L’AFFAIRE MARCEROU
UN TORTIONNAIRE VERSAILLAIS EN ACCUSATION

lundi 6 mars 2017 

L’affaire Marcerou est aujourd’hui bien oubliée. Pourtant, c’est un des rares exemples de mise en accusation par les communards d’un tortionnaire de la répression versaillaise de 1871.

L’affaire débute au lendemain du vote de l’amnistie plénière le 11 juillet 1880 lorsqu’un nouveau journal, l’Intransigeant, relance l’enquête après qu’elle a été enterrée une première fois par les autorités.

L’ENQUÊTE DE L’INTRANSIGEANT

Son fondateur, Henri Rochefort, confie la campagne de presse au journaliste Frédéric Cournet, ancien élu de la Commune et militant blanquiste. Du 7 au 20 août 1880, il expose chaque jour à la une les dépositions des témoins et victimes de violences commises en 1871 par le « geôlier en chef  » du dépôt des Chantiers, Marcerou. L’ancien lancier de la Garde impériale, fervent bonapartiste, dirigeait l’une des principales prisons militaires où furent parqués les communards avant d’être jugés et déportés. Pour étayer son enquête, le journal publie des extraits du récit, tout juste édité en 1880, de Mme Hardouin [1].

L’institutrice relate son séjour carcéral dans ce lieu particulièrement humide et nauséabond, situé au rez-de-chaussée des casernes des Grandes Écuries de Versailles. Elle y expose les conditions de détention déplorables et les sévices contre les détenus.

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Le lieutenant Charles Eugène Marcerou (1829-1898), 
geôlier en chef de la prison des Chantiers (1871)

Les très nombreux témoignages, réunis plus tard pour l’essentiel dans un ouvrage anonyme [2], accablent celui que le Petit Parisien appelle « le fouetteur d’enfant, le violeur de femmes, l’assassin de prisonniers de Versailles [3]  ». Dans le quartier des femmes, les violences contre les « pétroleuses  » sont quotidiennes. Premières à déposer dans l’Intransigeant, Mmes Cadolle et Dalang racontent qu’un jour, pour avoir protesté après qu’un enfant ait été frappé, elles furent attachées avec d’autres femmes à un poteau. « Puis, sans crainte, bravement, Marcerou prit plaisir à les invectiver et à les torturer. Au cri de douleur poussé par la citoyenne Dijon, il répondit : « Serrez-les fort, je voudrais qu’elles en crevassent ! » Les cordes entraient dans les chairs et y creusaient leurs sillons sanglants [4]  ». Les hommes ne sont pas épargnés non plus. Un ébéniste, Stanson relate ainsi qu’il fut «  “pour avoir été fumé” dépouillé de ses vêtements, lié et jeté nu dans un ruisseau par un froid atroce, avec ordre à deux soldats de le tuer à coups de baïonnette “s’il bougeait“ [5] ». Enfin, parqués ensemble, les enfants sont tout autant victimes de sévices. Le fils Ranvier, arrêté à 14 ans à la place de son père en fuite [6], témoigne : « Un enfant de onze ans fut frappé par Marcerou de quatre-vingts coups de canne ; on le releva évanoui du banc sur lequel on l’avait étendu, nu jusqu’à la ceinture. Transporté d’office à l’ambulance, il y mourut. Un autre enfant fut frappé par Marcerou d’un coup de pied dans le bas-ventre et blessé pour toute la vie [7] ».

LA MOBILISATION DE L’OPINION PUBLIQUE

Dès sa parution, l’enquête d’investigation menée par l’Intransigeant divise la presse nationale. Les journaux opportunistes soutiennent l’attitude attentiste du gouvernement républicain. Le ministère dirigé par Freycinet, un proche de Gambetta, a choisi de maintenir en poste Marcerou, nommé au temps de l’Ordre moral commissaire de surveillance à la gare de Vincennes. Il ordonne aussi en août l’expulsion immédiate du graveur Dalang, citoyen suisse sous prétexte que sa femme a déposé dans l’Intransigeant quelques jours auparavant. De leur côté, les journaux conservateurs (le Figarole Gaulois…) dénoncent l’ineptie des accusations portées : «  leur atrocité même trahit l’exagération et le parti pris de ces récits [8] ». Pour eux, l’affaire annonce «  la campagne de revanche entreprise par les feuilles rouges [8] ». Ils contre-attaquent en publiant les interviews des protagonistes en cause dans l’affaire, le capitaine Marcerou et le général Gaillard.

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Frédéric Cournet (1837-1885) 
journaliste, ancien communard

Délégué de la justice militaire à Versailles en 1871, l’ancien colonel prétend ne rien savoir des agissements de son subalterne. A l’inverse, la campagne de l’Intransigeant est naturellement relayée par le réseau de la presse radicale (la Justicele Petit Parisien…) et socialiste (le Prolétairel’Egalité…). Il s’agit pour les forces de gauche de parvenir à mobiliser l’opinion publique. La première réunion est organisée au Quartier Latin par un groupe d’étudiants socialistes. Il est appuyé par le comité socialiste d’aide aux amnistiés qui met en place une commission de sept membres [9], chargée de « continuer l’enquête commencée, non seulement contre Marcerou, mais encore contre tous ses complices [10]  ».

L’ENQUÊTE ADMINISTRATIVE

Lors du premier Conseil des ministres du nouveau gouvernement présidé par Jules Ferry, le processus judiciaire s’accélère, après une phase d’atermoiement. Le Garde des sceaux désigne une commission comprenant un juge d’instruction, un maître des requêtes et un officier de l’armée, chargée de diriger une enquête administrative sur le cas Marcerou « accusé d’avoir exercé des traitements féroces sur les détenus de la Commune [11] ». Cependant, dans la presse, l’affaire passe au second plan car à l’automne se déclenche un nouveau scandale mettant en cause le général Cissey, plusieurs fois ministre et qui a participé à la répression de la Commune. Amant d’une célèbre espionne à la solde de l’Allemagne, il est soupçonné de trahison. La commission d’enquête siège donc avec discrétion de fin septembre à décembre au ministère de la Justice, place Vendôme. Elle procède d’abord à l’audition des avocats qui, en tant que défenseurs de communards devant les conseils de guerre à Versailles, avaient eu accès à la prison des Chantiers. Elle entend ensuite les députés A. Naquet et E. Brelay, anciens membres de l’enquête administrative parlementaire. Ils rappellent avoir interrogé des témoins et confirment les actes de violence de Marcerou.

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Le Petit Parisien du 1er janvier 1881

Par contre, peu d’anciens communards sont convoqués. Lucien Rabuel et Albert Callet sont d’anciens officiers fédérés devenus journalistes. Henri Urbain, fils d’un élu de la Commune [12], est la seule victime de mauvais traitements avec Herminie Cadolle. Elle comparait seulement après avoir sollicité la commission dans une lettre publiée dans la presse [13].
Offusquée par l’audition, elle déclare : « puisque vous ne pouvez pas traduire M. Marcerou en cour d’assises, je me contente donc du tribunal de l’opinion publique [14] ». Face à ces accusations, le capitaine est aussi invité à s’expliquer ainsi que ses supérieurs, les généraux Appert et Gaillard, chefs de la justice militaire chargée en 1871 de juger les communards. Mais bien qu’initialement prévus, peu de débats contradictoires sont en définitive organisés d’après la presse. Finalement, fin décembre 1880, le rapport de la commission est remis au Garde des Sceaux et conclut à l’annulation de l’enquête administrative, « aucune preuve n’ayant donné lieu à poursuivre M. Marcerou [15]  ». En réaction à ce dénouement attendu, les protestations dans les journaux de gauche sont vives. L’Intransigeant titre « La fin de la comédie » et le Petit Parisien assène : « En France, — nous le savons de longue date— on s’entend à étouffer les enquêtes, et quand on ne peut les étouffer, on s’arrange toujours de manière à ce qu’elles n’aboutissent à rien [16] ». Seulement le retentissement de l’affaire est tel que Marcerou, commissaire de surveillance des chemins de fer, est contraint de quitter la région parisienne. Il est muté dans l’Aisne, où il décèdera en 1898. Autre acteur majeur, Frédéric Cournet, désavoué par Rochefort mécontent de sa campagne de presse, démissionne pour le journal de Blanqui, Ni Dieu Ni Maître, et meurt précocement, à l’âge de 46 ans. Ses funérailles au Père-Lachaise en 1885 seront très suivies.

Pour conclure, la commission d’enquête sur le régime pénitentiaire du bagne en Nouvelle-Calédonie qui entend, à la même époque, notamment les ex-forçats Allemane et Trinquet, pourfendeurs du directeur Charrière n’aboutira pas non
plus [16].

ÉRIC LEBOUTEILLER


[1Mme Hardouin (C.), La Détenue de Versailles, 1879 (rééd. Amis de la Commune, 2005).

[2L. G., Le Dossier de l’affaire Marcerou. Dépositions des témoins (recueil non daté de 29 témoignages consultable sur Gallica, site de la Bnf).

[3Le Petit Parisien, le 15 sept. 1880.

[4L’Intransigeant, le 10 août 1880.

[5La Justice, le 11 août 1880.

[6Gabriel Ranvier (1828-1879), élu de la Commune en exil à Londres.

[7L’Intransigeant, le 11 août 1880.

[8Le Gaulois, 18 août 1880.

[9Parmi les membres : F. Cournet, la trésorière du comité H. Cadolle, J.-B. Clément de retour d’exil.

[10L’Intransigeant, 21 sept. 1880.

[11Le Rappel, 25 sept. 1880.

[12Raoul Urbain (1837-1902) condamné aux travaux forcés en 1871.

[13La Justice, 2 nov. 1880.

[14La Justice, 8 nov. 1880.

[15Le Petit Parisien, 1er janv. 1881.

[16Jean Allemane, Mémoires d’un communard, Maspero, 1981, p. 540-549

QUATRE MARIAGES ET… UN ENTERREMENT 
LE DESTIN DE CONSTANCE CHARTIER

lundi 6 mars 2017 

Au cimetière de Levallois-Perret, nul ne peut ignorer les tombes très sobres, quoique inégalement fleuries, de Théophile Ferré et de Louise Michel. Il en est une autre, dans la sixième division, qui ne laisse pas d’intriguer en raison de l’obélisque qui la surmonte. Y reposent Alexandre Gosselin et Constance Chartier, « veuve de Marchois et de Gosselin  », mais aussi de Costé et de Beaurin.

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Tombe de Gosselin

Constance Célina, fille d’un journalier, née à Saint-Jacques-sur-Darnétal, en Seine-Inférieure, le 8 mars 1833, avait épousé, en premières noces, en novembre 1852, Pierre Antoine Costé, menuisier, qui mourut prématurément, le 15 août 1855, à l’âge de 27 ans, après lui avoir donné une fille Maria Célina. Elle s’était remariée, en janvier 1858, avec Narcisse Calixte Beaurin, commis, qui avait le double de son âge et disparut quatre années plus tard.

Le 26 décembre 1863, elle épousait à Rouen, où ont été enregistrés les décès de ses deux précédents maris, un ouvrier fondeur, Adolphe Narcisse Marchois, né à Senlis (Oise), le 19 novembre 1825, veuf d’Éléonore, morte l’année précédente après cinq années de vie commune.
Le couple se trouvait à Paris à la naissance, le 7 octobre 1864, d’Ernest Henri qui ne vivra que deux mois, et il eut une fille Marguerite, le 13 février 1870. Constance avait retrouvé un emploi de repasseuse, et Adolphe devint puddleur, rude besogne qui exigeait un grand savoir-faire, puisqu’elle consistait à brasser la fonte liquide afin de la transformer en fer.

Marchois, libéré comme brigadier en 1853, après sept années passées dans le train des équipages, fut sergent pendant le premier siège. Élu lieutenant dans sa compagnie sédentaire, il assura son service à l’intérieur de Paris, durant la Commune. Rentré chez lui lors de l’arrivée des troupes versaillaises, il n’en fut pas moins déclaré coupable d’avoir exercé un commandement dans des bandes insurrectionnelles et de port d’armes apparentes et d’uniforme militaire. En dépit de circonstances atténuantes justifiées par des « antécédents irréprochables  », il fut condamné, le 18 décembre 1871, à la déportation simple, et, embarqué sur La Guerrière, il arriva à l’île des Pins le 2 novembre 1872. Converti au métier de son épouse, il cultivait, en dehors des heures de travail, une petite concession de 10 ares, et compta parmi les neuf conseillers élus au suffrage universel dans la première des cinq communes créées par l’arrêté du 9 novembre suivant.

Sa femme, comme sa belle-fille Maria, âgée de 21 ans, aurait été « imbue des mêmes principes que lui [qui] se signalait par l’exaltation de ses opinions subversives ». Elle n’eut de cesse de lutter pour obtenir l’aménagement de la peine qui frappait son époux. Ainsi, le 1er juin 1876, elle fait valoir, dans une lettre à Mac-Mahon, que, « restée seule avec un jeune enfant âgé de 6 ans seulement, il ne [lui] est plus possible de suffire à [ses] besoins par le travail. Pourquoi je viens vous prier de vouloir bien accorder à mon mari, au père de mon enfant, la grâce des peines qu’il a encourues. » Lettre apostillée par le président de la Société de secours mutuels de Grenelle et Javel, qui « certifie que le pétitionnaire, appartenant à ladite société, acquittait exactement ses cotisations et vivait en bon père de famille avant les événements. »

En fait, ce n’est que le 12 juillet que le « pétitionnaire » sollicita la grâce du président, s’engageant « à rester désormais éloigné de tout mouvement, de toute entreprise qui tendrait à troubler de nouveau le pays.  » Le gouverneur de Pritzbuer se borna à transmettre le recours, sans l’appuyer d’un avis favorable, car « son caractère est violent et grossier, ses fréquentations sont douteuses, et il paraît animé d’un mauvais esprit ». De fait, «  le recours en grâce n’a pas paru susceptible d’être accueilli », lui fut-il notifié par lettre ministérielle du 31 mars 1877.

Il ne se découragea pas et rédigea une nouvelle requête, le 27 septembre 1877 [1] :
«  J’ai bien souffert depuis six ans et plus que j’expie un moment d’erreur, dû plutôt à l’effervescence populaire (suite du siège) qu’à des sentiments hostiles […]. Je vient a nouveau vous supliez d’avoir égard a la position d’une malheureuse famille qui se trouvent privé de son soutient par le fait de mon arrestation. A vous appartient, Monsieur le Président, et c’est la plus belle de vos prérogatives, le droit de faire grâce pour l’homme raisonnable qui a pu mériter par sa conduite d’être rendu à sa famille et a son pays.
Permettez-moi donc, en implorant votre clémence, de porter jusqu’à vous, Monsieur, cette humble requête, en mon nom personnel, pour ma femme et mes enfants qui se trouvent par mon absence privés de leur [sic] soutient et qui aspirent a mon retour.
 »

Cette fois, le service de la déportation, en contradiction avec l’avis formé l’année précédente, appuya sa demande, le 1er octobre : « Se conduit bien ; son caractère s’est bien radouci ; il est soumis, son esprit est également bien changé et paraît être bon ; mœurs et moralité bonnes ; n’a plus que de bonnes fréquentations ».

Le 4 mars 1878, sa peine fut commuée en sept ans de détention à partir du jugement, ce qui signifiait qu’il aurait été libre en débarquant à Brest. Or, le 11 juillet, eut lieu son enterrement civil : « Cet homme s’est pendu, écrivit Théodore Ozeré à sa femme et à sa fille ; dans une lettre qu’il a laissée pour sa famille, il déclare qu’il met fin à ses jours, parce qu’il a contracté l’habitude, depuis qu’il est en prison, de s’enivrer. Combien comme lui ? Hélas ! »
Curieusement, il précise que le désespéré devait partir par Le Tage, qui avait jeté l’ancre à Nouméa le 9 juin. Marchois aurait-il été atteint par la nouvelle de sa commutation avant sa mort, moins « #par suite de strangulation volontaire » qu’après la cassure de la branche à laquelle il avait accroché sa corde ? Selon un autre de ses camarades de déportation Léon Wouters, il fut « trouvé mort dans le fleuve Uro, après 12 à 14 heures d’absence, c’est-à-dire de 6 h du soir à 7 h du matin. D’après le médecin, il a dû souffrir environ 4 h après une chute qui lui a causé deux blessures mortelles. Les rats ou autres insectes lui avaient déjà mangé un oeil.  » « La nostalgie s’empare de quelques-uns, et la mort volontaire s’ensuit », ajoute Wouters qui, lui-même, mettra fin à ses jours.

Sa dernière lettre, Constance ne l’a pas reçue, puisqu’elle est conservée aux Archives de la France d’Outre-Mer. Voici ce qu’il lui écrivit :
« Ma bonne Constance,
Je ne suis plus digne de toi, j’ai failli, non à l’honneur, non comme voleur, mais d’une façon plus ignoble. Quand tu recevras cette lettre, j’aurai cesser d’exister. Embrasse bien notre enfant chéri, mais ne lui dit pas la mort que je va subir. Je vous aimaits bien, mais je me suis enivrer au point que j’ai oublié que j’était un homme. Pardonne-moi les chagrins que je va te causer ainsi qu’a notre enfant.
Adieu.
Celui qui n’est plus digne de se dire ton mari. 
 »

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Monument du cimetière d’Ouroa

Le 12 décembre 1878, le ministère de la Marine et des Colonies informait le gouverneur que la veuve « insiste pour connaître le véritable genre de mort auquel a succombé son mari ». Entre-temps, le 21 octobre, elle avait écrit au ministre :
« J’ai l’honneur de vouloir bien prendre en considération la douleur que je viens de ressentir en apprenant la mort de mon mari. Cette douleur est d’autant plus sensible que j’attendais mon mari par le premier bâtiment, en vertu d’une commutation qu’il avait su obtenir par sa bonne conduite dans l’exil.
Permettez-moi, Monsieur le Ministre, de venir vous demander les seuls souvenirs que je puisse avoir de mon défunt en vous priant de vouloir bien donner les ordres nécessaires pour que tout ce qui lui a appartenu soit donné comme seule consolation à une femme et à des enfants qui, tout en pleurant, ont l’honneur de vous saluer. 
 »
Lui fut remise une somme de 104,85 F que le défunt n’avait donc pas dépensée en libations, lui dont la seule punition disciplinaire fut une condamnation à 4 jours de prison pour arrogance envers un surveillant. Il faut croire qu’un dégrisement l’aurait convaincu de son indignité, en lui rappelant les sacrifices consentis par son épouse, dont les secours, apportés par des mandats postaux de 5 ou 10 F, ne lui firent jamais défaut.

Il fallut probablement que Constance patientât jusqu’en septembre 1879, et le retour à Paris de près d’un millier de déportés, pour être informée des derniers instants de son mari. Parmi les rapatriés se trouvait Alexandre Gosselin, né le 22 décembre 1837 à Reims, et libéré, en 1864, de ses obligations militaires avec un certificat de bonne conduite. Rappelé sous les drapeaux, en 1870, dans la même arme, le génie, dans laquelle il avait servi, ce plombier-zingueur, se trouvant sans ressources, s’était « rangé sous la bannière de l’insurrection », et il bénéficia de promotions successives. Sergent, lieutenant, puis capitaine en second, il apporta lui-même, le 21 mai, sa démission à Delescluze, délégué civil à la guerre : « Le désordre était grand, l’obéissance à peu près nulle. En présence de cette désorganisation, moi qui ai été soldat, je ne dois plus commander. » Il n’en continua pas moins à suivre sa compagnie comme simple sapeur et fut fait prisonnier le 26 mai. Ayant ajouté aux charges qui pesaient sur Marchois la « confection de barricades, retranchements et autres travaux dans le but d’arrêter ou d’entraver la force publique  », il fut condamné à la même peine en raison des renseignements favorables qui furent recueillies sur sa conduite : « Bien que vivant maritalement avec une femme, il avait des habitudes régulières et se montrait ouvrier aussi laborieux qu’il avait été bon soldat  ». N’ayant sollicité ni révision ni recours, il fut néanmoins compris parmi les bénéficiaires du train de « grâces individuelles » du 15 janvier 1879.

Le père de Constance, journalier à l’âge de 80 ans, ayant consenti au mariage, Alexandre l’épousa, le 15 octobre 1881, mais il mourut, le 24 juin 1884, à l’âge de 46 ans, la laissant veuve pour la quatrième fois. Ses restes furent transférés à Levallois-Perret, après l’acquisition de la concession, en avril 1885, Marguerite, prématurément décédée, y fut enterrée en mai 1891, et Constance les rejoignit en janvier 1897, à l’âge de 63 ans. Cette humble blanchisseuse bénéficia-t-elle d’une souscription pour financer leur sépulture ?
Cette dernière s’attache-t-elle à reproduire le monument inauguré au cimetière d’Ouroa le 14 juin 1879, tel qu’Alexandre, qui quitta l’île des Pins quatre jours plus tard, l’aurait décrit à son retour ? Le secret de la pyramide levalloisienne demeure…

YANNICK LAGEAT


[1On a respecté la graphie originale (NDLR).

80E ANNIVERSAIRE DE LA CRÉATION DES BRIGADES INTERNATIONALES

jeudi 15 septembre 2016 

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La Maison des Métallurgistes à Paris, où des centaines de brigadistes ont fait escale avant leur départ pour l’Espagne

Nous commémorerons, le 22 octobre, le 80e anniversaire de la création des Brigades internationales, organisation de combattants venus de 53 pays d’Europe et du monde, au secours de la République espagnole.

Le 16 juillet 1936, un « quarteron de généraux » se rebelle contre le gouvernement espagnol de Front populaire, mis en place par les républicains de gauche après leur victoire aux élections législatives de février. L’armée espagnole se rallie majoritairement aux rebelles. Pour se défendre, le gouvernement organise une nouvelle armée républicaine, qui va se révéler inexpérimentée et insuffisamment armée. Très rapidement un bon tiers du territoire espagnol tombe aux mains des fascistes, qui reçoivent une aide militaire d’Hitler et de Mussolini.

Dès les premiers jours de la guerre, des étrangers présents en Espagne s’engagent aux côtés des républicains, notamment des Allemands et des Italiens qui avaient fui les régimes fascistes de leur pays, mais aussi des démocrates d’autres États qui avaient compris que l’Espagne allait devenir un terrain d’affrontement entre les démocraties et le fascisme. Début octobre est avancée l’idée de fédérer les volontaires étrangers. Une délégation internationale est reçue par un représentant du gouvernement de la République espagnole qui demande :
« Dans quelles conditions voulez-vous participer à notre lutte ? » Les délégués répondent : « Nous ne posons aucune condition. Nous ne désirons qu’une chose, que les Brigades internationales soient considérées comme des unités uniquement subordonnées au gouvernement et à ses autorités militaires ; qu’elles soient utilisées comme troupes de choc, en tous lieux où ce sera nécessaire.  » Le 22 octobre, le gouvernement de la République espagnole autorise officiellement la constitution des Brigades internationales.

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8 rue Mathurin-Moreau à Paris, une plaque rappelle l’épopée des Brigades internationales

Les 35 000 volontaires des Brigades internationales arrivent en Espagne en provenance de 53 pays. Paris est leur principal lieu de rassemblement avant leur départ pour l’Espagne. Ils y sont accueillis dans des locaux de la CGT, rue Mathurin-Moreau, et à la Maison des métallurgistes où, aujourd’hui, des plaques rappellent ces événements. Puis ils prennent le train pour l’Espagne à la gare d’Austerlitz. D’autres volontaires arrivent en Espagne par bateau, à Barcelone et Valence, ou traversent les Pyrénées à pied.

Les combattants internationaux sont accueillis et reçoivent un début de formation militaire à Albacete dans la province de la Manche, à l’ouest de la péninsule espagnole.

Les volontaires français et francophones sont incorporés dès octobre 1936 dans la XIe Brigade internationale au sein du bataillon Commune de Paris. Au printemps 1937, Commune de Paris sera incorporé dans la XIVe Brigade internationale dite La Marseillaise.

Le bataillon Commune de Paris engage le combat contre les fascistes le 1er novembre 1936 à l’ouest de Madrid pour renforcer la défense de la capitale espagnole. Les Brigades internationales seront engagées dans toutes les batailles importantes de la guerre d’Espagne, où elles feront preuve d’un héroïsme extraordinaire. Leur dernière bataille aura lieu en 1938 sur les rives de l’Èbre.
Environ 10 000 de ces combattants héroïques ont trouvé la mort au cours de ces combats.

En septembre 1938, à la demande du gouvernement républicain, les Brigades internationales cessent leur combat en Espagne. Un vibrant hommage leur est rendu à Barcelone, le 28 octobre 1938, avant leur retour, pour ceux qui le peuvent, dans leur pays d’origine.

Les survivants du bataillon Commune de Paris, aux côtés d’autres anciens des Brigades internationales et de républicains espagnols, reprendront leur combat contre le fascisme et pour la liberté, dans la Résistance française et au sein des Forces françaises libres, continuant ainsi leur lutte héroïque commencée en Espagne républicaine.


YVES LENOIR

LE 22 OCTOBRE 2016, GARE D’AUSTERLITZ HOMMAGE PARISIEN AUX VOLONTAIRES DE LA LIBERTÉ

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Monument de l’ACER

Un monument dédié aux volontaires des Brigades internationales sera inauguré le 22 octobre prochain dans le hall des arrivées de la Gare d’Austerlitz à Paris. Il s’agit d’une œuvre monumentale du sculpteur Denis Monfleur, photographiée ici en cours de réalisation. Les Amis des Combattants en Espagne Républicaine (ACER), à l’initiative de cet hommage, ont lancé une souscription pour son financement. Chèques à l’ordre de l’ACER à adresser 108 bd Berthier, 75017 Paris.

80E ANNIVERSAIRE DE LA CRÉATION DES BRIGADES INTERNATIONALES

jeudi 15 septembre 2016 

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La Maison des Métallurgistes à Paris, où des centaines de brigadistes ont fait escale avant leur départ pour l’Espagne

Nous commémorerons, le 22 octobre, le 80e anniversaire de la création des Brigades internationales, organisation de combattants venus de 53 pays d’Europe et du monde, au secours de la République espagnole.

Le 16 juillet 1936, un « quarteron de généraux » se rebelle contre le gouvernement espagnol de Front populaire, mis en place par les républicains de gauche après leur victoire aux élections législatives de février. L’armée espagnole se rallie majoritairement aux rebelles. Pour se défendre, le gouvernement organise une nouvelle armée républicaine, qui va se révéler inexpérimentée et insuffisamment armée. Très rapidement un bon tiers du territoire espagnol tombe aux mains des fascistes, qui reçoivent une aide militaire d’Hitler et de Mussolini.

Dès les premiers jours de la guerre, des étrangers présents en Espagne s’engagent aux côtés des républicains, notamment des Allemands et des Italiens qui avaient fui les régimes fascistes de leur pays, mais aussi des démocrates d’autres États qui avaient compris que l’Espagne allait devenir un terrain d’affrontement entre les démocraties et le fascisme. Début octobre est avancée l’idée de fédérer les volontaires étrangers. Une délégation internationale est reçue par un représentant du gouvernement de la République espagnole qui demande :
« Dans quelles conditions voulez-vous participer à notre lutte ? » Les délégués répondent : « Nous ne posons aucune condition. Nous ne désirons qu’une chose, que les Brigades internationales soient considérées comme des unités uniquement subordonnées au gouvernement et à ses autorités militaires ; qu’elles soient utilisées comme troupes de choc, en tous lieux où ce sera nécessaire.  » Le 22 octobre, le gouvernement de la République espagnole autorise officiellement la constitution des Brigades internationales.

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8 rue Mathurin-Moreau à Paris, une plaque rappelle l’épopée des Brigades internationales

Les 35 000 volontaires des Brigades internationales arrivent en Espagne en provenance de 53 pays. Paris est leur principal lieu de rassemblement avant leur départ pour l’Espagne. Ils y sont accueillis dans des locaux de la CGT, rue Mathurin-Moreau, et à la Maison des métallurgistes où, aujourd’hui, des plaques rappellent ces événements. Puis ils prennent le train pour l’Espagne à la gare d’Austerlitz. D’autres volontaires arrivent en Espagne par bateau, à Barcelone et Valence, ou traversent les Pyrénées à pied.

Les combattants internationaux sont accueillis et reçoivent un début de formation militaire à Albacete dans la province de la Manche, à l’ouest de la péninsule espagnole.

Les volontaires français et francophones sont incorporés dès octobre 1936 dans la XIe Brigade internationale au sein du bataillon Commune de Paris. Au printemps 1937, Commune de Paris sera incorporé dans la XIVe Brigade internationale dite La Marseillaise.

Le bataillon Commune de Paris engage le combat contre les fascistes le 1er novembre 1936 à l’ouest de Madrid pour renforcer la défense de la capitale espagnole. Les Brigades internationales seront engagées dans toutes les batailles importantes de la guerre d’Espagne, où elles feront preuve d’un héroïsme extraordinaire. Leur dernière bataille aura lieu en 1938 sur les rives de l’Èbre.
Environ 10 000 de ces combattants héroïques ont trouvé la mort au cours de ces combats.

En septembre 1938, à la demande du gouvernement républicain, les Brigades internationales cessent leur combat en Espagne. Un vibrant hommage leur est rendu à Barcelone, le 28 octobre 1938, avant leur retour, pour ceux qui le peuvent, dans leur pays d’origine.

Les survivants du bataillon Commune de Paris, aux côtés d’autres anciens des Brigades internationales et de républicains espagnols, reprendront leur combat contre le fascisme et pour la liberté, dans la Résistance française et au sein des Forces françaises libres, continuant ainsi leur lutte héroïque commencée en Espagne républicaine.


YVES LENOIR

LE 22 OCTOBRE 2016, GARE D’AUSTERLITZ HOMMAGE PARISIEN AUX VOLONTAIRES DE LA LIBERTÉ

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Monument de l’ACER

Un monument dédié aux volontaires des Brigades internationales sera inauguré le 22 octobre prochain dans le hall des arrivées de la Gare d’Austerlitz à Paris. Il s’agit d’une œuvre monumentale du sculpteur Denis Monfleur, photographiée ici en cours de réalisation. Les Amis des Combattants en Espagne Républicaine (ACER), à l’initiative de cet hommage, ont lancé une souscription pour son financement. Chèques à l’ordre de l’ACER à adresser 108 bd Berthier, 75017 Paris.

LA « COMMUNE D’OAKLAND » CALIFORNIE, EN 2011

samedi 10 décembre 2016 

« Louise Michel  » parlait à la radio ! C’était en octobre 2011, et j’étais chez moi, à Oakland, une ville traditionnellement ouvrière et aujourd’hui plus mélangée, de 400 000 habitants. Louise était porte-parole d’Occupy Oakland, et le journaliste qui l’interviewait ne savait pas que c’était un nom d’emprunt. Il ne savait certainement pas non plus le sens de l’énorme banderole « Commune d’Oakland » dressée au centre d’Occupy, un campement dans le centre-ville.
Occupy Oakland dura au total 33 jours, en deux phases distinctes. La première occupation s’étendit du 10 au 25 octobre, jusqu’à ce qu’elle soit attaquée et démontée par 17 services de police différents. La réoccupation, elle, dura du 26 octobre au 14 novembre.

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Oakland 2011

Occupy Wall Street, le premier des campements Occupy, avait débuté le 17 septembre 2011, et duré un peu plus longtemps, du 17 septembre au 15 novembre, soit 60 jours. Wall Street, à New York, la « capitale du capital  », était l’endroit choisi pour lancer une version américaine de ces mouvements dénonçant à travers le monde les inégalités socio-économiques (« Nous sommes les 99 % ») et l’influence des banques et multinationales toutes proches (Occupy San Francisco eut également lieu dans le quartier financier).

Mais Occupy Oakland différait par de nombreux aspects de celui de New York et des autres Occupy. Il était en gestation depuis des années dans les occupations anti-austérité des universités de Californie (2009-2011) et dans le campement Indien de Glen Cove (Californie) en avril 2011. En partie inspiré par le Printemps Arabe et le mouvement des Indignados en Espagne, il avait surtout des racines locales dans l’émeute du 9 janvier 2009 à Oakland, qui avait débuté comme une manifestation à la suite du meurtre d’Oscar Grant, un noir, à une station de métro d’Oakland (le sujet du film Fruitvale Station). Enfin Occupy Oakland n’était pas situé dans le quartier des banques, mais sur un parc en face de la mairie que les manifestants avaient rebaptisé Oscar Grant Plaza.

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Oakland 2011

La Commune a été un mouvement pluriel d’une grande complexité. Aussi, dans Occupy Oakland, différentes tendances politiques coexistent. Les Occupants incluaient des anticapital, des anti-État, des anti-police, parfois en opposition entre eux, ainsi que de nombreuses voix de gauche. La place qu’ils occupèrent n’était pas un espace vide, des sans-abri y vivaient. Sur ce lieu étroit, les Occupants mirent en place des services gratuits : nourriture, aide médicale, bibliothèque, école, même un centre d’information, des vélos fournissant l’électricité. Promouvant l’égalité sociale, ils encouragèrent les groupes traditionnellement marginalisés, les femmes, les gens de couleur, les LGBT [1], à prendre part aux décisions. Ils exclurent fermement la police. Malgré leurs différences, les Occupants avaient tous à cœur de s’entraider et d’aider Oakland, et de nombreux participants ont décrit l’ambiance de camaraderie qui régnait. Le slogan de leur double but aurait pu tout aussi bien s’appliquer à la Commune : Occupy Oakland était «  une machine de guerre et une machine d’entraide ».

A l’instar de la Commune, les occupants créèrent une véritable démocratie, mais contrairement à la Commune, ils n’avaient ni l’intention ni la possibilité de gouverner la ville d’Oakland. Néanmoins, Occupy Oakland a mis en place une démocratie directe avec des assemblées générales, une participation égalitaire, et des décisions prises par consensus.

Et, comme la Commune, Occupy Oakland divisa la ville et sa presse. La maire, indécise, hésite beaucoup avant d’envoyer la police contre les Occupants, inquiétant ainsi la bourgeoisie en général et les commerçants en particulier. La police sut toujours ce qu’elle voulait, et lorsque la maire lui laissa le champ libre, Occupy Oakland, comme tous les autres Occupy, fut évacué, brutalement mais sans morts.

Occupy continua ses activités après la destruction du campement, notamment dans le cadre de la grève générale du 2 novembre qui paralysa de nombreux ports de la côte Ouest. Le port d’Oakland, bloqué par plusieurs milliers de manifestants, fut fermé.

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Oakland 2011

L’étendard de la Commune est souvent levé de par le monde aujourd’hui lorsque l’espace public est occupé. Les Occupy proliférèrent également dans les villes américaines et dans le monde. De la place Tahrir au mouvement des Indignados espagnol, en passant par la Grèce, les références à la Commune sont souvent présentes.

Aujourd’hui les militants d’Occupy poursuivent le combat contre les banques, les évictions, la dette étudiante. Les termes « les 99% » et « les 1% » sont entrés dans la langue, et des mots longtemps en disgrâce aux Etats-Unis comme « classe » et « socialisme » ont fait leur retour dans le discours public. En 2016, le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, mène une campagne présidentielle à succès comme socialiste opposé à Wall Street et partisan de l’université gratuite.

En 2011, « Louise Michel » expliqua à la radio qu’Occupy Wall Street, plus qu’une revendication politique contre l’État, était surtout une « exigence
envers chacun de nous
 » [2]. Occupy, comme la Commune, vit dans les «  énergiques interactions sociales en rébellion  » [3] des militants d’aujourd’hui, et ce qu’a dit Atilio Boron en comparant les Indignados à la Commune de Paris, nous pouvons également le dire d’Occupy : « Plus rien ne sera jamais comme avant » [4].

ANN ALDERMAN


[1LGBT : Lesbian, gay, bisexual and transgender.

[2http://www.commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/lien_out.gif") right center no-repeat transparent;">www.ashevillefm.org/the.../on-the-oakland-commune-with-louise-michel , Oct 31, 2011.

[3Bay of Rage, 16 mai 2012, http://www.commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/lien_out.gif") right center no-repeat transparent;">http://anarchistnews.org/content/occupy-oakland-dead-long-live-oakland-commune

[4Kaosenlared, 22 mai 2011, http://www.commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/lien_out.gif") right center no-repeat transparent;">www.internationalist.org/spainrebellionoutraged1107.html