L’ANNÉE 1866

jeudi 15 septembre 2016 

Vers midi, Brasserie Treiber, 3 septembre 1866, commune des Eaux-Vives, tout près de Genève ; quelques passants attendent l’arrivée du cortège parti du Temple unique de l’ordre maçonnique. Il a traversé les bas quartiers de Genève, alors les plus populaires. Devant le millier de manifestants, on aperçoit un drapeau rouge sur lequel est inscrit « Pas de devoirs sans droits ! Pas de droits sans devoirs ! », le drapeau de la Ière Internationale qui va tenir là son premier Congrès, après un repas fraternel !

A vrai dire, parmi les passants qui attendent le cortège se trouve un petit groupe d’une dizaine de jeunes, mené par un étudiant en droit, Eugène Protot, et par Alphonse Humbert (qui sera rédacteur au Père Duchêne). Ils sont blanquistes et décidés à perturber les travaux du Congrès en intervenant contre Tolain et les proudhoniens. Ils n’y arriveront pas et seront traités par le proudhonien Murat de «  bavards de café qui ne savent que caresser les grisettes… »

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Alphonse Humbert (1844-1922)
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Eugène Protot (1839-1921)
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Eugène Varlin (1839-1871)

Retour au Congrès, un petit congrès par le nombre : 60 délégués dont 33 Suisses, une quinzaine de Français, quelques rares Anglais et Allemands, sept membres du Comité central de Londres, pas de Belges ou d’Italiens… Marx n’est pas venu. Derrière l’estrade trois drapeaux, celui des États-Unis, car l’on va célébrer l’abolition de l’esclavage, le drapeau de la Suisse et le drapeau rouge d’un syndicat de menuisiers.

On ne saurait ici retracer tous les travaux de ces six jours de congrès. 11 points sont à l’ordre du jour, sans compter l’adoption des statuts. Le Congrès est dominé par les oppositions entre proudhoniens et marxistes. Ces derniers l’emportent généralement. Un es moments les plus significatifs, mais méconnu, est le débat sur la possibilité d’adhésion à l’Internationale des non-ouvriers. Les proudhoniens français s’y opposent avançant l’idée que la participation des intellectuels, avocats, journalistes, etc. nuirait au caractère ouvrier, au caractère de classe que devait prendre le mouvement. Les membres du comité central, les britanniques, prônent au contraire que l’Internationale ne peut se priver de leur apport (sans que le nom soit évoqué, chacun pense à Marx…). Ils l’emportent. Ainsi l’AIT sera constituée, encore en 1871, tant de syndicats ouvriers que de sections locales ouvertes à tous.

Par contre, sur une question, celle du travail féminin, les proudhoniens français — soutenus par les représentants allemands — vont gagner la partie après un vif débat. Ils considèrent que la place de la femme est au foyer et, en des termes violents, dénoncent le travail féminin cause de « la dégénérescence de l’espèce humaine  ».

Mais ceux des proudhoniens qui évoluent vers une conscience révolutionnaire défendent le travail des femmes. Varlin, qui avait vu la place essentielle prise par les femmes dans les luttes de la reliure, s’écrie : « La femme doit travailler et être rétribuée par son travail. Ceux qui veulent lui refuser le droit au travail veulent la mettre toujours sous la dépendance de l’homme. Nul n’a le droit de lui refuser le seul moyen d’être véritablement libre (…) Et que le travail soit fait par un homme, qu’il soit fait par une femme, même produit, même salaire ». Si Varlin n’est pas suivi par le Congrès, cette idée sera bien présente dans la Commune.

Le dernier jour du congrès, les délégués firent une promenade en bateau sur le lac. Ils avaient dressé le drapeau rouge à la proue du navire. Et les bons bourgeois de Genève eurent peur d’un débarquement des partageux…

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Anzin, fosse Villard

« Le roman est le soulèvement des salariés, le coup d’épaule donné à la société qui craque un instant : en un mot la lutte du travail et du capital. C’est là qu’est l’importance du livre, je le veux prédisant l’avenir, posant la question la plus importante du vingtième siècle  », Germinal, 10 février 1884.
Aurions-nous ici, avec Zola, sauté une vingtaine d’années ? Certes, Zola suit la grande grève des mineurs de 1884, mais il étudie aussi avec attention la grève méconnue des mineurs de la compagnie d’Anzin de 1866. C’est là qu’il situe son grand roman que nous n’analyserons pas ici.

La grève démarre dans la nuit du 22 au 23 octobre 1866 et va rapidement gagner plusieurs fosses de la compagnie. Les mineurs parcourent les routes, jour et nuit, de fosses en fosses, pénètrent dans les domiciles des jaunes, éteignent les feux à la fosse Le Bret, enfoncent la barrière de la fosse Villard. Les femmes ne sont pas les moins actives dans ces manifestations.
Très vite le préfet du nord s’en mêle, envoyant gendarmes et militaires. On voit déjà la construction d’un discours toujours très actuel des autorités. S’adressant aux mineurs, le préfet réaffirme le droit de grève, mais il dénonce ceux « qui ont troublé l’ordre, amené par la violence l’interruption du travail, et par la violence encore vous ont empêchés de le reprendre ».

L’attitude du préfet lui vaut les remerciements d’une délégation de quatre membres du conseil d’administration de la compagnie pour « les efforts qu’il a fait pour ramener les ouvriers à leurs travaux ». Parmi les quatre, un certain Adolphe Thiers, administrateur de la compagnie (il y eut longtemps une fosse Thiers) qui n’hésita pas quand il devint chef du gouvernement à favoriser sa compagnie pour les commandes de la marine nationale…

Que voulaient les mineurs ? Les études concluent maintenant que le cœur de la revendication ouvrière est d’en finir avec le système du marchandage et l’exigence du paiement de la journée porté à quatre francs pour TOUS les mineurs. La compagnie avait, en effet, tenté de généraliser le système du marchandage qui mettait en concurrence de petites équipes de mineurs. Pour gagner un peu plus, des mineurs acceptaient alors de travailler plus, s’épuisant au travail, sacrifiant leur santé à des centaines de mètres sous terre et risquant toujours davantage leur vie à boiser plus succinctement la galerie.

Après cinq jours de grève, les mineurs durent reprendre le travail, avec une augmentation minime de 0,25 centimes. La répression allait s’installer. Occupé sévèrement par les Prussiens en 1871, le bassin houiller du Nord restera silencieux pendant la Commune. Mais l’idée n’était pas morte qui allait resurgir en 1884.

8-9 novembre 1866, monastère d’Arkadi en Crète. Là sont depuis quelques jours 964 personnes, hommes, femmes et enfants, insurgés depuis mai contre l’occupant turc. Ils s’y sont réfugiés depuis la contre-offensive de l’armée ottomane. 15 000 hommes de l’armée turque donnent l’assaut le 8 novembre ; le 9, ils pénètrent dans le couvent, massacrent leurs premiers prisonniers. Les insurgés, dans un dernier geste, font sauter la poudrière qu’abritait le couvent, entraînant dans leur mort les assaillants. Des 964 crétois, il n’y aura que 100 survivants.

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Gustave Floureens (1838-1871)

Ce geste héroïque et désespéré attire l’attention de l’Europe entière. En France ce fut le jeune professeur de 28 ans au collège de France, Gustave Flourens, qui va s’engager pleinement pour les Crétois. Le 19 novembre, il débarque en Crète avec 400 volontaires de toute l’Europe. Parlant parfaitement le grec, Flourens est rapidement nommé capitaine dans l’armée insurgée. L’hiver sera terrible ; obligés de se replier dans les montagnes, les volontaires souffrent du froid glacial et de la faim.

Les insurgés le nommeront ensuite ambassadeur de la Crète auprès du gouvernement d’Athènes. Flourens veut l’entraîner à soutenir vraiment les insurgés. Il veut aussi que les gouvernements européens s’engagent au côté des Crétois. C’est là qu’il va se heurter à la personnalité sinistre de l’ambassadeur de France en Grèce, un certain Arthur de Gobineau, l’auteur de L’essai sur l’inégalité des races humaines.

Gobineau prend pleinement le parti des Turcs, préférant, disait-il, l’injustice au désordre et que « l’idée de l’indépendance n’est rien de plus que le besoin de turbulence érigé en système » ! En mai 1868, il fera arrêter Flourens à Athènes, et le ramènera de force à Marseille. Avec son hypocrisie habituelle, Napoléon III désavouera son ambassadeur, mais son gouvernement se garde bien d’apporter le moindre soutien à l’insurrection dont les derniers combattants déposent les armes en janvier 1869.

Gustave Flourens fait la connaissance en Crète d’un jeune volontaire, Amilcare Cipriani, un garibaldien, qui devient un de ses plus proches amis. Quelques années plus tard, c’est Amilcare Cipriani qui conduit la petite troupe audacieuse qui se présente aux portes de la prison de Mazas, le 21 janvier 1871 et en fait évader Flourens qui était emprisonné depuis le 31 octobre. L’internationalisme, toujours !

JEAN-LOUIS ROBERT

LA GARDE NATIONALE
EN 1870 ET 1871

mercredi 11 mai 2016 

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Barricade rue de la Roquette 18 mars 1871

La Garde nationale de Paris, créée pendant la Révolution de 1789, a joué un rôle considérable pendant la Commune de Paris de 1871.

Début juillet 1789, les États généraux convoqués par le roi Louis XVI à Versailles viennent de se transformer en Assemblée constituante pour mettre fin à la monarchie absolue et construire une société de liberté, d’égalité et de fraternité.

À Paris, les notables bourgeois ont créé la première Commune de Paris pour administrer la ville. Ils se sont dotés d’une milice pour se protéger contre les troubles qui accompagnent les débuts de la Révolution. Cette force armée participera le 14 juillet à la prise de la Bastille.
Elle sera nommée Garde nationale et étendue à toutes les moyennes et grandes villes du pays par le décret du 12 juin 1790.

À l’origine, la Garde nationale est recrutée parmi les citoyens aisés dits «  actifs  », ainsi nommés parce qu’ils paient un impôt égal à trois journées de travail. Compte tenu de ce mode de recrutement, la Garde nationale est plutôt de tendance modérée. À partir de 1791, elle est influencée par les clubs révolutionnaires sensibles aux revendications populaires. Elle est à la pointe de l’insurrection qui renverse la monarchie en 1792 et proclame la République.

La première Commune de Paris, jugée par les Thermidoriens trop sensibles aux revendications populaires, est supprimée par le décret du 14 fructidor an II (31 août 1794).
Cependant, les gardes nationales, à Paris comme en province, perdureront pendant les régimes qui suivent la Première République : Consulat, Premier et Second Empires, Restauration de 1815, Monarchie de juillet en 1830, Deuxième République en 1848.

LA GARDE NATIONALE EN 1870 ET 1871

Pendant le Second Empire, la Garde nationale parisienne est peu active. Elle est réduite à 14.000 hommes et 60 bataillons. Après la déclaration de guerre à la Prusse fin juillet 1870, Napoléon III décide de doubler ses effectifs, mais le recrutement est lent parmi la population bourgeoise de la capitale.

Le renforcement s’accélère après les revers militaires et l’encerclement de Paris par les Prussiens. Fin septembre 1870, 250 bataillons sont formés et 300 000 hommes mobilisés. Une solde de trente sous par jour est accordée aux gardes nécessiteux, de plus en plus nombreux à cause du chômage consécutif au ralentissement de l’activité industrielle. La Garde nationale devient une milice populaire et républicaine qui s’oppose de plus en plus au Gouvernement (dit) de Défense nationale.
C’est le peuple en armes.

COMPOSITION ET FONCTIONNEMENT

La Garde nationale parisienne est composée de vingt légions, une par arrondissement. Chaque légion compte plusieurs bataillons ; leur nombre varie en fonction de la population de l’arrondissement. En septembre 1870, la Garde nationale parisienne est composée de 234 bataillons. Chaque compagnie compte environ 125 hommes. Les bataillons sont formés de quatre compagnies de marche (ou de guerre) et de quatre compagnies sédentaires. Les compagnies de guerre sont composées de volontaires et des gardes les plus jeunes ayant peu ou pas d’enfants. Les gardes des compagnies sédentaires restent à leur domicile. Un point de ralliement est fixé dans chaque quartier pour les besoins de leur service. Les gardes nationaux des compagnies de marche et sédentaires sont donc très proches des populations qu’ils représentent. Des bataillons spéciaux sont recrutés dans les administrations et services publics : Poste et télégraphes, Finances, Octroi, Banque de France, Chemins de Fer, etc.

La loi du 2 septembre 1870, confirmée par la circulaire du 6 septembre, organisait l’élection des officiers, sous-officiers et caporaux par les gardes nationaux de leur compagnie. Les officiers des compagnies de guerre élisaient leur chef de bataillon.
Ce mode de désignation des cadres aboutit à l’élection de citoyens actifs dans les organisations populaires : clubs, chambres syndicales, sections de l’Internationale.

LE SIÈGE DE PARIS PAR LES PRUSSIENS

Le gouvernement de défense nationale, installé à l’Hôtel de Ville, se méfie de la Garde nationale. Trochu, général bonapartiste, choisi comme gouverneur de Paris et chef du Gouvernement provisoire, les engage dans des sorties mal préparées dont l’objectif réel est de calmer leur ardeur patriotique et révolutionnaire en faisant des saignées dans leurs rangs. C’est le cas des sorties de Champigny, de Montretout et de Buzenval.

Le reste du temps, l’inactivité des gardes nationaux les incite à participer aux réunions des clubs, des sections de l’Internationale, des comités de vigilance d’arrondissement, fédérés depuis le 5 septembre 1870 dans le Comité central républicain des vingt arrondissements, lequel appelle à la création d’une Commune de Paris.

Le gouvernement capitule devant les Prussiens et signe un armistice le 28 janvier 1871. La Garde nationale hostile à la capitulation va s’organiser pour défendre la République mise en péril par la majorité monarchiste de l’Assemblée élue le 8 février 1871 et qui siège à Bordeaux.

LE COMITÉ CENTRAL

Le 15 février 1871, les délégués de dix-huit légions de la Garde nationale se réunissent au Tivoli-Vauxhall, une salle de réunions républicaines située dans le Xe arrondissement, près de l’actuelle place de la République. Ils décident de créer un Comité central de la Garde nationale pour coordonner l’action des 20 légions d’arrondissements. Ils chargent une commission provisoire d’en élaborer les statuts. Le 15 mars, 215 bataillons ont adhéré à la Fédération républicaine de la Garde nationale et constitué son Comité central composé de deux délégués par arrondissement élus par le conseil de légion et d’un chef de bataillon par légion délégué par ses collègues.

LE 18 MARS 1871
ET L’ÉLECTION DE LA COMMUNE

Le 18 mars 1871, l’armée, envoyée par Adolphe Thiers, tente de s’emparer des canons de la Garde nationale entreposés à Montmartre et Belleville. La population s’y oppose et fraternise avec les soldats. Thiers s’enfuit à Versailles. Le soir, le Comité central de la Garde nationale s’installe à l’Hôtel de Ville. Le lendemain, il convoque les électeurs parisiens pour élire une assemblée communale. Les élections ont lieu le 26 mars. La Commune est proclamée le 28 sur la place de l’Hôtel de Ville en présence d’une foule enthousiaste. Le Comité central remet ses pouvoirs entre les mains de la Commune. Entre sa prise de pouvoir, le 18 mars, et la proclamation de la Commune le 28, le Comité central de la Garde nationale avait pris des mesures d’urgence : nomination de plusieurs de ses membres à la tête des principaux services publics, levée de l’état de siège, liberté de la presse, libération des prisonniers politiques, suspension de la vente des objets déposés au Mont-de-Piété, rétablissement de la solde des gardes nationaux, moratoire sur les loyers et échéances.

LES COMBATS CONTRE VERSAILLES

Le 2 avril 1871, les versaillais engageaient les hostilités contre la Commune à Courbevoie, où se trouve aujourd’hui le quartier d’affaires de la Défense, faisant des premières victimes dans les rangs de la Garde nationale et parmi la population civile. À l’issue de cette première journée de combats, des fédérés faits prisonniers sont exécutés. En riposte les généraux Bergeret, Eudes et Duval, qui commandaient la Garde nationale, décidaient, sans en référer à la Commune, une sortie le 3 avril en direction de Versailles par Rueil-Malmaison, Meudon et Chatillon. Insuffisamment préparée, cette tentative échouait. Faits prisonniers, les membres de la Commune Duval et Flourens étaient exécutés sommairement.

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Gardes nationaux fédérés à l’école des Beaux-Arts

Après, une trêve de huit jours, les versaillais commençaient le siège de Paris. Commandés par Mac-Mahon, ils avaient reçu des renforts venus des garnisons de province et des prisonniers des Prussiens libérés par Bismarck. A Neuilly et Asnières, les gardes nationaux repoussaient les assauts des troupes versaillaises. Au centre du dispositif, les fédérés sous le feu des canons versaillais, résistaient avec détermination. Mais, devenus très inférieurs en nombre, ils étaient contraints d’abandonner les forts d’Issy le 8 mai et de Vanves le 13. Les versaillais étaient maintenant au pied des remparts situés à l’emplacement de l’actuel boulevard périphérique.

Le 21 mai, les versaillais entraient dans Paris par la porte de Saint-Cloud. La semaine sanglante commençait et allait durer jusqu’au 28 mai, huit jours pendant lesquels la Garde nationale allait se battre derrière les barricades avec courage et héroïsme, et payer un lourd tribut à la répression versaillaise.

La bourgeoisie était victorieuse mais elle avait eu très peur du peuple parisien en armes. C’est pourquoi l’assemblée de Versailles prononçait la suppression définitive de la Garde nationale le 25 août 1871.

YVES LENOIR

THE GRAPHIC LA VISION DE LA COMMUNE
DANS UN JOURNAL ANGLAIS DE L’ÉPOQUE

samedi 19 septembre 2015 

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La manchette du journal

La presse anglaise contemporaine de la Commune de Paris s’est beaucoup intéressée à l’événement qui se passait en France en 1871. Deux grands hebdomadaires illustrés existaient en Angleterre alors. Le plus ancien, The Illustrated London News, qui commença à paraître en 1842 sur 16 pages incluant 32 estampes, inspira le journal français L’Illustration dont le premier numéro sortit le 4 mars 1843. Mais nous nous intéresserons ici à un journal plus récent, encore plus novateur, et d’une qualité artistique supérieure : The Graphic édité pour la première fois le 4 décembre 1869. Il est créé par William Luson Thomas (1830-1900), artiste graveur sur bois, ami de Charles Dickens et réformateur social. Il travailla d’abord à The Illustrated London News et il y acquit la conviction que les illustrations pouvaient avoir une grande influence sur l’opinion publique. Aussi lorsqu’il créa The Graphic, il veilla particulièrement à recruter des artistes de qualité pour l’illustrer, espérant ainsi inspirer le public pour lutter contre les maux de la société victorienne.

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En haut, « Gamins réparant une embrasure Porte Maillot. Batterie de gauche »
En bas, « Un instant de repos. Porte Maillot. Batterie de droite »
Parution du 13 mai 1871

The Graphic est un somptueux hebdomadaire de 24 pages imprimé sur un papier d’une qualité telle qu’elle permet des gravures sur bois bien supérieures à celles des hebdomadaires français de la même époque. Le journal paraît le samedi au prix de six pence à l’origine. Il connaît dès le départ un grand succès et va employer plus de 1 000 personnes. Sur une année, il publie de 1 000 à 1 200 gravures de différents formats.

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Couverture du N°77-VOL.III du samedi 20 mai 1871

C’est dire, sur la période qui nous intéresse, combien ces gravures constituent un ensemble iconographique très riche et intéressant beaucoup plus original que la presse française équivalente. Alors que cette dernière saisit des scènes collectives vues de loin (les barricades, les scènes militaires, la chute de la colonne Vendôme, les incendies, les ruines de Paris), les artistes du Graphic regardent tout de façon très détaillée, la vie quotidienne des gens à hauteur d’homme, de façon humaniste qu’on pourrait comparer aux photographes français après 1945 (Ronis, Boubat, Doisneau, Cartier-Bresson) : ainsi dans une queue devant une charcuterie, on voit les gens du peuple, dans leur diversité, des enfants, mais aussi des vieillards, quelques bourgeois mieux habillés, tous faisant la queue sous la pluie calmement et avec patience (mars). Chacun est individualisé avec « sa bouille  ».

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« Traversée d’une rue sous les bombardements – Une scène à Paris »
Parution du 27 mai 1871

Même calme dans une autre scène simple, croquée sur le vif de traversée de la rue sous le feu (27 mai) [1]avec des hommes en sabots, des mères tenant leurs enfants tendrement. Une autre gravure montre des femmes distribuant des boissons aux combattants derrière les barricades (15 avril) ; encore un rassemblement des femmes du peuple dans une gravure en gros plan d’une grande puissance artistique (29 avril) ; une manifestation à Londres de soutien à la Commune avec musique, banderole et drapeau (29 avril). Les scènes collectives n’éliminent pas la vision de près. D’autres scènes de groupe : un grand rassemblement pour les funérailles de gardes nationaux tués au combat avec beaucoup d’enfants et de femmes recueillis et graves (6 mai) ; un meeting d’un club républicain rouge avec uniquement des hommes, la plupart barbus, écoutant l’auditeur sur l’estrade, certains lisant le journal ou devisant en petits groupes (25 mars) ; on note ici le souci du détail réaliste ou même parfois humoristique.

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« Réunion d’un Club communard dans l’église Saint-Nicolas-des-Prés. »
Parution du 10 juin 1871

Un autre meeting mêlant hommes, femmes et enfants dans l’église de Saint-Nicolas-des-Prés (10 juin 1871) ; un meeting d’un club de femmes à la Boule noire, boulevard Rochechouart (3 juin) ; un enterrement devant une fosse commune au Père-Lachaise en présence d’une foule nombreuse et recueillie (27 mai). Enfin, le journal s’attarde sur la Semaine sanglante et la répression versaillaise ; communards enchaînés conduits à Versailles ; gros plan sur une femme, mains ligotées, tirée par une corde, marchant au milieu des soldats à cheval ; femmes essayant de voir les prisonniers à Versailles (24 juin). On peut remarquer que la présence des femmes et des enfants est très importante dans toutes ces gravures.

Donc une très riche documentation, mais aussi de véritables gravures d’art faites par de grands artistes anglais : Horace Harral, Thomas Charles Leeson, E.Buckman, Mathew White Ridley (plusieurs gravures ne sont pas signées ou le sont par des initiales à identifier), mais aussi français : G. Durand, Félix Régamay qui s’implique dans la Commune et doit s’exiler pendant plusieurs années après mai 1871 à Londres où il aidera financièrement Rimbaud et Verlaine lorsqu’ils y arrivent en 1872.

Le fait que The Graphic soit un journal étranger lui donne un recul, une liberté de ton et une certaine objectivité que n’ont pas eu les journaux français de l’époque et en fait une mine de documentation qui reste encore à explorer comme le reste de la presse britannique.

PAUL LIDSKY


[1Les dates font référence à la publication dans le journal.

LES « LARGESSES » DU COMMANDANT RÉVEILLÈRE

samedi 19 septembre 2015 

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Le commandant Réveillère
(Source : Espace Tradition de l’Ecole Navale)

Le 1er juin 1875, le transport à vapeur l’Orne [1] quittait la rade de Brest pour la Nouvelle-Calédonie, avec 24 déportés extraits du dépôt spécial de Saint-Brieuc, dont 8 «  blindés  » [2], appelés à séjourner à la presqu’île Ducos, et 16 «  simples  » destinés à l’île des Pins. Le 4 juin, ils étaient rejoints par 235 forçats du pénitencier-dépôt de Saint-Martin-de-Ré « transportés  » à l’île Nou. Au terme de sa circumnavigation, le navire était de retour à son port d’attache, le 1er février 1876, et, le lendemain, le capitaine de frégate Réveillère, qui l’avait commandé, était convoqué par le préfet maritime Méquet : « Je vous l’avoue, avec naïveté, Amiral, bien loin de craindre un blâme sur ma gestion de l’Orne, je croyais à des félicitations. » À sa «  profonde stupéfaction », il eut, en effet, à répondre des assertions contenues dans deux lettres que la censure militaire avait retenues à Nouméa et communiquées au ministère de la Marine et des Colonies.

De l’île des Pins, Léon Bourdon [3] avait écrit à son beau-frère : «  Les nouveaux venus ne tarissent pas d’éloges sur le commandant et les officiers de l’Orne, pour la façon dont ils ont été traités à bord. Au passage de la Ligne, on leur a envoyé deux bouteilles de Château Margaux, deux de Saint-Émilion, deux de Champagne, une caisse de cent londrès [4], un kilo de tabac, double ration de vin, etc. On les a laissé fumer à discrétion et fait monter deux fois par jour sur le pont. Il y a loin de ces Messieurs à ceux du Var [5] ; enfin, ils ont mis trente-cinq jours de moins  ». Dans une autre missive, adressée à son père, le même déporté ajoutait : « Ils ont été exemptés de ces mille et une vexations dont nous avons été abreuvés. »

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Le Var
(source Département Marine du Service Historique de la Défense)

Louis Redon, dans son journal Les Galères de la République édité par Sylvie Clair (1990), nous dit ce que furent ces cinq mois de traversée à bord du Var, «  à la merci  » de Luc Testu, marquis de Balincourt : «  En France, dans toutes les prisons que nous avons traversées, on nous traitait comme des vaincus, mais comme des hommes ; ici, on nous traite plus durement que les condamnés aux travaux forcés. En effet, ces derniers jouissent d’une liberté bien plus considérable que celle qui nous est laissée ; ils sont, pour la plupart, employés une partie de la journée sur le pont à des travaux insignifiants, ils ont donc le grand air. Mais ce n’est pas tout, on leur fait pour les indemniser de leurs corvées des distributions d’eau-de-vie et de tabac. N’est-ce pas que cela est conforme à la justice que nous étions en droit d’attendre de nos convoyeurs ?  » Du moins, au passage de l’équateur, pour asperger les déportés, « on fit pomper les forçats »…
À l’île des Pins, où il trouvera la mort le 6 avril 1876 [6], l’instituteur Redon, informé par ses camarades qu’ils « ont été admirablement traités à bord de l’Orne », croit «  devoir conserver […] les noms de l’état-major de ce navire  », et, à celui du commandant, ajoute ceux des lieutenants de vaisseau Piton et Périé.

Contrairement au commandant du Var, dont Louis Redon ne sait s’il est légitimiste ou bonapartiste, Paul Réveillère est un républicain incontestable qui, sous le pseudonyme de Paul Branda (nom de famille de sa mère), est l’auteur d’une œuvre pléthorique. Dès 1871, il s’interrogeait : « Après M. Thiers ?... Que ferons-nous ?... Il faudra bien en revenir à la monarchie. On le pense, on le dit. […] Pour nous, nous n’hésitons pas à le proclamer : le citoyen sympathique à la Nation, digne par nos destinées, c’est le Président de l’Assemblée nationale  ». Jules Grévy avait donc ses faveurs, mais il suggérait à Gambetta de se tenir en réserve de la République, et il ne se trompait guère sur le risque d’une restauration que le futur Henri V ne fit échouer que par fidélité au drapeau blanc. Ces lignes sont extraites d’une brochure de 30 pages intitulée : Communeux, dans laquelle Réveillère, tout en dénonçant les hommes d’ordre, «  ducs, marquis, barons … et nobles sans titres, […] portés à l’Assemblée par un malentendu populaire », exprime l’espoir que « la fin prochaine d’une insurrection à jamais infâme  » permettra à la France de reconquérir « sa capitale déshonorée.  »

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L’Orne 
(source Département Marine du Service Historique de la Défense)

En réponse aux interrogations du ministre Montaignac de Chauvance, qui, dans sa lettre au préfet maritime, s’étonne de l’attention toute particulière qu’il aurait prêtée aux déportés, il affirme que sa sollicitude s’était « également étendue sur les transportés  », et qu’il devait «  à tous, quelle que fût leur position à bord, toute la commisération compatible avec l’ordre du bord et la sûreté générale.  » De fait, aucun décès ne fut enregistré parmi les condamnés durant la traversée, notamment parmi les « insurgés  », dont le médecin du bord signale, dans son rapport, qu’ils « étaient pour la plupart d’un âge assez avancé et tous plus ou moins anémiés  ». Si, à l’arrivée à Nouméa, le 29 septembre 1875, il fallut en diriger cinq vers l’hôpital, ils ne furent que deux à trouver la mort en Nouvelle-Calédonie bien après avoir été débarqués, Alfred Billioray, membre de la Commune, le 27 février 1877, et Louis Landon, quelques mois plus tard.

Si le commandant Réveillère reconnaît que «  le petit nombre des déportés, leur isolement, leur état de maladie leur ont fait accorder quelques petites douceurs dont ils se sont montrés reconnaissants », il s’attache à démêler des faits « racontés par un enthousiaste qui n’était pas sur les lieux. » Il n’y aurait eu, lors du passage de la Ligne, le 28 juin, de fête et de double ration que pour les 227 hommes du bord et les 116 passagers libres, et ce ne serait que huit ou quinze jours après que furent transmises au commandant des caricatures le représentant, lui et son chien, accompagnées de « vers ampoulés  » chantant ses vertus et la richesse de sa cave. Aussi est-ce «  le plus naturellement du monde  » qu’il invita son maître d’hôtel à offrir aux déportés « huit bouteilles de [son] vin, une boîte de cigares et deux paquets de tabac  ». L’autorisation de fumer dans leur batterie ne leur a été accordée qu’à «  des heures réglées  », quand le temps ne leur permettait pas de monter sur le pont, mais elle était refusée aux transportés qui étaient dix fois plus nombreux. Pour le reste, le commandant Réveillère regrette amèrement, « après trente années de service pendant lesquelles il n’a eu que des félicitations de ses chefs, […] de voir mettre son honneur en doute sur la foi de quelques cancans de déportés !  »

Le rapport d’inspection ayant salué « l’ordre et la tenue  » du navire, « ainsi que la discipline et l’instruction de son équipage », le ministre voulut bien se satisfaire des explications de Paul Réveillère, mais ajoutait qu’en l’appelant au commandement de l’Orne, il lui avait « donné un témoignage de confiance que n’infirmait en rien la demande d’explications  » qui lui avait été transmise. «  Cet officier supérieur a donc montré dans cette circonstance une susceptibilité exagérée que je ne saurais approuver. Vous voudrez bien l’en informer », demanda-t’il au préfet maritime, en concluant qu’il n’y avait pas lieu de donner suite à l’affaire.

De fait, la carrière de Réveillère se poursuivit sans heurts : promu capitaine de vaisseau en 1881 et commandeur de la Légion d’honneur en 1886, il termina sa carrière comme contre-amiral et grand-officier. La veille de son départ à la retraite, un blâme lui fut toutefois infligé, en mars 1890, pour n’avoir pas sollicité l’autorisation de publier, sous un pseudonyme qui ne semblait pas avoir été jusqu’alors percé, une trentaine d’opuscules (dont le journal tenu à bord de l’Orne, qu’il intitula les Trois caps). À sa mort, à Brest, en 1908, à l’âge de 79 ans, cet humaniste exprima le désir que les honneurs militaires ne lui fussent pas rendus et, ne croyant « à l’efficacité d’aucune cérémonie pratiquée par une église », il exigea que sa dépouille, accompagnée d’un crucifix, fût directement conduite de la maison mortuaire au cimetière, dans le «  car des pauvres  », une charrette tirée par un seul cheval.

YANNICK LAGEAT


[1Ce trois mâts à hélice, initialement conçu pour le transport des chevaux, fut utilisé comme ponton-prison pour quelque 600 insurgés à l’île d’Aix (de juin 1871 à décembre 1872), avant d’assurer le transfert en Nouvelle-Calédonie de 574 déportés et de 495 condamnés aux travaux forcés en 1873, 1874 et 1875.

[2Étaient ainsi désignés les condamnés à la déportation en enceinte fortifiée qui y jouissaient « de toute la liberté compatible avec la nécessité d’assurer la garde de leur personne et le maintien de l’ordre. ».

[3Né à Paris en 1835, ce confectionneur pour enfants (à moins qu’il n’ait été employé de banque) avait échappé à toute poursuite avant d’être condamné à 5 ans de prison, en février 1874, pour coups et blessures suivis de mort, en bénéficiant de circonstances atténuantes. Il fut déféré devant le 4e conseil de guerre après que son dossier avait révélé sa participation à la Commune en tant que capitaine de l’artillerie fédérée.

[4Ces cigares étaient fabriqués avec du tabac cubain dans la capitale britannique (de l’espagnol londrès, de Londres).

[5Présentant les mêmes caractéristiques que l’Orne, ce bâtiment emmena en Nouvelle-Calédonie, à la faveur de trois voyages, 605 déportés et 585 forçats. À l’issue de sa quatrième et dernière circumnavigation, il débarqua à Port-Vendres, le 2 septembre 1879, 427 amnistiés ou graciés.

[6Léon Bourdon lui rendit hommage dans le discours qu’il prononça, le 14 juin 1879, pour l’inauguration du monument élevé à la mémoire des 241 déportés alors enterrés au cimetière de l’île des Pins, et il en communiqua le texte à la veuve de Louis Redon qui avait accompagné son mari dans son exil ultramarin et était revenue en métropole avec leur fils.

LA COMMUNE, LA GUERRE, LA PAIX

vendredi 8 mai 2015 

L’attitude des communards et de la Commune devant la question de la guerre et de son issue est une des plus complexes à concevoir. En effet, les communards sont, pour leur grande majorité, très attachés à la défense de la patrie qui est pour eux la république et le peuple, et sont en même temps pacifistes ou internationalistes. Ils cumulent souvent en eux une double identité, nationale et de classe, qui entre parfois en conflit.
Les circonstances vont alors jouer un rôle souvent décisif et permettent de comprendre des attitudes et des priorités qui paraissent évoluer.


LA PAIX : UN IDÉAL CONSTANT POUR LES TRAVAILLEURS.

Les travailleurs aspirent à la paix entre les peuples. Beslay dans son discours de 28 mars 1871, au tout début de la Commune, dira : «  La République de 93 était un soldat qui, pour combattre au dehors et au dedans, avait besoin de centraliser sous sa main toutes les forces de la patrie ; la République de 1871 est un travailleur qui a surtout besoin de liberté pour féconder la paix. Paix et travail ! Voilà notre avenir ! » Jean-Baptiste Clément, dans un article du Journal Officiel de la Commune du 3 avril, «  Les rouges et les pâles », fait l’apologie de la Révolution qui en finira avec les humiliations, mais, affirme-t-il, « le lendemain, je veux la paix avec la République, la paix universelle et le bonheur de tous !  ».


LE MOUVEMENT OUVRIER EST D’ABORD CONTRE LA GUERRE DÉCLENCHÉE PAR LES MONARQUES…

La traduction de ce pacifisme se retrouve au sein de l’Association internationale des travailleurs qui ouvre les perspectives d’une humanité réconciliée. Ce sont les membres de l’AIT qui, à la veille de la guerre et à son début, manifestent leur opposition au conflit entre deux impérialismes. Après la déclaration de guerre, les membres parisiens de l’Association Internationale des travailleurs publient, le 12 juillet 1870, un manifeste « Aux ouvriers de toutes les nations  » : «  Une fois encore, sous prétexte d’équilibre européen et d’honneur national, la paix du monde est menacée par les ambitions politiques. Travailleurs de France, d’Allemagne et d’Espagne, unissons nos voix en un même cri de réprobation !... La guerre pour une question de prépondérance ou de dynastie ne peut être, aux yeux des travailleurs, qu’une criminelle folie. En réponse aux proclamations belliqueuses de ceux qui s’exemptent de l’impôt du sang et trouvent dans les malheurs publics une source de nouvelles spéculations, nous protestons, nous qui avons besoin de paix, de travail et de liberté !... Frères d’Allemagne ! Nos divisions n’aboutiraient qu’à un triomphe complet du despotisme des deux côtés du Rhin... Ouvriers de tous les pays ! Quoi qu’il advienne pour le moment de nos communs efforts, nous, membres de l’Association internationale des travailleurs qui ne connaissons pas de frontières, nous vous adressons, comme gage d’une solidarité indissoluble, les voeux et le salut des ouvriers de France ! »

Considérant que cette guerre entre deux empereurs ne les concerne pas, les membres de l’AIT organisent des manifestations en faveur de la paix et sont victimes, de nouveau, de la répression impériale.


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La République nous appelle, sachons vaincre ou sachons mourir.
Lithographie de Daumier

… PUIS IL SE RALLIE À LA DÉFENSE DE LA PATRIE.

Lorsque, après la défaite de Sedan, le 4 septembre 1870, la République est proclamée, l’AIT et le peuple de Paris se rallient à la défense de la patrie. Il ne s’agit pas seulement de la défense de la terre natale, car, depuis 1789, pour le peuple, la patrie représente aussi les conquêtes de la révolution.

Dans son manifeste du 9 septembre 1870, l’AIT déclare que les ouvriers français doivent remplir leur devoir de citoyens, sans sombrer cependant dans le nationalisme : « La classe ouvrière française se trouve placée dans des circonstances extrêmement difficiles. Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, quand l’ennemi frappe presque aux portes de Paris, serait une folie désespérée. Les ouvriers français doivent remplir leur devoir de citoyens ; mais en même temps, ils ne doivent pas se laisser entraîner par les souvenirs nationaux de 1792. Ils n’ont pas à recommencer le passé, mais à édifier l’avenir.  »

Le peuple de Paris participe activement, à travers la Garde nationale, à la défense de Paris pendant un terrible siège de plusieurs mois. L’Affiche Rouge du 6 janvier 1871 dénonce le gouvernement de défense nationale qui n’a pas voulu remplir sa mission, et préconise la guerre à outrance :

« Au peuple de Paris,
Les délégués de vingt arrondissements de Paris. Le gouvernement qui, le 4 septembre, s’est chargé de la défense nationale a-t-il rempli sa mission ? – Non !
Nous sommes 500 000 combattants et 200 000 Prussiens nous étreignent ! À qui la responsabilité, sinon à ceux qui nous gouvernent ? Ils n’ont pensé qu’à négocier au lieu de fondre des canons et de fabriquer des armes.
La direction militaire est déplorable : sorties sans but ; luttes meurtrières sans résultats ; insuccès répétés, qui pouvaient décourager les plus braves (…).
Si les hommes de l’Hôtel de Ville ont encore quelque patriotisme, leur devoir est de se retirer, de laisser le peuple de Paris prendre lui-même le soin de sa délivrance. La municipalité ou la Commune est l’unique salut du peuple, son seul recours contre la mort. La capitulation ce n’est pas seulement encore et toujours la famine, mais la ruine et la honte, voilà ce que nous prépare l’impéritie ou la trahison.
La population de Paris ne voudra jamais accepter ces misères et cette honte. Elle sait qu’il en est temps encore, que des mesures décisives permettront aux travailleurs de vivre, à tous de combattre.
Réquisitionnement général
Rationnement gratuit
Attaque en masse(…)
 »

Puis la Garde nationale, qui s’organise en une fédération de la Garde nationale, va s’opposer à l’armistice, véritable capitulation, prélude d’une paix honteuse. Après l’élection de l’Assemblée de Versailles, les Parisiens sont vivement opposés au contenu du traité de paix accepté par le gouvernement de Thiers.

Ce sera une des motivations de l’insurrection du 18 mars.


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Garde nationale

LA COMMUNE ACCEPTE LA PAIX.

La Commune, dont une des origines est le refus de la capitulation, est cependant conduite à accepter le traité de paix, dès les lendemains du 18 mars :

« CITOYENS DE PARIS,
Dans trois jours vous serez appelés, en toute liberté, à nommer la municipalité parisienne. Alors, ceux qui, par nécessité urgente, occupent le pouvoir déposeront leurs titres provisoires entre les mains des élus du peuple.
Il y a en outre une décision à prendre immédiatement : c’est celle relative au traité de paix. 
Nous déclarons, dès à présent, être fermement décidés à faire respecter ces préliminaires, afin d’arriver à sauvegarder à la fois le salut de la France républicaine et la paix générale. 
Le délégué du gouvernement au ministère de l’intérieur,
V. Grêlier 
 »
Journal officiel de la Commune du 20 mars.

Il y a trois raisons essentielles à cette position :

Lorsque les conditions de paix adoptées le 26 février sont connues à Paris, une d’entre elles indigne particulièrement les Parisiens, l’entrée prévue des troupes prussiennes à Paris, le 1er mars. Dans un premier temps, partageant cette émotion, le comité central de la Garde nationale veut s’y opposer par la force. Mais des militants du comité des vingt arrondissements et de la Corderie s’y opposent, estimant que ce serait une aventure qui briserait la Garde nationale. À l’issue d’un débat, une majorité se rallie à cette dernière proposition. On fera de Paris une ville morte, couverte de drapeaux noirs et hérissée de barricades autour des Champs-Elysées. Pendant la Commune, cette politique sera poursuivie, Paris faisant en sorte d’éviter toute provocation envers l’occupant prussien au nord de la capitale.

Une deuxième raison tient à la volonté des communards de contredire la propagande versaillaise auprès des conscrits ruraux : Versailles leur assure que la Commune veut reprendre la guerre avec la Prusse et qu’ils ne pourront revenir travailler à leurs champs.

Enfin Paris, fidèle aux principes d’une révolution qu’elle veut communale, ne souhaite pas décider pour la France sur cette question : «  Nous n’avons pas qualité pour discuter les préliminaires de la paix votés par l’Assemblée de Bordeaux  » (Comité central de la Garde nationale, 22 mars 1871). La Commune de Toulouse suit le même chemin et déclare qu’« elle adhère aux préliminaires de paix ».


LES COMMUNARDS SONT LES HÉRITIERS DU COMBAT PATRIOTIQUE ET LES VERSAILLAIS CEUX DU DÉFAITISME.

La Commune affirme la continuité entre l’action héroïque du peuple pendant le siège et sa participation à l’insurrection : « Le peuple de Paris, après avoir donné une preuve incontestable et éclatante de son patriotisme et de son dévouement à la République, vient de se montrer de nouveau à la hauteur des circonstances présentes. » (Manifeste du Comité central, 19 mars).

Les Versaillais représentent, eux, «  le parti du passé qui, pendant la guerre, mettait sa valeur au service de ses privilèges et de ses traditions, bien plus qu’au service de la France. » (JO, 2 avril). Les communards dénoncent aussi vigoureusement l’hypocrisie d’un Thiers qui déclarait, le 9 mars, que la France n’avait plus les moyens de combattre et qui les trouve au début d’avril : « Quand il y avait à défendre l’honneur et le territoire français, M. Thiers ne croyait pas qu’on pût organiser une armée. Mais il y a à souiller notre histoire d’un malheur criminel (…) c’est alors une autre affaire : M. Thiers nous apprend que, à Versailles s’achève de s’organiser une des plus belles armées que la France ait possédées  ». Les Parisiens dénoncent aussi vigoureusement les généraux versaillais, vaincus de la guerre, bonapartistes dans l’âme, qui veulent prendre une revanche sanguinaire sur le peuple de Paris. Les plus vives caricatures abondent sur eux, considérés comme des lâches ou des traîtres.


LA COMMUNE VEUT FAIRE PAYER LES RESPONSABLES DE LA GUERRE.

Si le peuple a été patriote, il n’a pris aucune part dans le déclenchement de la guerre. Ce n’est donc pas à lui de payer pour cette guerre. Le peuple ne doit pas être la victime de la lourde indemnité prévue par le traité de paix : «  Il paraît de toute justice que les fauteurs de la guerre maudite dont nous souffrons subissent la plus grande partie de l’indemnité imposée par nos impitoyables vainqueurs » (le délégué à l’Intérieur, 21 mars). La remise de tous les loyers depuis la guerre (décret du 29 mars) est justifiée ainsi : « Considérant que le travail, l’industrie et le commerce ont supporté toutes les charges de la guerre, il est juste que la propriété fasse au pays sa part de sacrifices. »

C’est le même argument qui justifie le rétablissement de la solde de la Garde nationale : «  Les citoyens qu’une guerre engagée et soutenue par des gouvernements sans contrôle a arrachés au travail ne peuvent être plongés par une brusque suppression de la solde dans la misère et le chômage.  »(Les délégués à l’intérieur, 24 mars)

Au contraire, ce sont les seuls responsables de la guerre et de la défaite qui doivent payer. La Commune de Toulouse demande ainsi que « des mesures énergiques soient prises pour faire payer, sans délai, les frais de la guerre à ceux qui ont déchainé ce fléau sur le pays et conclu une paix ruineuse et humiliante  ».
Cependant la Commune n’établit pas – ou n’eut pas le temps d’établir – d’impôts sur les profits de guerre qu’avaient réalisés certains spéculateurs ou «  mercantis  ».

Dans des circonstances difficiles, la Commune a tenté de tenir ferme les deux drapeaux de la paix universelle et de la patrie. On y chantait d’ailleurs aussi bien La Marseillaise que Le Chant de l’Internationale [1].

FRANÇOISE BAZIRE ET JEAN-LOUIS ROBERT


[1Il ne s’agit pas de L’Internationale de Pottier, mais du Chant de l’Internationale composé en mai 1871 par Paul Burani et Isch Wall. Très populaire parmi les Fédérés, ce chant est tombé ensuite dans l’oubli.