LES INÉGALITÉS SOCIALES EN 1870

vendredi 8 mai 2015 

Le remarquable ouvrage de Thomas Piketty sur Le capital au XXIe siècle [1] qui chiffre avec précision l’évolution des revenus et des patrimoines en très longue période dans un certain nombre de pays, dont la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, contient des données sur la France de 1870 qui éclairent sous un jour nouveau la situation économique et sociale à la veille de la Commune.

Pour faciliter les comparaisons entre pays aussi bien que dans le temps, Piketty se réfère au revenu national. Le revenu national (RN) est le produit intérieur brut (PIB) diminué de la dépréciation du capital (de l’ordre de 10% par an dans la plupart des pays) et ajusté des revenus nets reçus de (ou versés à) l’étranger. Pour juger des inégalités des revenus ou des capitaux, il les répartit le plus souvent entre la moitié inférieure de la population adulte (« classes populaires  »), les 40% suivants (« classes moyennes ») et le décile supérieur (« classes supérieures »), lui même décomposé entre les 9 centiles suivants («  classes aisées  ») et le centile supérieur (« classes dominantes »).

REVENU ET CAPITAL DANS LA FRANCE DE 1870

Les revenus du travail et du capital.
Les revenus du travail ne représentaient que 58% du revenu national en 1870 (73% en 2010). Les revenus du capital représentaient donc 42% du RN (27% en 2010).

Si l’on examine plus en détail l’évolution du poids respectif des salaires et des rentes, on note que ces dernières n’ont jamais été aussi élevées qu’en 1860 : c’est le record absolu de toute la période 1820-2012. Les salaires, de leur côté, s’améliorent dès les lendemains de la Commune : faut-il y voir une de ses conséquences ?

Le capital. 
Le patrimoine — pour Piketty, les termes « patrimoine » et « capital » sont synonymes — représente en 1870 en France 7 fois le revenu national : 3 pour la terre ; 1,5 pour l’immobilier d’habitation ; 1,8 pour le patrimoine financier et les équipements professionnels ; 0,7 pour le capital détenu à l’étranger.

Aujourd’hui il ne représente plus que 6 fois le RN : 4 pour l’immobilier d’habitation ; 2 pour le patrimoine financier et les équipements professionnels ; la valeur des terres agricoles et celle du capital détenu à l’étranger sont devenues négligeables.

Les inégalités
(des revenus, comme des patrimoines) sont considérables sous le Second Empire, bien plus fortes qu’aujourd’hui. Elles s’amplifieront cependant encore plus après la Commune : elles atteindront leur apogée en 1910, à la Belle Époque.

Les inégalités dans la répartition du capital.
Le patrimoine est extrêmement mal réparti. Il se concentre dans le décile, voire le centile supérieur, tandis que les trois quarts de la population adulte la plus défavorisée en sont pratiquement dépourvus : en 1870, le décile supérieur possède 81% du capital (62% en 2010), tandis que le centile supérieur en a 50% (23% en 2010).

Les inégalités dans la répartition des revenus.
Piketty ne publie malheureusement pas de données antérieures à 1910. Cette année-là, le décile supérieur de la hiérarchie des revenus percevait 47% du revenu national (33% en 2012). La part du centile supérieur était de 20% du RN en 1910 (9% en 2012). On peut supposer que les inégalités étaient moins importantes en 1870 qu’en 1910 : la période 1860-1910 est marquée, en effet, par une forte tendance à la divergence. Les inégalités devaient cependant être déjà considérables.


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La famille du banquier Péreire
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Trieuses de charbon au Creusot

COMPARAISONS GÉOGRAPHIQUES DANS LE MONDE DE 1870

Outre celles concernant la France, on dispose, sur le long terme, de données statistiques fiables tant pour le Royaume-Uni que pour les États-Unis.

Au Royaume-Uni,
les revenus du travail représentaient 59% du revenu national en 1870 (73% en 2010). Les revenus du capital représentaient donc 41% du RN (27% en 2010). Les pourcentages sont pratiquement les mêmes dans les deux pays.
En 1870, le patrimoine représentait, au Royaume-Uni également, 7 fois le revenu national, mais la répartition y était différente : 2 seulement pour la terre ; 0,8 seulement pour l’immobilier d’habitation ; mais 3 pour le patrimoine financier et les équipements professionnels ; 0,8 pour le capital détenu à l’étranger.
L’industrialisation était, en effet, plus avancée au Royaume-Uni qu’en France.
Le capital était encore plus mal réparti qu’en France : en 1870, le décile supérieur possédait 88% du capital (70% en 2010), tandis que le centile supérieur en avait 61% (28% en 2010).
Il en allait de même des revenus : le centile supérieur de la hiérarchie des revenus percevait 22% du RN en 1910 (15% en 2012).

Aux États-Unis, 
le patrimoine ne représentait en 1870 que 4 fois le revenu national : 1 pour la terre ; 1 pour l’immobilier d’habitation ; 2 pour le patrimoine financier et les équipements professionnels.
Les inégalités étaient moins marquées qu’en Europe. Le capital était mieux réparti : en 1870, le décile supérieur possédait 71% du capital (71% en 2010), tandis que le centile supérieur en avait 32% (33% en 2010). Il en allait de même des revenus (mais la situation s’est inversée dans les années 1980). En 1910, le décile supérieur de la hiérarchie des revenus percevait 40% du revenu national (32% en 1945 ; 48% en 2012) alors que la part du centile supérieur était de 18% du RN en 1910 (12% en 1945 ; 8% en 1980 ; 20% en 2012).


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Le Mont-de-piété, peinture de Ferdinand Heilbuth

COMPARAISONS AVEC LA FRANCE DE 2010

Non seulement le patrimoine est très inégalitairement réparti dans la France de 1870 (rappelons que le décile supérieur possède 82% du capital, alors qu’il n’en a que 62% en 2010), mais cette inégalité provient presque entièrement de l’héritage : 86% du patrimoine provient de l’héritage (68% en 2010) [2]. Les héritages portent aussi bien sur des domaines ruraux ou des immeubles urbains (il s’agit alors d’immeubles entiers : la copropriété n’existe pas encore au XIXe siècle !) que sur des titres (de rente ; actions et obligations françaises ou étrangères) [3].

Avec seulement 14% de patrimoine nouvellement créé, la mobilité sociale est pratiquement nulle. Rien ne sert d’avoir des diplômes et il n’existe pas de profession libérale ou salariée véritablement lucrative : si l’on n’est pas soi-même un héritier, le seul moyen de s’enrichir est d’épouser une héritière [4].

Tout le monde s’accorde pour chiffrer «  très précisément à partir de quel niveau de fortune et de revenu il est possible de vivre avec élégance et d’échapper à la médiocrité. […] Ce seuil à la fois matériel et psychologique se situe aux alentours de vingt ou trente fois le revenu moyen » [5], soit quarante à soixante fois le « revenu populaire » (c’est-à-dire le revenu des 50% des emplois les moins bien payés). En effet, «  vivre dignement  » coûte cher : il faut, pour se nourrir, s’habiller et se déplacer, avoir un grand nombre de domestiques, des chevaux — de la nourriture pour les bêtes — et des équipages. Le seuil correspond approximativement au revenu moyen des 0,5% des personnes disposant des héritages les plus élevés, ce qui représente un groupe social fort d’une centaine de milliers d’adultes. La France compte, en effet, 38 millions d’habitants en 1870 (66 millions aujourd’hui), soit 20 millions d’adultes (50 millions aujourd’hui).

Cependant «  l’inégalité est d’une certaine façon nécessaire : s’il n’existait pas une minorité suffisamment dotée en patrimoine, personne ne pourrait se préoccuper d’autre chose que de survivre » [6]. Il est alors « normal » que 99,5% des Français survivent à peine pour entretenir une élite dépositaire des valeurs culturelles de la France et gardienne de son rayonnement international.

On comprend mieux la réaction des versaillais à l’égard des communeux, coupables de remettre en cause ce sain partage des tâches. Pour la bourgeoisie de 1871, le peuple est bestial, sauvage et vil par nature [7]. La cruauté de la Semaine sanglante et celle de la répression qui l’a suivie ne s’expliquent que par la volonté de maintenir les privilèges de ce « demi-centile supérieur  ». Rappelons que Thiers, en tant que régisseur du conseil d’administration des mines d’Anzin, possédait un portefeuille d’actions lui assurant un revenu de 20 000 francs. Thiers est toutefois partisan d’un juste équilibre entre les hauts revenus des rentiers et les salaires des très hauts fonctionnaires. En 1831, il défend ceux-ci à la tribune de la Chambre des députés : « Les préfets doivent pouvoir tenir un rang égal à celui des habitants notables des départements où ils habitent  » [8].

L’évolution récente fait ressurgir les inégalités et réapparaître une certaine part d’héritage. Les inégalités du XIXe siècle et de la Belle Époque semblent néanmoins révolues. Parmi les sévères correctifs survenus entre 1914 et 1945, deux ont, en effet, des conséquences durables : l’effondrement de la part des rentiers dans le revenu national [9] ; l’avènement d’une « classe moyenne patrimoniale » [10].

GEORGES BEISSON


[1Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Seuil, Paris, 2013, 976 p. ill., 25 €. (Annexe technique sur piketty.pse.ens.fr/capital21c)

[2L’âge moyen au décès est de 60 ans et celui des héritiers de 29 ans (ces chiffres sont devenus respectivement 78 ans et 49 ans en 2010).

[3En 1872, les patrimoines étaient composés pour 42% d’actifs immobiliers et pour 56% d’actifs financiers.

[4En 1870, le 1% des héritages les plus élevés correspond à un niveau de vie égal à 28 fois le revenu des 50% des emplois les moins bien payés (revenu populaire), tandis que le 1% des emplois les mieux payés n’atteint que 11 fois ce même niveau.

[5Thomas Piketty, Op. cit., p. 653. Le revenu moyen étant de l’ordre de 800 fr. en 1870, le « revenu décent minimum » s’établit donc à 20 000 fr. (Idem, p. 176). Une jeune fille dotée de 1 million de francs, soit une rente de 50-60 000 fr. est donc un très bon parti ! (Ibid., p. 380).

[6Ibid., p. 661.

[7Cf. aussi : Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, La Découverte, Paris, 2010, 210 p.

[8Thomas Piketty, op. cit., p. 663. Par exemple, le directeur des postes aurait touché 71 000 francs par an (Georges Frischmann, Albert THEISZ, Pionnier de l’association parisienne de l’Internationale et de la première Chambre fédérale ouvrière, Directeur des Postes de la Commune de Paris (1871), Edition de la Fédération des Postes et Télécommunications, Montreuil, 1994, p. 149).

[9Thomas Piketty, op. cit., p. 428-432.

[10Idem, p. 550-552

22 mars 1871 : 
quand l’Assemblée préparait la guerre contre Paris

jeudi 5 mars 2015 

Le 5 avril 2011, l’Assemblée nationale votait la levée du secret sur les comptes rendus des comités secrets du Parlement qui s’étaient tenus en 1870-1871 [1]. La possibilité de réunir l’Assemblée à huis clos — contraire au principe de publicité des séances adopté par la Convention en 1793 — avait été introduite par Napoléon dans la constitution de l’an XII et reconduite par tous les régimes suivants. C’est une procédure de crise, utilisée surtout en temps de guerre. C’est ainsi que, pendant la guerre franco-allemande de 1870, le Corps législatif du Second Empire se réunit en comité secret à trois reprises, les 13, 25 et 26 août 1870. Après la défaite, la chute de l’Empire et la proclamation de la République, une Assemblée nationale est élue le 8 février 1871. On sait qu’elle est largement dominée par les monarchistes — les « ruraux  » — qui veulent le retour à la paix et à l’ordre. Mais Paris et le département de la Seine ont voté «  républicain  » (37 députés sur 43, dont 4 socialistes révolutionnaires : Tolain, Malon, Millière et Delescluze).

C’est cette Assemblée, siégeant à Versailles depuis le 20 mars et présidée par Jules Grévy, qui se saisit de l’attitude à observer face à Paris. Rappelons le contexte : le 18 mars, le coup de force tenté par Thiers pour désarmer Paris échoue devant l’insurrection populaire et la défection d’une partie des troupes. Le 21 mars, la Commune est proclamée et appelle à des élections communales dès le 23 mars.

L’Assemblée siège sans désemparer les 20, 21 et 22 mars. Elle est divisée sur l’opportunité de donner des gages à Paris. Tandis que les députés républicains de Paris, par la voix de Clemenceau, demandent l’élection d’un conseil municipal et d’un maire à Paris, l’Assemblée publie une proclamation qui stigmatise les insurgés. Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, avertit que «  si l’Assemblée est à Versailles…, c’est avec l’esprit de retour, pour combattre l’émeute et la combattre résolument  ». Le 22 mars, le ministre de l’Intérieur, Ernest Picard, dévoile un projet de loi sur les élections municipales qui auront lieu dans toute la France, sans pour autant qu’une date soit annoncée. Mais Paris resterait sous la tutelle du pouvoir : les maires et les adjoints d’arrondissement seraient nommés par le pouvoir exécutif ; il n’y aurait pas de maire de Paris, et le conseil municipal se réunirait sur convocation du préfet. Ce projet est donc inacceptable pour les députés de gauche parisiens, ce qui signifie que l’on va vers la confrontation.

Jules Grévy, «  à la nouvelle des affreux événements qui ensanglantent la capitale  », décide de convoquer l’Assemblée en comité secret le 22 mars au soir, à partir de 22 heures 30, en présence d’Adolphe Thiers, député de la Seine et « chef du pouvoir exécutif  », qui d’ailleurs n’intervient que brièvement en début de séance pour fixer la ligne, et laisse Grévy à la manœuvre.

Avant d’entrer dans le détail du débat, il convient de dire quelques mots de l’atmosphère. La séance, qui dure une partie de la nuit, est tendue, fébrile, ponctuée d’interruptions. La quasi-unanimité des députés sont hostiles à la Commune. Les « durs  » réclament une intervention rapide. Les modérés, qu’ils soient monarchistes ou républicains, ne sont pas plus bienveillants vis-à-vis de la Commune. Deux des députés socialistes révolutionnaires parisiens tentent d’intervenir, en vain car la parole leur est refusée : Tolain d’abord, qui proteste contre les paroles d’un député stigmatisant « l’élément guerrier venu de province… et qu’on appelle garibaldien  » et « l’élément détestable qu’on appelle l’Internationale  » ; et Millière, qui tente en vain de repousser le vote immédiat d’une résolution hostile à la Commune.

Dès le début de la séance deux propositions de résolution sont soumises à l’Assemblée, l’une présentée par le comte de La Rochethulon, député légitimiste de la Vienne, l’autre par Adrien Léon, député orléaniste de la Gironde. Toutes deux demandent la levée de volontaires dans les départements pour protéger la représentation nationale et « défendre l’ordre, la société et l’unité de la Patrie  ». Sur la suggestion de Thiers — ce sera sa seule intervention — ces deux résolutions sont fusionnées, reçoivent le soutien du pouvoir exécutif et sont renvoyées en commission pour avis. S’engage alors un débat sur la procédure d’urgence. Les députés veulent faire adopter la proposition gouvernementale sur-le-champ.

Charles Floquet, député de Paris et figure des républicains, dépose alors une motion de conciliation avec les auteurs du « mouvement déplorable qui a ensanglanté Paris  ». Son argumentaire tient en deux points. Il est « absolument convaincu que si, à diverses époques de notre histoire contemporaine, on avait accordé à la population parisienne ce qu’elle demandait toujours…, si on avait accordé à la population de Paris des élections municipales, aucun des événements funestes qui se sont produits dans ces derniers mois ne se serait passé  ». Il exprime là la vision des élus parisiens : la Commune, c’est le droit donné à Paris de s’administrer lui-même. Il ne considère pas la dimension sociale et politique de la Commune. « En concédant la commune avec un petit « c », on évitera la Commune avec majuscule  » (Éric Bonhomme).

Pour court-circuiter les communards, Floquet propose que le gouvernement annonce des élections municipales à Paris dès le 26 mars, faisant le pari que, dans ce cas, les élections convoquées par la Commune ne mobiliseraient qu’une minorité d’électeurs : « Au lieu de 150 000, 100 000 votants qui pourraient se présenter au scrutin, il n’en viendra pas plus de 15 000, de 10 000  », ce qui délégitimerait l’insurrection…

Ce faisant il exprime l’opinion de la grande majorité des élus parisiens qui, à l’instar de Tirard, maire radical du IIe arrondissement, désapprouvent l’insurrection, mais veulent éviter la guerre civile. « Faire la guerre ou désarmer.  » Plutôt que de combattre l’insurrection, ils suggèrent de la désarmer en faisant les concessions nécessaires : doter Paris, comme toutes les communes de France, des libertés municipales.

Ce que l’on doit souligner, c’est que cet argumentaire trouve un écho auprès de certains députés de droite. Ainsi l’amiral Saisset, héros du siège de Paris et député monarchiste de la capitale, volontaire pour une mission de conciliation, mais qui, au moment d’intervenir, en est dissuadé après un bref entretien avec Thiers.

La commission propose le rejet de la proposition Floquet, au motif que des élections communales auront lieu dans toute la France au plus tard le 10 avril. Une bataille s’engage alors sur les dates : le 26 mars ? le 15 avril ? le 5 avril ? le 10 avril ?

Après une longue bataille de procédure et d’amendements, Jules Grévy, refusant un vote contradictoire entre la proposition Floquet et la proposition gouvernementale, finit par mettre au vote une unique résolution : « L’Assemblée, considérant qu’un projet de loi relatif aux élections municipales de toutes les communes de France, y compris la ville de Paris, est actuellement soumis aux délibérations de l’Assemblée, qui en a déclaré l’urgence, et que le gouvernement a pris l’engagement de faire procéder aux élections avant le 10 avril en proposant un article additionnel au projet de loi, passe à l’ordre du jour ». C’est une manière de clore le débat. Mise aux voix, cette résolution est adoptée. Il est deux heures du matin.

« Vous serez responsables de ce qui va suivre ! » s’exclame alors Clemenceau, qui n’était pas intervenu dans le débat.

MICHEL PUZELAT


[1Éric Bonhomme (éd.), De l’Empire à la République. Comités secrets du Parlement, 1870-1871, Perrin, Paris, 2011. Séance du mercredi 22 mars 1871, p. 179-249.

La Commune et la Première Internationale

vendredi 5 décembre 2014 

Les membres de l’Internationale ont joué un rôle important dans la préparation et le déroulement de la Commune de Paris.

La décision de créer une Association Internationale des Travailleurs (AIT), appelée plus tard Ière Internationale, est prise à Londres, le 28 septembre 1864, lors d’un congrès ouvrier européen. L’AIT se donne pour objectif d’unir les prolétaires de tous les pays dans la lutte pour leur émancipation, au-delà des divisions artificielles créées par les États.

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Fondation de l’Association internationale des travailleurs, en 1864, à Londres.

L’idée d’une telle organisation avait pris naissance après les événements révolutionnaires de 1848. L’occasion d’avancer dans cette voie était fournie par l’Exposition universelle de Londres en 1862 à laquelle assistaient 183 ouvriers parisiens qui, à cette occasion, nouaient des relations avec leurs homologues anglais déjà bien organisés syndicalement dans les Trade Unions.

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Karl Marx

L’adresse inaugurale de l’Internationale, rédigée par Karl Marx, précisait que «  l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » et déclarait agir «  pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat  ».

Un Conseil général, élu lors de chaque congrès annuel, était chargé de coordonner l’activité des sections nationales et locales de l’AIT. Il siégeait à Londres.

L’histoire de l’Internationale comporte deux périodes : une phase « mutuelliste  » ou « proudhonienne », de 1865 au premier semestre 1868, suivie d’une phase « collectiviste  » ou « syndicaliste  ».

LA PÉRIODE MUTUELLISTE

Les mutuellistes proudhoniens étaient opposés au travail des femmes et hostiles à la grève. Ils considéraient que les mutuelles et les coopératives étaient suffisantes pour combattre le capitalisme. Les collectivistes se prononçaient pour la lutte des classes comme meilleur moyen de combattre le capitalisme et moteur de l’émancipation des travailleurs.

En France, en janvier 1865, un bureau parisien de l’Internationale est créé et s’installe rue des Gravilliers, dans le IIIe arrondissement. Ses correspondants auprès du Conseil général de Londres sont les mutuellistes Henri Tolain et Édouard Fribourg qui avaient participé au congrès fondateur de Londres en 1864. Eugène Varlin, ouvrier relieur, et Benoît Malon, teinturier, adhèrent à l’Internationale dès son implantation à Paris.

En France, de 1865 à 1867, des sections de l’Internationale sont fondées dans une quarantaine de localités. Ces implantations concernent de nombreuses régions autour de quelques centres importants : Paris, Caen, Rouen, Lyon, Marseille. Il s’agit le plus souvent de groupes ne comptant que quelques dizaines de militants. Font exception les implantations de Paris et de Lyon qui regroupent plusieurs centaines d’adhérents. Les premiers adhérents sont issus des milieux coopérateurs. À Paris, c’est le cas des bronziers avec Camélinat et des relieurs autour de Varlin.

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Eugène Varlin
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Nathalie Le Mel

Une conférence de l’Internationale a lieu à Londres en septembre 1865. Eugène Varlin y participe. De retour à Paris, il est élu secrétaire correspondant aux côtés de Tolain et Fribourg.

Le premier congrès de l’Internationale a lieu à Genève du 3 au 8 septembre 1866. Il vote des motions en faveur de la journée de travail de huit heures et de la protection des femmes et des enfants. Les délégués parisiens sont les mutuellistes Tolain et Fribourg et les collectivistes Varlin, Camélinat et Malon. Varlin est mis en minorité au sein de la délégation française en se prononçant pour l’amélioration des conditions de travail des femmes et non pour leur maintien au foyer.

Fin 1867, les quinze membres du bureau parisien, dont Tolain, sont arrêtés et poursuivis par le pouvoir impérial pour « constitution interdite d’associations de plus de vingt personnes  ».

Ils démissionnent du bureau. Une nouvelle commission parisienne est mise en place avec Eugène Varlin et Benoît Malon, désignés comme correspondants auprès du Conseil général de Londres. Les nouveaux responsables sont favorables au dépassement du mutuellisme pour déboucher sur le collectivisme et le syndicalisme. C’est le début de la deuxième période de l’Internationale en France.

LA PÉRIODE COLLECTIVISTE OU SYNDICALISTE

Le deuxième congrès de l’Internationale se déroule à Lausanne du 2 au 7 septembre 1867. La motion finale stipule que «  l’émancipation sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipation politique  ».

Dans la décennie 1860, de nombreuses grèves ont lieu dans les principaux centres industriels. Elles sont rendues moins difficiles par la loi du 25 juillet 1864 qui a supprimé le délit de coalition. La répression est cependant brutale. En 1869, treize mineurs sont tués par l’armée à la Ricamarie dans la Loire et quatorze à Aubin dans l’Aveyron. Dans ces conflits, l’Internationale est présente et active. Elle appuie les revendications des grévistes et organise la solidarité financière. Elle se développe à Paris, Rouen, Lyon, Marseille et dans les environs de ces villes.

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Pierre-Joseph Proudhon
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Michel Bakounine

Pour ce qui concerne Paris, citons les grèves des relieurs à l’été 1864, animées par Eugène Varlin et Nathalie Le Mel, des bronziers, en février et mars 1867, avec Camélinat et Theisz, des cordiers, des mégissiers, des tailleurs…

Ces grèves très dures nécessitent la création de véritables chambres syndicales et de caisses de solidarité pour aider matériellement les ouvriers grévistes. La grève des relieurs en 1864 avait permis d’obtenir la réduction de la durée journalière de travail et l’abolition du travail de nuit. Eugène Varlin et Nathalie Le Mel ont créé, en 1866, la Société civile d’épargne et de crédit mutuel des ouvriers relieurs de Paris, une véritable chambre syndicale qui a adhéré à l’Internationale. Le 1er mai 1866, les relieurs ont mis en place une Caisse de solidarité et de lutte interprofessionnelle, la « Caisse du sou  », qui aide financièrement les grévistes.

Pour riposter à la montée des luttes ouvrières, le pouvoir intente, en mai 1868, un deuxième procès à la section parisienne de l’Internationale. Varlin assure la défense des internationalistes. Le tribunal ordonne la dissolution de l’association et condamne ses dirigeants à trois mois de prison. De ce fait, les responsables parisiens ne peuvent pas participer au 3e congrès de l’Internationale en 1868 à Bruxelles marqué par la prédominance des idées syndicalistes et collectivistes. Ces options sont confirmées en 1869 au congrès de Bâle. Cette même année, l’Alliance internationale de la démocratie socialiste de Bakounine adhère à l’Internationale. En France, elle influencera principalement les sections de Lyon et Marseille.

En 1869 et 1870, de nombreuses associations ouvrières se transforment en sociétés de résistance que l’on peut déjà appeler des syndicats, même si ce terme est interdit par les lois bonapartistes. Un grand nombre de ces associations adhère à l’Internationale à l’exemple des ovalistes (ouvrières de la soie) de Lyon.

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Elisabeth Dmitrieff
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Zéphyrin Camélinat (1840-1932)
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Benoît Malon (1841-1893)

Sous l’égide de l’Internationale, le 14 novembre 1869, une Fédération parisienne des sociétés ouvrières est créée. Elle siège rue de la Corderie dans les locaux de l’Internationale. En 1870, elle regroupera 56 sociétés et 40 000 membres.

Le 22 juin 1870, un troisième procès est intenté à la section parisienne. Malon et trois de ses co-inculpés sont condamnés à un an de prison. Varlin a échappé à l’arrestation et s’est exilé en Belgique. Au moment de la chute de l’Empire, en 1870, la situation de l’Internationale en France est paradoxale. Elle atteint son maximum d’adhérents, estimés à environ 100 000, mais son action est entravée par l’emprisonnement ou l’exil de ses dirigeants les plus emblématiques.

Le 12 juillet 1870, face aux menaces de guerre, les sections parisiennes de l’Internationale s’adressent à leurs « frères d’Allemagne » en leur disant que «  nos divisions n’amèneraient des deux côtés du Rhin que le triomphe complet du despotisme  ». Elles ne sont pas entendues et la guerre franco-prussienne voulue par Bismarck et Napoléon III éclate.

Les Internationalistes, dont les principaux dirigeants sont sortis de prison ou revenus d’exil, vont s’impliquer, à partir du 4 septembre 1870, dans les luttes pour une République démocratique et sociale, pour la défense de Paris assiégé. Ils s’engagent nombreux dans la Garde nationale et beaucoup de leurs responsables sont élus officiers de leur bataillon. Dès le 5 septembre, ils se méfient du gouvernement dit de Défense nationale qui siège à l’Hôtel-de-Ville, ce qui les incite à mettre en place et animer dans les arrondissements des Comités de vigilance républicaine, lesquels se fédèrent dans le Comité central républicain des vingt arrondissements qui siège à la Corderie dans les locaux de l’Internationale.

Le 7 janvier 1871, dans sa célèbre « affiche rouge », le Comité des vingt arrondissements dénonce l’incapacité du gouvernement et lance son appel : «  Place au peuple, place à la Commune !  »

L’INTERNATIONALE ET L’OEUVRE SOCIALE DE LA COMMUNE DE PARIS

Aux élections législatives de février 1871, deux candidats de l’Internationale sont élus : Malon et Tolain. Le premier démissionne après le 18 mars pour se consacrer à la Commune ; le second se range du côté versaillais.

L’insurrection du 18 mars et les élections qui suivent donnent naissance à la Commune.

Sur les quatre-vingt-huit élus de l’assemblée communale, vingt-cinq sont des ouvriers et trente-huit membres de l’Internationale. Ils vont jouer un rôle prépondérant à la tête des services publics comme Camélinat à la monnaie, Theisz à la poste, Léo Fränkel qui anime la Commission du Travail et devient ainsi, de fait sinon de nom, le premier ministre du Travail.

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Léo Fränkel (1844–1895)
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Albert Theisz (1839-1881)

Les membres de l’Internationale sont présents et actifs dans la Garde nationale, les clubs, les comités de l’Union des femmes, les chambres syndicales. C’est à ces dévoués militants que l’on doit l’œuvre sociale considérable de la Commune et les prémices d’un droit du Travail qui n’existait pas auparavant.

Les Internationalistes ont payé un lourd tribut à la répression. Ils sont nombreux à avoir péri sur les barricades et devant les pelotons d’exécution comme Eugène Varlin massacré à Montmartre, le 28 mai 1871. Ils ont subi les affres de la déportation en Nouvelle Calédonie comme Nathalie Le Mel. Ils sont nombreux à devoir s’exiler pour échapper à la répression comme Malon, Theisz, Fränkel, condamnés à mort par contumace, Camélinat à la déportation… Cette terrible répression a mis fin à l’action de l’Internationale en France. La réaction victorieuse a compris le rôle d’émancipation de l’Internationale. Elle la met hors la loi par la loi du 14 mars 1872.

Au plan international, l’Internationale gère difficilement les différentes tendances du socialisme qui la composent depuis 1869. Ses divisions et la chute de la Commune contribuent à provoquer sa fin en 1876.

En France, avant et pendant la Commune de Paris, l’Internationale a réalisé une œuvre d’émancipation humaine et sociale considérable qui a ouvert la voie aux luttes émancipatrices du XXe siècle. La modernité de ses idéaux nous interpelle encore aujourd’hui.

YVES LENOIR

La Commune et la Première Internationale

vendredi 5 décembre 2014 

Les membres de l’Internationale ont joué un rôle important dans la préparation et le déroulement de la Commune de Paris.

La décision de créer une Association Internationale des Travailleurs (AIT), appelée plus tard Ière Internationale, est prise à Londres, le 28 septembre 1864, lors d’un congrès ouvrier européen. L’AIT se donne pour objectif d’unir les prolétaires de tous les pays dans la lutte pour leur émancipation, au-delà des divisions artificielles créées par les États.

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Fondation de l’Association internationale des travailleurs, en 1864, à Londres.

L’idée d’une telle organisation avait pris naissance après les événements révolutionnaires de 1848. L’occasion d’avancer dans cette voie était fournie par l’Exposition universelle de Londres en 1862 à laquelle assistaient 183 ouvriers parisiens qui, à cette occasion, nouaient des relations avec leurs homologues anglais déjà bien organisés syndicalement dans les Trade Unions.

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Karl Marx

L’adresse inaugurale de l’Internationale, rédigée par Karl Marx, précisait que «  l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » et déclarait agir «  pour l’émancipation définitive de la classe travailleuse, c’est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat  ».

Un Conseil général, élu lors de chaque congrès annuel, était chargé de coordonner l’activité des sections nationales et locales de l’AIT. Il siégeait à Londres.

L’histoire de l’Internationale comporte deux périodes : une phase « mutuelliste  » ou « proudhonienne », de 1865 au premier semestre 1868, suivie d’une phase « collectiviste  » ou « syndicaliste  ».

LA PÉRIODE MUTUELLISTE

Les mutuellistes proudhoniens étaient opposés au travail des femmes et hostiles à la grève. Ils considéraient que les mutuelles et les coopératives étaient suffisantes pour combattre le capitalisme. Les collectivistes se prononçaient pour la lutte des classes comme meilleur moyen de combattre le capitalisme et moteur de l’émancipation des travailleurs.

En France, en janvier 1865, un bureau parisien de l’Internationale est créé et s’installe rue des Gravilliers, dans le IIIe arrondissement. Ses correspondants auprès du Conseil général de Londres sont les mutuellistes Henri Tolain et Édouard Fribourg qui avaient participé au congrès fondateur de Londres en 1864. Eugène Varlin, ouvrier relieur, et Benoît Malon, teinturier, adhèrent à l’Internationale dès son implantation à Paris.

En France, de 1865 à 1867, des sections de l’Internationale sont fondées dans une quarantaine de localités. Ces implantations concernent de nombreuses régions autour de quelques centres importants : Paris, Caen, Rouen, Lyon, Marseille. Il s’agit le plus souvent de groupes ne comptant que quelques dizaines de militants. Font exception les implantations de Paris et de Lyon qui regroupent plusieurs centaines d’adhérents. Les premiers adhérents sont issus des milieux coopérateurs. À Paris, c’est le cas des bronziers avec Camélinat et des relieurs autour de Varlin.

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Eugène Varlin
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Nathalie Le Mel

Une conférence de l’Internationale a lieu à Londres en septembre 1865. Eugène Varlin y participe. De retour à Paris, il est élu secrétaire correspondant aux côtés de Tolain et Fribourg.

Le premier congrès de l’Internationale a lieu à Genève du 3 au 8 septembre 1866. Il vote des motions en faveur de la journée de travail de huit heures et de la protection des femmes et des enfants. Les délégués parisiens sont les mutuellistes Tolain et Fribourg et les collectivistes Varlin, Camélinat et Malon. Varlin est mis en minorité au sein de la délégation française en se prononçant pour l’amélioration des conditions de travail des femmes et non pour leur maintien au foyer.

Fin 1867, les quinze membres du bureau parisien, dont Tolain, sont arrêtés et poursuivis par le pouvoir impérial pour « constitution interdite d’associations de plus de vingt personnes  ».

Ils démissionnent du bureau. Une nouvelle commission parisienne est mise en place avec Eugène Varlin et Benoît Malon, désignés comme correspondants auprès du Conseil général de Londres. Les nouveaux responsables sont favorables au dépassement du mutuellisme pour déboucher sur le collectivisme et le syndicalisme. C’est le début de la deuxième période de l’Internationale en France.

LA PÉRIODE COLLECTIVISTE OU SYNDICALISTE

Le deuxième congrès de l’Internationale se déroule à Lausanne du 2 au 7 septembre 1867. La motion finale stipule que «  l’émancipation sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipation politique  ».

Dans la décennie 1860, de nombreuses grèves ont lieu dans les principaux centres industriels. Elles sont rendues moins difficiles par la loi du 25 juillet 1864 qui a supprimé le délit de coalition. La répression est cependant brutale. En 1869, treize mineurs sont tués par l’armée à la Ricamarie dans la Loire et quatorze à Aubin dans l’Aveyron. Dans ces conflits, l’Internationale est présente et active. Elle appuie les revendications des grévistes et organise la solidarité financière. Elle se développe à Paris, Rouen, Lyon, Marseille et dans les environs de ces villes.

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Pierre-Joseph Proudhon
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Michel Bakounine

Pour ce qui concerne Paris, citons les grèves des relieurs à l’été 1864, animées par Eugène Varlin et Nathalie Le Mel, des bronziers, en février et mars 1867, avec Camélinat et Theisz, des cordiers, des mégissiers, des tailleurs…

Ces grèves très dures nécessitent la création de véritables chambres syndicales et de caisses de solidarité pour aider matériellement les ouvriers grévistes. La grève des relieurs en 1864 avait permis d’obtenir la réduction de la durée journalière de travail et l’abolition du travail de nuit. Eugène Varlin et Nathalie Le Mel ont créé, en 1866, la Société civile d’épargne et de crédit mutuel des ouvriers relieurs de Paris, une véritable chambre syndicale qui a adhéré à l’Internationale. Le 1er mai 1866, les relieurs ont mis en place une Caisse de solidarité et de lutte interprofessionnelle, la « Caisse du sou  », qui aide financièrement les grévistes.

Pour riposter à la montée des luttes ouvrières, le pouvoir intente, en mai 1868, un deuxième procès à la section parisienne de l’Internationale. Varlin assure la défense des internationalistes. Le tribunal ordonne la dissolution de l’association et condamne ses dirigeants à trois mois de prison. De ce fait, les responsables parisiens ne peuvent pas participer au 3e congrès de l’Internationale en 1868 à Bruxelles marqué par la prédominance des idées syndicalistes et collectivistes. Ces options sont confirmées en 1869 au congrès de Bâle. Cette même année, l’Alliance internationale de la démocratie socialiste de Bakounine adhère à l’Internationale. En France, elle influencera principalement les sections de Lyon et Marseille.

En 1869 et 1870, de nombreuses associations ouvrières se transforment en sociétés de résistance que l’on peut déjà appeler des syndicats, même si ce terme est interdit par les lois bonapartistes. Un grand nombre de ces associations adhère à l’Internationale à l’exemple des ovalistes (ouvrières de la soie) de Lyon.

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Elisabeth Dmitrieff
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Zéphyrin Camélinat (1840-1932)
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Benoît Malon (1841-1893)

Sous l’égide de l’Internationale, le 14 novembre 1869, une Fédération parisienne des sociétés ouvrières est créée. Elle siège rue de la Corderie dans les locaux de l’Internationale. En 1870, elle regroupera 56 sociétés et 40 000 membres.

Le 22 juin 1870, un troisième procès est intenté à la section parisienne. Malon et trois de ses co-inculpés sont condamnés à un an de prison. Varlin a échappé à l’arrestation et s’est exilé en Belgique. Au moment de la chute de l’Empire, en 1870, la situation de l’Internationale en France est paradoxale. Elle atteint son maximum d’adhérents, estimés à environ 100 000, mais son action est entravée par l’emprisonnement ou l’exil de ses dirigeants les plus emblématiques.

Le 12 juillet 1870, face aux menaces de guerre, les sections parisiennes de l’Internationale s’adressent à leurs « frères d’Allemagne » en leur disant que «  nos divisions n’amèneraient des deux côtés du Rhin que le triomphe complet du despotisme  ». Elles ne sont pas entendues et la guerre franco-prussienne voulue par Bismarck et Napoléon III éclate.

Les Internationalistes, dont les principaux dirigeants sont sortis de prison ou revenus d’exil, vont s’impliquer, à partir du 4 septembre 1870, dans les luttes pour une République démocratique et sociale, pour la défense de Paris assiégé. Ils s’engagent nombreux dans la Garde nationale et beaucoup de leurs responsables sont élus officiers de leur bataillon. Dès le 5 septembre, ils se méfient du gouvernement dit de Défense nationale qui siège à l’Hôtel-de-Ville, ce qui les incite à mettre en place et animer dans les arrondissements des Comités de vigilance républicaine, lesquels se fédèrent dans le Comité central républicain des vingt arrondissements qui siège à la Corderie dans les locaux de l’Internationale.

Le 7 janvier 1871, dans sa célèbre « affiche rouge », le Comité des vingt arrondissements dénonce l’incapacité du gouvernement et lance son appel : «  Place au peuple, place à la Commune !  »

L’INTERNATIONALE ET L’OEUVRE SOCIALE DE LA COMMUNE DE PARIS

Aux élections législatives de février 1871, deux candidats de l’Internationale sont élus : Malon et Tolain. Le premier démissionne après le 18 mars pour se consacrer à la Commune ; le second se range du côté versaillais.

L’insurrection du 18 mars et les élections qui suivent donnent naissance à la Commune.

Sur les quatre-vingt-huit élus de l’assemblée communale, vingt-cinq sont des ouvriers et trente-huit membres de l’Internationale. Ils vont jouer un rôle prépondérant à la tête des services publics comme Camélinat à la monnaie, Theisz à la poste, Léo Fränkel qui anime la Commission du Travail et devient ainsi, de fait sinon de nom, le premier ministre du Travail.

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Léo Fränkel (1844–1895)
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Albert Theisz (1839-1881)

Les membres de l’Internationale sont présents et actifs dans la Garde nationale, les clubs, les comités de l’Union des femmes, les chambres syndicales. C’est à ces dévoués militants que l’on doit l’œuvre sociale considérable de la Commune et les prémices d’un droit du Travail qui n’existait pas auparavant.

Les Internationalistes ont payé un lourd tribut à la répression. Ils sont nombreux à avoir péri sur les barricades et devant les pelotons d’exécution comme Eugène Varlin massacré à Montmartre, le 28 mai 1871. Ils ont subi les affres de la déportation en Nouvelle Calédonie comme Nathalie Le Mel. Ils sont nombreux à devoir s’exiler pour échapper à la répression comme Malon, Theisz, Fränkel, condamnés à mort par contumace, Camélinat à la déportation… Cette terrible répression a mis fin à l’action de l’Internationale en France. La réaction victorieuse a compris le rôle d’émancipation de l’Internationale. Elle la met hors la loi par la loi du 14 mars 1872.

Au plan international, l’Internationale gère difficilement les différentes tendances du socialisme qui la composent depuis 1869. Ses divisions et la chute de la Commune contribuent à provoquer sa fin en 1876.

En France, avant et pendant la Commune de Paris, l’Internationale a réalisé une œuvre d’émancipation humaine et sociale considérable qui a ouvert la voie aux luttes émancipatrices du XXe siècle. La modernité de ses idéaux nous interpelle encore aujourd’hui.

YVES LENOIR

L’ANNÉE 1864

lundi 15 septembre 2014 

Il y a 150 ans. Nous continuons notre chronique qui doit nous conduire
au cent-cinquantenaire de la Commune. 1864 s’avère une année clé !

PARIS, FÉVRIER 1864

Le 18 février 1864, Le Figaro annonce cette importante nouvelle : « Le cirque de l’Impératrice prépare une petite révolution. L’orchestre est transporté sur le côté droit… » ! On y lit aussi un compte rendu plein d’humour du banquet offert par les actionnaires du canal de Suez auquel assiste le prince Napoléon… Mais ce numéro ne rentrera pas dans l’histoire !

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Henri Tolain

C’est la veille que paraît dans L’Opinion nationale, un journal de l’opposition à l’Empire, un manifeste signé de soixante ouvriers. Il est destiné à soutenir la candidature ouvrière, et affirmée comme telle, d’Henri Tolain, qui en est le principal rédacteur.
Ciseleur, Tolain est alors la figure la plus connue du mouvement ouvrier renaissant. Il défend un socialisme modéré, progressif. Plus tard, il désavouera la Commune de 1871. Mais cette évolution n’est pas celle de tous les signataires. Certains comme Camélinat joueront un rôle considérable pendant la Commune.

Le manifeste part d’abord d’un constat, la situation misérable du prolétariat, les salaires insuffisants pour vivre, la menace du chômage, une situation de dominé, car, même dans le cadre du suffrage universel, « nous n’avons aucun de ces moyens, la fortune, les relations, les fonctions…  ». Ainsi les ouvriers « subissent fatalement la domination du capital : leurs intérêts sont subordonnés à d’autres intérêts ». Un point retient aussi l’attention, le sentiment d’une fracture culturelle : « Tout moyen de progrès qui ne peut s’étendre, se vulgariser, de manière à concourir au bien-être général, en descendant jusqu’aux dernières couches de la société, n’est point complètement démocratique, car il constitue un privilège  ».

Au bilan donc, « on a répété à satiété : il n’y a plus de classes ; depuis 1789 tous les Français sont égaux devant la loi. Nous qui n’avons d’autre propriété que nos bras (…) il nous est bien difficile de croire en cette affirmation ».

Par ailleurs les signataires constatent qu’il n’y a aucun élu du prolétariat à l’Assemblée, mais massivement des propriétaires, industriels, journalistes, avocats… qui, de fait, ne formulent jamais « nos aspirations, nos désirs et nos droits  ».

Que veulent donc les auteurs du Manifeste ? « La vraie démocratie » : « notre cause est celle de l’égalité, indissolublement liée à la liberté, en un mot la cause de la JUSTICE  ». Mais cette égalité ne saurait être seulement politique, il faut consacrer « l’égalité sociale  ». Le manifeste insiste sur les capacités politiques des ouvriers. Nul besoin pour être député d’être un illustre, au contraire, « sorties du sein des masses populaires, la signification de ces élections serait d’autant plus éclatante que les élus auraient été la veille plus obscurs et plus ignorés  ».


On aura garde d’ignorer la dimension morale, l’affirmation de la dignité ouvrière. Dénonçant les limites de la charité, les auteurs soulignent : « Nous ne voulons pas être des clients et des assistés : nous voulons devenir des égaux : nous repoussons l’aumône : nous voulons la justice. »

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Eugène Varlin

Ces principes se déclinent en des revendications plus concrètes. Les principales visent le code civil. Le manifeste demande le droit de grève et d’association syndicale et l’abrogation de la supériorité de la parole du maître sur le salarié. C’est alors que les ouvriers pourront constituer une force capable d’augmenter les salaires, de combattre le chômage. Le manifeste demande aussi l’instruction gratuite et obligatoire. On retrouve une trace du proudhonisme dans la défense du crédit mutuel, de «  la liberté du travail ». Le manifeste dénonce la concentration du crédit dans « une autocratie financière  » qui écrase le petit bourgeois comme l’ouvrier. Associations ouvrières ou individus doivent avoir la possibilité réelle de devenir leurs propres maîtres. Le manifeste se défend, aussi, de tout égalitarisme.

Ces objectifs exigent une action et une affirmation de classe. C’est le sens premier des candidatures ouvrières, mais aussi de l’organisation ouvrière. Le manifeste refuse les propositions d’une Chambre syndicale qui serait composée de patrons et d’ouvriers, sorte de prudhommie : « ce que nous demandons, c’est une Chambre exclusivement composée d’ouvriers ». Élus et militants devront agir avec « énergie et persévérance  » mais aussi avec un sens pacifique. Le manifeste exprime sa défiance vis-à-vis des grèves, même s’il en souhaite la légalisation.

Le manifeste évoque enfin la question des liens avec l’opposition démocratique. Le manifeste réaffirme l’attachement des ouvriers aux revendications démocratiques (libertés les plus larges, séparation de l’Église et de l’État… ), mais estime qu’il n’est plus temps de renoncer à la cause du prolétariat.

SALLE DU GYMNASE GESELL, 11 RUE VICTOR COUSIN,
11 SEPTEMBRE 1864
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Nathalie Le Mel

Tout près de la Sorbonne, en plein cœur du quartier des imprimeries, ils sont 400 ouvriers relieurs. On avait invité les patrons relieurs, mais ils ne paraissent pas. C’est que c’est la grève depuis bientôt trois semaines, pour la réduction de la journée de travail de 12 à 10 h, pour le salaire de 10 h payées 11 h, pour une majoration de 25% des heures supplémentaires. Le 26 août, la commission de grève publie un texte d’une rare intelligence sociale. L’augmentation des salaires est aussi un moyen de remédier à la surproduction capitaliste : «  La production augmentant chaque jour par l’extension de l’emploi de machines, le riche ne suffit plus à la consommation ».

L’augmentation des heures supplémentaires est destinée « non à gagner davantage » mais à « empêcher qu’on en abuse ». La diminution des heures de travail est « nécessaire au repos du corps ; mais l’esprit et le cœur en ont surtout besoin  ».

Nathalie Le Mel (qui entraîne les relieuses) et Eugène Varlin animent la commission de grève ; une grève qui bénéficie des nouvelles dispositions de la loi du 25 mai 1864 qui autorise le droit de grève avec des restrictions sévères. Mais cette loi ne fait que suivre la déferlante de grèves qui se propage en France depuis le début des années 1860. Faute de pouvoir interdire, on surveille…

La grève sera victorieuse. Petit à petit, les patrons cèdent. Un formidable capital d’expérience est accumulé. Et l’idée d’une possible collaboration patronat-salariat s’affaisse : l’avenir est aux syndicats ouvriers.

LONDRES, SAINT-MARTIN’S HALL,
28 SEPTEMBRE 1864
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Fondation de l’Association internationale des travailleurs, en 1864, à Londres.

Depuis deux années, les rencontres entre syndicalistes anglais, mutuellistes français, loge des philadelphiens ou communistes allemands se sont multipliées. La situation est mûre et ce 28 septembre 1864, en un meeting public est proclamée la naissance de l’Association Internationale des Travailleurs, future Première Internationale.

Un comité provisoire est élu par l’assemblée : 21 Anglais, 10 Allemands, 9 Français, 6 Italiens, 2 Polonais, 2 Suisses. Ce comité va désigner un exécutif permanent. Deux tâches immédiates principales : créer des sections dans tous les pays, rédiger statuts et adresse inaugurale.

Un homme va s’imposer, alors, Karl Marx. Jusqu’alors plutôt méfiant devant des initiatives internationales qui lui semblaient trop floues, il a accepté de participer à l’AIT car il y a là de « véritables forces  », «  des gens qui représentent au moins leur classe  ».

L’adresse paraît en novembre 1864. Citons-en trois phrases clés :

L’incipit : « Ouvriers, c’est un fait très remarquable que la misère des masses travailleuses n’a pas diminué de 1848 à 1864, et pourtant cette période défie toute comparaison pour le développement de l’industrie et l’extension du commerce. »
Le cœur : « La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière. »
La fin : «  Prolétaires de tous les pays, unissez vous ! »

Un immense pas en avant vient de s’accomplir.

JEAN-LOUIS ROBERT