De la répression à la réhabilitation

mercredi 1er mai 2013 

Du 2 avril 1871 à la fin des années 1870, une terrible répression s’est abattue sur les communards. L’amnistie du 12 juillet 1880 n’a pas effacé toutes les séquelles des milliers d’exécutions et des condamnations à des peines douloureuses et infamantes.

Aujourd’hui, il faut réhabiliter la Commune et les communards.

Le 28 mars 1871, la Commune de Paris est proclamée sur la place de l’Hôtel-de-Ville sous les acclamations de 200 000 Parisiens enthousiastes.
Mais, dès le 2 avril, les versaillais déclenchent la guerre civile contre Paris. Les premiers affrontements ont lieu à Courbevoie, à l’endroit où se trouve aujourd’hui le quartier d’affaires de la Défense, faisant de nombreuses victimes parmi les gardes nationaux et la population civile. Au nombre des fédérés faits prisonniers par les versaillais, figurent des soldats ayant fraternisé avec la population parisienne le 18 mars. Ils sont immédiatement fusillés.

PREMIÈRES EXÉCUTIONS SOMMAIRES

Le même scénario se produit les 3 et 4 avril lors de la contre-attaque de la Garde nationale avec l’objectif d’atteindre Versailles avec trois armées dirigées par les généraux Bergeret, Duval et Eudes. Mal préparées, ces offensives échouent. Le général Duval, fait prisonnier est exécuté avec deux officiers de son état-major.
Gustave Flourens, élu de la Commune dans le XIXe arrondissement est assassiné d’un coup de sabre par un capitaine de gendarmerie. Comme le 2 avril, des soldats et gardes nationaux sont fusillés sur place. Ces exécutions sommaires inciteront la Commune à adopter, le 6 avril, son décret sur les otages qui ne sera appliqué que partiellement dans les derniers jours de la Semaine sanglante.
Le 11 avril, les versaillais commencent le Siège de Paris. De violents combats se déroulent à Neuilly, Asnières, autour des forts d’Issy et de Vanves. Malgré une défense héroïque, les gardes nationaux sont progressivement repoussés jusqu’aux fortifications qui entourent Paris.

LA SEMAINE SANGLANTE
DES VICTIMES PAR DIZAINES DE MILLIERS

Le 21 mai, les versaillais pénètrent dans Paris. C’est le début de la Semaine sanglante qui durera jusqu’au 28 mai. On estime à 20 000 au moins le nombre de victimes parmi les communards contre moins d’un millier pour les versaillais. De nombreux communards meurent héroïquement en défendant les barricades. Quand celles-ci sont prises, leurs défenseurs sont, le plus souvent, exécutés sommairement.

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Massacres dans le jardin du Luxembourg

Dans les quartiers occupés par les versaillais, la chasse à l’homme commence. Les membres de la Commune ou gardes nationaux reconnus sont immédiatement exécutés, comme Rigault, rue Gay-Lussac dans le Ve arrondissement, Eugène Varlin, martyrisé à Montmartre. Le républicain Millière, qui n’avait pas participé à la Commune, est fusillé sur les marches du Panthéon. De simples passants ayant de vagues ressemblances avec des communards sont exécutés à leur place : Jules Vallès aurait été exécuté plusieurs fois alors qu’il avait pu se réfugier à Londres.

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Souvenir de mai 71, illustration de Maximilien Luce

D’autres prisonniers sont traduits immédiatement devant les cours prévôtales qui se livrent à des simulacres de jugement. Les prisonniers comparaissent devant un officier qui les examine hâtivement et leur pose quelques questions dont, souvent, il n’écoute même pas les réponses, avant de prononcer sa sentence. Le plus souvent c’est la mort. Il suffit pour cela que le prisonnier ait les mains sales pour que le « juge  » en déduise que c’est la poudre des cartouches qui les a noircies. Malheur à celui qui n’a pas eu le temps de se défaire totalement de son uniforme de fédéré, notamment s’il a gardé les « godillots » qui chaussaient les gardes nationaux. La sentence est immédiatement exécutée dans des dizaines d’abattoirs, notamment au parc Monceau, dans les jardins du Luxembourg, à la caserne Lobau, dans les prisons de la Roquette et de Mazas, dans les cimetières de Montparnasse et du Père-Lachaise. Les bourreaux exécutent sans distinction hommes, femmes, enfants, vieillards.

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Examen des mains à Belleville, Gravure parue dans l’Univers illustré

DES MILLIERS DE PRISONNIERS

38 568 captifs qui ont échappé aux massacres sont acheminés vers Versailles sous les coups et les injures. S’ils ne marchent pas assez vite, ils sont abattus froidement.
Les prisons de Versailles sont rapidement remplies. Des lieux de détention sont improvisés à l’orangerie du château, aux Grandes écuries, dans le camp de Satory, dans les manèges de Saint-Cyr… Ils se révèlent rapidement insuffisants.

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Enfants détenus à Versailles

Un tri sommaire est effectué parmi les prisonniers. Ceux qui paraissent avoir joué un rôle important dans la Commune sont déclarés « intéressants ». Ils sont enfermés dans les lieux d’internement proches de Versailles.
Près de 30 000 captifs sont dirigés vers les forts et pontons des ports militaires de la Manche et de l’Atlantique, de Cherbourg à Rochefort. Le transport dure plusieurs jours dans des wagons à bestiaux, des conditions analogues à celles que connaîtront les déportés vers les camps de concentration nazis entre 1941 et 1944. Les conditions de détention sont intolérables, notamment dans les pontons, des navires désaffectés dans lesquels les prisonniers sont soumis au mal de mer provoqué par le roulis. On déplore 1 170 morts parmi ces captifs. 1090 prisonniers, reconnus arrêtés par erreur, sont libérés.

PLUS DE 13 000 CONDAMNATIONS

De l’automne 1871 jusqu’en 1874, vingt-six conseils de guerre jugent 46 835 prévenus, dont 874 femmes et 544 enfants, parmi eux, 1 725 étrangers. Plus de 13 000 condamnations sont prononcées, dont 3 167 par contumace. En voici le détail : 270 à la peine capitale dont 26 seront exécutées (vingt-quatre à Satory et deux à Marseille) ; 410, dont 29 femmes, aux travaux forcés ; 3 989, dont 20 femmes, à la déportation en enceinte fortifiée ; 3 507, dont 16 femmes, à la déportation simple ; 1 269 à la détention ; 64 à la réclusion ; 29 aux travaux publics ; 3 398 peines d’emprisonnement ; 322 bannissements ; 56 enfants envoyés dans des maisons de correction. 4 213 déportés purgent leur peine en Nouvelle-Calédonie entre 1873 et 1880.
Grâce à la solidarité d’une partie non négligeable de la population parisienne, plusieurs milliers de communards échappent à la répression et se réfugient en Angleterre, en Belgique, en Suisse et dans d’autre pays.

LA BATAILLE POUR L’AMNISTIE

Victor Hugo, qui n’avait ni soutenu, ni combattu la Commune, s’indigne immédiatement contre la barbarie de la répression. Le 27 mai, dans un article publié par un journal belge, L’Indépendance belge, il se déclare prêt à accueillir, dans sa maison de Bruxelles, les communards exilés. Dès ce moment il réclame l’amnistie. C’est sans doute l’une des causes de ses échecs aux élections législatives partielles de décembre 1871 et janvier 1872.

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Retour des exilés

Le mouvement ouvrier et démocratique est considérablement affaibli par la répression de la Commune. Ses meilleurs militants ont été exécutés, sont emprisonnés, déportés ou exilés.
En 1873, le radical Lyonnais Barodet inclut l’amnistie dans son programme électoral. Il est élu, mais cette question ne sera pas abordée à la Chambre des députés. Elle sera repoussée à main levée, le 20 décembre 1875, suite à une proposition d’Alfred Naquet, député du Vaucluse.
À partir de 1876, les républicains sont majoritaires à la Chambre des députés, mais ils sont, dans l’ensemble, hostiles à la Commune. Une proposition d’amnistie déposée le 16 mai par plusieurs députés, dont Raspail, Clemenceau et Naquet est repoussée par 367 voix contre 99.
Toujours en 1876, Victor Hugo, élu sénateur, fait la même proposition au Sénat. Elle est rejetée à main levée. Cette année-là, on continue d’envoyer des condamnés de la Commune en Nouvelle-Calédonie et des condamnations sont prononcées à l’encontre d’anciens communards. Dans les années qui suivent l’idée de l’amnistie progresse, notamment dans les milieux ouvriers où se trouvent de nombreux anciens communards.

Le gouvernement est obligé de lâcher du lest. Il fait adopter le 3 mars 1879, par la Chambre des députés, une loi dite « d’amnistie partielle  » qui n’est en réalité qu’un texte de « grâce ».
Aux élections qui suivent, des communards graciés sont élus. Au congrès ouvrier de Marseille, en octobre 1879, un texte de communards exilés à Londres est lu lors de la séance d’ouverture.
Le 23 mai 1880, a lieu la première « montée au Mur  » des Fédérés. Gambetta et des députés, jusque là hostiles à l’amnistie, jugent opportun de la proposer. Elle est adoptée le 11 juillet 1880. Elle permet le retour et la reprise de leurs activités aux exilés et déportés de Nouvelle-Calédonie.

DE L’AMNISTIE À LA RÉHABILITATION

La loi du 11 juillet 1880 est un pardon légal. Elle a effacé les condamnations sans gommer leurs prétendues justifications le plus souvent arbitraires et infamantes pour celles et ceux qui les ont subies. Aujourd’hui, il est impossible de reconnaître la moindre valeur juridique aux fusillades sommaires au pied des barricades, aux exécutions en masse décidées en quelques secondes par les cours prévôtales, aux condamnations hâtives des conseils de guerre versaillais.
Plus de 140 ans après la Commune, il est indispensable d’aller au-delà de l’amnistie, de reconnaître à la Commune toute sa place dans l’histoire universelle, comme un vecteur essentiel de conquête de la République dans ses dimensions sociales, démocratiques, internationalistes et humanistes. Il faut réhabiliter la Commune et les communards.

YVES LENOIR

Clemenceau et la Commune

mercredi 1er mai 2013 

Georges Clemenceau (1841-1929) fut témoin de l’insurrection du 18 mars à Montmartre, dont il était maire. Il prêcha la conciliation entre la Commune et Versailles, tout en gardant une amitié fidèle à Louise Michel. Le député s’est montré un fervent artisan de l’amnistie des communards au côté de Victor Hugo.

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Clemenceau par Nadar

Le 18 mars 1871, Clemenceau est hostile à la décision de Thiers d’employer la force pour s’emparer des canons entreposés à Montmartre, mais il n’approuve pas la révolte des Parisiens. Muni de son écharpe tricolore, il tente de s’opposer à l’exécution des généraux Lecomte et Clément Thomas, mais arrive trop tard rue des Rosiers. Bouleversé par cet événement, il estime que «  l’insurrection a un motif illégal. (…) Paris n’a pas le droit de s’insurger contre la France et doit accepter formellement l’autorité de l’Assemblée » [1]. Le 5 avril, Clemenceau participe à la création de la Ligue républicaine des droits de Paris, avec laquelle il tente une médiation entre la Commune et Thiers, mais avec comme objectif principal de faire rentrer Paris dans la légalité. Après avoir quitté la capitale le 10 mai, il tente en vain d’y rentrer à la veille de la Semaine sanglante, à laquelle il n’assistera pas. «  La bataille venait de commencer, et les Prussiens, d’accord avec les versaillais, empêchaient de rester dans la ville ou d’y rentrer. Toutes les avenues conduisant aux portes étaient barricadées », constate-t-il [2]. Au moment où la répression féroce s’abat sur les communards, Clemenceau se réfugie dans sa Vendée natale. Il rentre à Paris le 15 juin et se fait élire conseiller municipal du quartier Clignancourt.

POUR L’AMNISTIE DES COMMUNARDS

La bataille pour l’amnistie des communards commence véritablement le 16 mai 1876, lorsque les députés socialistes et radicaux, Raspail, Clemenceau, Floquet, Lockroy et Naquet déposent un projet de loi à l’Assemblée. Mais il faudra attendra le 3 mars 1879, pour que soit votée une amnistie partielle. Elle ne concerne que les condamnés « qui ont été et seront libérés ou qui ont été et seront graciés par le président de la République dans le délai de trois mois après la promulgation  » [3]. Victor Hugo et Louis Blanc, respectivement sénateur et député, s’opposent au texte et réclament une amnistie «  pleine et entière  » pour tous les délits relatifs à la Commune. Jules Vallès et Henri Rochefort, réfugiés à Londres, ainsi que Benoît Malon, exilé en Suisse, publient des articles dans ce sens dans les journaux républicains. Le 21 avril 1879, Blanqui est élu député radical à Bordeaux, mais aussitôt invalidé car il est privé de ses droits civiques depuis sa participation à l’insurrection parisienne du 31 octobre 1870. Clemenceau prend la défense du « Vieux  », mais ce dernier n’est pas amnistié. Le 20 janvier 1880, Louis Blanc lance une pétition en faveur de l’amnistie des communards. Clemenceau fait partie des vingt-sept premiers signataires et son journal La Justice publie de nombreux éditoriaux réclamant l’amnistie totale. Elle est finalement votée le 3 juillet 1880 au Sénat et promulguée le 11 juillet. 541 hommes et 9 femmes, dont Louise Michel, recouvrent la
liberté et une dizaine de milliers de communards réfugiés à Londres, Bruxelles ou en Suisse, peuvent enfin rentrer en France [3].

CLEMENCEAU ET LA QUESTION DES FEMMES

Clemenceau a été l’ami de deux éminentes féministes, l’une révolutionnaire, Louise Michel, l’autre modérée, Marguerite Durand (fondatrice du journal La Fronde) et a montré de l’intérêt pour le droit des femmes. Malgré cela, il reste un adversaire résolu du suffrage féminin, pensant qu’il aboutirait forcément à la mainmise de l’Eglise sur la politique.
Clemenceau rencontre Louise Michel en octobre 1870 à Montmartre. Il adresse aux instituteurs du XVIIIe arrondissement une circulaire visant à supprimer tout enseignement religieux de leurs écoles. Une institutrice adjointe, Louise Michel, est la seule à lui répondre. Une relation amicale s’établit dès cette première rencontre et dura jusqu’à la mort de Louise. Déportée en Nouvelle-Calédonie, elle entretient une correspondance abondante avec Clemenceau. Dans ses lettres, elle lui demande de s’occuper des enfants des déportés morts au bagne. Elle réclame de l’argent et des livres pour sa classe. Certains de ses courriers sont plus politiques, comme lorsqu’elle attaque le gouvernement Grévy : « Cette République qui porte un masque d’honnêteté sur son visage de prostituée, me fait horreur ». «  Je regarde la France avec ma vieille expérience de sept ans de Calédonie comme une nation pourrie », ajoute-t-elle. A son retour du bagne, le 9 novembre 1880, Georges Clemenceau, Jules Vallès, Henri Rochefort, Nathalie Le Mel sont venus l’accueillir sur les quais bondés de la gare Saint-Lazare. Le 21 juin 1883, Louise Michel est condamnée à six ans de prison pour avoir incité au pillage d’une boulangerie aux Invalides à la suite d’une manifestation.

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À son retour du bagne, le 9 novembre 1880, Georges Clemenceau, Jules Vallès, Henri Rochefort, Nathalie Le Mel sont venus accueillir Louise Michel sur les quais bondés de la gare Saint-Lazare.

Le Figaro jubile : « On tue les vipères et on ne laisse point les panthères en liberté. » Clemenceau intervient en sa faveur auprès du président de la République. Verlaine écrit sa Ballade en l’honneur de Louise Michel, qui se termine par ces vers : « Citoyenne, votre évangile/ On meurt pour ! C’est l’honneur/ Louise Michel est très bien  » [4].

JOHN SUTTON


[1Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune, éditions Hazan (1971).

[2Jean-Baptiste Duroselle, Clemenceau, éditions Fayard
(1988).

[3Jacques Rougerie, Paris insurgé, la Commune de 1871, collection Découvertes, Gallimard (1995).

[4Xavière Gauthier, La Vierge rouge, les éditions de Paris (1999)

Article de Maxime Vuillaume (3/3) : La Semaine sanglante Le Père-Lachaise et le Mur

mardi 30 avril 2013 

Voici le dernier volet de l’article de Maxime Vuillaume, dans Le Floréal du 29 mai 1920, dont vous avez pu lire les trois précédents volets dans nos bulletins 51 et 52.

AU PIED DU MUR
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Le Triomphe de l’Ordre, d’Ernest Picchio

Tout en causant, nous sommes arrivés en face du Mur.

— Ce chemin, nous dit M. F…, qui longe le mur, n’existait pas en 1871. Face au Mur, des terrains incultes, avec des trous, des puits, ouvertures d’anciennes carrières. C’est là qu’on creusa d’immenses fosses, pour ensevelir, en janvier 1871, les morts de Buzenval. Je puis vous en parler. C’est moi qui les fis inhumer… Je les recouvris d’une épaisse couche de goudron, la petite vérole ayant sévi pendant les derniers mois du siège de Paris… C’est ici sur ce tertre, en face du Mur, que furent fusillés les 145 hommes que j’ai fait ensevelir…

— Ils étaient cent quarante-cinq ?

— Laissez-moi raconter… Le lundi 29 mai, un employé de la Conservation du cimetière vint me trouver rue du Repos, où j’habitais déjà la même maison que vous avez vue. Il me dit qu’il s’agissait de mettre en terre des hommes fusillés la veille… Un ami était là. Il me demanda de m’accompagner… Nous montons … Sur le tertre, les morts… Un tas de morts. Presque tous pieds nus… Des soldats les gardent. Ils n’ont pas assisté à l’exécution…

Le vieillard était descendu dans la tranchée qui longe le Mur.

— Ils sont là, je puis l’affirmer… la tranchée était beaucoup plus profonde en 1871. Ce sont eux qui l’ont comblée… Ils sont là… Là. Je les ai fait recouvrir de goudron comme les morts de Buzenval… Ils ont été descendus, un à un, du tertre, par les soldats, et déposés dans la tranchée, au pied du Mur… Le soir, tout était fini.

— Vous les avez bien vus… comptés…

— Oh ! ce n’était pas beau ! Du sang partout… J’ai compté cent quarante-cinq cadavres. Vous ne pouvez croire ce que cela tient de place, cent quarante-cinq morts… Ils couvraient tout le tertre, en face du mur. Un instant, j’ai songé à l’ami qui m’avait accompagné. Je le cherchais des yeux. Je le vis, livide, appuyé aux brancards d’une charrette… Il faut avoir le cœur solide pour contempler ces choses affreuses…

— Vous n’avez eu aucun détail sur la fusillade…

— Voici ce qu’un soldat m’a raconté. Un des infortunés, quand il vit se former le peloton, s’enfuit. Il s’enfonça dans un des trous qui perçaient alors le tertre… Le soldat court après lui. Il abaisse son arme, fait feu, le tue… Il abandonne le mort… Le cadavre était encore là, au bord du trou, quand j’ai fait relever les fusillés.

Un autre soldat me dit que, la veille, après l’exécution, on a fouillé les morts… Dans la poche de l’un d’eux, une lettre, écrite au crayon… Le soldat possède la feuille. Il me lit : « Ma chère femme, je t’écris de la prison de Mazas. Je ne voulais pas servir la Commune, mais j’y ai été forcé. Nous avons voulu nous échapper par la porte de Romainville. Les Prussiens nous ont arrêtés et nous ont remis aux gendarmes, qui nous ont conduits à Mazas… » C’est tout. La lettre est restée inachevée. L’adresse était inscrite. Autant qu’il me souvienne, celui qui écrivit ces lignes était un instituteur de la Marne, ou de la Seine-et-Marne…

Nous redescendons… Nous sommes boulevard Ménilmontant.

— Vous avez vu le quartier, après la bataille…

— Un spectacle épouvantable… Tout le long du mur du Père-Lachaise, on a fusillé… Quelques jours après, je rencontrai le général L… que je connaissais de longue date, pour avoir réparé le monument de sa famille : «  Le soldat fusillait tout, me dit-il. Impossible de l’arrêter. Il fusillait tout le monde. Le passant comme l’insurgé. » Pendant deux jours, ici où nous sommes, on a marché sur des cervelles humaines… On avait emporté les morts. Mais on avait laissé, dans la hâte de l’enlèvement, ces effroyables témoins du massacre…

MAXIME VUILLAUME

Les réunions populaires aux origines de la Commune

mardi 30 avril 2013 

Dans les dernières années du Second empire, Napoléon III annonce une politique de libéralisation en vue de construire une société pacifiée socialement et un Etat au-dessus des classes. S’ensuit une grande « libération de la parole  » à travers la presse et les réunions publiques.

L’acte essentiel de ce virement libéral est la loi sur la coalition du 25 mai 1864. Les ouvriers ont le droit de grève, mais pas celui de se réunir, et encore moins de s’organiser. Il faut attendre la loi sur les réunions publiques, proclamée le 6 juin 1868, pour pouvoir organiser des réunions.
Mais il s’agit d’une liberté très surveillée, car les réunions doivent-être autorisées et se déroulent sous l’oeil d’un commissaire de police. Un bureau de trois personnes, élu par l’assemblée à chaque réunion, garantit l’ordre du jour. Néanmoins, le bureau et l’assemblée doivent souvent résister aux tentatives de dissolution par le commissaire, menant ainsi à de nombreux affrontements.

Aux Folies-Belleville, la salle la plus grande et la plus populaire du XXe arrondissement, il y a plus de 150 réunions populaires, en 1869, dans lesquelles s’opposent souvent la salle et le commissaire.

En effet, dès la réunion du 30 janvier 1869, la salle propose « d’étrangler le commissaire » et ceci malgré les conseils du président de séance [1].

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Orateur dans un club

Dans les quartiers populaires, les premières réunions se sont organisées dès le 18 juin 1868.
Avec les élections législatives du printemps 1869, les réunions publiques deviennent de véritables lieux d’opposition notamment républicaines, au régime impérial et de préparation à la révolution. Malgré la répression de plus en plus vive (dissolution d’une réunion sur sept ou huit, 22 procès en correctionnelle, avec 39 inculpés), les assemblées populaires prennent de l’ampleur [2].

Après les élections du printemps 1869 jusqu’au plébiscite impérial de mai 1870, il y a plus de mille réunions dans les soixante-treize salles louées dans le Paris populaire [3].

Ces véritables lieux de parole permettent la rencontre entre le peuple de Paris et les révolutionnaires d’horizons les plus divers : les fouriéristes, les proudhoniens, les blanquistes, les collectivistes, les internationalistes, entre autres.

C’est dans les réunions publiques que les militants — dont beaucoup deviendront des communards — abordent les thèmes les plus brûlants. Ils reprennent l’idée abondamment répétée à l’époque : « La propriété, c’est le vol !  » [4]

Cette formule-choc de Proudhon ouvre le débat sur les questions de la propriété et du capital, menant souvent à des attaques contre le patronat et la propriété privée. Et tout cela sur fond de misère et de chômage [5].

On parle aussi de l’émancipation des femmes en rapport avec la famille et l’éducation. La haine de la religion est dans l’air, car l’athéisme et la libre pensée alimentent les débats des réunions publiques [6].

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Un club de femmes (Daumier)

Dans cette fin d’Empire, la révolution sociale émerge, et aux Folies-Belleville, comme ailleurs, « l’affranchissement du travail  » trouve sa solution dans le socialisme. Ce n’est donc pas surprenant que l’idée d’une Commune émane de cette parole libérée ; en effet, dès le début de 1869, c’est la «  Commune sociale » que revendique le peuple dans ces réunions [7].

Les assemblées populaires sont les lieux d’activité politique et d’opposition au pouvoir bonapartiste à l’occasion des élections au corps législatif en mai-juin, puis des élections complémentaires de novembre-décembre 1869. Il s’agit surtout de critiquer la Constitution et l’armée impériales, mais aussi d’exiger le « mandat impératif » qui est inséparable de la démocratie directe, et qui s’appliquera pendant la Commune de 1871 [8] .

La révolte gronde dans le Paris populaire autour du plébiscite impérial. Puis avec la victoire du plébiscite du 8 mai 1870, de grandes manifestations se déroulent pendant quatre nuits dans Paris. Le soir du 10 mai, il y a des morts et des blessés faubourg du Temple et boulevard de Belleville. L’armée organise le blocus des quartiers et réprime sauvagement avec de multiples perquisitions, et environ trois cent cinquante arrestations [9].

Les émeutes de mai 1870 sonnent la fin des réunions publiques, devenues trop dangereuses pour le pouvoir. Naturellement, le Paris populaire acclame dans la joie la chute de l’Empire et la proclamation d’une République, le 4 septembre 1870.

Avec le retour de la liberté de la presse et des réunions, le peuple de Paris lutte pour imposer d’abord au côté du gouvernement de la Défense nationale, puis contre lui, la Commune de Paris [10].

C’est pendant le Siège de Paris par les Prussiens que les assemblées populaires reprennent les débats sur les mêmes questions sociales et politiques qu’à la fin du Second empire. Et naturellement sur la question de la défense nationale et celle de Paris.

Ces réunions publiques s’organisent et se structurent en devenant des clubs qui prennent le nom des salles où ils se sont établis. C’est le cas du grand bal Favier, au 13 rue de Belleville, qui deviendra, sous l’impulsion des révolutionnaires de Belleville, le club Favier.

La plupart des quelques vingt-huit clubs que compte Paris se prononcent pour la défense nationale jusqu’à la victoire et pour conforter la Garde nationale. Ils dénoncent les traîtres, notamment les généraux bonapartistes. Très vite, les clubs dénoncent donc le gouvernement, celui de la « trahison nationale  », et participent à une tentative manquée de proclamation de la Commune de Paris, en plein Siège, le 31 octobre 1870 [11].

La situation sous le Siège tourne à la catastrophe à la fin de 1870. Les révolutionnaires réclament : «  Place au peuple. Place à la Commune » dans une affiche rouge, le 6 janvier 1871 [12].

Le 23 janvier 1871, le gouvernement de la Défense nationale ferme tous les clubs et, le 29 janvier, proclame un armistice. Paris capitule.
C’est le début d’une lutte entre la Commune naissante et le gouvernement qui débouche sur la journée du 18 mars 1871 et la proclamation de la Commune de Paris, dix jours plus tard.
Pendant la Commune, les clubs s’installent dans presque toutes les églises des quartiers populaires. Ces assemblées révolutionnaires participent à la vie, à l’oeuvre, et à la défense de la Commune de Paris.

MARC LAGANA

Parmi les salles les plus importantes, rappelons la salle Molière au 159, rue Saint-Martin, dans le IIIe arrondissement ; l’Alcazar au 10, rue du Faubourg-Poissonnière, dans le IXe ; la salle de la Jeune-Gaule au 28, place du Trône, dans le XIIe ; l’Alcazar d’Italie et la Belle-Moissonneuse dans le XIIIe ; le Jardin de Paris au 21, rue de la Gaîté dans le XIVe ; la salle Chaput au 142, boulevard de Grenelle, dans le XVe ; la salle Robert au 54, boulevard de Rochechouart dans le XVIIIe ; et les Folies- Belleville au 8, rue de Belleville dans le XXe.


[1Alain Dalotel, Alain Faure et Jean-Claude Freiermuth, Aux origines de la Commune : le mouvement des réunions publiques à Paris 1868-1870, Paris, Maspéro, 1980, pp. 66-68, 131, 134.

[2Ibid., p. 35.

[3Ibid., pp. 43-74.

[4Ibid., pp. 231-32.

[5Ibid., pp. 156-158, 165-67.

[6Ibid., pp. 200-205.

[7Ibid., pp. 224-25, 255-56.

[8Ibid., pp. 296-98.

[9Ibid., pp. 358-64.

[10Jacques Rougerie, Paris Libre 1871, Paris, édition du Seuil, 1971, p. 30.

[11Ibid., pp. 51-4.

[12Ibid., pp. 59-63

Article de Maxime Vuillaume (2/3) : La Semaine sanglante Le Père-Lachaise et le Mur

samedi 1er décembre 2012 

Voici les second et troisième volets de l’article qu’écrivit Maxime Vuillaume dans du 29 mai 1920. Ce sont un témoignage et un reportage bouleversants qui nous font voir en face la vérité cruelle du carnage perpétré au Père-Lachaise.

LE COUP DE FEU DANS LES TOMBES

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Combats au Père-Lachaise

À son tour, Privé parle. 
— Quand je quittai les pièces, les Versaillais n’étaient pas entrés… Bientôt, un bruit d’armes me fit dresser l’oreille. Ils étaient là…
Avec une dizaine d’hommes, je m’abritai derrière un bouquet de cyprès… Nous ne tardâmes pas à entendre le pétillement de la fusillade et les cris des combattants… On se battait furieusement sur l’emplacement des pièces et aux alentours… Mais descendons. Je retrouverai bien l’endroit où, pendant des heures et des heures, j’ai canardé les fusiliers-marins. Nous voici au rond-point où s’élève le monument de Casimir-Périer. 
— C’est là, dit Privé. A ces cyprès, nous avions accroché un drapeau rouge. Nous avions avec nous un gamin qui rechargeait nos chassepots. Derrière chaque bouquet d’arbres, derrière chaque tombe, des combattants, décidés à vendre chèrement leur peau… A la nuit, les fusiliers-marins se rapprochèrent de nous. A minuit, ils ne nous avaient pas fait reculer. Nous tirions toujours. Enfin, nous nous vîmes cernés. Ils avaient filé le long du mur d’enceinte… Nous étions acculés au fond du cimetière… Mon chassepot -j’en avais deuxième brûlait les doigts… Le gamin me suivait…
Je courus au mur d’enceinte, derrière la Conservation… Il n’y avait qu’à le franchir, pour être rue du Repos… Je me hissai sur la crête du mur… Mais la rue est à trois ou
quatre mètres en contre-bas. Je m’accrochai par les mains, et me laissai tomber 
— Et le gamin… 
— Je ne l’ai jamais revu… Il fit comme moi et il a dû s’enfuir… J’étais plein de boue. Mes vêtements, trempés, tout blancs d’avoir frotté les tombes… Mes mains noires de poudre… Une lumière… J’entre. Personne. Pas une âme…Je pousse jusqu’à la cuisine. Une grosse fille astique des couteaux… De l’eau. Je me lave les mains. Je me nettoie. Je suis présentable…
Je pourrai circuler à travers les troupes pour chercher un abri… J’ai mon pistolet dans ma ceinture… Je n’ai pu me résoudre à m’en séparer… Dans la matinée, après avoir erré, je suis boulevard Voltaire. Partout des morts. Du sang. le long de la devanture d’un « bois et charbons », une dizaine de fusillés. Dans une pissotière, deux jeunes femmes, mortes, dont les bas blancs sont tachés de rouge… Je serre instinctivement la crosse de mon revolver…

LES FUSILLÉS DU DIMANCHE

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Au Mur des Fédérés, dessin de Denis Desroches, 28 mai 1871

Longtemps après. Je retourne au Père-Lachaise. J’entre à la Conservation… Je demande le registre des entrées de l’année 1871, que j’ai besoin de consulter. Je lis, à la date du 24 mai : « Dombrovski, général de la Commune, déposé au caveau Brizard, case n°7 ». C’est la seule inscription. Les cours martiales de la Roquette et de Mazas n’ont pas encore envoyé leur affreux chargement.
Un employé de la Conservation, M. L…, était là en 1871. Il a vu, avant leur exécution, les fusillés qui ont été ensevelis au Mur. 
— C’était le dimanche, me dit M. L…, aux premières heures de la matinée. Le lendemain de la prise du cimetière. Au bas de l’allée principale, tout près de la porte d’entrée du boulevard Ménilmontant. Un fort groupe d’hommes. Fédérés en uniforme. Civils, en jaquette et en blouse. Ils étaient environ cent cinquante. Gardés par un piquet de soldats… Brusquement un officier supérieur entre… « Conduisez-moi tout ça là-haut. » L’officier qui commande le piquet de soldats, un lieutenant de fusiliers-marins, se place en tête du cortège. Ils montent. Une demi-heure, peutêtre un quart d’heure après, j’entends les feux de peloton… 
— D’où venaient ces prisonniers ? 
— Je n’en sais rien. Je n’ai jamais rien su. J’en ai souvent causé avec des collègues, employés comme moi à la Conservation… Des alentours du Père-Lachaise. Des barricades. Des perquisitions. Je vous le répète, il y avait de tout dans ce groupe. Des fédérés. Ceux-là pouvaient avoir été pris en combattant. Les autres, en civil. On avait dû les arrêter un peu partout chez eux, dans la rue… Quand ils partirent pour là-haut, ils passèrent devant moi… L’officier, un jeune, un très jeune lieutenant, était blanc comme un linge…
Autre visite au Père-Lachaise. Un ami m’a conduit chez M. F…, ancien entrepreneur de sépultures. M. F…, qui a 75 ans sonnés, a fait inhumer, le lundi 29 mai, les infortunés tombés sous les feux de peloton des soldats. Tout de suite, M. F…, alerte et vigoureux comme aux jours de sa jeunesse, parle : 
— Oui, c’est moi qui les ai fait mettre en terre, le lundi. Au pied du Mur. Vous pouvez être sûr qu’ils y sont. J’ai dirigé toute l’opération, sur place. Oh ! ce n’était pas gai, je vous le certifie… Si vous voulez, nous allons monter ensemble là-haut…
Nous sortons, nous entrons dans le cimetière par la petite porte de la rue du Repos. Nous grimpons, grimpons. Le vieillard semble infatigable. Il nous nomme l’un après l’autre, les monuments funéraires qu’il a construits. 
— Vous avez vu le cimetière après la bataille ? 
— Oui, dès le lendemain… le dimanche. J’avais hâte de voir les dégâts… J’ai construit tant de tombes ici… Un peu partout, les tombeaux étaient écornés par la fusillade, et, surtout, par les obus de Montmartre… Là où on s’était battu, presque corps à corps, le terrain était ravagé, les arbres brisés, les monuments renversés… Des morts, fédérés et soldats, partout… jusque dans les tombeaux. On ne les avait pas encore relevés… La lutte avait été, cela se voyait, particulièrement vive autour de la pyramide Beaujour et dans les divisions voisines, autour des tombes de Charles Nodier et de Balzac entre autres… Au terre-plein des pièces, les grands caveaux qui le bordent étaient presque tous défoncés, les statues à demi brisées… Toute une dévastation… Le sol jonché de couronnes, de grilles arrachées… Les pièces de canon étaient encore là, quelques-unes renversées…

MAXIME VUILLAUME