une association républicaine fut créée, comprenant, entre autres, des proudhoniens, des fouriéristes et des néo-jacobins, le rôle dirigeant étant assuré par des démocrates petits-bourgeois. Ceux-ci eurent une attitude négative vis à vis de la population indigène, étant contaminés par un nationalisme français, ce qui entraina des mouvements contradictoires et interdit aux indigènes de prendre des initiatives en faveur de leur indépendance (les proudhoniens ignoraient totalement cette aspiration).

Le 24 octobre 1870, le gouvernement français nomma le général Chanzy gouverneur civil de l’Algérie, rattaché au ministère de l’Intérieur. Une manifestation dans laquelle se trouvaient des éléments français mais aussi de nombreux arabes l’empêcha de prendre ses fonctions. Ils s’emparèrent du palais du gouvernement et obligèrent la délégation française à se réfugier sur un navire de guerre ancré dans la baie d’Alger.

Le 2 septembre 1870, la chute de Sedan entraîna un grand mouvement révolutionnaire, surtout dans les grandes villes comme Alger, Orléansville, Oran, demandant la démission du gouvernement.

En mars 1871, la nouvelle que s’était constitué la Commune de Paris entraîna une insurrection en Algérie. La Kabylie toute entière était soulevée et commençait à déferler sur Alger, dégarnie de troupes. Le nouveau gouverneur, l’amiral De Gueydon, mit plusieurs semaines à juguler la révolte.

Mais la voie était tracée pour le combat pour l’indépendance, avec la constitution de l’Etoile Nord-Africaine, qui allait donner naissance au MNA (avec ensuite le FLN), et aboutir 90 ans plus tard à l’indépendance de l’Algérie.

GILBERT BERTOLINI