La présentation de l’histoire de la Commune 
dans les manuels scolaires - 5e et dernier volet

vendredi 5 décembre 2014 

Les manuels qui font exception

Ce ne sont pas non plus les ouvrages destinés aux établissements d’enseignement du français en Russie, au temps de l’URSS, qui pourraient servir de modèles aux manuels scolaires [1]. Certes, ils donnent de la Commune une image très positive, mais celle-ci est constamment interprétée selon Marx, Engels, Lénine, Cachin, Thorez et Duclos. Ils soulignent notamment que ce qui a manqué le plus à la Commune, c’est un parti ouvrier puissant et unifié [2] !

Quelques manuels scolaires font toutefois exception, en ne présentant pas la Commune de façon partisane et caricaturale. Ils sont l’œuvre d’historiens au sens plein du mot : ils présentent les faits de manière aussi objective que possible, rapportent l’ensemble des commentaires — qu’ils soient contemporains ou plus récents — et s’efforcent de traduire la diversité des opinions.

Je donnerai l’exemple du manuel de Jacques Bouillon et Anne-Marie Sohn, édité par Bordas en 1978 pour les classes de 1ère S, avec la collaboration de Françoise Brunel [3]. Jacques Bouillon, agrégé d’histoire, est professeur de Première supérieure au lycée Henri-IV ; Anne-Marie Sohn, agrégée d’histoire elle aussi, est professeur au lycée Descartes à Antony ; Françoise Brunel, agrégée d’histoire, est assistante à l’Université de Paris I.

Leur ouvrage consacre six pages à la Commune, trois pages de texte et trois pages de lectures et de documents iconographiques [4]. Intitulé L’année terrible, le chapitre sur la Commune se décline en trois rubriques : La République et la Défense nationale (Sedan. 4 septembre. Siège de Paris. Guerre en province. L’armistice. L’Assemblée nationale. Thiers, « chef du pouvoir exécutif de la République française ») ; Paris humilié et assiégé (Buzenval. Installation de l’AN à Versailles. Comité central de la garde nationale. Décisions de l’AN sur la solde et sur les loyers. Le 18 mars) ; Vie, mort et survie de la Commune de Paris (Élections au Conseil général de la Commune de Paris. Analyse de sa composition. L’œuvre de la Commune. L’atmosphère de Paris sous la Commune. La province. Le 21 mai. La « semaine sanglante ». Les exécutions sommaires par les versaillais. Les otages fusillés, des rues entières et des monuments incendiés.

Le « mur des fédérés  ». La répression a été terrible. La portée de la Commune est considérable). Quelques passages méritent d’être cités in extenso [5] :


• sur l’œuvre de la Commune :
« La Commune esquisse une œuvre que sa brève durée ne lui permet pas d’affermir. Mesures de circonstances, telles la réquisition des logements vacants, la suspension des loyers ou des dettes des petits commerçants ou des ouvriers. Mesures théoriques, largement empruntées au programme radical : séparation de l’Église et de l’État, laïcisation des écoles publiques, projet
d’enseignement primaire gratuit et obligatoire, uniformisation des traitements des fonctionnaires. Enfin, la Commune avalise des initiatives originales très novatrices : coopératives ouvrières gérant des entreprises abandonnées par leurs patrons, élection des chefs d’ateliers 
 ».


• sur l’atmosphère de Paris :
« L’atmosphère de Paris donne l’impression d’une ville reconquise par les classes populaires. Il y a peu d’incidents et d’excès. Malgré certaines proclamations anticléricales, le culte est respecté. Les biens également : les dirigeants de la Commune se refusent même à saisir l’or de la Banque de France. Surtout, la vie quotidienne traduit une grande liberté d’expression : floraison de journaux, affiches, clubs politiques de toutes tendances, libres penseurs, féministes, etc. La foule suit les concerts publics aux Tuileries, assiste à la destruction de la colonne Vendôme, “symbole du militarisme”. Autour de Courbet, les artistes revendiquent la libération de l’art... ».


• sur la portée de la Commune :
« La portée de la Commune est considérable. Elle brise pour des années le mouvement ouvrier français et décapite toute une fraction de la gauche, la gauche socialiste. Aussitôt, l’interprétation du mouvement a donné lieu à d’âpres controverses. Pour les conservateurs, c’est une explosion de haine sociale, perpétrée par un complot contre l’ordre établi, révélant la “barbarie“ des classes laborieuses facilement assimilées à des “classes dangereuses“. Pour les socialistes, la Commune – en raison à la fois de son contenu et de sa fin tragique – devient un mythe. Pour Marx, qui l’analyse longuement dans La guerre civile en France, elle est le premier exemple d’un gouvernement du prolétariat. Pour les anarchistes, elle marque la fin de l’État et le triomphe de l’autonomie. D’autres insistent sur son caractère de “fête“ et de “spontanéité“. En réalité, dans la Commune se juxtaposent des éléments traditionnels qui en font une révolution typique du XIX e siècle, mais aussi un certain nombre de traits préfigurant des formes nouvelles d’organisation politique et sociale. Mais tous s’accordent sur son aspect de guerre sociale, indissociable de la montée de la classe ouvrière et du socialisme. Elle demeure par là une référence et un emblème pour le mouvement ouvrier international  » [6].

Un manuel, édité par Hachette en 1987 à l’intention de la classe de seconde, mérite également une mention particulière. Il est réalisé par le Groupe de recherche pour l’enseignement de l’histoire et de la géographie (GREHG), groupe formé de cinq agrégés d’histoire des lycées Carnot, Henri IV et Louis-le Grand, ainsi que du lycée français de Londres [7].

Il traite successivement des origines de la Commune (Paris assiégé. Paris humilié. Paris révolté), de son caractère éphémère (La Commune gouverne. La Commune, une fête. La Commune combat et succombe) et de sa répression (La Commune réprimée. Le mythe de la Commune). Deux citations : « L’œuvre accomplie est d’abord une réponse aux circonstances : la réquisition des logements abandonnés, la suspension des loyers, des dettes des petits commerçants et des ouvriers, la restitution gratuite des objets engagés au Mont-de-Piété ainsi que le rétablissement des services administratifs démontrent la volonté de faire face à l’exceptionnel. Mais nombre de décisions sont inspirées du programme radical : la séparation de l’Église et de l’État, la laïcisation de l’enseignement, le développement d’écoles techniques et professionnelles... Enfin certaines mesures traduisent des velléités socialistes : l’abolition de la conscription et des armées permanentes remplacées par des milices populaires, l’interdiction des amendes et des retenues sur salaires, la constitution de coopératives ouvrières dans les ateliers abandonnés par leurs patrons, l’élection des chefs d’ateliers...  » [8] ; «  La Commune de Paris est à l’origine de deux mythes : celui de la “vile multitude”, du “rouge”, incendiaire, assassin, ivrogne et pillard. L’image de la “classe laborieuse, classe dangereuse” sort renforcée de cette affreuse guerre civile. [...] A l’inverse, Karl Marx considère que [...] ce premier exemple de gouvernement du prolétariat serait alors la première révolution moderne annonciatrice des soviets de la révolution russe de 1917[...]  » [9].

LES ILLUSTRATIONS DES MANUELS

Les ouvrages anciens sont illustrés de cartes et de gravures. Les plus récents donnent un peu plus de place à la photographie, mais les clichés sont rares : est-ce une question de droits d’auteur ? Ou simplement l’étroitesse des bases de données iconographiques des éditeurs ? Pendant quarante trois ans, par exemple, les ouvrages d’Albert Malet et de ses suiveurs présentent toujours les mêmes illustrations : la photographie du «  portrait de Thiers  » peint par Bonnat en 1872, conservé au musée du Louvre ; celle de la « barricade devant la place Vendôme  » du musée Carnavalet ; celle du tableau de León y Escosura représentant la « rue de Rivoli pendant la semaine sanglante  ». En fait tous les ouvrages édités par Hachette reprennent ces trois mêmes photographies et n’en ajoutent que quelques autres [10].

Cependant, dans tous les ouvrages antérieurs à 2011 illustrés et présentant des illustrations de la Commune, soit 57 sur les 90 de notre échantillon, le portrait de Thiers a une place éminente : il est présent dans 35 de ces 57 manuels, suivi de loin par Gambetta (15 occurrences), Mac-Mahon (5 portraits), Grévy (3 portraits) et Mgr Darboy (3 illustrations). Les communards sont rarement représentés : un portrait de Flourens, un de Jules Vallès et un triptyque Malon-Rigault-Rossel. Les autres illustrations concernent : des barricades (13 représentations), la destruction de la colonne Vendôme (7 occurrences), les monuments incendiés (3 illustrations). Il n’y a, par contre, qu’une seule représentation du parc d’artillerie de Montmartre, une seule du mur des Fédérés, deux du Triomphe de la République. Quelques illustrations prêtent à sourire : «  Le traité de Francfort (mai 1871)  », gravure de l’Illustration ; «  Entrée des Allemands à Paris (1er mars 1871) », estampe conservée au musée Carnavalet ; « Mgr Darboy est fusillé par les communards » ; «  L’arrestation de Louise Michel, la plus célèbre des pétroleuses », tableau de Girardet conservé au musée de Saint-Denis.

Les illustrations des ouvrages parus en 2011 ne sont guère novatrices : le portrait de Thiers en a certes disparu, mais on y trouve toujours la représentation de barricades (3 occurrences dans les quatre manuels) et de la Semaine sanglante (2 occurrences). Par contre, Louise Michel est devenue uniformément présente (4 illustrations).

La rubrique relative aux « arts, témoins de l’histoire  », nouvellement créée, permet de représenter
Le triomphe de la République de Jules Dalou (1899, place de la Nation) [11], L’autoportrait à Sainte-Pélagie de Gustave Courbet (1871, musée d’Ornans), Une rue de Paris en mai 1871 de Maximilien Luce (1905, musée d’Orsay), Le Cri du Peuple (2004, BD de Tardi et Vautrin), ou encore Le couronnement de l’édifice de F. Mathis (caricature de 1871, musée d’art et d’histoire de Saint-Denis) (2 occurrences).

L’URGENCE D’UNE RÉVISION DES MANUELS ET DES PROGRAMMES

Notre association, confortée par le succès de la pétition pour la réhabilitation des communards — qui a réuni plus de 10 000 signatures — œuvre auprès des présidences de la République, du Sénat et de l’Assemblée nationale pour que soient réhabilitées les victimes de la répression de 1871, pour que le 28 mars devienne un événement national, pour que des plaques rappellent, dans les monuments publics où ils ont exercé, la mémoire des responsables de la Commune, et pour que soient révisés les programmes et les manuels scolaires.

Ce dernier point me paraît le plus important et le plus urgent : je pense avoir ici démontré, en effet, qu’il serait grand temps d’y apporter un minimum d’objectivité.

GEORGES BEISSON


[1Histoire moderne, cours d’histoire, enseignement secondaire, Éditions scolaires d’État, Ministère de l’Instruction de la RSFSR, Léningrad, 1959, 348 p.
Pages glorieuses du passé révolutionnaire de la France, Récits sur la Commune de Paris et les communards, Livre de lecture à l’usage des élèves de 10e de l’école secondaire, Prosvechtenie, Moscou, 1981, 176 p.

[2« L’absence d’un parti révolutionnaire puissant et uni, capable de diriger la lutte, se fit sentir dès le début de la révolution  » (Histoire moderne, cours d’histoire, enseignement secondaire, op.cit., p 210)

[3Jacques Bouillon & Anne-Marie Sohn, 1848/1914, Bordas, Paris, 1978, 350 p.

[4Tout l’ouvrage est conçu de cette manière : un texte historique accompagné de nombreux documents (d’archives, littéraires, iconographiques).

[5Jacques Bouillon & Anne-Marie Sohn, op. cit., p. 174.

[6Un autre ouvrage édité par Bordas en 1961 (Louis Girard & al., 1848-1914, Bordas, Paris, 1961) donnait déjà de la Commune et de son œuvre une présentation fort objective.

[7GREHG, Histoire de la fin du XVIII e siècle au début du XXe siècle, seconde, Hachette, 1987, 416 p.

[8GREHG, op. cit., p. 327.

[9GREHG, Idem, p. 330.

[10Essentiellement le renversement de la colonne Vendôme, la barricade de la rue Castiglione, d’autres portraits de Thiers et celui de Grévy.

[11Qui fait l’objet d’une étude relativement approfondie dans le manuel d’Anne-Marie Hazard Tourillon & Armelle Fellahi, Histoire Géographie 4e Programme 2011, Nathan, Paris, 2011, p. 149.

La présentation de l’histoire de la Commune
dans les manuels scolaires - 1

jeudi 4 décembre 2014 


Le grand public connaît mal l’histoire de la Commune : il en a surtout retenu l’inopportunité d’une guerre civile qui se déroule « sous les yeux des Prussiens », la violence des combats, le massacre des otages, la dureté de la répression et — plus encore que tout le reste — les incendies « des plus beaux monuments de Paris » par les communards et les pétroleuses.

Si l’on examine, comme je viens d’en faire l’étude, la présentation de l’histoire de la Commune que donnent — depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours — les manuels scolaires, on comprend alors parfaitement ces réactions. Le grand public a été un très bon élève et il ne fait que répéter ce qu’il a appris dans ses manuels ! Sur ce moment de notre histoire, de même d’ailleurs que sur beaucoup d’autres, les manuels scolaires font oeuvre de désinformation systématique. Il est vrai que les problèmes politiques de 1871 perdurent aujourd’hui et que l’enseignement de cette période de l’histoire n’est pas neutre. Les concepteurs des programmes scolaires sont, eux aussi, loin d’être neutres.

Il convient d’ajouter que les auteurs de ces manuels scolaires ont une conception un peu particulière de la pédagogie de l’histoire. En effet, et c’est pour moi la plus grande surprise de cette étude, ils émaillent la présentation qu’ils font des événements de commentaires affectifs et subjectifs. Ils font plus appel à l’émotion des enfants qu’à leur intelligence : c’est sans doute efficace pour marteler une thèse, mais ce n’est pas intellectuellement très honnête.

Je viens d’étudier les pages consacrées à la Commune dans les quatre-vingt-dix manuels scolaires que j’ai pu réunir. Ce qui frappe dès l’abord, c’est leur homogénéité : depuis 1881, ils tiennent tous à peu près le même langage et les mêmes propos. Après quelques considérations d’ordre méthodologique, je présenterai ce schéma de base — qui est un
véritable modèle conceptuel — avant d’en décliner les variations en fonction : d’abord de la date de parution, puis des niveaux scolaires, enfin des auteurs et des éditeurs. Une place à part sera faite à l’enseignement privé catholique qui tient sur la Commune un discours qui lui est propre.

MÉTHODOLOGIE


C’est en relisant le manuel dans lequel j’ai moi-même étudié l’histoire du XIXe siècle, le Malet-Isaac de 1931, que j’ai été frappé par le manque d’objectivité de cet ouvrage et que m’est venue l’idée d’étudier de plus près les manuels scolaires. Ayant acheté un manuel contemporain pour voir si les choses avaient changé, le Bourel-Chevallier de 2007, j’ai pu constater qu’il n’en était pratiquement rien et ai été conforté dans mon idée.

J’ai donc, dans le n°47 de septembre 2011 du bulletin de La Commune, lancé un « appel à contribution » quémandant les photocopies des pages consacrées à la Commune dans les manuels scolaires que pouvaient avoir conservés nos adhérents [1]. Cet appel a été fructueux : j’ai reçu, de douze adhérents, soixante-trois photocopies de manuels scolaires auxquelles se sont ajoutées vingt-sept autres communiquées par des non adhérents.

L’échantillon de 90 manuels dont je dispose est donc tout à fait aléatoire, sans être pour autant raisonné. Peut-il présenter un biais ? Le fait que les collecteurs des manuels soient majoritairement des amis de la Commune de Paris met-il en péril la validité de l’échantillon ?
Je ne le pense pas, dans la mesure où les manuels qui m’ont été envoyés sont, soit ceux que mes correspondants ont eus quand ils étaient élèves, soit ceux qu’ils ont utilisés en tant qu’enseignants. Par ailleurs, la majorité des manuels formulant les mêmes thèses et tenant presque toujours le même discours, l’échantillon présente très peu de variabilité. Il me semble donc d’autant plus exploitable en l’état.

LE SCHÉMA DE BASE

Il est frappant de noter que le contenu des manuels varie peu au cours de la période étudiée, ce qui permet d’analyser de manière édifiante la fabrique de l’histoire officielle de la Commune : il s’agit d’une présentation politique entièrement au service de la bourgeoisie, classe sociale toujours au pouvoir aujourd’hui.
Plus que d’une véritable falsification, il s’agit d’un tri, d’une savante sélection : l’accent est mis sur certaines informations discréditant la Commune, le silence sur d’autres qui pourraient la valoriser.

 


Dès 1881, le décor est planté. Le grand thème retenu est celui de la création de la IIIe République par un homme d’État éminent, Adolphe Thiers, artisan de la paix, libérateur du territoire et politicien de génie. La Commune n’est qu’un « détail  » qui retarde l’action de Thiers pendant deux mois : certains manuels de l’enseignement primaire font d’ailleurs le choix de ne pas en parler.

Certes des maladresses ont été commises : le 10 mars 1871, l’Assemblée choisit Versailles pour s’installer ; elle supprime la solde des gardes nationaux et met fin aux moratoires sur les loyers et sur les échéances ; le 18 mars, l’armée ne prévoit pas d’attelages en nombre suffisant et Claude Lecomte traîne à enlever les canons. Il n’en reste pas moins que c’est bien le peuple de Paris, excité par quelques meneurs révolutionnaires, qui exécute Lecomte et Thomas.
C’est la Commune qui édicte le décret sur les otages et qui finira par les fusiller un mois et
demi plus tard. C’est la Commune qui fait démolir la colonne Vendôme et, même s’il est épuisé et désespéré, c’est encore le peuple de Paris qui incendie de trop nombreux monuments publics.
Certes, la répression est sanglante et des condamnations sont encore prononcées longtemps après la fin des combats, mais il faut bien rétablir l’ordre et en finir avec les révolutionnaires.

Par contre, presqu’aucun manuel ne signale que Lecomte avait donné l’ordre de tirer sur la
foule, ni que le décret sur les otages était une réponse au fait que les versaillais exécutaient sommairement les prisonniers, refusant de leur accorder le statut de belligérants.
Presqu’aucun manuel ne mentionne que les incendies n’étaient pas le fait des seuls communards. Aucun ne s’appesantit sur les destructions par les canons versaillais des arrondissements de Paris à portée du Mont-Valérien.
Quant à la répression, aucun manuel ne cite Thiers : « On ne parle plus du socialisme et l’on fait bien, nous sommes débarrassés du socialisme ». En définitive, aucun manuel n’analyse les événements de 1871 pour ce qu’ils ont été réellement : l’écrasement voulu, méticuleux et systématique du mouvement ouvrier, alors en plein essor, par la bourgeoisie.

On comprend mieux que, de nos jours, le grand public ait retenu, au passif de la Commune, les incendies et l’exécution des otages et ne sache rien, à l’actif de la Commune, de son oeuvre et de sa modernité.

CHRONOLOGIQUEMENT, LE DISCOURS ÉVOLUE PEU

Au fur et à mesure que le temps se déroule, les passions viennent timidement à se calmer. Une plus grande rigueur historique se fait jour à partir des années trente : on utilise des formulations plus neutres et on abandonne les connotations morales et affectives excessives. Les généraux sont assassinés pour la dernière fois en 1922 ; après cette date, ils ne seront plus que fusillés [2]. De même, le dernier massacre des otages a lieu en 1940 ; ensuite, il n’y aura plus que leur exécution. Après 1948, les communards cessent de boire du vin et de l’alcool à pleins tonneaux.

Une variante intéressante caractérise les ouvrages écrits dans les années 1910 : les Prussiens ne sont plus neutres et sont présentés, à l’approche de la Première Guerre mondiale, sous un jour antipathique.
Albert Malet, en 1911, est très explicite dès l’introduction : «  L’unité allemande s’est achevée en violant le droit imprescriptible des peuples à disposer seuls d’eux-mêmes. Elle s’est achevée en lésant la France, dont le territoire est démembré, la frontière démantelée, la sécurité mise en perpétuel péril. C’est pourquoi le traité de Francfort est une trêve et non pas la paix ; c’est pourquoi, depuis 1871, l’Europe entière vit en permanence sous les armes » [3].
En 1910, Ernest Lavisse écrivait dans le même esprit à l’intention du cours moyen : «  Aujourd’hui presque tous les Alsaciens et Lorrains qui avaient l’âge d’homme au moment de la guerre sont morts. Mais leurs enfants n’ont pas oublié la France. Elle est toujours la patrie de leur cœur. « Les Allemands les tourmentent de toutes les façons. Ils ne veulent même pas qu’ils parlent le français en Alsace. On n’a plus le droit de s’appeler Élise ; il faut s’appeler Elsa. Les Allemands défendent même qu’on écrive des noms français sur les tombes. « Dans les écoles et les collèges, les instituteurs et les professeurs disent des choses méchantes et mensongères sur la France. « Les Allemands obligent les Alsaciens et les Lorrains à servir dans l’armée allemande. Or, il y a beaucoup de familles alsaciennes et lorraines qui ont des enfants établis en France, et d’autres restés en Alsace et en Lorraine. S’il y avait la guerre, il y aurait des frères forcés de combattre les uns contre les autres. C’est une chose abominable » [4] .Une page plus loin, il assortissait sa description des événements de la Commune du commentaire suivant : «  Les Allemands occupaient encore les environs de Paris. Ils entendirent avec joie la fusillade et la canonnade. La nuit, ils regardèrent la flamme et la fumée des incendies. La France semblait se détruire elle-même dans un accès de folie furieuse  » [5].

Ce qui frappe le plus toutefois lorsque l’on confronte l’ensemble des manuels, c’est bien la constance de la présentation historique sur près d’un siècle et demi. A titre d’exemple, en 2007, Bourel et Chevallier résument l’histoire de la Commune en cinq lignes guère différentes de celles qu’écrivaient leurs prédécesseurs des XIXe et XXe siècles : «  Le 18 mars 1871, Paris, qui a voté socialiste et anarchiste, se dresse contre l’Assemblée. Des élections municipales désignent le Conseil général de la Commune qui prétend instaurer une République sociale. Retirés à Versailles, le gouvernement et l’Assemblée envoient une armée, commandée par Mac-Mahon, écraser les communards (21 au 28 mai)  » [6].

GEORGES BEISSON

Je souhaite à nouveau remercier tous les amis de la Commune qui m’ont répondu et notamment Dominique Balandras, M. Barracq, Didier Berger, Daniel Depresle, François Fardeau, Marc Forestier, Alain Gelly, André Gorius, Marie-Claude Juin, Hubert de Leffe,
Gilbert Provost et Francis Vitel.
Je remercie également les amis non membres de l’association que j’ai pu contacter par ailleurs et qui m’ont permis de réunir vingt sept ouvrages supplémentaires, notamment Arlette Masson, Vincent Martinez, Claude Prudhommeau et Maurice Stein.


[1La Commune, n°47, Association des amis de la Commune de Paris, 3e trimestre 2011, p. 23.

[2Une exception toutefois : Bessige, Lyonnet & Blanc, Librairie ISTRA, Paris, 1958, continuent à les assassiner, de même, d’ailleurs, qu’à massacrer les otages !

[3Albert Malet, Histoire de France depuis la Révolution jusqu’en 1875, Hachette & Cie, Paris, 1911, p. 500.

[4Ernest Lavisse, CM, Armand Colin, Paris, 1910, p. 232.

[5Ernest Lavisse, Idem, p. 233.

[6Guillaume Bourel & Marielle Chevallier, Histoire 1re L, ES, S, Hatier, Paris, 2007, p. 128. Toutefois l’exposé est complété par quatre documents : la déclaration de la Commune au peuple français du 19 avril 1871, la proclamation de Thiers aux Parisiensdu 8 mai 1871, une déclaration de Louise Michel lors de son procès,
trois mesures prises par la Commune (remise des loyers,
séparation de l’Église et de l’État, exploitation des ateliers abandonnés
par l’association coopérative des ouvriers).

La présentation de l’histoire de la Commune dans les manuels scolaires - 4

lundi 15 septembre 2014 

Dans les trois premières parties de cette étude, parues dans les Bulletins n° 56 [1], 57 [2] et 58 [3], j’ai montré la permanence, de 1878 à aujourd’hui, du schéma qui tend à discréditer la Commune et à faire de Thiers, vainqueur de cette « malheureuse et inopportune » guerre civile, le fondateur de la IIIe République. Une place à part doit être faite à la version catholique qui met l’accent sur le martyre de l’archevêque de Paris et qui voit dans la Commune et dans la Semaine sanglante des punitions divines. Les manuels contemporains (programme de 2011), très décevants, ne valent guère mieux que ceux des XIXe et XXe siècles.


La version catholique

Incontestablement, les auteurs des manuels d’histoire de l’enseignement privé catholique n’aiment pas la Commune. Ils la présentent sous le jour le plus noir.

Ils la décrivent comme une « insurrection dont les crimes rappelèrent et surpassèrent les horreurs de 1793 », la qualifient de « révolution irréligieuse et impie », fustigent «  la détestable propagande des révolutionnaires » et leur «  rage satanique ». Les socialistes et communistes, s’appuyant sur l’Internationale, essayent de «  réaliser leurs utopies, même par les moyens les plus violents  ». « L’assassinat des généraux Clément Thomas et Lecomte, à Montmartre, commença la série de crimes qui allaient être commis ». « On fit un simulacre d’élections et l’on vit faire partie de la Commune les Delescluze, les Félix Pyat, les Raoul Rigault, les Vermorel, les Ferré, les Courbet, etc. tous révolutionnaires émérites, et détestant non moins la religion que la société ». «  La plupart des chefs militaires étaient des étrangers ». « Les écoles des Frères et des Sœurs furent fermées ; on remplaça les religieux et les religieuses par des hommes et des femmes sans mœurs ; on proscrivit les crucifix ». « Un courageux citoyen hâta le dénouement en faisant savoir qu’une porte, celle d’Auteuil, était mal gardée  » [4].

Les ouvrages catholiques insistent beaucoup sur les incendies et sur le massacre des otages, donnant de celui-ci et notamment de l’exécution de Mgr Darboy une version romancée et romantique en faisant un martyre semblable au Christ («  les soldats se partagèrent ses vêtements  »). En voici un exemple, parmi d’autres, tiré d’un manuel relativement récent (1951) de Guillemain & Le Ster :
« Reprise de Paris (mai 1871). – Les Communards commirent toutes sortes d’atrocités. Quand ils virent les Versaillais maîtres d’une partie de Paris, ils mirent le feu aux principaux monuments de la capitale.
« Ils avaient gardé en prison, comme otages, plusieurs personnes de haut rang, comme l’archevêque de Paris, Mgr Darboy. Ils résolurent de les fusiller.

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« Les derniers moments de monseigneur Darboy »
Le Monde Illustré, n°739, 10 juin 1871

« Massacre des otages – Un jour, les communards firent sortir de leurs cellules l’archevêque, le président du tribunal Bonjean et quatre prêtres. Ils rangèrent les six malheureuses victimes le long du mur qui séparait la prison de la rue. En face d’eux, ils placèrent des hommes armés de fusils. Mgr Darboy regardant ses bourreaux bien en face, leva la main et leur donna sa bénédiction ; puis, au signal donné, la fusillade abattit les six innocents. On vit alors ces bandits se précipiter sur les cadavres et leur enlever leurs vêtements baignés de sang pour se les partager. Ils se disputèrent la croix pastorale et l’anneau de l’archevêque. L’un d’eux, en voulant arracher les boucles d’argent des souliers de Mgr Darboy se blessa à la main. Dans sa rage, il donna un coup de pieds au corps de sa victime, en proférant un affreux blasphème.
« Châtiment des Communards – Les Communards furent durement châtiés. Les soldats versaillais fusillèrent tous ceux qu’ils prirent les armes à la main pendant la bataille. Les autres, faits prisonniers, furent condamnés à mort ou envoyés aux travaux forcés » [5].

Les textes très courts destinés aux petites classes sont, ici aussi, révélateurs :
« La République doit d’abord se défendre contre la Commune. – Les révolutionnaires mettent à profit l’irritation et les souffrances des Parisiens pour provoquer un soulèvement contre l’Assemblée : c’est la Commune. Thiers, réfugié à Versailles, organise la lutte contre les communards. Après un second siège, les troupes entrent dans Paris : c’est la semaine sanglante ; les insurgés incendient les Tuileries, l’Hôtel de Ville, prennent des otages (prêtres, religieux, Mgr. Darboy) et les exécutent. Les troupes fusillent sans pitié les émeutiers. Beaucoup sont arrêtés, puis déportés » [6].

Laissons conclure les auteurs des manuels catholiques : « L’Assemblée nationale décréta que le maréchal Mac Mahon et son armée avaient bien mérité de la Patrie. Cet hommage était légitime, car, en délivrant Paris de la Commune, l’armée de Versailles avait vraiment sauvé la France ».

Après la Semaine sanglante, « la France respira enfin  ». L’armée française a rendu un « immense service à la cause de la civilisation et à l’Europe toute entière  » [7].


Les manuels contemporains (programme de 2011)

les programmes scolaires d’histoire viennent d’être profondément remaniés. Ceux de troisième et de terminale, unanimement décriés par les enseignants pour leur lourdeur, ont été très fortement allégés, dans l’attente d’une refonte en profondeur de l’ensemble des programmes scolaires qui doit intervenir d’ici à 2017 : un Conseil supérieur des programmes a été mis en place à cet effet et installé le 10 octobre 2013.

Pour obtenir cet allègement, les classes à partir de la troisième auront désormais une approche thématique. Les programmes sont conçus comme des ensembles de thèmes de réflexion transversaux : « les guerres mondiales  », « les régimes totalitaires  », par exemple, en troisième ; « le rapport des sociétés à leur passé », « les idéologies de la fin du XIXe siècle à nos jours », en terminale. Il en résulte que l’enseignement de la Commune ne sera abordé que si celle-ci entre dans l’un des thèmes qui aura été retenu.

L’approche chronologique demeure la règle de la sixième jusqu’à la quatrième. En définitive, la Commune est maintenant au programme de quatrième et — sous réserve de ce qui a été dit au paragraphe précédent — elle ne figure plus qu’au programme de cette classe. Celui-ci précise que : « Les révolutions (1830, 1848, Commune de Paris) se revendiquent chacune des mouvements précédents et se caractérisent par des pratiques communes (l’érection des barricades ; le choix du drapeau ; le rôle du peuple parisien, même s’il existe aussi des Communes dans différentes villes de province). Il est important de ne pas se limiter a une présentation de ces pratiques mais de bien mettre en évidence le sens et la portée de chacune de ces révolutions : révolution libérale confisquée par les orléanistes en 1830 ; révolution qui débouche sur une République en février 1848 mais sur un écrasement des revendications ouvrières en juin ; Commune en 1871, avec sa triple dimension (patriotique, républicaine et sociale), qui va être écrasée en mai par le pouvoir aux mains des monarchistes.
Pour la IIIe République, le programme invite à choisir l’exemple de l’action d’un homme politique comme fil conducteur. Les choix sont nombreux, même si aucun ne peut couvrir toute la période
 » : Léon Gambetta, Jules Ferry, Georges Clemenceau, Jean Jaurès, « en contrepoint de l’homme politique choisi comme exemple, la figure et l’action de Louise Michel pourront être évoquées avec profit  » [8].

J’ai examiné quatre manuels scolaires de quatrième, parus en 2011 et répondant au nouveau programme. Ils sont tous les quatre des ouvrages collectifs écrits, sous la direction de deux d’entre eux, par une quinzaine d’auteurs, tous professeurs. Ces manuels sont conçus selon le même modèle devenu maintenant systématique : quelques lignes dans une « leçon  » très schématique et une série de « dossiers  » pour les illustrer. Dans mon échantillon de quatre ouvrages, le texte des leçons consacré à la Commune va de 2 à 5 lignes. Les dossiers correspondants remplissent 2 pages dans trois d’entre eux et seulement 15 lignes dans le quatrième. Dans la mesure où les programmes exigent maintenant qu’une place soit faite dans les manuels « aux arts, témoins de l’histoire », on y trouve aussi entre 1/2 et 2 pages consacrée à des oeuvres d’art en rapport avec la Commune.

Les leçons sont plutôt moins édifiantes que celles des manuels des XIXe et XXe siècles. Martin Ivernel & Benjamin Villemagne se bornent à mentionner que : «  Les Parisiens se révoltent contre le nouveau gouvernement et proclament la Commune de Paris. Mais elle est écrasée dans le sang  » [9].
Rachid Azzouz & Marie-Laure Gache, qui suivent de près le programme en traitant dans un même chapitre, les « révolutions populaires de 1830, de 1848 et de 1871 », écrivent : « Enfin en 1871, le peuple parisien se soulève pour dénoncer l’armistice signé avec l’Allemagne et demander une République démocratique et sociale. La Commune est proclamée le 28 mars 1871 (doc. 6). Elle est violemment réprimée par Adolphe Thiers, chef de l’État (sic) : c’est la “semaine sanglante” (21-28 mai 1871)  » [10].

Les « dossiers  » se ressemblent beaucoup d’un manuel à l’autre. Ils rassemblent : une chronologie succincte ; une présentation en quelques lignes des valeurs de la garde nationale, du comité central des vingt arrondissements ou de la Commune [11] ; la photographie d’une barricade ; une illustration de la répression versaillaise pendant la Semaine sanglante ; un témoignage sur Louise Michel.

Quant aux « arts, témoins de l’histoire  », ils sont représentés par Le triomphe de la République de Dalou, par L’autoportrait à Sainte-Pélagie de Courbet, ou encore par Le couronnement de l’édifice de Mathis.

Ces dossiers semblent tellement superficiels qu’il paraît impossible que les élèves puissent répondre sur leur seule base aux questions qui leur sont posées dans les manuels, par exemple : « Comment l’épisode de la Commune de Paris favorise-t-il l’installation d’une république conservatrice ? » [12], ou encore : « En quoi la Commune de Paris est-elle une
expérience politique originale ?
 » [13].

Sur le fond, ces quatre manuels sont extrêmement décevants. Aujourd’hui encore, les auteurs se copient – ou partent des mêmes sources ! Cela en devient caricatural : quatre manuels sur quatre consacrent un « dossier » à Louise Michel ; quatre manuels sur quatre ignorent tous les autres communards, ne disant mot ni des commissions, ni d’aucun de leurs délégués responsables ! Assez curieusement, Thiers cesse d’être mis sur le devant de la scène. Il n’y a plus d’animosité contre les communards, ni de jugement négatif sur la Commune ; mais il n’y a pas non plus de présentation convenable de son oeuvre, ni, par conséquent, de jugement positif. Les auteurs se bornent à présenter les deux factions en présence – communards et versaillais – lors de « l’épisode  » de la Commune de Paris, voire à leur donner successivement la parole. Ils donnent l’impression de « marcher sur des oeufs  » et de ne surtout pas vouloir prendre parti sur un événement qui, de nos jours encore, n’est politiquement pas neutre.

GEORGES BEISSON

Pour terminer cette série, à suivre dans le prochain numéro : Les manuels qui font exception. Les illustrations des manuels. L’urgence d’une réforme des programmes.


[1La Commune, n° 56, Association des amies et amis de la Commune de Paris, 4e trimestre 2013, p. 6.

[2La Commune, n° 57 , Association des amies et amis de la Commune de Paris, 1er trimestre 2014, p. 4.

[3La Commune, n° 58, Association des amies et amis de la Commue de Paris, 2e trimestre 2014, p. 4.

[4J. Chantrel, chevalier de Saint-Grégoire, Histoire contemporaine, Putois-Cretté libraire éditeur, Paris, 1878, p. 716-718 : à l’exception de celle concernant « la détestable propagande révolutionnaire » (ouvrage édité par Mame, ca. 1900), toutes les citations de ce paragraphe en proviennent.

[5H. Guillemain & F. Le Ster, Histoire de France du cours moyen au certificat d’études, Les éditions de l’école, Paris, 1951, p. 338.

[6E. Billebaut, Au temps de… Histoire de France, Cours moyen, Les éditions de l’école, Paris, ca. 1950, p. 197.

[7J. Chantrel, op. cit., p. 719.

[8(8) Ministère de l’éducation nationale, site éduscol, Ressources, Histoire III – 2 : L’évolution politique de la France. Cf. aussi : Bulletin officiel spécial n° 6 du 28 août 2008.

[9Martin Ivernel & Benjamin Villemagne, 4e Histoire Géographie Éducation civique, Hatier, Paris, 2011, p. 152.

[10Rachid Azzouz & Marie-Laure Gache, Histoire Géographie 4e Programme 2011, Magnard, Paris, 2011, p. 138.

[11Réduit dans un des manuels au texte de la chanson d’Eugène Pottier, Jean Misère (Christine Dalbert & Danielle le Prado-Madaule, 4e Histoire Géographie, Bordas, Paris, 2011, p. 156).

[12Christine Dalbert & Danielle le Prado-Madaule, op. cit., p 156.

[13Martin Ivernel & Benjamin Villemagne, op. cit., p. 150.

Les mitrailleuses pendant la Commune
Une arme révolutionnaire ?
Première partie : les origines

mercredi 4 décembre 2013 

Étudier le rôle des mitrailleuses pendant la Commune de Paris peut d’emblée paraître incongru.
La chanson ne dit-elle pas à propos du drapeau rouge, emblème de la Commune : « A tous les peuples de la terre, porte la paix et le bonheur  » ? Ce serait oublier que si les communeux dénonçaient le militarisme et les armées permanentes, ils n’en étaient pas pour autant non-violents. A leurs yeux, la mise en place de mesures de transformation sociale et la conduite de la guerre contre Versailles n’étaient nullement exclusives l’une de l’autre. Puisque l’antagonisme politique débouchait sur une confrontation armée, il fallait assurer le succès de son camp. La question de l’armement notamment, loin d’être considérée comme secondaire, devint alors une préoccupation centrale. En outre, parce qu’ils étaient largement des « manuels », les fédérés vouèrent à leurs armes le même attachement qu’à un outil de travail. On en a de multiples témoignages.

Dans l’histoire de l’armement et la manière d’utiliser le matériel de guerre, la Commune ne s’inscrit donc pas comme une parenthèse vide, par désintérêt ou idéalisme. C’est le cas en ce qui concerne les mitrailleuses.

LES ORIGINES.

Pour mieux comprendre l’emploi des mitrailleuses sous la Commune, il faut d’abord remarquer que l’apparition de celles-ci, dans les années 1860, est liée à l’histoire de l’artillerie. Il convient donc de rappeler à grands traits l’évolution de cette dernière.

On s’était rendu compte très tôt que les projectiles pleins (boulets en pierre, puis en fonte) n’étaient efficaces qu’à leur unique point d’impact ; ils l’étaient donc essentiellement contre les fortifications et très peu contre les hommes, même à découvert. D’où les recherches entreprises pour multiplier les projectiles au cours d’un seul tir : on a alors l’idée dans un premier temps de remplacer le boulet par des morceaux de ferraille que la charge explosive propulse hors du canon et qui se dispersent à la sortie de celui-ci (on parlera alors de « charger à mitraille » un canon). A partir de 1670, on diminue l’imprécision du tir en plaçant des balles ou des galettes de fonte, appelées parfois « biscaïens  », non plus directement dans le canon, mais dans une enveloppe légère qui se déchire seulement à la sortie de celui-ci : ce sont les «  boîtes à mitraille  », encore utilisées au temps de la Commune.

LE XIXe.

Au milieu du XIXe siècle, l’artillerie connaît de nouveaux perfectionnements avec l’obus explosif, d’abord sphérique puis cylindrique avec une pointe ogivale, dont le chargement dans le canon se fait désormais par la culasse (à l’arrière) et non plus par la bouche (à l’avant). Ces obus sont soit pleins, soit creux. Les obus pleins sont utilisés principalement contre les fortifications, les obus creux surtout contre les hommes. Ces obus creux contiennent des balles sphériques qui se dispersent non pas à la sortie de la pièce, comme dans le cas des boîtes à mitraille, mais seulement à l’explosion au moment de l’impact. On les appelle « obus à balles  » ou «  à mitraille » ou encore «  shrapnels », du nom d’un de leurs inventeurs.
On accroît dans le même temps la portée et la précision des tirs au moyen de rainures hélicoïdales sur la face interne des tubes. On donne à ces nouvelles pièces l’appellation de « canons rayés », par opposition aux « canons lisses  ». Il faut remarquer qu’au moment de la Commune, les boîtes à mitraille continuent à coexister avec les obus à balles, de même que les canons lisses avec les canons rayés.

Mais le milieu du XIXe siècle voit aussi apparaître dans plusieurs pays, principalement les pays anglo-saxons, la Belgique et la France, une autre direction de recherche qui va être à l’origine de la mitrailleuse. Plutôt que de se focaliser sur le perfectionnement des canons et de leurs munitions, on étudie le moyen d’envoyer à partir d’une même pièce des projectiles beaucoup plus petits mais qui se succèdent à très grande cadence. Le développement de la nouvelle arme est facilité par la mise au point de la douille métallique (1860).

Ce principe général va donner lieu dans son application à deux « écoles » : l’école américaine et l’école belge et française. L’école américaine est représentée essentiellement par les frères Gatling. Leur mitrailleuse, mise au point de 1861 à 1865, est constituée de 6 ou 10 tubes accolés qui tournent ensemble, en boucle, autour d’une culasse fixe. Chaque tube reçoit à tour de rôle une cartouche à partir d’un chargeur, fixe également. Une fois le coup parti, chaque tube est réapprovisionné à son tour automatiquement, puisque l’ensemble des tubes continue de tourner. Le tout est actionné généralement au moyen d’une manivelle.
La mitrailleuse Gatling va être utilisée pendant la guerre de Sécession, lors de certaines expéditions coloniales anglaises, au cours de conflits en Amérique latine, semblet-il, mais aussi pendant la guerre franco-allemande, puis la Commune.

L’ÉCOLE FRANÇAISE.

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Canon mitrailleuse 1866 Reffye

Les mitrailleuses de l’école belge et française sont également constituées de tubes accolés. Mais ici ils sont fixes et approvisionnés tous en même temps à partir d’un bloc métallique amovible où sont disposées les cartouches de telle sorte que chacune soit placée en face d’un tube et puisse être insérée dans celui-ci. Tout à l’arrière, une grande vis avec une manivelle permet de mettre le bloc-chargeur au contact de l’extrémité des tubes. Une «  vis de déclenchement » placée sur le côté permet de provoquer successivement le tir de chaque cartouche par percussion. Un prototype est mis au point en Belgique dès 1851 par le capitaine Fafschamps, mais ce sont deux industriels de ce pays, Montigny et Christophe, qui réalisent le premier modèle opérationnel en 1863.

Napoléon III, qui avait une formation d’artilleur et était curieux des innovations techniques, s’intéresse dès le début à cette nouvelle arme. C’est le capitaine Verchère de Reffye, d’abord officier d’ordonnance de l’empereur, qui va mettre au point en secret au camp de Satory, de 1863 à 1866, le principal modèle français (il y en aura d’autres en province), appelé alors « canon à balles ». Celui-ci s’inspire largement au début de la mitrailleuse belge. Il est composé de vingt-cinq tubes rayés en acier de calibre 13 mm, eux-mêmes englobés dans un autre tube, en bronze, de plus grand diamètre. Celui ci était monté sur un affût de canon muni de grandes roues comme les pièces d’artillerie. D’où la confusion fréquente avec les canons classiques [1]. Sur les gravures et les photographies prises pendant la Commune, on peut reconnaître les mitrailleuses à quelques indices : elles sont plus courtes que les canons, ce qui leur donne un aspect plus « trapu » ; leur extrémité avant est percée de trous correspondant aux tubes qui les composent ; certaines comportent de grandes plaques d’acier perpendiculaires (les « boucliers », pour protéger les servants), d’où leur nom à l’époque de «  mitrailleuses blindées » ; sur celles qui arment les barricades, enfin, on peut souvent distinguer la grande manivelle placée tout à l’arrière, dont sont dénués les canons.

Le canon à balles, adopté en 1867, est fabriqué à l’atelier de Meudon, en banlieue parisienne, et, au moment de la guerre franco-allemande, en province, notamment à Nantes et au Creusot. Le financement est assuré au début par les fonds secrets de l’empereur, les crédits militaires étant largement entamés par la fabrication en série du fusil Chassepot.


Au moment des essais, le canon à balles est apprécié pour sa précision, au moins jusqu’à 1 000 m, sa quasi-absence de recul (en raison de son poids, 1485kg avec l’affût) et sa facilité d’emploi. On regrette par contre la quasi-impossibilité de réaliser un effet de balayage pendant le tir ainsi qu’une cadence de tir (125 coups/minute au maximum) inférieure à la mitrailleuse Gatling, partiellement automatisée grâce à son système à barillet.

Mais c’est surtout une doctrine d’emploi déficiente, plus que ses défauts de conception, qui
va pénaliser l’utilisation du canon à balles. Il était considéré – ainsi que son nom l’indique –
comme une pièce d’artillerie, non une arme d’infanterie. A ce titre, il était destiné à combler le vide entre 500m (la portée des boîtes à mitraille) et 1200m (la portée minimale des shrapnels). Il était lui-même hors d’atteinte du fusil allemand Dreyse qui tirait à 600m. On escomptait en particulier qu’il pourrait causer des dommages parmi les servants des canons prussiens, supérieurs à ceux de l’artillerie française.

A la déclaration de guerre, 168 canons à balles, groupés en batteries de 6 pièces, sont disponibles pour le service en campagne. Leur utilisation au sein de l’artillerie, apporte surtout des déconvenues : ils sont surclassés par les canons prussiens qui tirent plus loin. En outre, quand il capitule à Metz (27 octobre 1871), Bazaine va livrer 12 batteries à l’adversaire. Pourtant, lorsque dérogeant à la règle, les canons à balles sont utilisés contre l’infanterie ou la cavalerie, ils provoquent de véritables hécatombes. C’est le cas par exemple à la bataille de Saint-Privat, pourtant défaite française (18 août), où la Garde prussienne est décimée par le tir des canons à balles. Mais à la chute de l’Empire, le bilan de leur utilisation est globalement négatif.
Ce sont finalement les Fédérés de la Commune qui, bien que n’étant pas des soldats de métier, vont au cours de la guerre contre Versailles tirer un meilleur parti des mitrailleuses en les utilisant de fait comme une arme au service de l’infanterie.

(A suivre)

HUBERT DE LEFFE


[1Ainsi, certains historiens, en se fondant sur le tableau « Le Triomphe de l’Ordre », laisseront entendre qu’au Mur des Fédérés, les prisonniers ont été fusillés…au canon !

La présentation de l’histoire de la Commune dans les manuels scolaires - 3

mardi 6 mai 2014 

Les auteurs se copient

Certaines expressions se rencontrent dans l’ensemble des manuels : pratiquement tous les auteurs les recopient sans vergogne ! L’immense succès de deux d’entre elles est tout à fait emblématique.
D’abord, les événements de la Commune se sont déroulés – horreur suprême – « sous les yeux des Allemands » « (ou des Prussiens) ».
Enfin, les communards ont incendié – et ils en seront à jamais impardonnables – « les plus beaux monuments de Paris ».

On lit très souvent aussi que la Commune qui « prétendait légiférer pour la France » a, pendant deux mois, « régné impunément sur Paris ».
Il est intéressant d’étudier de plus près les manuels best-sellers et notamment ceux qui ont été publiés chez Hachette, chez Eugène Belin, chez Armand Colin chez Hatier et chez Charles Delagrave [1].

Bien qu’ils soient tous hostiles à la Commune,

les auteurs de ces manuels le sont plus oumoins : chez Eugène Belin, Désiré Blanchet, l’est beaucoup, qui déplore «  la fureur  » des communards et « les crimes odieux  » qu’ils ont commis ; chez Hatier, E. Segond, proche des catholiques, l’est également passablement, dénonçant l’assassinat des généraux et « l’insurrection criminelle » au terme de laquelle « des forcenés mirent le comble à l’horreur en fusillant l’archevêque de Paris, Mgr Darboy, et un grand nombre de prêtres, de gendarmes et de soldats  » ; chez Armand Colin, Ernest Lavisse l’est bien moins, pour qui les fédérés incendient «  pour couvrir leur retraite » et « sont fusillés sans jugement », et qui déplore l’année terrible, « l’un des moments les plus tristes de notre histoire  ».

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Manuel de 1947

Une place à part doit être faite, chez Hachette, à la dynastie des Malet : Albert Malet, Pierre Grillet, Jules Isaac, André Alba, Henri Béjan, Antoine Bonifacio, dynastie qui publie de 1911 à 1953 [2]. Son analyse des causes de la Commune dénote un mépris certain du peuple : «  La population parisienne, surtout la population ouvrière des quartiers de l’est, était sortie du siège dans un état de déséquilibre physique et moral, les nerfs malades, la santé délabrée par le manque de vivres joint à l’abus de l’alcool » [3]. « Alors qu’elle avait manqué de pain pendant près de deux mois, cette population avait eu sans cesse à pleins tonneaux le vin et l’alcool » [4].

Dans un tel état de dépendance, le peuple a été facilement manipulé par des meneurs : « En cet état d’esprit, le peuple de Paris était prêt à suivre quiconque l’appellerait aux armes sous prétexte d’empêcher de nouvelles trahisons et de sauver la République. Or il existait à Paris, depuis les dernières années de l’Empire, un groupe de socialistes et d’internationalistes, qui exerçaient une grande influence sur beaucoup d’ouvriers. Ceux-ci se trouvant encore militairement organisés dans les bataillons de la Garde nationale, et ayant conservé leurs armes, l’occasion était unique pour les chefs socialistes d’essayer de conquérir le pouvoir et de réaliser leur programme  » [5].

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1940

Dans le même manuel de 1922, un paragraphe – par ailleurs émaillé d’inexactitudes – mêle les fédérés à « la lie de la population » : « La ville était couverte de barricades, beaucoup armées de canons, toutes défendues avec rage.
Dans une crise de folie de destruction, les Fédérés, auxquels s’était mêlée toute la lie de la population, suivirent le conseil des partisans de la “guerre scientifique” et incendièrent au pétrole les Tuileries, le Louvre, le Palais Royal, la Cour des Comptes, le Palais de Justice, la Préfecture, l’Hôtel de Ville, les Magasins Généraux, la Gare de Lyon, un peu partout de très nombreuses maisons : la Seine coulait entre deux murs de feu. Les obus incendiaires, lancés des hauteurs de l’Est, pleuvaient sur le centre de la ville. Les otages étaient assassinés (24-26 mai). Exaspérés par ces horreurs, les troupes ne faisaient pas de quartier. Le dernier combat eut lieu au cimetière du Père-Lachaise 
 » [6].

Les auteurs se copient dans les moindres détails.

On trouve aussi beaucoup d’inexactitudes, notamment sur les dates : déjà bon nombre d’exemples (notés : sic) en figurent dans les citations données dans cet article. Tout cela conduit à s’interroger sur les sources qu’utilisent les auteurs de manuels : elles semblent être peu nombreuses et manquer d’objectivité.

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2012

S’ils émaillent trop souvent de jugements personnels défavorables aux communards le récit qu’ils donnent des événements, les auteurs des manuels scolaires les plus anciens bénéficient peut-être de circonstances atténuantes. La société de la fin du XIXe siècle dans laquelle ils vivent est, en effet, farouchement, viscéralement — à hauteur de la peur qu’elle a ressentie — hostile à la Commune, parce que la Commune a ébranlé le système sur lequel elle est assise. La majorité des écrivains de l’époque est d’ailleurs plus hostile encore à la Commune que les auteurs de ces manuels.

Comme l’a excellemment montré Paul Lidsky, dans son ouvrage Les écrivains contre la Commune [7], les écrivains (et pas n’importe lesquels : il ne s’agit pas que de Maxime Du Camp ; il s’agit des Goncourt, de Flaubert, de Sand, de Leconte de Lisle, de Dumas, de Renan, de France, de Daudet, de Zola…) sont bien plus excessifs dans leurs jugements que les auteurs des manuels scolaires. Pour eux, les dirigeants de la Commune sont des déclassés avides de revanche et de pouvoir, voire des fous réellement du ressort de la psychiatrie [8], et la populace, cette « canaille  » alcoolique et avinée qui les a écoutés et suivis, est une race génétiquement proche de la bête. Ils ne voient aucune dimension politique dans la Commune : « la classe ouvrière recherche la simple satisfaction de ses appétits bestiaux et la destruction de la civilisation et de la société » [9]. Citons George Sand : «  Le mouvement a été organisé par des hommes déjà inscrits dans les rangs de la bourgeoisie et n’appartenant plus aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus par la haine, l’ambition déçue, le patriotisme mal entendu, le fanatisme sans idéal, la niaiserie du sentiment ou la méchanceté naturelle  » [10].

GEORGES BEISSON

A suivre dans le prochain numéro :
La version catholique. Les manuels contemporains.


[1Dans notre échantillon de 90 manuels, 22 sont édités chez Hachette, 9 chez Eugène Belin, 7 chez Armand Colin, 6 chez Hatier, 5 chez Charles Delagrave, 2 chez Bordas, 2 chez Masson, 2 chez Nathan, 2 aux éditions de l’Ecole, 2 à la Bibliothèque d’éducation. 31 autres éditeurs n’ont fait paraître qu’un seul de ces manuels. On retiendra cette dispersion : notre échantillon de 90 manuels provient de 41 éditeurs différents.

[2C’est en 1902, sur la recommandation d’Ernest Lavisse, alors au faîte de sa carrière, qu’Albert Malet se vit confier par les éditions Hachette la rédaction d’un nouveau manuel. L’édition de 1992, ouvrage de référence en édition de poche destinée au grand public, n’a plus le caractère d’un manuel scolaire.

[3Jules Isaac & André Alba (Cours d’histoire Malet Isaac), Histoire contemporaine, Hachette, 1930, p. 321-330.

[4Albert Malet, Op. cit., 1911, p. 670. Également, à l’identique : Jules Isaac, 1922, p. 479.

[5Jules Isaac (Cours complet d’histoire, A. Malet & P. Grillet), XIXe siècle, Histoire contemporaine (1815-1920), Librairie Hachette, Paris, 1922, p. 479.

[6Jules Isaac, Idem, 1922, p. 485.

[7Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, La Découverte, Paris, 2010, 210 p.

[8Zola, dans Le Sémaphore de Marseille, considère Miot, Rigault, Delescluze comme des fous dangereux.

[9Paul Lidsky, op. cit., p. 49.

[10G. Sand, Réponse à un ami, Le Temps, 3 octobre 1871 (cité par Paul Lidsky, op. cit., p. 58).