Le terrorisme d’État en 1871

mardi 6 mai 2014 

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Massacre à la caserne Lobau

Hobbes et son Léviathan (1651) est le précurseur et le justificateur du terrorisme d’État appliqué en 1871. Le redémarrage du capitalisme français, immobilisé après la défaite et la capitulation de Napoléon III à Sedan, va se faire après l’élection de l’Assemblée nationale décidée le deux février, réalisée le 8 du même mois sous protectorat prussien. Cette élection a pour but, derrière la promesse d’un traité de paix définitive, de restaurer les privilèges des royalistes divisés et des républicains conservateurs.
Elle se fera sans campagne, sans professions de foi, au scrutin de liste majoritaire à un tour, le recours à une tête de liste nationale délocalisée étant vivement recommandé sachant que les ouvriers migrants sont dans l’impossibilité de voter.

Cette représentation de la classe dominante va utiliser l’appareil d’État en fonction de ses objectifs de classe par le principe de hiérarchie chargé de l’obligation d’obéir et d’imposer sa volonté à autrui dans un ordre garant de l’équilibre collectif négocié (oligarques, citoyens-contribuables, puissance étrangère). Sa méthode sera la violence, la répression centralisée et unifiée pour assurer les conditions politiques de la reproduction des rapports d’exploitation de l’homme par l’homme. Accumulation pour accumulation de richesses plus surproduction dans l’objectif de plus-value (Marx).

À partir de la désignation de Thiers, le 12 février 1871, comme chef du pouvoir exécutif de la République, la classe dominante des propriétaires va détenir le pouvoir politique, économique donc fiscal. Son but est de maintenir l’ordre social au besoin par la force (rien ne doit changer depuis 1789), en réduisant l’ouvrier à une marchandise, l’obligeant à se vendre comme force de travail.

THIERS DÉCLARE LA GUERRE SOCIALE

La guerre sociale de 1871 est actée. Elle trouve son prologue dans l’insurrection ouvrière durement réprimée à Lyon du 9 au 12 avril 1834.
Le 15 avril, rue Transnonain à Paris, la troupe de Bugeaud, Thiers étant ministre de l’Intérieur, tire sur les habitants d’une maison où périrent quatorze vieillards, femmes et enfants.
En 1871, les intérêts de classe vont sceller l’union sacrée entre monarchistes, républicains conservateurs et ruraux. C’est l’aversion contre le fisc, plus particulièrement l’impôt des quarante cinq centimes, voté par la République de 1848, qui va déchaîner l’hostilité contre la Commune ainsi que le souvenir du rejet de l’indemnité parlementaire de vingt-cinq francs versés à sept cent cinquante bénéficiaires après l’élection du 13 mai 1849.

L’aspiration à la paix en 1871 est la conséquence des conditions imposées par la Prusse (sept cent quatre-vingt mille soldats). Les municipalités ploient sous le fardeau des frais d’hébergement, des frais de ravitaillement (foin, grain), frais d’équipement (vêtements, chaussures), des réquisitions et surtout du paiement des impôts directs.

Les préliminaires de paix acceptés le 26 février sont ratifiés par l’Assemblée ; les conditions sont humiliantes : perte de l’Alsace et du nord de la Lorraine, du bassin minier, versement d’une indemnité de cinq milliards de francs-or qui sera couverte plusieurs fois par des emprunts spéculatifs, sans contrôle de légalité.

L’Assemblée supprime, le 15 février, la modique solde de un franc cinquante qui fait vivre les gardes nationaux depuis le siège ; le 10 mars, elle refuse d’examiner la question des loyers impayés depuis juillet 1870, décrète l’exigibilité immédiate des échéances commerciales prolongées depuis la guerre. Il n’y a plus d’argent à Paris où toute activité est interrompue.

Le 18 mars, Thiers envoie quatre mille hommes pour récupérer les canons à Montmartre qui menacent les Prussiens. Ces canons ont été payés par souscription populaire après l’Exposition universelle de 1867 qui avait donné une vitrine gratuite aux canons des usines Krupp. Le 19 septembre, commence le siège de Paris par les armées allemandes et l’armistice du 28 janvier 1871 confirme la soumission totale à l’occupant.

Le voyage européen du chef du gouvernement de la « défection » nationale, en février, est considéré comme un échec.

En réalité il avait pour but de franchiser sans risques la future guerre sociale. Promettre aux cours européennes la restauration de la monarchie alors que les orléanistes et les légitimistes ne sont d’accord sur rien, l’élimination radicale de tout ferment révolutionnaire international, la retenue du tsar vexé après la guerre de Crimée dans son désir de réparer la passivité de son prédécesseur en 1815.

LA PIRE RÉPRESSION ANTISOCIALE

Sur le plan intérieur, les versaillais vont simuler une négociation avec les communards sur la
personne de monseigneur Darboy, victime auto désignée de l’échange avec Auguste Blanqui, prisonnier des versaillais. En réalité, c’est un personnage encombrant politiquement car il a été sénateur d’Empire et favorable au gallicanisme, cristallisant l’opposition du Vatican à la politique romaine de l’empereur. Sa disparition pourrait favoriser un rapprochement avec le pape qui a décrété son infaillibilité depuis l’encyclique Syllabus.

Le terrain est dégagé pour la pire répression sociale du XIXe siècle dans l’impunité absolue.
Bismarck voit l’Empire quitter la France pour l’Allemagne selon les thèses de son maître à penser Clausewitz. La France est morcelée, endettée, confiée à des oligarques : «  la République des Jules ».

Dès le 5 janvier, une pluie d’obus s’abat sur Paris encerclé et affamé pour ne cesser que le 26 janvier : sept mille obus sont tirés par les Allemands, mille six cents bâtiments publics et mille quatre cents maisons sont touchés.
Les bombardements versaillais prennent la relève en ayant pour cibles des places fortes. La
violence sonore rend fou car on ne connait pas la cible et la balistique du son en décuple l’effet dans une atmosphère alourdie par la chaleur de l’incendie provoqué.

Les fédérés fatigués, mal protégés dans la redoute du Moulin Sacquet furent assaillis par des soldats versaillais. Ils dormaient sous la tente, les versaillais éliminèrent les sentinelles, égorgèrent une cinquantaine de fédérés, déchiquetèrent les cadavres avant de capturer deux cents prisonniers que l’on ne reverra jamais.

DES MILLIERS DE VICTIMES

L’explosion de la cartoucherie de l’avenue Rapp le 17 mai, anticipée par Catulle Mendes, mutilera quarante victimes innocentes. Durant la Semaine sanglante, la férocité des versaillais n’eut pas de limites : corps éventrés, boyaux dévidés sur le canon des baïonnettes, goulots enfoncés dans la bouche des cadavres.

Le charnier de la tour Saint-Jacques montrait des mains, des bras, des têtes et des pieds. Dans le parc Monceau, l’École polytechnique, devant les Invalides, les corps étaient entassés sur cent mètres de long ; les lacs des Buttes Chaumont étaient rouges de sang. Les corps, flottant, furent entassés sur des bûchers géants.

Le 28 mai, les prisons de la Roquette et de Mazas envoyaient aux abattoirs des condamnés à mort par milliers. Les cheveux gris (ils avaient connu Quarante-huit), les godillots (ils avaient servi dans l’armée des fédérés) étaient des critères suffisants pour condamner à mort. Des femmes et des enfants, jugés sur leurs mines atterrées n’échappèrent pas au verdict fatal.

Les cours prévôtales spontanées, répliques cyniques des franchises municipales du XIVe siècle, accusaient et condamnaient sans droit de réponse de la part de la défense. Les prisonniers qui gagnaient Versailles sous le joug du marquis de Galliffet furent nombreux à ne jamais l’atteindre : traînards et attachés, les pieds en sang, ils étaient abattus sur les bas-côtés.

L’ARRÊT DE MORT DE LA COMMUNE

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Anonyme, Plaisanteries devant le cadavre d’un communard, 1871 ?
Huile sur toile, 91,7 x 63,8 cm

Prussiens et versaillais, bonapartistes et monarchistes, abbés et ruraux n’avaient qu’un seul ennemi : le partageux. Le mythe napoléonien de grandeur nationale avait volé en éclats avec « la politique des pourboires » ridiculisée par Bismarck. Les adversaires des communards ne voulaient pas les écouter un seul instant. Il fallait les dépolitiser pour mieux les détruire. Les républicains conservateurs voulaient se venger d’avoir été écartés du pouvoir par l’empereur autocrate et démagogue. Les abbés, protégés par le nouveau pouvoir politique, attendaient de pénétrer dans les familles avec leur catéchisme de l’ordre moral.
Les monarchistes, haïssant l’aristocratie militaire de l’Empire, accusaient le désordre social de 1848 de les avoir privés de vingt ans de règne, les militaires bonapartistes, «  collectionneurs de nez et d’oreilles en Algérie », voulaient se réhabiliter et faire oublier leur cuisante défaite, les paysans, obsédés par le grain à entasser, voulaient récupérer leurs fils pour fertiliser leurs terres agricoles. La force des bras devait reprendre sa supériorité sur les rouages de la machine.

L’arrêt de mort de la Commune fut largement partagé par la littérature, point de départ des écrits polémiques d’extrême-droite, dans le but d’humilier et de salir une classe sociale déjà affaiblie sous les régimes précédents. Le sadisme des vainqueurs par les armes fut complété par une jouissance du regard pervers : voir les blessés se tordre de douleurs et de fièvre à travers les soupiraux des écuries de Versailles, les observer se « désaltérer » dans les flaques d’eau au voisinage des ordures déposées par les geôliers, exposer et lyncher les prisonniers, leur crever les yeux avant de les abattre, transporter les proscrits vers les pontons dans des wagons à bestiaux.

Quant à l’industrie du crime de la Semaine sanglante, un jour perdu dans l’application du traité avec les Allemands entraînait un jour de dette supplémentaire. La responsabilité des actes de barbarie sera noyée dans l’anonymat d’autant qu’il fallait montrer à l’ennemi d’hier, devenu l’allié du jour, que l’on savait faire du chiffre. La propagande du pouvoir se chargea de répandre l’idée fausse que les communards étaient payés par les Prussiens pour continuer la guerre.

Le silence tomba sur Paris après les derniers coups de pelles, le bruit des roues des convois chargés de corps, puis on entendit des gémissements de blessés, certains recouverts de chaux vives, et des cris d’enfants appelant leurs parents. Les sociétés d’horticulture avec un bon tutorat les attendaient.

PHILIPPE LÉPAULARD

Nouvelle-Calédonie 
Le retour d’Ataï

lundi 3 mars 2014 

Un moulage de la tête du chef Ataï, leader de la révolte kanak de 1878, a été présenté dans une récente exposition au musée du quai Branly, à Paris. Redécouvert en 2011 au Musée de l’Homme, il devrait bientôt être restitué aux Kanak.

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Le crâne d’Ataï, chef de l’insurrection kanak de 1878

Dans le contexte de la rivalité entre la France et l’Angleterre dans l’océan Pacifique, le contre-amiral Febvrier-Despointes, envoyé par Napoléon III, s’empare de la Nouvelle- Calédonie, le 24 septembre 1853. Entre 1864 et 1897, environ 30 000 personnes (22 000 condamnés aux travaux forcés, 4 000 délinquants récidivistes et 4 250 communards
déportés) ont été envoyées au bagne de l’île.

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Ataï

Entre 1853 et 1878, les Kanak se soulèveront à vingt-cinq reprises contre l’occupation française. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, s’implante dans la région de La Foa un important centre de colonisation, autour de l’établissement pénitentiaire. Ataï, chef de cette
région, s’oppose aux spoliations foncières et à la divagation du bétail des colons, qui détruit les plantations d’ignames et de taros, base de l’alimentation locale. Ce qui oblige les Kanak à abandonner les terres ancestrales pour chercher refuge toujours plus loin dans la vallée. Au gouverneur Jean Olry, qui lui conseille d’édifier des clôtures pour protéger ses champs, Ataï répond : « Lorsque mes taros iront manger tes bœufs, je mettrai une barrière autour de mes champs  » [1]. En avril 1878, convoqué par ce gouverneur à la demande de l’administrateur local qui se plaint de lui, le grand chef arrive avec deux petits sacs qu’il vide à ses pieds. Le premier est rempli de terre : « Voilà ce que nous avions. » Le second de pierres : « Voilà ce que tu nous laisses ! »

LA TÊTE D’ATAÏ EXPÉDIÉE À PARIS

N’admettant ni l’implantation coloniale, ni l’ordre nouveau qui lui est imposé, Ataï refuse de faire allégeance. Au gouverneur Olry qui lui demande d’ôter sa casquette lorsqu’il est en sa présence, il répond :
« Quand tu auras quitté la tienne, j’ôterai la mienne !  »
En 1876, l’administration décide de marquer les limites dans lesquelles les Kanak doivent être maintenus.

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Moulage de la tête du chef kanak Ataï

Deux ans plus tard, la révolte menée par Ataï embrase toute la côte ouest de la Grande Terre. Les insurgés, dont la plupart ont été en contact avec les Européens, coupent les lignes télégraphiques récemment implantées et attaquent les postes militaires susceptibles de receler des armes à feu. L’alliance dirigée par Ataï ébranle la colonie, mais ne parvient pas à rallier les tribus les plus nombreuses de la côte est. La plus puissante, celle des Canala, se rallie finalement aux troupes françaises, entraînant du côté des colons ses alliés du nord et du sud. L’armée trouve ainsi, dans les auxiliaires kanak, la connaissance du terrain qui lui manquait. Ataï est tué, le 1er septembre 1878, par un membre de la tribu des Canala. On lui coupe la tête pour l’expédier à Paris comme trophée militaire. «  Ils lui tranchèrent la tête, ainsi qu’au Canaque qui lui servait de médecin et de second, Naïna. Le gouverneur Olry commit à ce sujet un acte peu recommandable : il envoya les deux têtes à Paris ! Elles arrivèrent, dit-on, avant la fin que l’Exposition universelle ne clôturât », s’indigne le communard Jean Allemane, dans ses Mémoires [2].

L’ÉCHARPE ROUGE DE LOUISE MICHEL

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Louise Michel à Nouméa

Avec la mort d’Ataï, la révolte perd son chef le plus emblématique. D’autres lui succèderont, mais sans jamais parvenir à renverser les alliances, ni à reprendre le terrain perdu. « Dans leur majorité, les communards ont combattu les Canaques. Les exceptions ne sont que plus
méritoires 
 », estimait l’historien Jean-Bruhat [3]. C’est notamment le cas d’Allemane et de Louise Michel. Dès son arrivée à la presqu’île Ducos, elle s’intéresse à la langue et à la culture kanak. Elle voit dans leur révolte un mouvement contre l’oppression.
« Eux aussi luttaient pour leur indépendance, pour leur vie, pour la liberté. Moi, je suis avec eux, comme j’étais avec le peuple de Paris, révolté, écrasé et vaincu  », écrit-elle. Louise Michel a fait porter à Ataï un morceau de son écharpe rouge de la Commune, en signe de solidarité [4]. Une vitrine de l’exposition Kanak, l’art est une parole, présentée l’hiver dernier au Musée du quai Branly, à Paris, lui était consacrée. On pouvait y voir deux documents : une gravure de Jules Gris représentant « la farouche Louise Michel  » débarquant en Nouvelle-Calédonie à bord de la frégate La Virginie, le 18 décembre 1873, et un exemplaire de son livre, Légendes et chants de gestes canaques, publié en 1885. La révolte kanak ne s’acheva qu’en 1879, comme le montre le récit de l’artilleur Michel Millet, arrêté à la date du 30 avril [5]. Le bilan fut très lourd. Aux morts et aux blessés, il faut ajouter les femmes et les enfants abandonnés comme butin aux troupes auxiliaires et les déportations massives aux îles Bélep et à l’île des Pins. Elles finirent de dépeupler les régions insurgées de Bouloupari, La Foa, Moindou, Bourail et Poya, libérant des terres pour la colonisation.

ATAÏ RETROUVÉ AU MUSÉE DE L’HOMME

L’insurrection de 1878 eut également pour conséquence la mise en place d’une politique de cantonnement des Kanak dans des réserves, qu’ils ne pouvaient quitter sans autorisation de l’administration. Le chef Ataï figure parmi les personnages historiques les plus populaires aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie. Son visage a été abondamment reproduit au XIXe siècle, dans les journaux de Nouméa et de Paris. L’image d’Ataï constitue depuis les années 1970 un symbole de l’indépendance et de la résistance kanak, comme le montrent les tee-shirts et les photos de peintures murales exposés au Musée du quai Branly. Mais il est impossible de savoir si le portrait est ressemblant, car on ne connaît aucune photographie de lui. Seul son masque mortuaire, moulé sur sa tête coupée, nous est parvenu. Il fut exhibé lors de l’Exposition universelle de Paris en 1889. Le moulage de la tête d’Ataï a été retrouvé dans les armoires du Musée de l’Homme, en 2011. Une « découverte » anticipée par l’écrivain Didier Daeninckx, dans son roman Le Retour d’Ataï (Folio), paru en 2001. Les Kanak réclament la restitution du crâne du grand chef. Le Premier ministre s’y est engagé l’été dernier, lors d’une visite sur la Grande Terre.

JOHN SUTTON


LE RETOUR D’ATAÏ (SUITE)

Après 136 ans passés dans les caves du Muséum d’histoire naturelle, à Paris, le crâne du chef kanak Ataï (lire La Commune n° 57) a été remis, le 28 août dernier, à ses descendants par la ministre des Outre-Mer, George Pau-Langevin. Ataï, leader de la révolte kanak de 1878 et ami de Louise Michel, était devenu un symbole politique et une pierre d’achoppement entre Paris et Nouméa. « Je commençais à désespérer de ne pouvoir assister de mon vivant au retour de mon aïeul », a déclaré à cette occasion Bergé Kawa, chef coutumier, au terme d’un long plaidoyer pour son peuple « désabusé et sinistré dans son propre pays ». « Mon passeport est toujours français, alors que l’accord de Nouméa [26 juin 1988] était censé m’accorder la nationalité kanak par un transfert de souveraineté », a tenu à rappeler Bergé Kawa.

JOHN SUTTON


[1Mémoires d’un communard, édit. La Découverte (2012).

[2Notes pour une histoire de la déportation des communards à La Nouvelle-Calédonie, La Commune n° 9-10 (mars 1978).

[3Michel, La Commune : Histoire et souvenirs, édit. La Découverte (1999).

[4Michel Millet, 1878, Carnets de campagne en Nouvelle-Calédonie, édit. Anacharsis (2013).

[5Michel Millet, 1878, Carnets de campagne en Nouvelle-Calédonie, édit. Anacharsis (2013).

Les mitrailleuses pendant la Commune
Une arme révolutionnaire ?
Première partie : les origines

mercredi 4 décembre 2013 

Étudier le rôle des mitrailleuses pendant la Commune de Paris peut d’emblée paraître incongru.
La chanson ne dit-elle pas à propos du drapeau rouge, emblème de la Commune : « A tous les peuples de la terre, porte la paix et le bonheur  » ? Ce serait oublier que si les communeux dénonçaient le militarisme et les armées permanentes, ils n’en étaient pas pour autant non-violents. A leurs yeux, la mise en place de mesures de transformation sociale et la conduite de la guerre contre Versailles n’étaient nullement exclusives l’une de l’autre. Puisque l’antagonisme politique débouchait sur une confrontation armée, il fallait assurer le succès de son camp. La question de l’armement notamment, loin d’être considérée comme secondaire, devint alors une préoccupation centrale. En outre, parce qu’ils étaient largement des « manuels », les fédérés vouèrent à leurs armes le même attachement qu’à un outil de travail. On en a de multiples témoignages.

Dans l’histoire de l’armement et la manière d’utiliser le matériel de guerre, la Commune ne s’inscrit donc pas comme une parenthèse vide, par désintérêt ou idéalisme. C’est le cas en ce qui concerne les mitrailleuses.

LES ORIGINES.

Pour mieux comprendre l’emploi des mitrailleuses sous la Commune, il faut d’abord remarquer que l’apparition de celles-ci, dans les années 1860, est liée à l’histoire de l’artillerie. Il convient donc de rappeler à grands traits l’évolution de cette dernière.

On s’était rendu compte très tôt que les projectiles pleins (boulets en pierre, puis en fonte) n’étaient efficaces qu’à leur unique point d’impact ; ils l’étaient donc essentiellement contre les fortifications et très peu contre les hommes, même à découvert. D’où les recherches entreprises pour multiplier les projectiles au cours d’un seul tir : on a alors l’idée dans un premier temps de remplacer le boulet par des morceaux de ferraille que la charge explosive propulse hors du canon et qui se dispersent à la sortie de celui-ci (on parlera alors de « charger à mitraille » un canon). A partir de 1670, on diminue l’imprécision du tir en plaçant des balles ou des galettes de fonte, appelées parfois « biscaïens  », non plus directement dans le canon, mais dans une enveloppe légère qui se déchire seulement à la sortie de celui-ci : ce sont les «  boîtes à mitraille  », encore utilisées au temps de la Commune.

LE XIXe.

Au milieu du XIXe siècle, l’artillerie connaît de nouveaux perfectionnements avec l’obus explosif, d’abord sphérique puis cylindrique avec une pointe ogivale, dont le chargement dans le canon se fait désormais par la culasse (à l’arrière) et non plus par la bouche (à l’avant). Ces obus sont soit pleins, soit creux. Les obus pleins sont utilisés principalement contre les fortifications, les obus creux surtout contre les hommes. Ces obus creux contiennent des balles sphériques qui se dispersent non pas à la sortie de la pièce, comme dans le cas des boîtes à mitraille, mais seulement à l’explosion au moment de l’impact. On les appelle « obus à balles  » ou «  à mitraille » ou encore «  shrapnels », du nom d’un de leurs inventeurs.
On accroît dans le même temps la portée et la précision des tirs au moyen de rainures hélicoïdales sur la face interne des tubes. On donne à ces nouvelles pièces l’appellation de « canons rayés », par opposition aux « canons lisses  ». Il faut remarquer qu’au moment de la Commune, les boîtes à mitraille continuent à coexister avec les obus à balles, de même que les canons lisses avec les canons rayés.

Mais le milieu du XIXe siècle voit aussi apparaître dans plusieurs pays, principalement les pays anglo-saxons, la Belgique et la France, une autre direction de recherche qui va être à l’origine de la mitrailleuse. Plutôt que de se focaliser sur le perfectionnement des canons et de leurs munitions, on étudie le moyen d’envoyer à partir d’une même pièce des projectiles beaucoup plus petits mais qui se succèdent à très grande cadence. Le développement de la nouvelle arme est facilité par la mise au point de la douille métallique (1860).

Ce principe général va donner lieu dans son application à deux « écoles » : l’école américaine et l’école belge et française. L’école américaine est représentée essentiellement par les frères Gatling. Leur mitrailleuse, mise au point de 1861 à 1865, est constituée de 6 ou 10 tubes accolés qui tournent ensemble, en boucle, autour d’une culasse fixe. Chaque tube reçoit à tour de rôle une cartouche à partir d’un chargeur, fixe également. Une fois le coup parti, chaque tube est réapprovisionné à son tour automatiquement, puisque l’ensemble des tubes continue de tourner. Le tout est actionné généralement au moyen d’une manivelle.
La mitrailleuse Gatling va être utilisée pendant la guerre de Sécession, lors de certaines expéditions coloniales anglaises, au cours de conflits en Amérique latine, semblet-il, mais aussi pendant la guerre franco-allemande, puis la Commune.

L’ÉCOLE FRANÇAISE.

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Canon mitrailleuse 1866 Reffye

Les mitrailleuses de l’école belge et française sont également constituées de tubes accolés. Mais ici ils sont fixes et approvisionnés tous en même temps à partir d’un bloc métallique amovible où sont disposées les cartouches de telle sorte que chacune soit placée en face d’un tube et puisse être insérée dans celui-ci. Tout à l’arrière, une grande vis avec une manivelle permet de mettre le bloc-chargeur au contact de l’extrémité des tubes. Une «  vis de déclenchement » placée sur le côté permet de provoquer successivement le tir de chaque cartouche par percussion. Un prototype est mis au point en Belgique dès 1851 par le capitaine Fafschamps, mais ce sont deux industriels de ce pays, Montigny et Christophe, qui réalisent le premier modèle opérationnel en 1863.

Napoléon III, qui avait une formation d’artilleur et était curieux des innovations techniques, s’intéresse dès le début à cette nouvelle arme. C’est le capitaine Verchère de Reffye, d’abord officier d’ordonnance de l’empereur, qui va mettre au point en secret au camp de Satory, de 1863 à 1866, le principal modèle français (il y en aura d’autres en province), appelé alors « canon à balles ». Celui-ci s’inspire largement au début de la mitrailleuse belge. Il est composé de vingt-cinq tubes rayés en acier de calibre 13 mm, eux-mêmes englobés dans un autre tube, en bronze, de plus grand diamètre. Celui ci était monté sur un affût de canon muni de grandes roues comme les pièces d’artillerie. D’où la confusion fréquente avec les canons classiques [1]. Sur les gravures et les photographies prises pendant la Commune, on peut reconnaître les mitrailleuses à quelques indices : elles sont plus courtes que les canons, ce qui leur donne un aspect plus « trapu » ; leur extrémité avant est percée de trous correspondant aux tubes qui les composent ; certaines comportent de grandes plaques d’acier perpendiculaires (les « boucliers », pour protéger les servants), d’où leur nom à l’époque de «  mitrailleuses blindées » ; sur celles qui arment les barricades, enfin, on peut souvent distinguer la grande manivelle placée tout à l’arrière, dont sont dénués les canons.

Le canon à balles, adopté en 1867, est fabriqué à l’atelier de Meudon, en banlieue parisienne, et, au moment de la guerre franco-allemande, en province, notamment à Nantes et au Creusot. Le financement est assuré au début par les fonds secrets de l’empereur, les crédits militaires étant largement entamés par la fabrication en série du fusil Chassepot.


Au moment des essais, le canon à balles est apprécié pour sa précision, au moins jusqu’à 1 000 m, sa quasi-absence de recul (en raison de son poids, 1485kg avec l’affût) et sa facilité d’emploi. On regrette par contre la quasi-impossibilité de réaliser un effet de balayage pendant le tir ainsi qu’une cadence de tir (125 coups/minute au maximum) inférieure à la mitrailleuse Gatling, partiellement automatisée grâce à son système à barillet.

Mais c’est surtout une doctrine d’emploi déficiente, plus que ses défauts de conception, qui
va pénaliser l’utilisation du canon à balles. Il était considéré – ainsi que son nom l’indique –
comme une pièce d’artillerie, non une arme d’infanterie. A ce titre, il était destiné à combler le vide entre 500m (la portée des boîtes à mitraille) et 1200m (la portée minimale des shrapnels). Il était lui-même hors d’atteinte du fusil allemand Dreyse qui tirait à 600m. On escomptait en particulier qu’il pourrait causer des dommages parmi les servants des canons prussiens, supérieurs à ceux de l’artillerie française.

A la déclaration de guerre, 168 canons à balles, groupés en batteries de 6 pièces, sont disponibles pour le service en campagne. Leur utilisation au sein de l’artillerie, apporte surtout des déconvenues : ils sont surclassés par les canons prussiens qui tirent plus loin. En outre, quand il capitule à Metz (27 octobre 1871), Bazaine va livrer 12 batteries à l’adversaire. Pourtant, lorsque dérogeant à la règle, les canons à balles sont utilisés contre l’infanterie ou la cavalerie, ils provoquent de véritables hécatombes. C’est le cas par exemple à la bataille de Saint-Privat, pourtant défaite française (18 août), où la Garde prussienne est décimée par le tir des canons à balles. Mais à la chute de l’Empire, le bilan de leur utilisation est globalement négatif.
Ce sont finalement les Fédérés de la Commune qui, bien que n’étant pas des soldats de métier, vont au cours de la guerre contre Versailles tirer un meilleur parti des mitrailleuses en les utilisant de fait comme une arme au service de l’infanterie.

(A suivre)

HUBERT DE LEFFE


[1Ainsi, certains historiens, en se fondant sur le tableau « Le Triomphe de l’Ordre », laisseront entendre qu’au Mur des Fédérés, les prisonniers ont été fusillés…au canon !

Les mitrailleuses pendant la Commune 
Une arme révolutionnaire ? 
Seconde partie

lundi 3 mars 2014 

La prise du pouvoir en mars 1871 par les communeux ne se traduit pas par une rupture en ce qui concerne les mitrailleuses — c’est le terme générique qui remplace désormais celui de canon à balles — aussi bien pour ce qui est de leur production que de leur utilisation sur le terrain. C’est seulement dans un deuxième temps qu’il va être possible de constater des changements importants.

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Barricade rue des Abbesses

Le 28 mars, au soir de sa proclamation, la Commune dispose de quelque 400 canons. La présence parmi eux de mitrailleuses, encore considérées comme des pièces d’artillerie, est avérée. Mais leur nombre, certainement minoritaire, est mal connu. Le gouvernement de la Défense nationale avait passé des commandes importantes, notamment de « 102 mitrailleuses de divers modèles commandées dans dix établissements différents, 115 mitrailleuses des systèmes Gatling et Christophe…  ». La Commune et Cluseret, délégué à la Guerre à partir du 3 avril, maintiennent la fabrication de plusieurs modèles [1], même si ce dernier, qui avait participé à la guerre de Sécession, avait une nette préférence pour les Gatling, après avoir essayé trente systèmes différents, comme il l’écrira dans ses Mémoires.

L’INDUSTRIE D’ARMEMENT ET LA MITRAILLEUSE.

L’investissement de la capitale nuit peu à la production de guerre. Il convient en effet de se rappeler que Paris intra-muros est alors une ville industrielle, avec des stocks de matières premières suffisants pour supporter un long siège. À côté de nombreux petits ateliers, il existe de grandes entreprises comptant plusieurs centaines d’ouvriers. Concernant la fabrication des mitrailleuses, on peut citer en particulier trois sociétés : les ateliers Flaud, implantés près du Champ-de-Mars (on y avait transféré avant le premier siège la production de ceux de Meudon, où l’on fabriquait les canons à balles) ; Goüin, aux Batignolles (XVIIe) ; la société Cail, regroupée principalement dans le quartier de Grenelle (XVe), près de la Seine. Cail était devenue la plus grande entreprise d’armement. Ses 2 à 3 000 travailleurs, dont beaucoup habitaient à proximité, représentaient la plus forte concentration ouvrière de la capitale. On peut noter ici que, depuis 1848, « les Cail  » sont de toutes les luttes sociales. Beaucoup sont affiliés à l’Internationale. Vingt pour cent d’entre eux font partie de la XVe légion de la Garde nationale (Vaugirard) et notamment du 82e bataillon dont ils forment le gros de l’effectif [2].

L’armée versaillaise s’était équipée elle aussi de mitrailleuses. Au moment de sa formation, elle dispose de 4 batteries. Elle bénéficie ensuite d’une partie des commandes passées par le gouvernement de la Défense nationale. C’est le cas probablement de 19 Gatling commandées chez Remington, aux USA, et qui sont livrées en janvier 1871, donc trop tard pour pouvoir être acheminées dans Paris assiégé. Le matériel parvient depuis les ports et les arsenaux de province à la gare des Matelots, près de Versailles, dont la construction avait été décidée par Thiers et dont une partie entre en service le 12 mai pour pourvoir aux besoins de son armée. Le 21 mai, celle-ci pourra disposer ainsi de 12 batteries de mitrailleuses, de divers types comme celles des fédérés.

LA MITRAILLEUSE DANS LA GUERRE DE POSITION.

L’échec de la sortie des 2 et 3 avril pour les fédérés avait marqué pour l’essentiel la fin de la guerre de mouvement. C’est une guerre de position qui commence, particulièrement ingrate, faite d’attaques et de contre-attaques. Elle se déroule au-delà de l’enceinte, dans un grand arc de cercle qui va d’Asnières, au nord-nord-ouest, à Ivry, au sud. Ce dernier est constitué des petites villes et villages de cette proche banlieue, par les positions fortifiées des fédérés entre la Seine et l’enceinte et, au sud, par les cinq forts détachés (Issy, Vanves, Montrouge, Bicêtre et Ivry), plus des redoutes avancées. Au nord, dans le secteur de Neuilly, c’est une guerre de rues qui prédomine : les deux camps, parfois séparés seulement par la largeur d’une chaussée, bénéficient de l’appui de mitrailleuses. Au centre et au sud, par contre, l’utilisation de celles-ci reflète le déséquilibre croissant qui s’instaure entre versaillais et fédérés. Chez ces derniers, la mitrailleuse, arme antipersonnel, a ici une fonction défensive.
Panachée souvent avec des canons, elle est utilisée pour défendre les approches des forts, des villages barricadés, voire une gare ou encore, comme à Issy, un cimetière, un séminaire, un couvent (celui des Oiseaux) transformés en forteresses. Les fédérés peuvent aussi compter sur de petits trains blindés armés de mitrailleuses et de canons qui se déplacent notamment sur le viaduc en retrait et en surplomb de la ligne de Ceinture, près du Point-du-Jour. Ces mitrailleuses sont, sauf exception, peu nombreuses : 9 au fort d’Ivry et dans ses dépendances, mais 4 dans celui de Vanves, 2 au couvent des Oiseaux, une seule aux forts d’Ivry et de Bicêtre. Il est noté toutefois à la rubrique « faits divers » du J.O. du 23 avril qu’ « on a vu passer dix-huit mitrailleuses toutes neuves sur les boulevards extérieurs » à destination de Neuilly et d’Asnières. Côté versaillais, on utilise plutôt l’artillerie. C’est d’ailleurs un tir massif de celle-ci sur l’enceinte qui prélude, les 20 et 21 mai, à l’entrée des troupes dans Paris.

LA MITRAILLEUSE DANS LA GUERRE DE RUES.

Dans son évocation romancée de la vie de Dombrowski, le Russe Daniel Granine écrit que ce dernier est mortellement blessé rue Myrha (XVIIIe), ce qui est exact, mais il précise que c’est en servant lui-même une mitrailleuse, ce qui est faux. Cette erreur a du moins l’intérêt de souligner l’importance qu’a prise cette arme pendant la Semaine sanglante. À partir du 21 mai, l’emploi de la mitrailleuse va en effet s’insérer dans un contexte de guerre urbaine généralisée avec ses caractères propres. Ceux-ci déjouent à la fois les prévisions d’Haussmann et des généraux versaillais (les grandes artères vont s’avérer plus propices à la défense) et celles des fédérés (les soldats vont mettre à profit les petites rues pour contourner systématiquement les barricades). On peut noter d’ailleurs que Blanqui, dans ses Instructions pour une prise d’armes [insurrection] (1868), véritable petit manuel pratique à l’usage des insurgés, n’avait pas pris en compte l’emploi à venir de la mitrailleuse.

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Mitrailleuses prises aux communards place de la Bourse

Les délégués à la Guerre successifs s’étaient pourtant efforcés d’anticiper les conditions de la guerre dans Paris à l’échelle de la ville entière en faisant édifier une ligne de défense supplémentaire derrière celle mise en place avant le premier siège en retrait de l’enceinte, ainsi que 18 grandes barricades « stratégiques » par le bataillon des barricadiers de Napoléon Gaillard, plus quelques réduits fermés sur des points hauts. En outre, dès l’entrée des troupes, le moment de surprise passé, les communeux renouent avec les vieux réflexes en édifiant en quarante-huit heures plusieurs centaines de petites barricades dans les quartiers du centre et de l’est qui leur sont plus familiers. On a toutes raisons de penser qu’ils sortent alors en urgence des parcs d’artillerie et des mairies les canons et les mitrailleuses qui y étaient restés entreposés, d’autant plus que les pièces utilisées dans les combats antérieurs sont sans doute désormais perdues [3].
Dans le renforcement des défenses, la mitrailleuse présente trois avantages. D’abord, sa puissance de feu : on a calculé que celle d’une batterie (six pièces) était supérieure à l’époque à celle d’un bataillon ; les versaillais progressant avec circonspection, une ou deux mitrailleuses couplées avec autant de canons utilisant des boîtes à mitraille suffisent ; sa facilité d’emploi, ensuite : alors que le canon, depuis toujours l’arme de prestige de la Garde nationale, nécessite des connaissances techniques, la mitrailleuse ne requiert qu’une formation sommaire sur le terrain (il suffit quasiment de savoir tourner une manivelle !) ; enfin, la mitrailleuse tirant par définition des gerbes de projectiles, sa mise en batterie est beaucoup plus sommaire que celle d’un canon qui utilise des obus explosifs, souvent à plus grande distance et sur un objectif précis. C’est donc à ce moment qu’elle acquiert de fait son autonomie par rapport à l’artillerie et devient une arme d’infanterie que s’approprient facilement les fédérés. L’utilité reconnue des mitrailleuses se vérifie au fil des témoignages. 

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« Femme dirigeant une mitrailleuse »

Deux exemples suffisent à le montrer. Le 23 mai, le chef du poste de la gare de l’Est demande qu’on lui envoie «  par tous les moyens possibles des mitrailleuses qui seront de tout utilités [sic]  ». Le même jour, la rue de la Fontaine-du-But (XVIIIe) est le théâtre d’un épisode pathétique que relate un versaillais : « Nous vîmes apparaître au bout de la rue la gueule d’une mitrailleuse […] poussée par des hommes cachés dans la tranchée. Tous nos efforts se concentrèrent sur cette terrible mécanique qu’il s’agissait de ne pas laisser pointer sur nous. Chaque fois qu’un artilleur ou un soldat de la Commune essayait de remuer l’instrument, quarante coups de feu le faisaient tomber mort à côté de sa pièce. Ils y mirent une énergie dont le désespoir seul pouvait les rendre capables ; tantôt l’un d’eux se sacrifiait, se découvrait entièrement et ne tombait qu’après avoir donné une assez forte impulsion à la mitrailleuse ; tantôt un autre, se glissant au milieu des morts, poussait à la roue. Nous fûmes alors obligés de tirer sans relâche dans le tas des cadavres » (V. de Compiègne).

LES EXÉCUTIONS À LA MITRAILLEUSE.

De leur côté, les versaillais utilisent aussi leurs mitrailleuses, dans une moindre mesure, semble-t-il, puisque ce sont eux les assaillants. Mais ils en font un usage bien particulier que l’on ne rappellera jamais assez : les exécutions de masse, comme ce fut le cas au Luxembourg, place d’Italie, à la prison de la Roquette et ailleurs ; dans le Bois de Boulogne et probablement aussi un temps à la caserne Lobau, qualifiée parfois d’ « abattoir national » : les « moulins à café  » prennent le relais des pelotons d’exécution au-delà de dix condamnés. Elie Reclus restitue d’une phrase l’atmosphère funèbre qui pèse sur Paris, le
27 mai : « Sous le ciel lourd de pluie, les bouffées de vent apportent les hurlements de la mitrailleuse  ». Au Père-Lachaise aussi, à partir du 28 mai, les mitrailleuses se substituent aux pelotons d’exécution. Enfin, à Satory, des mitrailleuses servent à tenir en respect les prisonniers parqués en plein air. Elles tireront quand ceux-ci tenteront de se soulever, anticipant celles des miradors des camps au siècle suivant…

Un constat s’impose : en 1871, de sa fabrication à son utilisation, la mitrailleuse est à l’image d’une société en transition. D’abord largement artisanale (chaque exemplaire porte un nom propre, voire celui du bataillon souscripteur), sa production se fait ensuite à la chaîne : elle n’aura plus qu’un numéro de série. Ses constructeurs passent du statut d’artisans identifiables à celui d’ouvriers d’usine anonymes. Son utilisation, elle, traduit le passage du meurtre individuel, au fusil, à l’élimination mécanique. Rimbaud va célébrer, quant à lui, l’éclosion de l’autre moitié d’un monde, si souvent resté en retrait de gré ou de force : la femme dans tous ses états, pourrait-on dire, travail, amour, insoumission : « …Elles [les mains] ont pâli, merveilleuses, / Au grand soleil d’amour chargé, / Sur le bronze des mitrailleuses, / À travers Paris insurgé… » (Les mains de Jeanne-Marie, février 1872).

HUBERT DE LEFFE


[1Des animations en 3D reconstituent le fonctionnement des mitrailleuses sur YouTube. Saisir par exemple « Reffye mitrailleuse 1863 animation » ou « Gatling gun model 1865 animation ». À consommer avec modération…

[2Cette conjonction des travailleurs des usines d’armement et des gardes nationaux préfigure, d’une certaine manière, les milices ouvrières de la bataille de Stalingrad, celle par exemple de l’usine « Barricady » [barricade !].

[3À la veille de la Semaine sanglante, la Commune aurait disposé, selon W. Serman, de 113 mitrailleuses au total.

La présentation de l’histoire de la Commune dans les manuels scolaires - 2

lundi 3 mars 2014 

Dans la première partie de cette étude, parue dans notre bulletin La Commune n° 56 [1], j’ai montré la permanence, de 1878 à aujourd’hui, du schéma de base retenu dans presque tous les manuels scolaires. Ce discours modèle tend à discréditer la Commune et à faire de Thiers, vainqueur de cette « malheureuse et inopportune » guerre civile, le véritable fondateur de la IIIe République.

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Manuel de 1953

Inchangé pendant près d’un siècle et demi, ce discours s’adapte toutefois bien aux différents niveaux scolaires : le squelette très dogmatique à l’usage des classes primaires s’habille, pour l’enseignement secondaire, d’une présentation détaillée des évènements, de la description précise des combats et – dans certains manuels – de tentatives d’explication des événements et notamment des motivations des communards.

LE DISCOURS S’ADAPTE TOUTEFOIS BIEN AUX NIVEAUX SCOLAIRES

On peut distinguer trois niveaux dans l’enseignement primaire et autant dans le secondaire.
On verra donc successivement : le cours élémentaire (CE), le cours moyen (CM), le cours supérieur (CS) préparant au certificat d’études primaires (CEP) ; la troisième (3ème), la première (1ère) et les classes terminales, philosophie ou mathématiques (CT).

Le cours élémentaire. Il présente un intérêt majeur. Le modèle de base considère en effet que la Commune n’a été qu’une parenthèse dans la politique de Thiers entièrement tournée vers la mise en place de la troisième République. C’est tellement une parenthèse que de très nombreux manuels de CE font l’impasse complète sur la Commune et n’en parlent pas : ainsi, cinq manuels sur onze dans l’échantillon. Les autres y consacrent un paragraphe, une demi page tout au mieux. Il est intéressant, lorsque c’est le cas, d’en voir de plus près le contenu.

En 1927, E. Segond, par exemple, résume, pour le CE, la Commune en ces termes : « Le 4 septembre 1870, après la chute de l’Empire, la République avait été proclamée pour la troisième fois.
« À la guerre étrangère succéda la guerre civile. Une partie de la population parisienne se révolta contre l’Assemblée nationale, qu’elle accusait de vouloir renverser la République, et constitua, sous le nom de Commune, un gouvernement insurrectionnel.
« Il fallut que l’armée fit le siège de Paris, sous les yeux des Prussiens. Lorsqu’elle put enfin y pénétrer, un grand nombre de monuments avaient été incendiés. Des forcenés mirent le comble à ces horreurs en fusillant l’archevêque de Paris, Mgr Darboy, et un grand nombre de prêtres, de gendarmes et de soldats.
« La répression fut terrible. Ceux qui étaient arrêtés, les mains noircies de poudre ou en armes, étaient immédiatement fusillés. Il y eut des arrestations en masse et les insurgés furent exécutés ou déportés 
 » [2].

Déjà en 1922, Gauthier et Deschamps rédigeaient le raccourci suivant : «  A la suite de nos malheurs, une guerre civile éclata à Paris. Durant sept jours, on se battit entre Français ! Cette insurrection dite : “la Commune” prit fin le 27 mai 1871. Les Allemands qui restaient en France, en attendant le paiement complet des 5 milliards que nous devions leur payer, étaient bien contents de nos discordes ! Pour hâter leur départ, Thiers réussit à leur verser les 5 milliards avant la date fixée. Le titre de “libérateur du territoire” fut alors donné à Thiers » [3].

Le cours moyen. Les ouvrages destinés au cours moyen sont à peine plus loquaces. Deux manuels ne parlent pas de la Commune. Les autres lui consacrent entre une demi-page et deux pages et demie, avec une exception — qui concerne d’ailleurs un manuel peu hostile à la Commune — de 6 pages [4]. Il est instructif d’examiner de près ces textes courts car ils résument bien la pensée de leur auteur.

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Manuel de 1911

J. Vidal livrait déjà en 1920 un savoureux « concentré » :
«  Thiers combat l’insurrection de la Commune. – La défaite avait causé en France tant d’exaspération qu’à peine la guerre finie, les Français commencèrent à se battre entre eux : ce fut comme une mauvaise fièvre, dont on a presque honte de parler. Le peuple de Paris forma un gouvernement révolutionnaire appelé la Commune, composé des républicains les plus violents, et s’insurgea contre l’Assemblée Nationale où dominaient les royalistes. Thiers, établi à Versailles avec l’Assemblée, dut organiser une armée qui fit le siège de Paris et écrasa l’insurrection après une lutte sauvage et meurtrière (mai 1871).
« L’armée de Versailles pénétra dans Paris par surprise le 20 mai 1871 (sic). Il lui fallut une semaine, qu’on a appelée la semaine sanglante, pour briser la résistance des insurgés. Quand ceux-ci se virent écrasés, fous de rage ils incendièrent les plus beaux monuments de Paris, les Tuileries, l’Hôtel de Ville, etc. Tout cela se passait, hélas !, sous les yeux des Allemands qui occupaient une partie des forts de Paris
 » [5].

Ernest Lavisse donne, en 1934, pour le cours moyen 2e année une synthèse d’une demi-page qui ne manque pas d’intérêt :
« La Commune. Paris était exaspéré par les souffrances et les défaites. En mars 1871, le peuple de Paris se révolta contre l’Assemblée qui était en majorité royaliste et forma un gouvernement révolutionnaire, la Commune.
Thiers et l’Assemblée nationale, établis à Versailles, rassemblèrent une armée. Sous les yeux des Allemands qui occupaient encore les forts du nord-est, l’armée de Versailles assiégea Paris. Elle y entra le 21 mai : il y eut alors d’effroyables combats de rue. Pour couvrir leur retraite, les insurgés incendièrent quelques-uns des plus beaux monuments de Paris, les Tuileries et l’Hôtel de Ville. Ils finirent par être vaincus : beaucoup furent fusillés sans jugement ; d’autres furent envoyés au bagne.
Victor Hugo a appelé “l’Année terrible” les dix mois où, aux désastres de la guerre étrangère, succéda une guerre civile atroce 
 » [6].

En 1956, David, Ferré & Poitevin donnent, pour les cours moyen et supérieur, une version d’une demi-page guère différente de celle de Lavisse :
« En mai (sic) 1871une atroce guerre civile éclate à Paris.
« Les souffrances du siège, et surtout les colères de la défaite, dressent le peuple de Paris contre l’Assemblée et contre Thiers. Les Parisiens installent à Paris un pouvoir révolutionnaire : la Commune. Thiers quitte Paris et, sous les yeux des Prussiens, dirige un nouveau siège de la capitale. Ses troupes – les Versaillais – réussissent à entrer dans Paris. Une horrible bataille de rues s’engage, qui dure une semaine. Le palais des Tuileries et l’Hôtel de Ville sont brûlés. Des milliers de Parisiens périssent sur les barricades, sont fusillés ou condamnés aux travaux forcés. Ce n’est qu’en 1880 que fut promulguée l’amnistie pour les condamnés, c’est-à-dire une sorte de “pardon” général 
 » [7].

Ces « concentrés » présentent un grand intérêt car ils montrent bien ce qui paraît essentiel aux auteurs : une guerre civile, des combats violents qui se déroulent «  sous les yeux des Allemands », l’incendie « des plus beaux monuments de Paris  », une répression féroce ; peu d’explications sur les raisons de la révolte, rien sur le point de vue des révoltés ni sur ce qu’ils ont essayé de réaliser.

Cours supérieur et préparation du certificat d’études primaires. Ils n’ont en général qu’une seule page. Ils différent peu de ceux du cours moyen : beaucoup sont d’ailleurs communs à ces deux niveaux.

Dans l’enseignement secondaire. Le thème de la Commune est développé davantage : entre 2 et 4 pages et demi en troisième, de 4 à 6 pages en première, de 2 à 9 pages en terminale. Les auteurs s’attachent à mieux comprendre les origines de l’insurrection et donnent davantage de détails sur les événements. La misère de la condition ouvrière, la rigueur du froid, les privations pendant le siège, la faim sont le plus souvent évoquées ; mais aussi le patriotisme de la population, sa volonté de ne pas abandonner la lutte contre les Prussiens et son impression d’avoir été trahie par le gouvernement ; enfin l’attachement des Parisiens à la République, leur défiance à l’égard de l’Assemblée nationale et leur crainte de la voir restaurer la monarchie sont soulignés. Les détails abondent sur les opérations militaires, sur l’entrée des Versaillais au Point-du-jour et sur les barricades ; enfin on en dit beaucoup sur la mise à bas de la colonne Vendôme, sur les principaux monuments incendiés et sur les personnalités exécutées comme otages. Cependant, les auteurs restent tout aussi muets sur les motivations profondes des insurgés, sur leurs réalisations et sur leurs objectifs.

GEORGES BEISSON

A suivre dans le prochain numéro : Les auteurs, malgré une apparente diversité, se copient et reprennent les mêmes formules.


[1http://www.commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/lien_out.gif") right center no-repeat transparent;">La Commune, n° 56, Les Amies et Amis de la Commune de Paris, 4e trimestre 2013, p. 6.

[2E. Segond, Histoire de France – Cours élémentaire, Hatier, Paris, 1927, p. 166-167.

[3Gauthier & Deschamps, Cours d’Histoire de France, cours élémentaire, Hachette, Paris, 1922, p. 88.

[4Gustave Hervé & Gaston Clémendot, Histoire de France à l’usage des cours élémentaire et moyen, Bibliothèque d’Éducation, Paris, 1904, p. 244-249.

[5J. Vidal, Petite Histoire de France, cours moyen, Hachette, Paris, 1920, p. 82.

[6Ernest Lavisse, avec la collaboration de M. Pierre Conard, Histoire de France, cours moyen 2e année, Librairie Armand Colin, Paris, 1934, p. 315.

[7David, Ferré, Poitevin, Histoire, cours moyen et supérieur, Fernand Nathan, Paris, 1956, p. 225.