Mai 68 : Mémoire de la Commune

« Sous les pavés, la plage »
 

Depuis quelques mois, avant Mai 68, les luttes ouvrières s’intensifient. Le 17 mai 1966 et le 1er février 1967, les travailleurs sont appelés à une grève générale. Le 17 janvier 1968, de grandes manifestations ouvrières ont lieu à Redon et le 18, de sérieuses bagarres se déroulent à Caen. Ces luttes se développent sur fond de politique internationale tendue : Conférence de la Tricontinentale à la Havane, Révolution culturelle en Chine, intensification des bombardements américains au Viêt-Nam, coup d’Etat des colonels en Grèce, assassinat du Che en Bolivie, offensive du Têt du FLN vietnamien…
Quelques mois avant mai 68, une partie de la jeunesse politisée se regroupe dans des organisations d’extrême gauche formées par des militants issus de l’UEC. La plupart des étudiants de l’époque ne sont pas politisés, ils sont pour une grande majorité issus des couches privilégiées.

L’agitation étudiante commence fin février 68 à Nanterre. Le 3 mai, la Sorbonne est fermée aux étudiants et occupée par la police. C’est le début des premiers affrontements sévères entre la jeunesse et les forces de l’ordre. Le paroxysme est atteint dans la nuit du 10 au 11 mai, dite « nuit des barricades ». Le 13 mai des manifestations monstres ont lieu partout en France.

Après la jeunesse scolarisée, en quelques jours et sans qu’un mot d’ordre de grève générale ait été lancé, la France est pratiquement paralysée par les arrêts de travail et les occupations d’usines. Ces grèves sont d’une ampleur inégalée (de six à dix millions de grévistes) Les travailleurs du tertiaire, les « cols blancs », les cadres sont dans la lutte au côté des ouvriers.
Quant aux étudiants et lycéens, ils n’ont pas une vue précise et détaillée de la société qu’ils veulent mais ils savent parfaitement ce qu’ils ne veulent plus. D’ailleurs, un bon nombre de jeunes travailleurs se retrouvera à leur côté sur les barricades. Quelques slogans écrits sur les murs en témoignent : « j’ai quelque chose à dire mais je ne sais pas quoi » ou encore « la barricade ferme la rue mais ouvre la voie »

Si la référence principale des ouvriers était à ce moment le Front Populaire de 36, pour la jeunesse, la Commune de Paris sera très présente.

Bien sûr, il n’est pas concevable de comparer ces deux moments importants de notre histoire, mais comment ne pas voir des similitudes entre les ouvertures de « Clubs rouges » dans les églises durant la Commune et les lieux d’échanges intenses entre les différentes tendances à l’Odéon, à Science-po, la fac Censier, la Sorbonne les Beaux Arts et surtout dans la rue où la parole se libère.
Au lendemain de la nuit des barricades, le 11 mai nous avons tous vu ce slogan sur plusieurs murs du Quartier Latin : « Vive la Commune du 10 mai » et celui-ci : « Il y a en France 38.000 communes…nous en sommes à la seconde » Quoi de plus proche que le dessin de Daumier dans la série « les trains parlementaires » qui montre un membre de la droite effrayé par le drapeau rouge d’un cantonnier qu’il aperçoit au travers de la vitre du train l’amenant à Versailles et le slogan de Mai 68 : « Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes »

Sur les murs de la capitale, dans la presse de gauche ou d’extrême gauche, dans les chansons reprises dans les manifestations, le rappel des luttes de 1871 est présent. 
Comme pendant la Commune une presse éphémère voit le jour ! Parmi ces journaux, « l’Enragé » [1] qui n’aura que 13 numéros (entre début mai et décembre 68) On y retrouve les signatures des plus grands dessinateurs politiques comme Bosc, Cabu, Wolinski, Sabadel, Siné, Topor, Soulas, Malsen, Willem, Flip, Reiser et bien d’autres que je ne connais pas.
« L’Enragé » est le journal de la jeunesse et distribué par les Comités d’actions. Dès le premier numéro, on y trouve les paroles de l’Internationale, Paris, juin 1871. Dans le numéro 2, un poème d’Eugène Pottier : « Assassin ! » qui relate les brutalités policières contre les manifestants au Mur des Fédérés le 24 mai 1885. Plus loin, une autre référence à la Commune, toujours d’Eugène Pottier avec un poème dédié à « mon ami le Dr Goupil, membre de la Commune » Dans le 8ème numéro du 1er août 1968 un poème versaillais celui là : « Grâce à Dieu, l’Ordre est rétabli ! »
« Les Lettres Française » , journal culturel de Louis Aragon un article [2] « Fais voir tes mains ! » de Bruno Marcenac relate ce qu’a vu et entendu une jeune étudiante : « Depuis notre refuge, on voyait des camarades assis par terre, au milieu de la rue, on entendait les CRS : « Fais voir tes mains ! » Les mains noires accusaient, jugeaient et condamnaient. Comme dans un autre printemps, celui de la Commune, les mains des insurgés noires de poudre… » Plus loin, dans le même journal [3] un dessin de Jean Effel

On y trouve quelques pages [4] après un article signé de Jean Bruhat où il se réfère largement à la Commune.
Le « Nouvel Observateur » fait paraître un numéro spécial : « La France face aux jeunes » Une enquête signée par trois journalistes qui relate une réunion au ministère de l’Intérieur le 10 mai 1968 [5] . L’entête d’un paragraphe : « C’est incroyable. C’est la Commune ! » « …Vers minuit, un commissaire de police arrive hors d’haleine chez le ministre : « Si vous voyiez ça ! C’est incroyable ! C’est la Commune » » Plus loin, Daniel Cohn-Bendit [6] signe un article « Notre Commune du 10 mai »
La référence à la Commune peut être également une arme pour critiquer une autre organisation ouvrière. C’est le PCF qui en fait les frais. Sa défense est prise par le journaliste Jacques-Armand Penent dans « Combat » [7] « …Mais lire dans un journal partisan qui se proclame de Front Populaire : « Aux yeux des petits-fils des Communards, le P.C.F. n’est rien d’autre que le parti des Versaillais », c’est pire qu’une aberration gauchiste, un crime ! »

Ces références nombreuses ne sont pas exhaustives, loin de là, les paroles de chansons écrites en mai juin 68 font largement la place à la Commune, ainsi qu’une multitude de slogans ou d’articles dans la presse. Tout cela montre que la Commune, les espoirs et les « utopies » de nos chers combattants étaient largement présents dans les têtes et les cœurs de la jeunesse de mai 68.

Pour notre part, à cette époque, notre association était présente. Durant 72 jours de mars à mai 1968, nous présentions une exposition sur la Commune à la mairie du IIIème arrondissement. Au moment de la montée au Mur, nous dûmes négocier avec les syndicats des grévistes qui barraient les portes du Père-Lachaise pour que notre délégation puisse fleurir, comme tous les ans, le Mur des Fédérés.

Comme toutes les grandes luttes du mouvement ouvrier depuis le XIXème siècle, « mai 68 » a laissé une empreinte particulière. Outre les avancées sociales significatives, les actions menées ont ouvert une large brèche dans l’idéologie de la classe dominante. Un des grands acquis restera ainsi l’émancipation des femmes. 
Aujourd’hui le gouvernant tente de remettre en question nos victoires. Sarkozy, prenant certainement modèle sur le « nabot monstrueux » Adolphe Thiers, veut jeter « Mai 68 » à la poubelle. Nous ne pouvons et ne devons laisser faire. Les adhérents des Amis de la Commune, fiers de continuer la lutte de nos combattants de 71, se trouveront au coté des organisations politiques et syndicales qui se mobiliseront pour répondre aux attaques des nouveaux versaillais.

Pierre Korber.


[1Editeur et Directeur de publication : Jean-Jacques Pauvert

[2N° 1224, spécial étudiants, daté du 15 au 21 mai 1968, page 9

[3idem page 15

[4idem page 22

[5N°183, 15 au 21 mai 1968, page 27

[6idem page 32

[7N° 7429 du mardi 4 juin 68

Ce que les médias de l’époque disent de l’insurrection

 

"Le délégué de la Commune à la direction des domaines, Auguste Fontaine, arrêté dans une maison de la rue Bonaparte, après un interrogatoire sommaire au quartier général du 2e corps d’armée, a été fusillé immédiatement"

Le Figaro 1 juin 1871
Fontaine était encore vivant en 1880...

"Le citoyen Jules Vallès, l’homme aux moyens chimiques a été vraiment lâche. Conduit à l’école militaire et placé contre un mur, il se jetait à genoux, criant grâce, se désolant de quitter la vie, se traînant de frayeur la face contre terre : on a dû le fusiller ainsi."

Le Bien Public 27 mai 1871
Jules Vallès est mort à Paris le 14 février 1885...

"Courbet a été tué dans une armoire, au ministère de la Marine"

Le Figaro 30 mai 1871
Gustave Courbet est mort en Suisse le 31 décembre 1877...

"Billioray a été arrêté sur le territoire de Grenelle, il s’est défendu, crispé, roulé à terre, demandant grâce. On l’a fusillé sur place. On l’a trouvé muni d’une grande quantité de billets de banque de vingt-cinq francs"

Le Gaulois 25 mai 1871
Biliorray est mort déporté en Nouvelle-Calédonie le 27 février 1877. L’homme assassiné à sa place s’appelait Constant Mercier et n’avait jamais été partisan de la Commune...

1871 EN 1968
D’UN PRINTEMPS À L’AUTRE

mardi 8 mai 2018 

En mai-juin 1968, la Commune de Paris n’est pas une référence omniprésente, beaucoup moins agissante que celles de juin 1936 et d’octobre 1917. En 1968 et en 1969, il n’y a pas de grande montée au « Mur » — il est vrai que le Père-Lachaise est bloqué en mai par les grévistes, ce qui permet tout juste un dépôt de gerbe par notre association. Pourtant, la Commune n’est pas absente de l’imaginaire des acteurs du plus grand mouvement social de l’histoire contemporaine française.

Les clins d’oeil sont évidents dans le monde de l’Université. Les barricades du Quartier latin, qui «  ferment la rue et ouvrent la voie » comme le disent les murs, réactivent la symbolique des insurrections ouvrières du XIXe siècle et notamment celle de mai 1871. L’Université occupée se veut une « Commune étudiante  ». La prise en charge par les grévistes de l’approvisionnement nantais et le retrait de fait de l’autorité publique locale nourrissent l’idée que la grande métropole de l’Ouest est devenue à sa manière la «  Commune de Nantes ». Le « Grand lycée  » de Marseille, le lycée Thiers, est occupé et aussitôt rebaptisé, pour quelques semaines, «  Lycée Commune de Paris  ». Quant à la presse, des Lettres françaises communistes à L’Enragépromu par les Comités d’action dits « gauchistes », elle fait à plusieurs reprises le parallèle entre les deux mouvements populaires, mais aussi entre les deux réactions convergentes du camp de « l’Ordre » [1].

Et de fait, même si la mémoire historique ne le fait pas toujours consciemment — les années 1950-1960 marquent plutôt un recul global de la mémoire communarde — comment ne pas être tentés de faire le rapprochement entre l’effervescence démocratique des comités de 68 et la floraison des clubs et sociétés populaires de 1871 ? Comment ne pas superposer la parole populaire retrouvée du Paris communard et la parole foisonnante et libre des universités, des lycées, des bureaux et des usines occupées ? Comment ne pas faire résonner, l’une avec l’autre, l’utopie émancipatrice du Paris en révolution des lendemains d’Empire et le rêve soixante-huitard du « Soyez réalistes, demandez l’impossible  » ? Comment ne pas trouver, d’un événement à l’autre, la même passion, le même bouillonnement, la même fièvre, la même confusion toujours joyeuse et parfois brouillonne, le même désir d’une réappropriation populaire des espaces confisqués ?

La mémoire de la Commune ne fut pas toujours explicite, dans le tourbillon du printemps 1968, mais il n’en est pas de même si l’on considère qu’il ne faut pas parler seulement de mai-juin, mais des « années 1968 ». Or la fin de la décennie des « sixties » s’est mise peu à peu à revaloriser l’héritage vivant de la Commune. C’est dans ces années-là, que l’édition redécouvre la Commune. Henri Lefebvre publie en 1965 son ouvrage La Proclamation de la Commune, voyant dans la Commune le commencement de l’histoire des temps modernes. C’est en 1967 que l’on réédite chez Maspero la belle Histoire de la Commune de 1871 de Prosper-Olivier Lissagaray. La même année, Edith Thomas remet au centre la figure atypique et attirante du colonel Louis Rossel.

JPEG - 22.5 ko
« Comment ne pas être tentés de faire le rapprochement entre l’effervescence démocratique des comités de 68 et la floraison des clubs et sociétés populaires de 1871 ? »
Club Saint-Nicolas-des-Champs sous la commune

Et que dire des années suivantes ? Tout se passe comme si le printemps de 1968 avait libéré la symbolique de celui de 1871. À partir de 1969, les ouvrages se multiplient. André Decouflé (1969), Paul Lidsky (1970), à nouveau Lefebvre (1970) reviennent sur l’originalité du moment communard.
Les Éditions Sociales rééditent en 1970 la somme de Jean Bruhat, Jean Dautry et Émile Tersen, La Commune de 1871, parue dix ans auparavant. Bien sûr, la proximité du centenaire stimule la production éditoriale, qui prépare et accompagne la grande commémoration de 1971, sans doute la plus grande, aussi dense que celle qui marqua avant elle le 150e anniversaire de 1789, au temps du Front populaire pourtant déclinant. Mais la proximité de 1971 est d’autant plus mobilisatrice que, peu de temps avant elle, la fièvre de mai-juin 68 a relancé l’intérêt pour l’histoire tout entière de la contestation ouvrière et du grand mouvement historique qu’elle a généré.

À sa manière, elle a ouvert la voie à une image à la fois plus militante et plus complexe de la Commune. Si la lecture fortement marquée par le poids du socialisme, puis du communisme, reste dynamique et efficace, elle se trouve souvent chahutée, concurrencée et à tout le moins complétée par d’autres représentations, venues des mouvances multiples de la tradition libertaire et de l’extrême gauche. Les regards politiques se font ainsi plus polychromes et moins monolithiques que par le passé. Quant à la recherche elle-même, elle va finir par se relancer peu à peu, après une forte éclipse, en s’engageant sur des voies plus classiques ou plus originales. L’analyse sociale se fait plus savante qu’hier et s’accompagne d’études plus attentives des représentations, des cultures, des acteurs nouveaux et notamment l’irruption des femmes dans la grande contestation sociale.

Après la longue phase de la croissance capitaliste de l’après-guerre, le mouvement multiforme de mai-juin signale que les sociétés d’un monde de plus en plus « mondialisé » commencent à étouffer dans leurs cadres anciens. Dans ce moment où les choses semblent se bloquer, où les jeunes générations peinent à trouver du sens individuel et collectif — «  La France s’ennuie  », écrivait Pierre Viansson-Ponté au début de 1968 —, l’audace de la Commune, son appétit de libération, son désir de construire sans attendre une autre vie apparaissent brutalement comme une sorte de modèle que sa brièveté et son martyre ont écarté de toute tache.

On se met alors à redécouvrir ou à découvrir que la Commune n’était pas qu’une construction « par en haut », un terrain de concurrences et même de disputes entre les courants représentés à l’Hôtel de Ville, mais une construction populaire à la fois « en haut » et « en bas ». On s’est mis à y percevoir une construction réalisée à des milliers de voix, où des femmes et des hommes, antérieurement politisés ou non, ont essayé de devenir maîtres de leur vie, dans la floraison des comités de vigilance, des journaux, des clubs, des associations et des coopératives, puis dans le feu des combats contre l’armée de Versailles.

L’année 1968 et celles qui l’entourent ont été de celles qui se prêtent tout particulièrement à l’idée que, quoi que fassent ses adversaires persistants, la Commune ne peut décidément pas mourir. Danielle Tartakowsky, historienne scrupuleuse de la « montée au Mur », a écrit qu’en 1968, «  la Commune a quitté la nécropole, elle retrouve la rue ». Comme tous les ans, nous monterons au Mur en ce mois de mai 2018. En n’oubliant jamais que la mémoire de la Commune n’est jamais aussi forte que quand elle se confond avec les pulsations bouillantes de la vie et que la ville est son territoire.

ROGER MARTELLI


[1Sur ce point, voir sur le site de l’Association l’article bien documenté de Pierre Korber, « Mai 68 : Mémoire de la Commune » http://www.commune1871.org/plugins/auto/sarkaspip/v3.4.6/images/lien_out.gif") right center no-repeat transparent;">www.commune1871.org/?Mai-68-Memoire-de-la-Commune

LE DRAPEAU ROUGE

mardi 8 mai 2018 

Le thème des prochains Rendez-vous de l’Histoire, qui auront lieu à Blois du 10 au 14 octobre 2018, sera «  La puissance des images  ». Il me semble que le drapeau rouge pourrait être une bonne illustration de ce thème. Sa symbolique est devenue tellement puissante à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle qu’il a cristallisé, pour ou contre lui, l’essentiel des luttes politiques. Autour de lui, se sont déroulés bien des évènements violents : interdiction de le déployer sur l’espace public, confiscation par la police, arrestation des porte-drapeaux. Des incidents se sont soldés par des blessés, voire des morts.

Pendant la Commune, le drapeau tricolore est devenu peu à peu l’emblème des versaillais ; parallèlement, le drapeau rouge est devenu celui de la révolution sociale. Par la suite, il s’est affirmé comme celui du socialisme international. Il l’est toujours aujourd’hui.

L’ORIGINE DU DRAPEAU ROUGE

JPEG - 8.5 ko
Femme portant un drapeau rouge, le 3avril 1871, sur les Champs-Élysées.
Illustration d’Auguste Raffet

L’origine du drapeau rouge est toutefois bien différente. Le drapeau des Gaulois était rouge, de même que l’oriflamme de Saint-Denis. « Le drapeau de Charlemagne était rouge à ornements d’or, l’oriflamme de Philippe le Bel rouge à franges vertes, celui de Jean le Bon rouge à ornements d’or. La bannière française pendant la guerre de Cent ans était rouge à croix blanche… Le drapeau rouge pourrait donc revendiquer comme étendard national un titre plus ancien et pour le moins aussi fondé que le drapeau tricolore  » [1].

Le drapeau rouge du prolétariat et de la subversion sociale est bien plus récent. Il apparut sur les barricades en février 1848 et fut déployé sous la Commune en 1871.

« Ce n’est pas par amour de l’émeute et des étendards que j’arbore ici le drapeau rouge des revendications sociales qui flotta victorieux pendant plus de deux mois à l’Hôtel de Ville de Paris en 1871, après avoir été mitraillé en juin 1848 par les bourgeois multicolores  », écrit Jean-Baptiste Clément. «  Loin de disparaître, il se redresse plus écarlate que jamais après chaque étape de nos luttes sociales […] Il plane victorieux, non seulement sur Paris, mais sur le monde entier, car on le voit de partout. Les bourgeois lui ont signé sa feuille de route par les massacres de juin 1848 ; aujourd’hui il est en train de faire son tour du monde. Et ce n’est pas par fétichisme que nous avons tenu à l’arborer ici. Nous saurions bien nous passer de drapeau si la paix sociale était faite. Bien plus, nous serions heureux d’avoir à le remplacer par une branche d’olivier ! Mais la société est encore sur le pied de guerre ! Plus que jamais, les dépossédés sont en droit de légitime insurrection ! » [2]

À LA FIN DU XIXE SIÈCLE

Après 1871, le drapeau rouge est de toutes les luttes sociales, brandi dans le monde entier par «  les prolétaires de tous les pays  » et par leurs organisations tant syndicales que politiques. Il contribue d’ailleurs, étant adopté de toutes, à unifier les différentes tendances des partis socialistes. Il fut notamment brandi avec fougue au Congrès général des organisations socialistes françaises, le 3 décembre 1899, salle Japy, en même temps que fut chantée pour la première foisL’Internationale.

Par contre, il est universellement et constamment insupportable à la bourgeoisie, qui pousse les gouvernants à en interdire le déploiement. On retrouve cette attitude dans tous les pays européens, avec plus ou moins de brutalité ou de souplesse : l’Angleterre, et plus encore la Belgique, font preuve à cet égard de bien plus de tolérance que la France.

En France toutefois, la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse est muette au sujet des drapeaux et bannières : il n’y a dans la loi aucune défense d’arborer un emblème séditieux. Il en résulte une politique fluctuante, au gré des majorités et des circonstances.

Le drapeau rouge est d’usage fréquent dans les salles où ont lieu les manifestations ouvrières : fêtes et réunions socialistes, meetings, congrès de la Fédération Nationale des Syndicats, congrès internationaux socialistes, congrès de la Libre Pensée…

Le retour des communards, après l’amnistie de 1880, correspond à un développement de l’usage des drapeaux rouges en public. Il est déployé au cours des grèves, lors des manifestations du 1er mai, ainsi qu’au Père-Lachaise, lors des cérémonies au mur des Fédérés en l’honneur de la Commune. Son port est habituel aux obsèques des communards et des leaders socialistes. Aucun incident n’est à déplorer aux obsèques de Vallès [3], ni à celles de Joffrin [4], de Malon [5] ou de Fränkel [6]. Ce n’est toutefois pas le cas à celles de Pottier : le 9 novembre 1887, une foule d’environ 10 000 personnes se rassemble au domicile d’Eugène Pottier, 2 rue de Chartres à la Goutte-d’Or, conviée à ses obsèques par ses anciens collègues de la Commune. Des incidents s’y produisent : une bagarre éclate à propos d’un drapeau rouge dont les agents veulent s’emparer. La police charge sabre au clair. Le député socialiste Jules Joffrin est arrêté et conduit au poste. Vaillant, Longuet, Lavy et Clovis Hugues sont brutalement frappés pour avoir pris la défense de Joffrin. Même à son enterrement — soit dit en passant — Pottier joue encore de malchance : la presse s’étend longuement sur les charges de la police et ne dit pas un mot du défunt, sinon que c’est un ancien membre de la Commune, que les révolutionnaires qualifient de poète, mais dont les oeuvres sont bien peu connues.

Après les attentats anarchistes de 1892-1893 et la bombe d’Auguste Vaillant au Palais Bourbon, ce dernier est exécuté et inhumé au cimetière d’Ivry le jour même où se rend, drapeau rouge en tête, sur la tombe d’un militant disparu, le député socialiste Coutant. Le 13 février 1893, le député Bouge établit, à la tribune de la Chambre, un rapprochement entre les deux faits et déclare, sous les applaudissements de la droite et du centre : « Pourquoi tolérez-vous le déploiement du drapeau rouge, ce drapeau de l’internationalisme, qui constitue à lui seul un outrage à la patrie, ce chiffon autour duquel se rallie l’armée du désordre et du vol ? » [7]. Le ministre de l’Intérieur promet de mettre fin à la tolérance de l’usage du drapeau rouge dans les cimetières, ce que fait le Préfet de Police, Lépine, par son ordonnance du 15 février 1894.

Pour tourner la réglementation, d’aucuns arborent un drapeau tricolore aux deux tiers enroulé ! Ce fut le cas en particulier à Carmaux, le 16 septembre 1892 : le maire, Calvignac, et le journaliste guesdiste Duc-Quercy, mirent en demeure le commissaire, qui les sommait de dérouler leurs drapeaux, de leur montrer le texte de loi interdisant le port d’un drapeau enroulé et poursuivirent leur manifestation [8].

Il y a eu cependant à trois occasions des épisodes de tolérance inhabituelle, marqués par un déploiement considérable de drapeaux rouges : lors de l’inauguration du monument à la République de Dalou, place de la Nation, le 19 novembre 1899 ; lors des obsèques de Zola, le 2 octobre 1902 ; lors des obsèques de Louise Michel, le 22 janvier 1905.

ROUGE, NOIR, TRICOLORE

Les tenants du drapeau rouge n’ont pas toujours une attitude constante à l’égard du drapeau tricolore : les uns le vilipendent ; les autres l’acceptent à son côté. En revanche, le drapeau rouge fait généralement bon ménage avec le noir.

Le drapeau noir apparaît déjà en février 1871, suite à l’abandon de l’Alsace et de la Moselle, et le 1er mars, quand les troupes prussiennes entrent dans Paris, comme signe de malheur et de deuil. Il se répand après 1883, en même temps que se développe le mouvement anarchiste. Louise Michel l’adopte, disant : « Plus de drapeau rouge mouillé du sang de nos soldats. J’arborerai le drapeau noir portant le deuil de nos morts et de nos illusions ». Achille Le Roy compose une chanson sur le drapeau noir et Louise Michel, tandis que Vallès glorifie le drapeau noir des Canuts : «  Le drapeau arboré à Lyon est franc comme l’or, net comme la mort : l’étendard est noir ! plus menaçant que les autres. » En fait, tout au long de leur histoire, drapeaux rouges et noirs se côtoient : ils sont les uns et les autres aux mêmes cérémonies toujours présents.

Parfois même ils sont rejoints par les drapeaux tricolores, mais ce n’est pas toujours le cas. ertains vouent une haine profonde au drapeau tricolore, le drapeau des versaillais et de la bourgeoisie. En 1881, Eudes, par exemple, qualifie d’infâme le drapeau tricolore, en précisant : «  C’est le drapeau du gouvernement d’aujourd’hui, c’est le drapeau de Versailles, c’est le drapeau de l’opulence écrasant la misère, c’est, en un mot, le drapeau de la Réaction bourgeoise.  » [9] À l’inverse, Jaurès ne répudie pas le drapeau tricolore : « L’exploitation nationaliste et cléricale qui a été faite du drapeau de la Révolution l’a vu décoloré ou souillé. Le monde pourtant n’a pas oublié que c’est sous cet emblème, sous ce triple rayon, que le peuple français a conquis la liberté et l’a ou proposée ou imposée aux hommes. Et les révolutionnaires logiques, ceux qui veulent élargir et passionner en justice sociale l’effort de la Révolution, ne doivent pas abandonner à la réaction le drapeau de la première République ; il se colorera tous les jours plus largement d’un reflet pourpre à la vive aurore du socialisme grandissant.  » [10]

ECRIVAINS, POÈTES ET CHANSONNIERS

Le drapeau rouge a inspiré écrivains, poètes et chansonniers. Un quotidien titré Le Drapeau rouge paraît sous la Commune, mais il n’aura qu’un seul numéro, celui du 11 mai. C’est aussi le titre d’une brochure de Lucien Pemjean, qui paraît en 1880 et est rééditée en 1881, puis en 1882, et, par-ci par-là, de divers périodiques, en France ou à l’étranger.

De nombreuses chansons le glorifient. La plus connue est celle de Paul Brousse, composée sur l’air de La libre Sarine, un air national suisse, pour la manifestation du 18 mars 1877 à Berne, et qui célèbre « notre superbe drapeau rouge, rouge du sang de l’ouvrier » [11]. La plus révolutionnaire est anglaise, The Red Flag, un chant dû à un certain Jim Connel, dont on ne sait rien par ailleurs. Maurice Dommanget présente, en annexe à son Histoire du drapeau rouge, neuf chansons ayant pour titre Le drapeau rouge qui s’échelonnent de 1877 à 1925 [12].

Le drapeau rouge émaille toute l’oeuvre poétique de Pottier :
« Commune, tu seras suivie,
C’est le grand assaut pour le pain,
Chacun doit manger à sa faim !
Chacun doit vivre à pleine vie !
Toi, drapeau rouge, flotte au vent,
Salué de la terre entière.
En avant ! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant 
 » ! [13]

ET AUJOURD’HUI ?

Dans son article 2, la Constitution de 1958 dispose que :
« La langue de la République est le français.
L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge.
L’hymne national est la « Marseillaise ».
La devise de la République est « Liberté, Egalité, Fraternité » 
 »,
mais aussi — ce qui semble être un canulard, mais n’en est pas un — que : « Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

GEORGES BEISSON


[1Dommanget Maurice, Histoire du drapeau rouge des origines à la guerre de 1939, Paris, Librairie de l’Étoile, 1967, p. 7.

[2Clément Jean-Baptiste, La Revanche des communeux, Paris, 1886 ; rééd. Le bruit des autres, 2012, p. 25-27.

[316 février 1885.

[4Septembre 1890.

[517 septembre 1893.

[63 avril 1896.

[7Cité par Dommanget, op. cit., p. 239.

[8Dommanget, Ibid., p. 234.

[9Cité par Dommanget, Ibid., p. 193.

[10L’Humanité, 14 juillet 1904.

[11La Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1975, 22-2, p. 262-268, présente l’histoire complète de ce chant créé par Paul Brousse et piraté, puis complété, par Achille Le Roy, ainsi que de ses versions belges.

[12Dommanget, op. cit., p. 484-502.

[13Pottier Eugène, Œuvres complètes, François Maspero, Paris, 1966, p. 133.

1917 LÉNINE, LES BOLCHEVIKS ET LA COMMUNE DE PARIS

jeudi 7 décembre 2017 

« Les bandes des gardes blancs », inscription sur bloc blanc fracturé par un coin rouge (l’Armée rouge).
Monument de Nicolaï Kolli érigé place de la Révolution, à Moscou, en 1918.

JPEG - 6.5 ko
Lénine à Moscou le 28 août 1918

Pour Lénine et les bolcheviks, la Commune de Paris est une référence politique fondamentale. Entre 1905 et 1920, Lénine consacre vingt-cinq textes à la Commune de Paris. Dans ces textes, il ne s’agit pas d’encenser la mémoire de la Commune, mais de répondre à l’intense polémique qui traverse la social-démocratie russe et fractionne définitivement le POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) dès la révolution de 1905. L’analyse de Marx sur la Commune est dès ce moment le « pont aux ânes  » qui sépare les révolutionnaires bolcheviks des «  renégats mencheviks ». Tous les acquis de la Commune sont alors mobilisés dans ce combat politique.

Dans les polémiques acharnées qui l’opposent aux réformistes comme Kautsky et Plekhanov sur toutes les questions de la révolution, Lénine, comme Marx, s’appuie sur l’expérience du mouvement ouvrier, notamment la révolution de juin 1848 et la Commune de Paris. Pour eux, ces « grandes révolutions  » sont grandes parce qu’elles vont au-delà des exigences immédiates du moment où elles se déroulent. Elles apportent la preuve tangible que la société des exploiteurs, des « traîne-sabres  » et des curés a fait son temps, et que la classe ouvrière peut et doit diriger la révolution socialiste à venir.

APPRENDRE DU MOUVEMENT OUVRIER AVEC MARX

Marx se met à l’école de la Commune. En septembre 1870, dans une adresse à l’AIT, il avait dit que la révolution serait une folie à la chute de l’empereur. Mais il va être très attentif aux évènements qui se déroulent à Paris. En avril 1871 il écrit, enthousiaste, à Kugelmann pour soutenir et glorifier les héroïques ouvriers parisiens qui se sacrifient pour « monter à l’assaut du ciel  » : « L’Histoire ne connaît pas d’exemple aussi grand !  »

Pour Lénine, ces analyses sont un guide : « C’est un évènement sans précédent et le souvenir des combattants de la Commune n’est pas seulement vénéré par les ouvriers français, mais par le prolétariat du monde entier… C’est en ce sens que la Commune est immortelle ! » « Si lourd que fût le sacrifice de la Commune, elle a appris aux prolétaires d’Europe à poser concrètement le problème de la révolution socialiste.  »

JPEG - 10.5 ko
Monument de Nicolaï Kolli érigé place de la Révolution, à Moscou, en 1918.

Dans l’affrontement avec le courant réformiste de Martov-Plekhanov, Lénine, qui défend un parti discipliné pour renverser le Tsar et instaurer la dictature du prolétariat, se voit taxé de blanquiste ! Il s’en défend sur deux points essentiels :
1 – Les blanquistes ne se soucient pas d’organiser la classe ouvrière.
Pour les blanquistes, ce n’est pas la lutte des classes du prolétariat qui délivrera l’humanité de l’esclavage, mais un complot d’une petite minorité.
Ces critiques ne retirent rien au profond respect qu’il voue à Blanqui, «  … révolutionnaire incontestable et adepte fervent du socialisme, mais qui ne trouve pas d’autre titre pour son journal que « La Patrie en danger » ! On n’est plus en 1793 ! »
Mais en 1870, la bourgeoisie fait alliance avec les Prussiens contre le prolétariat et le peuple en armes, ce qui fait dire à Lénine : «  Nous avons vu comment la bourgeoisie trahit les intérêts de la patrie quand le prolétariat se dresse devant elle… comment le Gouvernement de Défense nationale devient un gouvernement de trahison…
Toute la bourgeoisie, propriétaires fonciers et patrons se lient à Bismarck.
 »
2 – Blanqui ne se pose pas la question de la réorganisation de l’État.
Quand la bourgeoisie fuit à Versailles, les travailleurs n’ont d’autre alternative que de prendre en charge le fonctionnement de l’État. Marx le voyait clairement en avril 1871 : « Cette tentative a pour but de détruire la machine bureaucratique et militaire…  »

Dans les Thèses d’avril en 1917, Lénine surenchérit : « La révolution prolétarienne consiste à anéantir les instruments de force de l’État et à les remplacer par les instruments du prolétariat. Cet État n’est pas une république parlementaire bourgeoise.
C’est ce que fit la Commune de Paris dans les mairies, la police et la Garde nationale.
 »

Ce sont ces Thèses d’avril qui vont servir de base aux bolcheviks pour conquérir la majorité dans les soviets et prendre le pouvoir le 7 novembre 1917.

Car, entre février et novembre 1917, s’instaure ce que Lénine qualifie de « dualité du pouvoir ».
« La bourgeoisie est pour le pouvoir unique de la bourgeoisie. » «  Les ouvriers conscients sont pour le pouvoir unique des soviets ouvriers, paysans et soldats  ». Mais Lénine insiste : «  Nous ne sommes pas des blanquistes partisans de la prise du pouvoir par une minorité !  »

Quand ce pouvoir tombe à Petrograd le 7 novembre, Lénine reprend l’exemple de la Commune pour définir le type d’État qui va se mettre en place. « Le rôle des soviets, de cette dictature, est d’user de la violence organisée pour combattre la contre-révolution.
Et pour conserver cette liberté, il faut armer le peuple. Tel est le trait essentiel de la Commune. Il n’est pas d’autre solution.
 »

C‘est sur cet acquis de la Commune que les bolcheviks ont renversé le capitalisme il y a cent ans.

Pour Lénine, la Commune devient la référence pour la société qu’il faut défendre et construire.

Le 24 janvier 1918, à la tribune des commissaires du peuple, Lénine ouvre son rapport : « Camarades, […] deux mois et quinze jours se sont écoulés depuis la création du pouvoir des soviets. C’est cinq jours de plus que la durée d’existence du pouvoir précédent des ouvriers sur tout un pays d’exploiteurs et de capitalistes : le pouvoir des ouvriers parisiens à la Commune de Paris en 1871… Cet embryon du pouvoir des soviets a péri fusillé par l’équivalent français des « cadets  » et des menchéviks… N’oublions pas qu’il n’y a jamais une question que l’histoire ait résolue autrement que par la violence. »

Lénine conclut par une vérité toujours d’actualité : « Dans toute l’histoire du socialisme français, les classes dirigeantes se livrent à une orgie de crimes et d’exécutions sommaires pour défendre leur sac d’écus comme pendant la Commune de Paris  ».

MARC FORESTIER

Références : Lénine, Œuvres Complètes, Éditions de Moscou, Tome 6, p. 484 ; Tome 13, p. 499-501 ; Tome 17, p. 137-139 ; Tome 24, p. 30-31, 140 ; Tome 25, p. 448 ; Tome 26, p. 479, 483-484.
Lénine, La Commune de Paris, Éditions de Moscou, p. 10, 30-31,33, 61, 64,79.